‹ Histoire de la SuisseChapitre 23 sur 26 · CHAPITRE VII PREMIÈRE GUERRE des CONFÉDÉRÉS CONTRE L’AUTRICHE

CHAPITRE VII PREMIÈRE GUERRE des CONFÉDÉRÉS CONTRE L’AUTRICHE

1. Albert d’Autriche. — L’alliance de 1291 donnait aux Confédérés la force qui résulte de l’union. Toutefois, leur avenir était encore bien incertain ; ils sentaient qu’ils auraient beaucoup à lutter pour assurer leur indépendance. La maison de Habsbourg était devenue, sous l’empereur Rodolphe, la puissante maison d’Autriche, nom sous lequel nous la désignerons dorénavant. Le fils de Rodolphe, Albert, duc d’Autriche, et ses successeurs, loin de donner la liberté aux Waldstætten, vont chercher par tous les moyens à maintenir leur autorité en Suisse. C’est donc contre les ducs d’Autriche que les Suisses auront à combattre.

Albert désirait vivement succéder à son père comme empereur, mais les princes allemands ne le désignèrent pas. Ils nommèrent Adolphe de Nassau. L’élection de ce prince fut accueillie avec joie dans les Waldstætten. Uri et Schwytz firent confirmer par lui leurs chartes de franchises. Malheureusement, en 1298, Adolphe fut tué dans un combat et son rival, Albert d’Autriche, élu empereur à sa place.

Sous l’empereur Albert, la situation des Waldstætten se modifia peu. S’il ne reconnut pas les chartes d’Uri et de Schwytz, rien ne prouve qu’il ait opprimé durement les montagnards. Sous son gouvernement, chacun des trois cantons eut son landammann.

Au reste, le règne d’Albert d’Autriche ne fut pas de très longue durée. En 1308, ce prince fut assassiné près de Windisch en Argovie, par son propre neveu, le jeune duc Jean d’Autriche, et plusieurs autres nobles. Jean reprochait à son oncle de vouloir lui ravir l’héritage qui lui venait de ses parents ; il se vengea de l’injustice par le crime. Les meurtriers parvinrent à s’enfuir. Un seul fut
Fig. 70. — Église de l’ancienne abbaye de Kœnigsfelden.
(L’abbaye de Kœnigsfelden a été transformée en hôpital, puis en asile d’aliénés, L’église sert de musée historique.)pris, le moins coupable, Rodolphe de Wart, qui subit le supplice de la roue. La maison d’Autriche s’acharna à poursuivre les parents et les serviteurs des régicides. Plusieurs châteaux furent détruits et un grand nombre d’innocents mis à mort. La veuve d’Albert, l’impératrice Élisabeth, fonda sur le lieu même de l’attentat, l’abbaye de Kœnigsfelden.

2. Bataille de Morgarten. — Le successeur d’Albert, l’empereur Henri de Luxembourg, témoigna une grande bienveillance aux Waldstætten. Non seulement il confirma les lettres de franchises d’Uri et de Schwytz, mais il en accorda à l’Unterwald qui n’en avait point possédé jusque-là (1309). En outre, il envoya aux trois pays un bailli

Fig. 71. — Carte du champ de bataille de Morgarten.
Échelle : 1/117 500

impérial pris en dehors de la famille d’Autriche. C’était rompre tout lien entre les Waldstætten et cette maison.

Après Henri, deux princes se disputèrent le trône impérial : Louis de Bavière et Frédéric le Beau, duc d’Autriche, l’aîné des fils d’Albert. La guerre éclata entre les deux rivaux. Les
Fig. 72. Morgenstern. Waldstætten prirent parti pour Louis de Bavière. D’autre part, les Schwytzois étaient de nouveau en lutte avec l’abbaye d’Einsiedeln que protégeait la maison d’Autriche. Frédéric le Beau résolut de réduire les Waldstætten par la force et chargea son frère, le duc Léopold, de diriger contre eux une expédition militaire.

C’était en 1315. Des deux côtés, on se prépara à la guerre. Le duc Léopold réunit à Zoug une brillante armée ; les chevaliers se croyaient tellement sûrs de la victoire qu’ils s’étaient munis de grosses cordes pour ramener le bétail enlevé. D’autres troupes autrichiennes devaient attaquer l’Unterwald. Les Confédérés avaient construit des retranchements barrant les routes venant du nord et du nord-est et conduisant à Schwytz. On raconte que le chevalier Henri de Hunenberg avait prévenu les Suisses en leur lançant une flèche avec un billet leur disant : « Gardez-vous au Morgarten. » Mais le fait n’est pas certain.

Le 15 novembre 1315, l’armée de Léopold s’avance le long du lac d’Aegeri (fig. 71). La route passe par un défilé que dominent les hauteurs du Morgarten. Les Confédérés, au nombre de 1 300 à 1 500, postés sur les pentes et dissimulés dans les sapins, suivent des yeux les mouvements de l’armée. Tout à coup des blocs de rochers et des troncs d’arbres, lancés par les montagnards, roulent sur les cavaliers et jettent le désordre dans leurs rangs. Puis les Confédérés, armés du morgenstern, massue garnie de pointes, et de la terrible hallebarde, se précipitent comme une avalanche, en poussant de grands cris. C’est moins un combat qu’un massacre. Les chevaliers embarrassés de leurs armures et ne pouvant se déployer sont pris comme dans un filet. Nombreux sont ceux qui tombent sous les coups des montagnards ou qui périssent noyés dans le lac. Les autres s’enfuient et parmi eux le duc Léopold. La bataille finie, les Confédérés se mettent à genoux pour remercier Dieu. Plus tard, une chapelle fut élevée pour rappeler le souvenir de cette victoire des paysans sur les nobles orgueilleux.

Fig. 73. — Chapelle de Morgarten.

Le comte Otto de Strassberg avait envahi l’Unterwald, par le Brunig, à la tête de troupes autrichiennes. À la nouvelle de la défaite du duc Léopold, il se retira précipitamment.

3. Le pacte de Brunnen. — Trois semaines après la bataille de Morgarten, le 9 décembre 1315, les représentants des Waldstætten jurèrent un nouveau pacte, à Brunnen ; cette alliance renforça celle de 1291 et rendit plus complète l’union des pays d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald. L’année suivante, l’empereur Louis de Bavière confirma à nouveau leurs franchises. Les ducs d’Autriche refusèrent d’accepter cette décision, mais

Fig. 74. — La plaine de Brunnen et le lac des Quatre-Cantons.

finalement ils durent conclure une trêve avec les Waldstætten. C’était reconnaître l’existence de la Confédération.

L’alliance de 1291 était secrète. Celle de 1315 fut connue publiquement et l’Autriche dut en prendre son parti. La victoire de Morgarten avait prouvé que les Confédérés étaient capables de défendre leurs libertés.

LES TRADITIONS NATIONALES SUR LES ORIGINES DE LA CONFÉDÉRATION

Les grands faits de l’histoire ont été souvent embellis par la légende. Il en a été ainsi des événements qui ont amené la fondation de la Confédération. L’émancipation des Waldstætten, qui n’avaient pas craint malgré leur petitesse de résister à la puissante maison d’Autriche, était bien de nature à frapper les imaginations. Des récits se transmettant de père en fils donnèrent lieu à des traditions et à des chants, tels que la ballade de Tell, que nous connaissons par les écrivains du XV et du XVI siècle, et surtout par le célèbre Egide Tschudi (1505-1572). C’est ce dernier qui a donné un corps à ces traditions et les a fondues en un récit émouvant, rempli de détails pittoresques, mais dont aucun écrit du XIV siècle ne fait mention. Il est impossible d’établir nettement, dans ce récit, la part de la légende et celle de la vérité. On ne peut, cependant, le rejeter entièrement. Le souvenir du serment du Grutli, en particulier, doit se rapporter à un fait réel. Quoi qu’il en soit, ces traditions nous sont chères. Nous aimons ces grandes figures de Guillaume Tell, Walter Furst, Werner Stauffacher, Arnold de Melchthal, qui personnifient l’amour de la patrie et la lutte pour la liberté. La gracieuse prairie du Grutli que la jeunesse suisse a achetée, en 1859, par une souscription nationale, pour en faire don à la Confédération, est le lieu vers lequel, lors de nos grandes fêtes patriotiques, se tournent les pensées des citoyens.

Nous donnons donc dans les deux lectures qui suivent un résumé de ces traditions populaires que tout Suisse doit connaître.

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