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Guillaume Tell. Expulsion des baillis. — Bientôt Gessler crut remarquer que le peuple relevait la tête et montrait plus de fierté. Il conçut des soupçons. Pour éprouver les Uranais, il fit planter sur la place publique d’Altorf une perche surmontée d’un chapeau aux couleurs de l’Autriche. Tous les passants devaient se découvrir devant ce chapeau et s’incliner en signe de soumission. Or, un jour, Guillaume Tell, un habile arbalétrier de Burglen, passe sans faire le salut exigé. Il est aussitôt saisi et conduit devant le bailli. « Je sais, lui dit celui-ci, que tu es un adroit tireur. En punition de ta désobéissance, je te condamne à abattre une pomme placée sur la tête de ton fils. » C’est en vain que Tell demande en grâce que cette cruelle épreuve lui soit épargnée. Gessler est inflexible. Il menace même Tell et son fils de les faire mettre à mort si ses ordres ne sont pas exécutés. Tell obéit en frémissant ; la flèche part et perce la pomme sans toucher l’enfant. Le peuple marque sa satisfaction par des cris de joie.
Mais Gessler s’est aperçu que Tell, avant de tirer, a caché une autre flèche sous ses habits. « Pourquoi cette seconde flèche, dit-il ? » Tell évite de répondre d’une manière positive. Gessler le presse de questions, l’assurant qu’il n’a rien à craindre pour sa vie. Tell alors répond hardiment : « Si la première flèche avait atteint mon fils, la seconde ne vous aurait pas manqué. » — « Il est vrai que je t’ai promis la vie sauve, réplique Gessler plus furieux que jamais, mais je vais t’enfermer en un lieu
Fig. 78. — Chapelle de Tell au chemin creux.
où tu ne verras plus ni le soleil, ni la lune. » Tell est garrotté, conduit à Fluelen et placé dans une barque pour être transporté dans les prisons du château de Kusnach.
La barque quitte le port et s’avance sur le lac des Quatre-Cantons. Mais le fœhn souffle et bientôt la tempête sévit avec violence. Les flots menacent d’engloutir l’embarcation ou de la briser contre les rochers qui bordent le lac. Les bateliers, pâles de terreur, s’écrient : « Tell est le meilleur batelier du pays ; lui seul peut nous sauver. » Gessler ordonne qu’on le délie. Tell prend alors le gouvernail et, d’une main sûre, conduit la barque au pied de l’Axenberg, vers un rocher disposé en plate-forme, qui a gardé son nom et où, plus tard, une chapelle a été construite en son honneur. Là, il s’élance d’un bond sur la rive et repousse du pied la barque au milieu des flots. Ensuite il traverse rapidement le pays de Schwytz pour attendre Gessler à Kusnach. Il se poste en embuscade au « chemin creux » et, lorsque le bailli paraît, lui perce le cœur d’une flèche.
La nouvelle de la mort de Gessler fut accueillie avec joie par les amis de la liberté. À la date fixée par les conjurés du Grutli, c’est-à-dire le jour de l’an 1308, la révolution eut lieu. Le château de Rotzberg fut pris le premier. Un jeune homme y pénétra au moyen d’une corde qu’une servante du château lui avait lancée de la fenêtre de sa chambre. Ensuite, il y fit entrer vingt compagnons par le même moyen. Une fois réunis, ils s’emparèrent du château et le détruisirent.
Le même jour, une vingtaine d’hommes se présentèrent au château de Sarnen. Ils apportaient suivant l’usage, des moutons, des veaux, des chèvres, de la volaille, comme présents de nouvelle année. Le bailli Landenberg, qui se rendait à l’église, les rencontra et ordonna de les faire entrer au château. Lorsqu’ils furent arrivés sous la porte, l’un d’eux sonna du cor. À ce signal, tous armèrent leurs bâtons de pointes de fer qu’ils avaient jusque-là cachées sous leurs habits ; en outre, trente autres conjurés accoururent de la forêt voisine. Le château fut pris et livré aux flammes. Landenberg s’enfuit, mais il fut arrêté, conduit à la frontière et expulsé, après avoir juré de ne jamais revenir dans le pays.
De leur côté, les Schwytzois détruisirent le château de Schwanau, qui se dressait dans une île du lac de Lowerz. Les Uranais en firent autant de la forteresse de Zwing-Uri. Des feux de joie brillèrent sur les montagnes, annonçant la victoire remportée sans effusion de sang sur les oppresseurs des Waldstætten. Chacun était heureux de voir le pays délivré du joug de l’étranger. L’empereur Albert résolut de châtier les audacieux montagnards. Il arriva en Argovie dans l’intention d’y rassembler des troupes. Mais il périt, assassiné par son neveu Jean d’Autriche.