‹ Histoire de PendennisChapitre 11 sur 76 · Tome 1 · 11

Tome 1 · 11

Le major Pendennis et le capitaine Costigan étaient deux vieux soldats accoutumés à faire face à l’ennemi. Nous pouvons donc présumer qu’ils gardèrent parfaitement leur présence d’esprit. Mais le reste de la société assemblée dans le salon de Cos fut peut-être un peu troublé de l’apparition de Pendennis. Le cœur indolent de miss Fotheringay commença sans doute à battre plus vite, car ses joues se couvrirent d’une vive et saine rougeur au moment où le lieutenant sir Derby Oaks lui lança un sombre regard. Le petit vieillard tortu assis dans l’embrasure de la fenêtre, qui avait été témoin de l’assaut d’armes entre les deux gentlemen, et que le tapage des combattants avait forcé de renoncer à sa besogne (il s’était mis à copier de la musique pour l’orchestre du théâtre), se tourna vivement vers le nouveau venu quand le major aux bottes cirées entra dans l’appartement, distribuant à tous les assistants les plus gracieux saluts.

« Ma fille… mon ami, M. Bows… mon brave jeune élève et ami, sir Derby Oaks, car je puis le qualifier ainsi, dit Costigan en appelant par un geste grandiose l’attention du major sur chacun de ces personnages. Dans un moment, major, votre humble serviteur sera tout à vous. »

Se précipiter dans la petite pièce attenante, qui était sa chambre à coucher ; donner à ses cheveux tombant à plat un coup de brosse (quelle antique et merveilleuse pièce que cette brosse !) ; arracher son vieux col-cravate et le remplacer par un autre, œuvre d’Emily ; prendre un joli col de chemise bien blanc, et endosser l’habit neuf qu’il s’était fait faire à l’occasion du bénéfice de miss Fotheringay : ce fut l’affaire d’une minute pour notre Costigan encore vif et alerte.

Sir Derby le suivit dans cette chambre et en ressortit bientôt vêtu d’une petite jaquette où sa grosse personne se trouvait fort à l’étroit, et qui faisait l’admiration du jeune officier lui-même, de miss Fotheringay, et peut-être aussi du pauvre Pen.

Cependant la conversation s’était engagée entre l’actrice et le nouveau venu. Les réflexions d’usage sur la température avaient été échangées avant que Costigan fût rentré, vêtu de son habit neuf.

« Je n’ai pas besoin, maijor, dit-il de son ton le plus poli et avec son plus gras accent, de vous faire mes excuses pour vous avoir reçu en manches de chemise.

— Un vieux militaire ne peut s’occuper plus dignement qu’à enseigner aux plus jeunes comment ils doivent se servir de leur épée, répliqua bravement le major. Je me rappelle avoir ouï dire, dans mon temps, que vous saviez faire bon usage de la vôtre, capitaine Costigan.

— Quoi ! vous avez entendu parler de Jack Costigan, major ? » dit l’autre avec emphase.

Le major en avait effectivement entendu parler. Il avait sondé son neveu, et tiré de lui tout ce qu’il savait sur le compte de son nouvel ami, l’officier irlandais. Nous ne saurions dire, toutefois, s’il ne connaissait le capitaine que par les renseignements ainsi obtenus, ou s’il se le rappelait réellement. Cependant le major Pendennis était un homme d’honneur, de la véracité de qui personne ne doutait ; et il dit qu’il se souvenait parfaitement de s’être trouvé avec M. Costigan et de l’avoir entendu chanter à la table de sir Richard Strachan, à Walcheren.

En entendant ces paroles et le ton de cordiale affabilité dont elles étaient dites, Bows leva les yeux, tout à fait intrigué.

« Mais nous parlerons de ces choses une autre fois, reprit le major, qui ne voulait peut-être pas se compromettre. Aujourd’hui je suis venu pour présenter mes respects à miss Fotheringay. »

Il la salua une seconde fois d’une manière si élégante et si gracieuse qu’il n’aurait pu faire mieux pour une duchesse.

« J’avais entendu, madame, parler de votre jeu par mon neveu, qui vous aime à la folie, comme je crois que vous le savez fort bien, dit le major. Mais Arthur n’est qu’un enfant, un adolescent capricieux et enthousiaste, dont il ne faut pas prendre les opinions au pied de la lettre ; aussi j’avoue que je désirais juger par moi-même. Permettez-moi de vous dire que votre jeu m’a enchanté et étonné. J’ai vu nos meilleures actrices, et, parole d’honneur ! je crois que vous les surpasses toutes. Vous êtes aussi majestueuse que mistress Siddons.

— Ma foi, je l’ai toujours dit, interrompit Costigan en clignant de l’œil à sa fille. Major, prenez un siége. »

Àcet avis indirect, Milly se leva et débarrassa d’une robe de satin décousue le seul siége vacant, qu’elle présenta au major Pendennis avec une de ses plus belles révérences.

— Vous êtes aussi pathétique que miss O’Neil, continua-t-il en s’asseyant, après avoir salué. Vos morceaux de chant m’ont rappelé mistress Jordan dans son meilleur temps, quand nous étions jeunes, capitaine Costigan ; et vos manières sont celles de Mars. Avez-vous jamais vu Mars, miss Fotheringay ?

— Il y avait deux Mahers dans Crew-Street, répliqua miss Emily. Fanny était assez bien, mais Biddy n’était pas grand’chose.

— C’est du dieu de la guerre, pour sûr, que parle le major, ma chère Milly, interrompit le père.

— Non, ce n’est pas de ce Mars-là que je parlais, quoique l’on puisse, je suppose, pardonner à Vénus de penser à lui, » reprit le major en adressant un sourire à sir Derby Oaks, qui rentrait alors vêtu de son étroite jaquette.

Mais l’actrice ne comprit rien à ces paroles, et ce compliment ne pacifia point sir Derby, qui probablement ne le comprit pas non plus. Dans tous les cas, il le reçut d’un air fort roide et fort boudeur, lançant des regards sombres et inquiets à miss Fotheringay, comme pour lui demander : Que diable cet homme fait-il ici ? »

Le major Pendennis ne fut pas le moins du monde contrarié de la mauvaise humeur du gentleman. Tout au contraire, il en fut enchanté.

« Ainsi, pensa-t-il, il y a un rival sur le terrain. »

Et il fit des vœux pour que sir Derby fût non-seulement un rival, mais encore le gagnant dans cette partie d’amour où Pen et lui étaient engagés.

« Je crains d’avoir interrompu votre leçon d’escrime ; mais je ne suis que pour très-peu de temps à Chatteries, et j’étais fort désireux de me faire connaître à mon vieux compagnon d’armes, le capitaine Costigan, ainsi que de voir de plus près une dame qui m’avait tant charmé sur la scène. Je n’ai pas été le seul homme épris de vous hier soir, miss Fotheringay… s’il faut que je vous appelle ainsi, vous dont le nom de famille est si noble et si ancien ! Il y avait un révérend de mes amis qui est rentré chez lui tout enthousiasmé d’Ophélia ; et j’ai vu sir Derby Oaks jeter un bouquet que jamais aucune actrice n’avait mieux mérité. J’en aurais apporté moi-même, si j’avais su ce que j’allais voir… Mais ces fleurs dans un verre d’eau sur la cheminée ne sont-elles pas celles de notre jeune guerrier ?

— J’aime beaucoup les fleurs, » dit miss Fotheringay en lançant une langoureuse œillade à sir Derby,

Le baronnet continua de bouder.

« De douces fleurs à ma douce amie !… N’est-ce pas ce qui se dit dans le drame ? demanda M. Pendennis, résolu à être de bonne humeur.

— Que je meure, si j’en sais rien ! C’est probable ; je ne suis pas très-lettré, répondit sir Derby.

— Est-ce possible ? continua le major d’un air de surprise. Vous n’avez donc pas hérité, sir Derby, de l’amour de votre père pour les lettres ? C’était un savant remarquable, et j’ai eu l’honneur de le connaître beaucoup.

— Vraiment ! dit l’autre en hochant la tête d’un air sombre.

― Il m’a sauvé la vie, ajouta Pendennis.

— Est-ce bien vrai ? s’écria miss Fotheringay, en roulant de grands yeux d’abord avec surprise vers le major, puis avec gratitude vers sir Derby. Mais ce dernier était à l’épreuve de ces coups d’œil ; et, loin de paraître charmé de ce que son père, l’apothicaire, eût sauvé la vie au major Pendennis, le jeune homme semblait vraiment désirer que l’événement eût tourné de la manière opposée.

— Mon père était, je crois, un très-bon médecin, répliqua le jeune gentleman. Pour moi, ce n’est pas mon métier. Je vous souhaite le bonjour, monsieur. J’ai un rendez-vous… Cos, à tantôt… Bonjour, miss Fotheringay. »

Et, malgré les regards suppliants et les provocants sourires de la jeune dame, le dragon sortit après un salut fort roide. On entendit le cliquetis de son sabre lorsqu’il descendit à grandes enjambées l’escalier vermoulu, puis les accents irrités de sa voix, quand il maudit le petit Tom Creed qui s’amusait dans le corridor, et dont sir Derby envoya d’un coup de pied la toupie avec un juron dans la rue.

Le major ne sourit pas le moins du monde, quelque divertissante que fût cette scène.

« Un prodigieusement beau jeune homme !… je n’ai jamais vu de soldat qui eût meilleure mine, dit-il à Costigan.

— Il fait honneur à l’armée et à l’espèce humaine en général, repartit Costigan. C’est un jeune homme de manières parfaites, d’une politesse très-affable et d’une fortune princière. Sa table est somptueuse ; il est adauré dans le régiment ; et il pèse cent soixante livres.

— Un champion accompli, dit le major en riant. Je ne doute pas que toutes les dames ne l’admirent.

— Il est très-bien malgré son poids, maintenant qu’il est jeune, dit Milly ; mais il n’a pas de conversation.

— C’est à cheval qu’il fait le meilleur effet, » dit M. Bows.

Àquoi Milly répliqua que le baronnet était arrivé troisième dans un steeple-chase, sur son cheval Tareaways.

Et le major commença à comprendre que la jeune dame n’était pas un rare génie. « Comment, étant si stupide, peut-elle jouer si bien ? » se demandait-il avec étonnement.

Costigan, avec l’hospitalité des Irlandais, offrit naturellement quelques rafraîchissements à son hôte. Et le major, qui n’avait pas plus faim que vous, lecteur, après un dîner chez le lord-maire, déclara qu’il aimerait par-dessus tout un biscuit et un verre de vin, parce qu’il se sentait l’estomac creux. Il savait que rien ne flatte un homme comme d’accepter une petite politesse qu’il vous offre, et que l’on devient nécessairement bien disposé pour celui à qui l’on donne l’hospitalité.

« Un peu de notre vieux madaire, Milly, mon amour, » dit Costigan en clignant de l’œil à sa fille.

Celle-ci, répondant à son père par un regard d’intelligence, sortit de la chambre et descendit l’escalier pour appeler son petit émissaire Tommy Creed. Lui ayant donné une pièce de monnaie, elle le chargea d’acheter une pinte de madaire à l’enseigne des Raisins, et pour six pence de biscuits assortis chez le boulanger. Elle lui promit deux de ces biscuits en récompense, s’il se hâtait de revenir.

Pendant que Tommy Creed faisait cette commission, miss Costigan resta à l’attendre chez mistress Creed, la propriétaire, à qui elle raconta que le major, oncle de M. Arthur Pendennis, était en haut, un vieux gentleman fort aimable, au parler plein de douceur, et dans la bouche duquel un morceau de beurre ne se fondrait pas ; elle ajouta que sir Derby était parti dans un accès de fureur jalouse. Que fallait-il faire pour les pacifier tous deux ?

« Elle tient les clefs de la cave, major, dit M. Costigan lorsque sa fille sortit.

— Parole d’honneur, vous avez une ravissante sommelière, répliqua galamment le major, et je ne m’étonne plus que les jeunes gens soient fous d’elle. Quand nous avions leur âge, capitaine Costigan, je pense que des femmes moins belles eussent fait notre affaire.

— C’est vrai, vous pouvez bien le dire, monsieur… et heureux celui qui l’épousera. Demandez à mon ami Bob Bows, que voilà, si l’esperit de miss Fotheringay n’est pas supérior même à sa beauté, si elle ne possède pas une intelligence cueultivée, un jugement parfait et le plus aimable charactère.

— Oh ! sans doute, répliqua Bows un peu sèchement. Voici Hébé qui revient, rougissante, de la cave ! Ne pensez-vous pas qu’il soit temps d’aller à la répétition, miss Hébé ? On vous mettra à l’amende, si vous arrivez trop tard. »

Et il jeta à la jeune femme un regard qui voulait dire qu’ils feraient beaucoup mieux de sortir, et de laisser les deux vieux ensemble.

Àcet ordre, miss Hébé prit son chapeau et son châle ; elle souriait, elle semblait contente, elle était extraordinairement jolie. Bows ramassa son rouleau de papiers, et traversa la chambre, clopin dopant, pour prendre sa canne et son chapeau.

« Faut-il que vous partiez ? dit le major. Ne pouvez-vous nous donner quelques minutes de plus, miss Fotheringay ? Avant que vous nous quittiez, permettez à un vieux bonhomme de vous serrer la main ; croyez que je suis fier d’avoir eu l’honneur de faire votre connaissance, et très-sincèrement désireux d’être compté au nombre de vos amis. »

Àla fin de cette galante allocution, miss Fotheringay fit une profonde révérence ; le major la suivit jusqu’à la porte, où il lui pressa la main de la façon la plus bienveillante et la plus paternelle. Bows fut tout intrigué de cette marque de cordialité.

« Les parents du jeune homme ne peuvent vouloir sérieusement la lui faire épouser, » se dit-il.

Et il s’éloigna avec l’actrice.

« À notre affaire maintenant, » pensa le major Pendennis.

Quant à Costigan, il se hâta de profiter de l’absence de sa fille pour boire le reste du vin ; et, la main tremblante d’avidité, il vida verre sur verre du madère acheté à l’enseigne des Raisins.

Le major revint vers la table, prit son verre et le vida en faisant joyeusement claquer la langue. C’eût été le meilleur madère de lord Steyne, et non du vin du Cap acheté au cabaret, qu’il n’aurait pu en paraître plus satisfait.

« Quel fameux madère, capitaine Costigan ! dit-il. D’où le tirez-vous ?… Je bois à la santé de cette charmante créature. Ma foi ! capitaine, je ne m’étonne plus que les hommes soient fous d’elle. Jamais de ma vie je n’ai vu des yeux pareils ni des manières aussi distinguées. Je suis sûr que son intelligence égale sa beauté, et je ne doute pas qu’elle ne soit aussi bonne que spirituelle.

— C’est une bonne fille, monsieur, une bonne fille, répliqua le père enchanté, et je fais de tout mon cœur raison à votre toast… Faut-il envoyer à… à la cave chercher une autre pinte ? C’est à portée de la main. Non ?… Eh bien, monsieur, vous pouvez dire en toute vérité que c’est une bonne fille, l’orgueil et la gloire de son père, de l’honnête vieux Jack Costigan. Celui qui l’épousera, monsieur, aura un bijou de femme ; et je bois à la santé de cet heureux coquin, monsieur… Vous savez de qui je parle, major.

— Je ne suis pas surpris que jeunes et vieux en deviennent amoureux, reprit le major, et je dois vous dire franchement que, bien que je fusse très-irrité contre mon pauvre neveu Arthur en apprenant la passion du jeune homme, je la lui pardonne complètement à présent que j’ai vu l’objet de son amour. Par Georges ! j’entrerais volontiers moi-même dans la lice, si je n’étais trop vieux, et trop pauvre aussi.

— Il n’y a pas de meilleur homme que vous, major, s’écria Jack transporté. Votre amitié, monsieur, me ravit. Votre admiration pour ma fille me fait venir les larmes aux yeux ; oui, monsieur, les larmes… des larmes nobles et mâles ! Et quand elle quittera mon humble demeure pour votre plus splendide manoir, j’espère qu’elle y gardera une place pour son pauvre vieux père, le pauvre vieux Jack Costigan. »

Le capitaine ne voulait pas que sa conduite fût en désaccord avec les paroles qu’il adressait au major, et ses yeux injectés de sang se remplirent de larmes.

« Vos sentiments vous font honneur, dit l’autre. Mais, capitaine Costigan, vous avez dit un mot qui me fait sourire, malgré moi.

— Quel est-il, monsieur ? demanda Jack, qui s’était élevé à une hauteur trop héroïque et trop sentimentale pour en descendre aussitôt.

— Vous parliez de notre splendide manoir, c’est-à-dire de la maison de ma sœur.

— Je parlais du parc et du manoir d’Arthur Pendennis, esquire, de Fairoaks-Park, que j’espère voir meimbre du parlement pour sa ville natale de Clavering, quand il sera en aige d’occuper ce poste honorable ! » s’écria le capitaine avec beaucoup de dignité.

Le major sourit en reconnaissant une flèche lancée par son propre arc. C’était lui qui avait inspiré à Pen l’idée de siéger au parlement pour le bourg de Clavering, et le pauvre garçon s’était évidemment vanté à Costigan et à l’objet de son amour, leur faisant entrevoir cet honneur comme une chose assurée.

« Fairoaks-Park, mon cher monsieur ! dit le major. Connaissez-vous notre histoire ? Nous sommes certainement d’une famille excessivement ancienne ; mais j’ai commencé ma carrière avec à peine assez d’argent pour acheter mon brevet ; et mon frère aîné était un apothicaire de province, qui a tiré de son pilon et de son mortier chaque schelling qu’il possédait à sa mort.

— Je veux bien ne pas insister sur cette objection, monsieur, répliqua majestueusement Costigan, à cause de la considération dont jouit votre famille.

— Peste soit de l’impudent ! pensa le major ; mais il se contenta de sourire et de s’incliner.

— Les Costigan, eux aussi, ont eu des malheurs, et notre manoir de Castle-Costigan n’est plus ce qu’il était. J’ai connu des apothicaires très-honorables, monsieur, et il en est un à Dublin qui a eu l’honnor de dîner à la taible du vice-roi.

— Vous êtes bien bon de nous accorder le bienfait de votre charité, continua le major ; mais permettez-moi de vous dire que vous n’êtes pas dans la question. Vous parliez tout à l’heure de mon neveu comme de l’héritier de Fairoaks-Park, et de je ne sais quoi encore.

— De quelques rentes sur l’État, je n’en doute pas, maijor, et de quelque chose de joli que vous lui laisserez un jour.

— Mon bon monsieur, je vous dis que ce garçon est fils d’un apothicaire de province, s’écria le major Pendennis, et que, lorsqu’il atteindra sa majorité, il ne sera pas d’un schelling plus riche qu’aujourd’hui !

— Bah ! major, vous vous moquez de moi, dit M. Costigan. Mon jeune ami est, je n’en doute pas, l’héritier de deux mille livres sterling de rente.

— Deux mille grains de sable ! Je vous demande pardon, mon cher monsieur ; mais est-ce que ce garçon vous aurait mystifié ?… Ce n’est pas son habitude. Je vous donne ma parole d’honneur de gentleman et d’exécuteur testamentaire de mon frère, que ce dernier n’a pas laissé plus de cinq cents livres de rente.

— Avec de l’aiconomie, c’est une jolie somme encore, monsieur, répliqua le capitaine. Vrai ! j’ai connu un homme qui, avec cinq cents livres de rente, buvait tous les jours son bordeaux et se promenait en voiture à quatre chevaux… en Irlande, monsieur ! Nous nous arrangerons pour vivre avec cela, monsieur… reposez-vous sur Jack Costigan pour cela.

— Mon cher capitaine Costigan… je vous donne ma parole que mon frère n’a pas laissé un schelling à son fils Arthur.

— Vous moquez-vous de moi, maijor Pendennis ? s’écria Jack Costigan. Est-ce que vous vous jouez des sentiments d’un père et d’un gentleman ?

— Je vous dis l’honnête vérité, répliqua le major Pendennis. Tout ce qu’il avait, mon frère l’a laissé à sa veuve, avec réversion partielle à son fils, il est vrai. Mais c’est une jeune femme qui peut se remarier si elle est offensée de la conduite d’Arthur ; ou bien elle peut lui survivre, car elle est d’une famille où l’on vit extraordinairement longtemps. Or, je vous le demande, à vous gentleman et homme du monde, quelle pension ma sœur, mistress Pendennis, peut-elle faire à son fils, n’ayant elle-même pour toute fortune que cinq cents livres sterling de rente ? Et cette pension permettrait-elle au jeune homme de vivre avec votre fille d’une manière digne du rang que doit tenir une dame si accomplie ?

— Dois-je conclure de vos paroles, monsieur, que le jeune gentleman, votre neveu, si bien accueilli par moi et aimé comme le fils de mes entrailles, n’est qu’un impostor qui s’est joué des affections de mon enfant chérie ? s’écria le général, ne pouvant contenir sa fureur. Vous-même, monsieur, avez-vous agi sur le caractère susceptible du jeune homme pour l’amener à briser son engagement et en même temps le cœur de mon Emily adorée ? Prenez garde, monsieur, si vous voulez vous jouer de l’honneur de Jack Costigan ! Si je pensais qu’un mortel eût cette intention, oh ! par le ciel ! il me faudrait son sang, monsieur… fût-il jeune ou vieux.

— Monsieur Costigan ! s’écria le major.

— M. Costigan sait protéger son propre honneur et celui de sa fille… et il le fera, monsieur, répliqua l’autre. Voyez cette commode, monsieur ; elle contient des monceaux de lettres que cette vipère a adressées à cette innocente enfant. Il y a des promesses là, monsieur, en nombre suffisant pour en remplir un carton ; et quand j’aurai traîné le scélérat devant les cours de justice, quand j’aurai fait connaître son parjure et son déshonneur, j’ai un autre remède dans cette boîte d’acajou, monsieur ; un remède qui me fera raison, monsieur… prenez bonne note de mes paroles, major Pendennis… qui me fera raison de quiconque aura conseillé à votre neveu d’insulter un soldat et un gentleman. Quoi ! l’on se moquerait de ma fille, et mes cheveux gris seraient déshonorés par le fils d’un apothicaire ! Ah ! par les vertus des cieux, monsieur ! je voudrais voir l’homme qui ferait cela.

— Vous me menacez donc d’abord de publier les lettres d’un garçon de dix-huit ans à une femme de vingt-huit, après quoi vous me feriez l’honneur de me provoquer en duel ? demanda le major avec le plus grand sang-froid.

— Vous avez décrit mes intentions avec une parfaite exactitude, maijor Pendennis, répondit le capitaine en ramenant vers son menton ses favoris hérissés.

— Bien, bien ; nous arrangerons cela plus tard. Mais avant d’en venir à la poudre et à la balle, mon bon monsieur, veuillez, je vous prie, vous demander à vous-même de quelle manière je vous ai offensé. Je vous ai dit que mon neveu dépendait de sa mère, qui n’a guère plus de cinq cents livres sterling de rente.

— J’ai mon opinion personnelle sur l’exactitude de cette assertion, dit le capitaine.

— Voulez-vous aller voir les hommes de loi de ma sœur, MM. Tatham de cette ville, et vous assurer par vous-même de la vérité ?

— Je refuse de voir ces messieurs, répliqua le capitaine d’un air assez confus. Si les choses sont telles que vous dites, j’ai été atrocement trompé par quelqu’un, et je me vengerai de ce quelqu’un.

— Est-ce mon neveu ? s’écria le major, se levant et mettant son chapeau. Vous a-t-il jamais dit qu’il possédait deux mille livres de rente ? S’il l’a dit, je me suis abusé sur le compte de ce garçon. Mentir n’est pas une habitude dans notre famille, monsieur Costigan, et je ne pense pas que le fils de mon frère ait appris à dire des mensonges. Réfléchissez et cherchez si vous ne vous êtes pas trompé vous-même, ou si vous n’avez pas adopté à la légère quelque commérage extravagant… Pour ce qui me regarde, monsieur, libre à vous de comprendre que tous les Costigan d’Irlande ne me feraient pas peur, et que je sais parfaitement me défendre contre toutes menaces, de quelque quartier qu’elles viennent. Je suis ici en qualité de tuteur du jeune homme, pour protester contre un mariage très-absurde et très-inégal, qui ne peut amener que pauvreté et misère à sa suite. En l’empêchant, je me crois l’ami de votre fille (qui est, je n’en doute pas, une honorable jeune dame) tout autant que l’ami de ma propre famille ; et j’empêcherai ce mariage, monsieur, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir. À présent j’ai dit tout ce que j’avais à dire, monsieur.

— Mais je n’ai pas tout dit, moi, major Pendennis… et vous aurez de mes nouvelles, répliqua M. Costigan avec un regard d’une effrayante sévérité.

— Mordieu ! monsieur, que voulez-vous dire ? demanda le major en se retournant sur le seuil et regardant en face l’in trépide Costigan.

— Vous avez dit, je crois, dans le cours de la conversation, que vous logiez à l’hôtel du Roi Georges, ajouta M. Costigan d’un air majestueux. Un ami vous y rejoindra avant que vous quittiez la ville, monsieur.

— Qu’il se dépêche, monsieur Costigan ! s’écria le major, presque hors de lui de fureur. Je vous souhaite le bonsoir, monsieur. »

Le capitaine Costigan, arrivé sur le palier, salua d’un air de superbe défi le major qui descendait l’escalier.

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