Tome 1 · 12
Il a déjà été fait mention, dans cette histoire, de M. Garbetts, premier rôle tragique, jeune acteur de grandes espérances et de carrure athlétique, de mœurs joyeuses et de penchants irréguliers, avec lequel M. Costigan était très-intime. Ils faisaient les principaux ornements de l’aimable club qui se tenait à l’hôtel de la Pie. Ils s’aidaient l’un l’autre en diverses transactions, et s’étaient prêté mutuellement leurs précieuses signatures pour les billets qu’ils avaient eus à faire. Ils étaient amis, enfin. Cependant M. Garbetts allait rarement chez Costigan ; il déplaisait à miss Fotheringay, dont, à son tour, mistress Garbetts était considérablement jalouse. Le fait est que Garbetts avait fait la cour à miss Fotheringay et avait été refusé par elle, avant qu’il offrît sa main à mistress Garbetts. Mais cette histoire n’entre pas dans notre plan. Bornons-nous à dire que M. Garbetts fut mandé par le capitaine Costigan immédiatement après qu’Emily et M. Bows eurent quitté la maison ; car cet ami méritait d’être consulté dans la conjoncture présente. C’était un gros homme à la voix forte, à l’aspect farouche, qui possédait la plus belle jambe de la troupe, et qui pouvait, pour s’amuser, rompre un tisonnier sur son bras robuste.
« Courez, Tommy, dit M. Costigan au petit messager ; cherchez-moi M. Garbetts à son logement au-dessus de la triperie, vous savez. Et dites à l’enseigne des Raisins qu’on envoie deux verres de grog au whisky bien chaud. »
Tommy partit, et bientôt arrivèrent M. Garbetts et le whisky.
Le capitaine Costigan ne révéla pas à son ami tout le détail des événements que le lecteur connaît déjà ; mais, inspiré par le grog, il composa une lettre d’une nature menaçante à l’adresse du major Pendennis.
Dans cette lettre, il enjoignait à ce gentleman de n’apporter aucun empêchement au mariage projeté entre miss Fotheringay, sa fille, et M. Arthur Pendennis, et de fixer un jour prochain pour la cérémonie, ou sinon de lui donner la satisfaction d’usage entre gens d’honneur. Le capitaine insinuait que, dans le cas où cette alternative ne plairait pas au major Pendennis, il le forcerait de l’accepter au moyen d’une cravache dont il ferait usage sur la personne du major. Nous ne pouvons donner les termes précis de cette lettre, par des raisons que nous dirons tout à l’heure ; mais elle était, sans doute, rédigée dans le plus beau style du capitaine, et laborieusement scellée du grand sceau d’argent des Costigan, seule pièce de l’argenterie de famille qui restât au capitaine.
Garbetts fut donc dépêché avec mission de remettre cette lettre, et le général serra la main de son ambassadeur en priant Dieu de le bénir. Puis il décrocha ses vénérables et homicides pistolets de duel, armes à silex qui avaient fait l’affaire de maint joli garçon à Dublin. Il les examina, et, ayant vu qu’ils étaient dans un état satisfaisant, il tira de la commode toutes les lettres et poésies de Pen, qu’il y avait serrées et qu’il avait toutes lues avant de permettre à Emily de s’amuser à les parcourir.
Après quelque vingt minutes, Garbetts revint, l’air inquiet et la crête baissée.
« Vous l’avez vu ? dit le capitaine.
— Eh ! oui, répondit Garbetts.
— Pour quand est-ce ? demanda Costigan, essuyant la batterie d’un des vieux pistolets qu’il éleva au niveau de son œil, comme il appelait ce globe injecté de sang.
— De quoi parlez-vous ? répliqua M. Garbetts.
— De la rencontre, mon cher ami.
— Vous ne voulez pas dire qu’il s’agit d’un combat mortel, capitaine ? s’écria Garbetts frappé d’horreur.
— De quoi diable croyez-vous donc que je parle, Garbetts ? Je veux tuer cet homme qui a souillé mon honneur, ou bien tomber moi-même sa victime sur le terrain.
— Le diable m’emporte si je me fais porteur de cartels ! répliqua M. Garbetts. Je suis un homme marié, capitaine, et je ne veux rien avoir à faire avec des pistolets. Reprenez votre lettre. »
Àla surprise et à l’indignation du capitaine Costigan, son émissaire jeta là sa lettre au cachet entouré d’éclaboussures de cire et à l’adresse écrite en caractères gigantesques.
« Vous ne voulez pas dire que vous l’avez vu et que vous ne lui avez pas donné la lettre ? s’écria le capitaine furieux.
— Je l’ai vu, mais je n’ai pas pu avoir d’entretien avec lui, capitaine.
— Et pourquoi diable ne l’avez-vous pas pu ?
— Il y avait là quelqu’un que je ne me soucie guère de rencontrer, ni vous non plus, répondit le tragédien d’une voix sépulcrale. Le mignon Tatham était là, capitaine.
— Le lâche gredin ! rugit Costigan. Il a peur, et le voilà déjà prêt à faire la paix à mes dépens.
— Je ne veux pas me mêler de duels, sachez-le bien, dit le tragédien d’un ton hargneux ; et je voudrais n’avoir pas vu Tatham, ni ce bout de…
— Taisez-vous, Bob Acres ! je crois que vous ne valez pas mieux qu’un poltron ! » s’écria le capitaine Costigan, citant les paroles de sir Lucius O’Trigger, rôle que son interlocuteur jouait très-bien dans la vie privée, comme sur la scène.
Après quelques autres répliques échangées de part et d’autre, ce couple d’amis se sépara d’assez mauvaise humeur.
Nous avons condensé ici leur entretien, parce que le lecteur sait déjà quel en était le sujet. Il comprendra aussi maintenant pourquoi nous n’avons pu donner un compte exact de la lettre que le capitaine écrivit au major Pendennis, cette lettre n’ayant jamais été ouverte par ce gentleman.
Quand miss Costigan revint de la répétition, en compagnie du fidèle M. Bows, elle trouva son père arpentant la chambre, en proie à une grande agitation et au milieu d’une forte odeur d’eau-de-vie qui, paraît-il, n’avait pu parvenir à calmer le désordre de son esprit. Les écrits de Pendennis gisaient épars sur la table autour des gobelets vides et de la petite cuiller désormais inutile, qui avait servi à mélanger les grogs du capitaine et de son ami. Lorsque Emily rentra, il la saisit dans ses bras en s’écriant d’une voix douloureuse, et les yeux pleins de larmes :
« Préparez-vous, mon enfant, ma fille bénie !
— Vous voilà gris de nouveau, papa ! dit miss Fotheringay en repoussant son père. Vous m’aviez promis, pourtant, de ne pas prendre d’eau-de-vie avant dîner !
— C’est pour oublier mes chagrins, ma pauvre fille, que j’en ai pris une goutte, rien qu’une goutte ! s’écria l’infortuné père. C’est pour noyer mes soucis que je vide le bol.
— Vous les noyez bien souvent, vos soucis, cher capitaine, dit M. Bows en imitant l’accent de son ami. Qu’est-il arrivé ? Ce gentleman en perruque, au parler si doucereux, vous aurait-il contrarié ?
— Le misérable huileux ! j’aurai son sang ! » rugit Cos.
Miss Milly, disons-le d’abord, s’était enfuie dans sa chambre pour se soustraire aux embrassements du capitaine ; elle ôtait alors son châle et son chapeau.
« Je pensais qu’il avait de mauvaises intentions. Il était si extraordinairement poli ! dit l’autre. Pourquoi est-il venu ?
— Ô Bows ! il m’a accabelé, s’écria le capitaine. Une conspiration infernale s’ourdit contre ma pauvre fille, et je crois que ces deux Pendennis, onde et neveu, sont deux diaboliques traîtres et scélérats, que le feu du ciel devrait consumer pour en débarrasser la terre !
— Qu’y a-t-il donc ? qu’est-il arrivé ? » demanda Bows assez vivement.
Costigan se mit à lui conter ce qu’avait dit le major : que le jeune Pendennis n’avait pas deux mille, ni même deux cents livres de rente. Puis il exprima sa fureur d’avoir permis qu’un tel imposteur amadouât et cajolât son innocente fille, et d’avoir nourri lui-même une pareille vipère dans son propre sein.
« Pourtant j’ai jeté loin de moi ce reptile, ajouta-t-il ; et quant à son oncle, je me vengerai si bien de ce vieillard, qu’il déplorera le jour où il a osé insulter un Costigan.
— Que voulez-vous dire, général ? s’écria Bows.
— Je veux dire que j’aurai sa vie, Bows, son infâme et honteuse vie, mon cher. »
Et il frappa d’une manière sinistre et sauvage sur sa vieille botte à pistolets toute disloquée.
Bows l’avait souvent entendu invoquer cette botte de mort, au moyen de laquelle il se proposait d’immoler ses ennemis. Mais le capitaine ne lui ayant pas dit qu’il avait déjà écrit et envoyé un cartel au major Pendennis, M. Bows regarda les pistolets d’un air très-insouciant.
En cet instant, miss Fotheringay revint de sa chambre au salon commun. Son air de santé, sa figure heureuse et indifférente, formaient un contraste frappant et agréable avec son père, qui était dans le délire de la douleur et de la colère, et qui tremblait de tous ses membres. Elle apportait une paire de souliers de satin qui avaient été blancs, et qu’elle se proposait de nettoyer autant que possible avec de la mie de pain, car elle voulait les remettre le mardi suivant pour jouer le rôle de la folle Ophélia.
Elle regarda les papiers épars sur la table, s’arrêta comme si elle avait voulu faire une question, puis, changeant d’avis, s’approcha du buffet et y choisit un morceau de pain pour le nettoyage des souliers. Revenant ensuite vers la table, elle s’y assit commodément avec les souliers, et demanda à son père, dans son honnête accent irlandais :
« Pourquoi avez-vous sorti ces lettres, ces poaisies et toutes ces sornettes de mossieur Arthur, papa ? Bien sûr que vous n’avez pas envie de relire ces absurdités !
— Ô Emily ! s’écria le capitaine, ce garçon que j’aimais comme le fils de mes entrailles n’est qu’un scélérat et un trompeur, ma pauvre fille. »
Et il regarda de l’air le plus tragique M. Bows, qui était en face de lui. M. Bows, à son tour, considéra avec assez d’inquiétude la figure de miss Costigan.
« Lui ! bah !… Pour sûr le pauvre garçon est naïf comme un écolier, dit-elle. Tous ces enfants écrivent des vers et des absurdités.
— Il a joué le rôle d’une vipère à ce foyer, le rôle d’un traître dans cette famille ! s’écria le capitaine. Je vous dis qu’il ne vaut pas mieux qu’un imposteur.
— Qu’a donc fait ce pauvre garçon, papa ? demanda Êmily.
— Ce qu’il a fait ? Il nous a trompés de la manière la plus âthroce, répondit le papa de miss Emily. Il s’est joué de vos affections, il a outhragé mes bons sentiments. Il s’est fait passer pour un homme de fortune, et il se throuve qu’il n’est qu’un gueux. Ne vous ai-je pas dit souvent qu’il avait deux mille livres sterling de rente ? C’est un gueux, vous dis-je, miss Costigan ; un mendiant qui dépend de la bonté de sa mère, femme d’âge à se remarier encore, qui peut vivre plus d’un siècle et qui n’a que cinq cents livres de rente ! Comment a-t-il osé vous demander d’entrer dans une famille qui n’a pas les moyens de pourvoir à vos besoins ? Vous avez été grossièrement trompée, Milly, et je crois bien que son vieux brigand d’oncle à perruque est dans le complot contre nous.
— Ce vieux gentleman si doux ? Qu’a-t-il donc fait, papa ? » continua Emily, toujours impassible.
Costigan apprit à Milly que, pendant qu’elle était dehors, le major Pendennis lui avait dit, avec son équivoque politesse de Pall-Mall, que le jeune Arthur n’avait pas de fortune du tout. Il l’avait même invité, lui, Costigan, à se rendre chez les hommes de loi pour voir le testament du père d’Arthur, « comme s’il ne savait pas que ces gredins ont un de mes billets et que je ne puis me présenter chez eux, » ajouta le capitaine par parenthèse. Il conclut en disant que l’oncle et le neveu l’avaient infernalement trompé, et qu’il était décidé à faire célébrer le mariage ou à verser le sang de l’un et de l’autre.
Milly frottait ses souliers de satin blanc d’un air grave et rêveur.
« Pour sûr, s’il n’a pas d’argent, il est inutile que je l’épouse, papa, dit-elle sentencieusement.
— Pourquoi le scélérat a-t-il dit qu’il était un homme de forthune ? demanda Costigan.
— Le pauvre garçon a toujours dit qu’il était pauvre, répondit sa fille. C’est vous qui le faisiez passer pour riche, papa, et qui m’avez fait consentir à le prendre.
— Il aurait dû nous parler clairement et nous dire le chiffre de son revenu, Milly, répliqua le père. Un jeune homme qui monte une jument pur sang et qui fait des présents de châles et de bracelets est un imposteur, s’il n’a pas d’argent… Et pour son oncle, je lui arracherai, pardieu ! sa perruque lorsque je le rencontrerai. Bows, que voici, le lui dira et lui portera un message de ma part. Ou bien le mariage aura lieu, ou nous verrons sur le terrain s’il n’est pas un lâche. Et s’il refuse, j’irai lui tirer le nez sur le seuil de son hôtel ou dans les allées sablées de Fairoaks-Park, à la vue de tout le comté, pardieu !
— Pardieu ! vous pouvez envoyer votre message par un autre, dit Bows en riant. Je suis un joueur de violon, moi, et non un homme de combat, capitaine.
— Allez, vous n’avez pas de cœur, monsieur ! rugit le général. Je serai mon propre second, si personne ne veut m’assister quand il s’agit de venger mon injure. Je prendrai ma botte à pistolets pour l’aller tuer dans la salle du café de l’hôtel du Roi Georges !
— De sorte que le pauvre Arthur n’a pas d’argent ! dit miss Costigan avec un soupir assez plaintif. Pauvre garçon, et bon garçon aussi !… turbulent et disant des absurdités avec ses vers et sa poaisie ; mais brave et généreux avec cela !… Vraiment, je l’aimais… et il m’aimait aussi ! ajouta-t-elle assez tendrement, tout en frottant son soulier.
— Pourquoi ne pas l’épouser, si vous l’aimez tant ? dit M. Bows d’un ton assez farouche. Il n’a que dix ans de moins que vous. Sa mère se laissera fléchir peut-être, et vous pourriez aller vivre à Fairoaks-Park, où vous ne manqueriez de rien. Pourquoi ne deviendriez-vous pas une dame ? Je pourrais continuer à jouer du violon, moi, et le général tâcherait de se tirer d’affaire avec sa demi-solde. Pourquoi ne pas l’épouser ? Vous savez qu’il vous aime.
— Il en est d’autres qui m’aiment autant, Bows, qui n’ont pas d’argent non plus, et qui sont assez vieux, dit sentencieusement miss Milly.
— Oui, le diable m’emporte ! répliqua Bows avec amertume… Ils sont assez vieux, et assez pauvres, et assez fous pour quoi que ce soit.
— Il y a de vieux fous et de jeunes fous aussi. Vous l’avez dit souvent, niais que vous êtes, repartit l’impérieuse beauté en regardant fixement le vieux gentleman. Si Pendennis n’a pas assez d’argent pour me faire vivre, c’est folie de parler de ce mariage ; et voilà tout ce qu’il y a à dire là-dessus.
— Et le garçon ? reprit M. Bows. Par Jupiter, vous jetez un homme comme vous jetteriez un vieux gant, miss Costigan.
— Je ne vous comprends pas, Bows, dit tranquillement miss Fotheringay en frottant son second soulier. S’il avait la moitié des deux mille livres de rente que papa lui donnait, ou seulement le quart, je l’épouserais bien. Mais quel avantage y a-t-il à se mettre en ménage avec un gueux ? Nous sommes assez pauvres déjà. Pourquoi irais-je vivre avec une vieille dame maussade et peut-être bourrue, qui m’envierait chaque bouchée de viande ?… Pour sûr, il est temps de dîner, et Suky n’a pas encore mis la nappe… Et puis, ajouta miss Costigan avec une entière simplicité, supposez que la famille vienne à s’accroître… eh ! papa, nous ne serions pas aussi heureux qu’à présent.
— C’est vrai que vous ne le seriez pas, Milly chère, répliqua le capitaine.
— Voilà donc la fin de tous ces beaux discours au sujet de mistress Arthur Pendennis, femme du membre du parlement ! dit Milly en riant. Les beaux carrosses et les beaux chevaux que nous devions avoir pour nous promener, et dont vous nous parliez toujours, papa ! Mais c’est toujours la même histoire. Dès qu’un homme me regardait, vous vous imaginiez qu’il allait m’épouser ; et s’il avait un habit décent, vous le croyiez riche comme Craizeus.
— Comme Crésus, dit Bows.
— Soit ; appelez-le comme vous voudrez. Mais le fait est que papa m’a mariée une vingtaine de fois depuis huit ans. Ne devais-je pas être milady Poldoody d’Huîtreville-Castle ? Puis nous avons eu le capitaine de vaisseau à Portsmouth, et le vieux chirurgien à Norwich, et le prédicateur méthodiste ici même, l’année passée, et Dieu sait qui encore. Pour moi, je gage qu’avec tous vos projets je mourrai Milly Costigan à la fin !… Ainsi le pauvre petit Arthur n’a pas d’argent ? Restez pour dîner, Bows, nous avons un délicieux beefsteak pudding.
— Je voudrais bien savoir si elle songe à sir Derby Oaks, pensa Bows, dont les yeux et les pensées roulaient toujours sur Emily. Il n’y a pas moyen de comprendre les femmes ; et, pour qu’elle lâche si aisément ce garçon, il faut, bien certainement, qu’elle ait quelque autre projet sous main. »
Comme on l’a pu voir, miss Fotheringay, quoique généralement silencieuse et nullement brillante dans les conversations où il était question de poésie, de littérature et de beaux-arts, savait parler néanmoins avec beaucoup de bon sens dans son propre cercle de famille. On ne peut justement l’appeler une personne romanesque ; et ses connaissances littéraires n’étaient pas étendues (du jour où elle quitta la scène, elle n’ouvrit plus un Shakspeare ; elle ne l’avait même jamais compris dans le temps où elle faisait l’ornement du théâtre) ; mais en matière de pouding, de travaux d’aiguille ou d’affaires domestiques, elle était aussi bon juge que pas un ; et, n’étant pas égarée par une vive imagination ni par un tempérament passionné, elle jugeait toujours avec calme et sang-froid.
Pendant le dîner, quand Costigan voulut prouver que la déclaration du major relativement aux finances de Pen n’était pas digne de foi, que ce n’était qu’une ruse de ce vieil hypocrite pour les amener à rompre eux-mêmes ce mariage, miss Milly refusa d’admettre un seul instant la possibilité d’une tromperie de la part de l’adversaire ; elle montra clairement que son père s’était trompé, et que le pauvre petit Pen n’avait jamais cherché à les mettra dedans. Quant à ce pauvre garçon, elle dit qu’elle le plaignait de tout son cœur… et elle dîna très-copieusement, à la grande admiration de Bows, qui avait pour cette femme un respect et un mépris remarquables. Pendant et après le repas, on devisa sur les meilleurs moyens d’en finir avec ces amours.
Costigan, lui, noya dans le grog au whisky, qu’il but après dîner, son idée d’aller tirer le nez du major. Entièrement soumis à la volonté de sa fille, il se tenait prêt à tout plan auquel elle pourrait s’arrêter pour faire face à la crise qu’elle voyait imminente.
Le capitaine, qui, tant qu’il s’était cru insulté, n’avait cessé de vouloir affronter et immoler Pen et son oncle, redoutait peut-être alors de se trouver face à face avec le jeune homme.
« Que diable dirons-nous, demanda-t-il, si ce garçon maintient son engagement tandis que nous rompons le nôtre ?
— Quoi ? ne savez-vous pas comment on congédie un homme ? répliqua Bows. Demandez à une femme, elle vous le dira. »
Et miss Fotheringay montra tout simplement comment cela se faisait. Il n’y avait rien de plus aisé.
« Papa écrit à Arthur pour savoir quel douaire il se propose de fixer en cas de mariage, et il demande quelles sont ses ressources. Arthur répond, dit ce qu’il a, et vous trouverez que les choses sont tout juste comme a dit le major, j’en mettrais ma main au feu. Alors papa écrit pour dire que ce n’est pas assez, et que mieux vaut ne plus penser à ce mariage.
— Et vous ajoutez naturellement une ligne d’adieu, pour lui dire que vous le regarderez toujours comme un frère, reprit M. Bows en lui jetant un coup d’œil dédaigneux.
— Naturellement, c’est ce que je compte faire, répondit miss Fotheringay. Arthur est un très-digne jeune homme, j’en suis sûre… Auriez-vous l’obligeance de me passer le sel ? Ces avelines sont excellentes.
— De sorte qu’il n’y aura pas de nez tiré, Cos, mon bon. Je suis fâché que vous soyez frustré de votre vengeance, dit M. Bows.
— Vrai Dieu ! je suppose que non, répliqua Cos en grattant le sien. Que ferez-vous de ces lettres, de ces vers, de ces poëmes, Milly, mon ange ? Il faut les renvoyer.
— Wigsby en donnerait bien cent guinées, dit Bows avec un rire moqueur.
— C’est, ma foi ! vrai, s’écria le capitaine Costigan, qui se laissait aisément entraîner.
— Papa, dit miss Milly, vous ne pouvez vouloir qu’on ne rende pas ses lettres au pauvre garçon. Ces lettres et ces poésies sont à moi. Elles sont bien longues et pleines de toutes sortes d’absurdités, de latin et de choses dont je n’ai pu comprendre la moitié. Le fait est que je ne les ai pas toutes lues ; mais nous les lui renverrons, quand le moment convenable sera venu. »
Là-dessus, miss Fotheringay s’approcha d’un tiroir, et y prit un numéro du Chronicle du comté ou Champion de Chatteries, journal dans lequel Pen avait publié des vers flamboyants, pour célébrer l’apparition de sa bien-aimée dans le rôle d’Imogène. Puis, ayant arraché et mis à part la feuille sur laquelle se trouvait ce poëme (car, comme toutes les dames de sa profession, elle conservait les articles qui rendaient un compte favorable de ses représentations), elle enveloppa dans l’autre les lettres et poésies, ces créations de l’imagination amoureuse de Pen, et elle les attacha proprement avec un bout de ficelle, comme elle eût fait pour un paquet de sucre.
Mais ne croyez pas qu’en cela faisant elle fût le moins du monde émue… Combien d’heures ce jeune homme avait passées à écrire tout cela ! Combien d’amour et de soupirs ! quelle généreuse confiance ! quel noble dévouement ! que de nuits fiévreuses et sans sommeil ces papiers eussent pu raconter ! Pourtant elle ficela le tout comme un ballot d’épices, vint se rasseoir et fit le thé avec un cœur parfaitement tranquille et content.
Et cependant Pen, à dix milles de là, soupirait après elle et serrait son image contre son cœur.