Tome 1 · 13
Pendant ce temps, on s’étonnait à Fairoaks de ne pas voir revenir le major. Le docteur Portman, en retournant à Clavering avec sa femme, s’était arrêté à la grille de la loge pour envoyer à Hélène un billet fort laconique, par lequel le major Pendennis annonçait qu’il resterait encore un jour à Chatteries. Il désirait s’entretenir avec MM. Tatham, les hommes de loi, qu’il ne pourrait voir que dans l’après-midi. Mais il ne disait pas un mot de l’affaire qu’il avait eue le matin même. Le fait est que ce billet avait été écrit pendant la pause après la première partie de l’engagement, et, jusqu’alors, le major avait eu décidément le dessous dans la bataille.
Pen se souciait fort peu d’aller à la ville tandis que son oncle y était. Il ne voulait pas avoir à s’imaginer que, pendant qu’il ferait la cour à miss Fotheringay dans le salon du capitaine Costigan, son tuteur l’épierait peut-être de cette abominable pelouse du doyen ; et les plaisirs de la promenade à deux (plaisirs qu’il lui était rarement donné de goûter) eussent été gâtés, s’il avait dû rencontrer l’homme aux bottes si bien cirées. Son modeste amour ne se pouvait montrer en public par aucun signe extérieur, si ce n’est par les yeux (le pauvre garçon jouait assurément de la prunelle avec assez d’éloquence) ; en présence d’une tierce personne il était muet, et tant mieux pour lui : car, de tous les bavardages qui se font en ce monde, celui des amoureux est assurément le plus sot pour ceux qui n’y sont pas initiés. C’est le vocabulaire sans l’explication, la lampe sans la flamme. Que notre honoré lecteur, que notre aimable lectrice veuille bien relire ou se rappeler quelques vieilles lettres d’amour reçues et oubliées. Ne semblent-elles pas absolument vides de sens ? Quel fol enthousiasme a donc pu faire admirer ces sottises ? Vous êtes étonné que ces tendres niaiseries aient jamais pu vous donner du bonheur. Et pourtant, il y a eu un temps où vous baisiez avec transport ces stupides lettres, où six lignes absurdes vous faisaient vivre une semaine ; puis venait une période de réaction, qui vous rendait inquiet et malheureux jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle provision de folies.
C’est pour cela que nous refusons de publier aucune des lettres et poésies que M. Pen écrivit à cette époque de sa vie ; et nous agissons ainsi par égard pour ce jeune homme. Elles sont trop naïves et trop extravagantes, et nous ne voudrions pas inviter de jeunes demoiselles à les lire de sang-froid. Attendez votre temps, jeunes amies ; bientôt peut-être vous en recevrez, vous en écrirez de pareilles. Cependant nous respecterons les premières effusions de M. Pen ; nous les laisserons enveloppées dans le Chronicle, attachées avec la ficelle de miss Fotheringay, et scellées du grand sceau d’argent du capitaine Costigan.
Le major sortit de son entrevue avec le capitaine Costigan dans un état de fureur si concentrée, que son approche en devenait terrible.
« Le chenapan ! l’impudent coureur de marais ! pensait-il. Oser me menacer, moi ! Oser dire qu’il daignait permettre à ses damnés Costigan d’épouser des Pendennis !… M’envoyer un cartel !… Pardieu ! si le drôle peut trouver pour messager quelque chose qui ait l’aspect d’un gentleman, je suis presque disposé à accepter le combat… Mais bah ! que dirait-on si j’allais sur le terrain avec un saltimbanque ivre, pour une scène au sujet d’une actrice de baraque ? »
Quand donc le major vit le docteur Portman, qui l’interrogea avec anxiété sur l’issue de son combat avec le dragon, M. Pendennis n’était pas d’humeur à informer le prêtre de l’insolente conduite du général. Il se borna à dire que l’affaire était très-vilaine, très-désagréable, et qu’elle n’était pas près d’être finie.
Il recommanda au docteur et à mistress Portman de n’en pas parler à Fairoaks, où il se contenta d’envoyer le billet dont nous avons fait mention ci-dessus. Puis il regagna son hôtel, où il déchargea sa colère sur M. Morgan, son valet ; il jura et sacra dans l’escalier, s’il faut ajouter foi à ce que ce gentleman dit au domestique de M. Foker, en compagnie duquel il dîna à l’office de l’hôtel du Roi Georges.
Le domestique répéta la chose à son maître ; et M. Foker, qui venait justement de finir son déjeuner (il était environ deux heures après-midi), se rappela qu’il avait grande envie de savoir l’issue de l’entrevue entre ses deux amis. Après s’être informé du numéro de l’appartement du major, il s’y rendit enveloppé de sa robe de chambre de brooart et frappa à la porte.
Le major Pendennis avait à consulter le vieux M. Tatham au sujet d’un bail de sa belle-sœur. Ce légiste, qui avait été l’homme d’affaires du mari d’Hélène, avait à Clavering un bureau, où il se rendait avec son fils, les jours de marché et deux ou trois autres jours de la semaine. Or, ce gentleman était en consultation avec son client, quand M. Foker montra sa splendide robe de chambre et sa calotte brodée à la porte du major Pendennis.
En voyant le major occupé de papiers attachés avec des rubans rouges, en compagnie d’un vieillard aux cheveux blancs, le modeste jeune homme songea à la retraite et dit : « Oh ! vous êtes occupé… je reviendrai une autre fois. »
Mais M. Pendennis, qui avait besoin de lui, sourit et le pria d’entrer.
Là-dessus, M. Foker ôta son tarbouch ou fez brodé, ouvrage de la plus tendre des mères, s’avança et salua les deux gentlemen en souriant très-gracieusement. M. Tatham n’avait jamais vu apparition aussi splendide que ce jeune homme enveloppé de brocart cramoisi, qui s’assit dans un fauteuil en écartant les pans de son vêtement, et en jetant sur les deux autres occupants de cet appartement un regard d’une bienveillance et d’une franchise extrêmes.
« Ma robe de chambre paraît être de votre goût, monsieur, dit-il à M. Tatham. Elle est gentille, n’est-ce pas ? Propre, mais pas du tout voyante… Et comment vous portez-vous, major Pendennis ? comment le monde vous traite-t-il, monsieur ? »
Il y avait dans les manières et l’extérieur de Foker quelque chose qui eût mis un inquisiteur même en bonne humeur ; aussi le front de Pendennis se dérida sous sa perruque.
« J’ai eu une entrevue avec cet Irlandais (vous pouvez parler devant mon ami, M. Tatham, qui sait toutes les affaires de la famille) ; et le résultat, je l’avoue, n’en est pas très-satisfaisant. Le drôle ne veut pas croire que mon neveu est pauvre ; il dit que nous sommes deux menteurs ; il m’a fait l’honneur d’insinuer que j’étais un poltron, au moment où je m’en allais. Et, quand vous avez frappé à la porte, je pensais voir entrer le gentleman que j’attends avec un cartel de M. Costigan… Voilà comment le monde me traite, monsieur Foker !
— Vous ne parlez pas de cet Irlandais, le père de la comédienne ? s’écria M. Tatham, qui, étant dissident, ne patronnait pas le théâtre.
— Si fait, de l’Irlandais, père de la comédienne ; c’est précisément mon homme. N’avez-vous pas ouï dire que mon neveu a eu la folie de s’amouracher de cette fille ? »
M. Tatham, qui n’avait jamais vu l’intérieur d’un théâtre, ignorait tout ; et le major Pendennis eut à raconter au légiste l’histoire des amours de Pen, histoire que M. Foker enrichit de commentaires dans ce langage familier que le lecteur lui connaît.
Tatham fut tout stupéfait de ce récit. Pourquoi mistress Pendennis n’avait-elle pas épousé un homme sérieux ? pensait-il. M. Tatham était veuf. Elle aurait ainsi préservé de la perdition cet infortuné jeune homme. Quant à miss Costigan, il n’en voulait rien dire ; sa profession la caractérisait assez. Ici M. Foker intervint, disant qu’il avait connu sur les planches, comme il appelait le temple des Muses, des gens d’une rare honnêteté.
Cela pouvait être ; M. Tatham voulait l’espérer. Mais pour le père, Tatham le connaissait personnellement. C’était un homme des plus mal famés, un buveur de vin, un rôdeur de tavernes et de salles de billard, et notoirement insolvable. « Je comprends très-bien, major, dit-il, la raison pour laquelle le drôle n’a pas voulu venir chez moi s’assurer de la vérité de vos assertions. Nous avons une prise de corps contre lui et contre un autre individu mal famé, un des acteurs de la troupe, pour un billet donné à M. Skinner de cette ville, un très-honorable épicier marchand de vins et de liqueurs, qui est aussi membre de la Société des amis. Ce Costigan est venu pleurer chez M. Skinner, pleurer dans la boutique, monsieur, et nous n’avons procédé ni contre lui ni contre l’autre, parce qu’ils ne valent pas ensemble un coup de fusil. »
Pendant que M. Tatham était en train de conter cette histoire, un troisième coup fut frappé à la porte, qui livra passage à un gentleman de carrure athlétique, en habit râpé à brandebourgs, et tenant à la main une lettre scellée d’un large cachet rouge entouré de pâtés de cire.
« Le major Pendennis m’accordera-t-il l’honneur d’un entretien particulier ? commença-t-il. J’ai quelques mots à vous dire confidentiellement, monsieur. Je suis porteur d’un message de mon ami le capitaine Costigan. »
Mais ici, l’homme à la voix de basse-taille s’arrêta, balbutia et pâlit. Il voyait devant lui la figure bien connue de M. Tatham.
« Holà ! ho ! Garbetts, achevez donc ! cria Foker enchanté.
— Eh ! Dieu me bénisse ! c’est l’autre signataire du billet, dit M. Tatham. Arrêtez, monsieur ; arrêtez, vous dis-je. »
Mais Garbetts, le visage aussi blême que Macbeth quand apparaît le spectre de Banquo, fit entendre quelques sons inarticulés et s’enfuit hors de la chambre.
De sorte que la gravité du major fut totalement bouleversée, et il partit d’un grand éclat de rire. Ainsi fit M. Foker, qui s’écria : « Par Jupiter ! quelle bonne farce ! » Ainsi fit l’attorney, quoiqu’il fût un homme sérieux par état.
« Je ne pense pas qu’on en vienne à un combat, major, dit le jeune Foker, qui se mit à contrefaire le tragédien. Mais, si les choses allaient jusque-là, ce vieux monsieur (c’est Tatham votre nom ?… charmé de faire votre connaissance, monsieur Tatham) n’aurait qu’à envoyer les recors pour séparer les combattants. »
Et M. Tatham promit de le faire.
Le major n’était pas du tout fâché du ridicule dénoûment de la querelle.
« Il me semble, monsieur, dit-il à M. Foker, que vous arrivez toujours pour me mettre en bonne humeur. »
Et ce n’était pas le seul service que M. Foker devait rendre en ce jour à la famille Pendennis. Nous avons dit qu’il avait ses entrées au logis du capitaine Costigan. Dans l’après-midi, l’idée lui vint de faire une visite au général, pour apprendre de sa propre bouche ce qui s’était passé dans la conversation qu’il avait eue, le matin, avec M. Pendennis.
Le capitaine Costigan n’était pas à la maison. Sa fille lui avait permis et même recommandé d’aller au joyeux club de l’hôtel de la Pie, où il se vantait sans doute, en ce moment, du désir qu’il avait d’immoler certain brigand : car le capitaine n’était pas seulement brave, mais il savait encore qu’il l’était, et il aimait assez à faire parade de son courage, à lui faire, pour ainsi dire, prendre l’air en société.
Donc Costigan était absent ; mais miss Fotheringay était à la maison, lavant les tasses à thé, tandis que M. Bows la regardait, assis vis-à-vis d’elle.
« Vous venez de déjeuner, à ce qu’il paraît ; comment allez-vous ? dit M. Foker en passant par la porte sa comique petite tête.
— Allez-vous-en, petit bouffon ! cria miss Fotheringay.
— C’est entrez que vous voulez dire, répliqua l’autre. Nous voici. »
Étant entré dans la chambre, il croisa les bras et se mit à faire tourner sa tête de droite à gauche et de gauche à droite avec une effrayante rapidité, comme Arlequin dans la pantomime, lorsqu’il sort de son cocon ou enveloppe.
Miss Fotheringay se prit à rire de tout son cœur. Un clin d’œil de Foker la faisait rire, tandis que les plus amers bons mots de Bows ne pouvaient dérider ses lèvres, et que les plus beaux discours du pauvre Pen n’arrivaient qu’à lui démonter l’esprit. À la fin de l’arlequinade, Foker se laissa tomber sur un genou et baisa la main de la comédienne.
« Vous êtes le plus plaisant petit homme qui se puisse voir, » dit-elle en lui donnant une grande tape d’amitié.
Pen tremblait en lui baisant la main : une pareille tape l’eût fait mourir de joie.
Après ces préliminaires, les trois compagnons se mirent à causer. M. Foker amusa les autres en leur racontant la scène de la déconfiture de M. Garbetts, dont il venait d’être témoin ; et ce fut seulement alors qu’Emily et Bows apprirent jusqu’où le général avait poussé son courroux contre le major Pendennis. Foker parla fortement en faveur du major, dont il vanta la véracité et l’honneur ; et il le dépeignit comme un parfait fashionable, fréquentant les premiers cercles de la société, qui ne consentirait jamais à une tromperie, et moins encore vis-à-vis d’une aussi charmante jeune femme que miss Fotheringay.
Il effleura délicatement la délicate question du mariage, mais il ne put s’empêcher de montrer qu’il faisait peu de cas de Pen. Il avait peut-être un juste mépris pour les pompeuses sensibleries de M. Pen, si l’on pense que son faible, à lui, était d’un tout autre ordre.
« Je savais que ça n’irait pas, miss Foth, dit-il avec un hochement de sa petite tête ; ça ne pouvait pas aller. Je ne voulais pas, moi, mettre la main à la pâte ; mais je savais que ça ne pourrait pas aller. Il est trop jeune pour vous, trop naïf, beaucoup trop naïf ; avec cela, pauvre comme Job. Vous ne pouvez l’avoir à aucun prix, n’est-ce pas, monsieur Bo ?
— Vraiment, le pauvre garçon est bien gentil, dit la Fotheringay assez tristement.
— Pauvre petit gueux ! » ajouta Bows, les mains dans les poches, et jetant à miss Fotheringay un singulier coup d’œil.
Peut-être songeait-il avec étonnement à la manière dont les femmes se jouent des hommes, les séduisent, font leur conquête, et puis les plantent là.
Mais M. Bows était tout disposé à reconnaître que miss Fotheringay avait parfaitement raison d’abandonner M. Arthur Pendennis. Il avait toujours trouvé ce mariage fort absurde. Miss Costigan avoua qu’elle pensait de même ; seulement elle n’avait pas pu repousser deux mille livres sterling de rente.
« Tout cela vient d’avoir ajouté foi aux sottes histoires de papa, dit-elle, et vraiment à l’avenir je choisirai moi-même. »
Il est fort probable que l’image du gros lieutenant, sir Derby Oaks, entra en cet instant dans son esprit.
Après avoir loué le major Pendennis, que miss Costigan déclara être vraiment un gentleman comme il faut, parfumé de lavande et propre comme une épingle (il obtint aussi l’éloge de M. Bows, quoique celui-ci le trouvât un peu trop fat pour son âge), M. Foker s’avisa, tout à coup, d’inviter ses deux compagnons à dîner le soir même chez lui avec le major, en son appartement de l’hôtel du Roi Georges.
« Le major a promis de dîner avec moi, et je crois qu’après… après le petit tapage de ce matin, où, je dois le dire, le général était dans son tort, il sera charmé de votre présence ; ce sera une marque d’amitié. Vous savez, je sais que le major est amoureux de vous, miss Foth ; il me l’a dit.
— De sorte qu’elle pourrait encore devenir mistress Pendennis, dit Bows avec un rire moqueur. Non, je vous remercie, monsieur Foker, j’ai dîné.
— Oui… mais à trois heures, dit miss Costigan, qui avait un honnête appétit ; et je ne puis y aller sans vous.
— Nous aurons une salade de homard et du champagne, » ajouta le petit monstre, qui ne savait pas traduire un vers latin, ni aller, en mathématiques, plus loin que la règle de trois.
Or, pour une salade de homard et du champagne, en tout bien tout honneur, miss Costigan fût allée n’importe où. Le major Pendennis se trouva donc, à sept heures, assis à table en compagnie de M. Bows, joueur de violon par état, et de miss Costigan, dont le père avait voulu, quelques heures auparavant, lui faire sauter la cervelle.
Pour qu’il ne manquât rien à l’heureuse réunion, M. Foker, qui connaissait les repaires favoris de Costigan, dépêcha Stoopid au club de l’hôtel de la Pie, où le général était en train de chanter une chanson pathétique. Stoopid l’emmena souper au Roi Georges. Costigan fut grandement surpris en trouvant sa fille et Bows à table ; le major Pendennis éclata de rire, et lui tendit cordialement une main que le général serra avec effusion, comme disent les Français.
Le fait est qu’il avait considérablement bu, et que sa propre chanson l’avait déjà fait pleurer avant qu’il rejoignît la petite société assemblée dans l’hôtel du Roi Georges. Il fondit en larmes plus d’une fois durant le repas, et appela le major son plus cher ami.
Stoopid et M. Foker le ramenèrent chez lui, tandis que le major donnait galamment le bras à miss Costigan.
Le major fut accueilli avec de grandes démonstrations d’amitié, lorsqu’il alla le voir le lendemain, et les deux gentlemen échangèrent de nombreuses civilités. En se retirant, le major exprima vivement le désir de servir miss Costigan toutes les fois qu’il pourrait lui être utile. Il serra aussi la main de M. Foker avec cordialité et gratitude, disant que ce jeune homme lui avait rendu le plus grand des services.
« Tant mieux ! » répliqua M. Foker ; et ils se séparèrent avec une estime mutuelle.
Àson retour à Fairoaks, le lendemain, le major Pendennis ne dit pas ce qui lui était arrivé la veille, et ne fit aucune allusion à la société dans laquelle il avait passé la soirée ; mais il engagea M. Smirke à rester pour le dîner, et toute personne accoutumée à ses manières eût pu remarquer qu’il y avait quelque chose de contraint dans son hilarité et dans son bavardage. Il fut extraordinairement gracieux et attentif dans ses communications avec son neveu. Il dit à Pen un : « Dieu vous bénisse ! » très-emphatique, quand ce garçon alla se coucher ; et, au moment de prendre lui-même congé de sa belle-sœur pour la nuit, il sembla vouloir lui dire quelque chose ; mais il se ravisa, pensant que, s’il parlait, il troublerait peut-être son repos, et il préféra la laisser dormir en paix.
Le lendemain matin, il arriva plus tôt que de coutume dans la salle à manger, et salua tout le monde avec la plus grande cordialité. La poste arrivait ordinairement vers la fin du déjeuner. Quand John, le vieux domestique, entra et vida sur la table le sac aux lettres et aux journaux, le major regarda fixement Pen, qui prenait une lettre à lui adressée. Arthur rougit, et la remit sur la table. Il avait reconnu l’écriture ; c’était celle du vieux Costigan, et il ne se souciait pas de la lire en public. Le major Pendennis reconnut aussi la lettre : il l’avait mise lui-même à la poste à Chatteries, le jour précédent.
Il dit à la petite Laure de s’en aller ; l’enfant obéit d’autant plus volontiers qu’elle ressentait pour lui une grande aversion. Quand la porte se fut refermée sur elle, il prit la main de mistress Pendennis, et, lui jetant un coup d’œil très-significatif, lui montra la lettre, dissimulée sous le journal que Pen feignait de lire.
« Voulez-vous passer dans le salon ? lui dit-il ; j’ai à vous parler. »
Elle le suivit, tout étonnée, dans le corridor.
« De quoi s’agit-il ? demanda-t-elle en tremblant.
— L’affaire est finie, répondit le major Pendennis ; il a là une lettre qui lui donne son congé ; je l’ai moi-même dictée hier. Elle contient, en outre, quelques lignes de la dame, qui lui dit adieu. C’est une affaire finie. »
Hélène rentra en toute hâte dans la salle à manger, suivie de son frère.
Pen avait sauté sur la lettre dès qu’il avait été seul ; il la lisait d’un air stupéfait. Elle contenait ce qu’avait dit le major.
M. Costigan était reconnaissant de la bienveillance avec laquelle Arthur avait traité sa fille ; mais il venait seulement d’apprendre la position pécuniaire de M. Pendennis. Dans cet état de choses, on ne pouvait, pour le moment, penser au mariage ; et, d’un autre côté, la grande disparité d’âge entre Emily et Arthur rendait impossible toute union future. C’était donc avec le plus profond regret, et avec une estime réelle, que M. Costigan disait adieu à Arthur, en suggérant qu’il ferait bien de cesser ses visites, au moins pour quelque temps.
Un billet de miss Costigan était inclus dans cette lettre. Elle adhérait à la décision de son papa ; elle faisait remarquer que, comme elle avait plusieurs années de plus qu’Arthur, il ne fallait pas songer à rester fiancés. Elle serait toujours reconnaissante des bontés qu’il avait eues pour elle, et espérait conserver son amitié ; mais pour le moment, et jusqu’à ce que le chagrin de la séparation fût passé, elle le suppliait de ne pas revenir chez elle.
Pen lut machinalement la lettre de Costigan, et le billet y inclus ; à peine savait-il ce qu’il avait sous les yeux. Il leva brusquement la tête, et il vit sa mère et son oncle, qui le considéraient avec tristesse. Le visage d’Hélène annonçait toute l’inquiétude de son cœur maternel.
« Quoi… qu’est-ce que cela ? dit Pen. C’est quelque plaisanterie. Ce n’est pas l’écriture d’Emily, mais celle de quelque servante. Qui donc me joue des tours pareils ?
— Ce billet vous est arrivé dans une lettre du père, repartit le major ; les lettres que vous avez reçues auparavant n’étaient pas de la main de miss Fotheringay ; ceci est bien son écriture.
— Qu’en savez-vous ? s’écria Pen d’un ton irrité.
— Elle a écrit ces lignes devant moi, » répondit l’oncle au moment où Arthur se leva.
Sa mère s’avança et lui prit la main. Il la repoussa.
« Comment se fait-il que vous l’ayez vue ? Comment se fait-il que vous soyez intervenu entre elle et moi ? Que vous ai-je fait, pour que… Oh ! ce n’est pas vrai ! s’écria Pen, avec une malédiction terrible. Elle ne peut avoir écrit ces lignes de son plein gré. Ce n’est pas là ce qu’elle a voulu dire. Elle m’a donné sa foi. Qui lui a dit des mensonges pour la séparer de moi ?
— On ne dit pas de mensonges dans notre famille, Arthur, répliqua le major Pendennis. Je lui ai dit la vérité, qui est que vous n’avez pas d’argent pour la nourrir, car son imbécile de père vous avait fait passer pour riche ; et quand elle a su que vous étiez si pauvre, elle s’est retirée sur-le-champ, sans qu’il y ait eu besoin d’aucune persuasion de ma part. Elle a très-bien fait ; elle a dix ans de plus que vous ; elle n’est pas du tout ce que doit être votre femme, et elle le sait. Voyez cette écriture, et demandez-vous si une femme de cet acabit est propre à devenir la compagne de votre mère.
— Je veux savoir, de sa propre bouche, si c’est la vérité, dit Arthur en froissant le billet dans sa main.
— Ne vous contenterez-vous pas de ma parole d’honneur ? Ses lettres ont été écrites par sa confidente, qui écrit mieux qu’elle. Regardez, en voici une de cette dame à votre ami, M. Foker. Vous l’avez vue chez miss Costigan, à qui elle servait de secrétaire, » dit le major avec un grain d’ironie.
Et il posa sur la table un certain billet que M. Foker lui avait donné.
« Ce n’est pas cela, répliqua Pen, rouge de honte et de fureur. Je suppose que ce que vous dites est la vérité, monsieur ; mais je veux l’entendre de sa propre bouche.
— Arthur ! s’écria sa mère d’un ton suppliant.
— Je veux la voir, dit Arthur ; je lui demanderai, une fois encore, de m’épouser. C’est ma volonté ; nul ne m’en détournera.
— Eh quoi ! une femme qui écrit affection avec un seul f ! c’est absurde, monsieur. Soyez homme, et souvenez-vous que votre mère est une dame ; elle n’a pas été faite pour vivre avec ce vieux filou d’ivrogne, ni avec sa fille. Soyez homme, et oubliez-la, comme elle vous oublie.
— Soyez homme, et consolez votre mère, mon Arthur, » dit Hélène en allant l’embrasser.
En voyant le fils et la mère très-émus, le major Pendennis sortit de la chambre et ferma la porte sur eux. Il jugeait très-sagement qu’il valait mieux les laisser seuls.
Sa victoire était complète. Il avait même rapporté de Chatteries, dans sa valise, les lettres de Pen, que la belle Emily avait si soigneusement empaquetées. Lorsque M. Costigan les lui remit, il lui donna en échange le petit billet, cause de tant d’inquiétudes pour lui-même et pour M. Garbetts, billet que le major avait payé à M. Tatham.
Pen partit, ce jour-là, d’un galop furieux pour Chatteries ; mais il essaya vainement de voir miss Fotheringay, pour laquelle il laissa une lettre sous enveloppe, à l’adresse de son père. Cette lettre lui fut retournée par M. Costigan, qui le pria de cesser toute correspondance. Après une ou deux autres tentatives de la part du jeune homme, le général, indigné, exprima le désir de lui voir mettre fin à leur accointance. Il ne salua plus Pen dans la rue.
Un jour qu’Arthur et Foker arpentaient la promenade du château, ils rencontrèrent Emily au bras de son père. Elle passa sans avoir l’air de le reconnaître. Foker, qui donnait le bras à son ami, sentit trembler le pauvre garçon.
Le major, son oncle, voulait qu’il voyageât, qu’il quittât le pays pour quelque temps ; et sa mère l’y engageait aussi, car il dépérissait et souffrait beaucoup. Mais il refusa, et dit positivement qu’il ne s’en irait pas. Il ne voulut pas obéir cette fois ; sa mère l’aimait trop, et son oncle était trop sage pour le contraindre. Toutes les fois que miss Fotheringay jouait, il allait au théâtre à Chatteries pour la voir. Un soir, il y eut si peu de monde dans la salle, que le directeur rendit l’argent. Pen s’en retourna à la maison, se coucha à huit heures, et eut la fièvre.
« Si cela continue, sa mère ira elle-même chercher cette fille, » se dit le major au désespoir.
Quant à Pen, il espérait en mourir.
Nous n’allons pas décrire ses sentiments, ni donner le triste journal de son désespoir et de sa passion. Nul autre que M. Pen n’a-t-il été trompé dans son amour ? Vraiment, beaucoup d’autres l’ont été comme lui ; mais bien peu sont morts de cette maladie-là.