‹ Histoire de PendennisChapitre 16 sur 76 · Tome 1 · 16

Tome 1 · 16

Naturellement la conduite de Pen en cette affaire ne tarda pas à être connue, et son ami le docteur Portman ne s’en montra pas peu courroucé, tandis que le major Pendennis ne fit que s’en divertir. Quant à la bonne mistress Pendennis, elle fut toute bouleversée quand elle apprit cette querelle et la conduite peu chrétienne de Pen. Toutes sortes de misères, de désagréments, de crimes, de contrariétés, semblaient résulter de l’affaire où l’infortuné garçon s’était engagé ; et elle désira plus que jamais de le voir pour quelque temps hors de Chatteries… transporté n’importe en quel lieu, loin de la femme qui était la cause de tant d’ennuis.

Pen, lorsque cette tendre mère lui fit des remontrances, et que le docteur le chapitra avec colère pour sa violence et ses intentions féroces, prit la chose au grand sérieux, avec la grave et heureuse fatuité du jeune âge. Il dit qu’il était lui-même très-fâché de cette affaire, que l’insulte lui était venue sans la moindre provocation de sa part, et qu’il ne se laisserait insulter par personne sur ce chef sans défendre son honneur. Puis, adressant un appel plein de dignité à son oncle, il lui demanda s’il avait pu faire autrement, lui gentleman, que de venger son outrage et d’offrir satisfaction à la personne châtiée.

« Vous allez trop vite, mon bon ami, dit l’oncle, assez embarrassé ; car il avait endoctriné son neveu de quelques-unes de ses propres idées sur le point d’honneur, idées de l’ancienne société, qui sentaient le camp et le pistolet beaucoup plus que nos idées plus calmes d’aujourd’hui. Entre hommes du monde, je ne dis pas ; mais entre deux collégiens la chose est ridicule, mon cher garçon, parfaitement ridicule.

— Elle est extrêmement coupable, et pas du tout dans le caractère de mon fils ! » s’écria mistress Pendennis, les larmes aux yeux, et toute troublée de l’obstination du jeune homme.

Pen la baisa et dit avec une grande emphase :

« Les femmes, chère mère, ne comprennent rien à ces affaires. Je me suis mis entre les mains de Foker ; je n’avais pas d’autre marche à suivre. »

Le major Pendennis se mit à rire et haussa les épaules. « Les jeunes gens font assurément de grands progrès, » pensa-t-il.

Mistress Pendennis déclara que ce Foker était un méchant et horrible petit malheureux, et qu’elle était sûre qu’il induirait à mal son cher fils, si Pen allait à l’université avec lui.

« J’ai fort envie de ne pas l’y laisser aller du tout, » ajouta-t-elle.

Et si elle ne se fût rappelé que le père du jeune homme s’était toujours proposé de le faire entrer dans l’établissement où il avait lui-même reçu son grain d’éducation, la tendre mère eût très-probablement mis le véto au départ de Pen pour l’université.

Cependant il avait été convenu, entre toutes les autorités qui présidaient au bien futur du jeune homme, qu’il partirait, et ce au terme d’octobre prochain. Foker avait promis de le présenter aux bons drilles ; et le major Pendennis attachait une grande importance à l’introduction de Pen dans la vie et la société universitaires par cet admirable jeune gentleman.

« M. Foker connaît les meilleurs jeunes gens qui sont actuellement à l’université, dit le major, et Pen y fera des accointances qui lui seront du plus grand avantage pour toute la vie. Il y a là le jeune marquis-de Plinlimmon, fils aîné du duc de Saint-David ; il y a lord Magnus Charters, fils de lord Runnymede et cousin-germain de M. Foker. Lady Runnymede, vous vous en souvenez sans doute, ma chère, était lady Agathe Milton. Lady Agnès invitera certainement votre fils à Logwood ; et, loin de vous alarmer de son intimité avec le fila d’Agnès, qui est un jeune homme singulier et plaisant, mais très-prudent aussi et fort aimable, à qui, j’en suis sûr, nous avons toutes sortes d’obligations pour son admirable conduite dans l’affaire du mariage avec la Fotheringay, je considère comme une des choses les plus heureuses pour Pen qu’il se soit lié d’intimité avec ce très-amusant jeune gentleman. »

Helène soupira ; elle supposait que le major savait ce qui était le mieux. M. Foker avait certainement été fort obligeant dans la malheureuse affaire avec miss Costigan, et elle lui en était reconnaissante. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’avoir un vague pressentiment de malheur. Ces querelles, ces plaisirs bruyants, ce goût du monde, tout cela l’effrayait pour l’avenir de son fils.

Le docteur Portman était décidément d’avis que Pen allât à l’université. Il espérait que le garçon étudierait et qu’il jouirait modérément aussi de la meilleure société. Il pensait que Pen se distinguerait. Smirke parlait très-avantageusement de sa force ; le docteur lui-même l’avait entendu traduire, et trouvait qu’il s’en acquittait remarquablement bien. Dans tous les cas, c’était un grand point de l’éloigner de Chatteries ; et Pen, que les querelles et les tracas suscités autour de lui avaient distrait de son chagrin particulier, dit avec mélancolie qu’il obéirait.

Durant une partie des mois d’août et de septembre, il y eut, à Chatteries, les assises, les courses, les banquets et le concours de société qui en sont la conséquence. Miss Fotheringay continua, pendant ce temps, de jouer sur la scène de cette ville et de prendre congé du public. Nul ne semblait particulièrement affecté de sa présence ou de son prochain départ, si ce n’est les personnes que nous avons nommées. Pour le beau monde du comté, pour ceux qui avaient maison à Londres, et qui très-vraisemblablement admirèrent prodigieusement la Fotheringay dans la capitale, lorsque la fashion qui la mit en vogue leur eut appris à l’admirer, ils ne purent rien trouver de remarquable dans l’actrice qui jouait sur les planches du petit théâtre de Chatteries. Maint génie et maint charlatan ont rencontré pareil sort avant et depuis le temps de miss Costigan.

Cependant cette honnête femme supportait, avec son égalité d’âme habituelle, l’indifférence du public et toutes les autres croix ou vexations qu’elle pouvait avoir dans la vie. Elle mangeait, buvait, jouait, dormait, avec cette régularité et ce bien-être qui appartiennent aux personnes de ce tempérament. Quelle foule de chagrins, de soucis et autres émotions préjudiciables ne sont pas écartés par une saine pesanteur d’esprit et une joyeuse insensibilité ? Et je ne veux pas dire que la vertu ne soit pas la vertu parce qu’elle n’est jamais tentée de s’égarer ; je dis seulement que la pesanteur d’esprit est un don beaucoup plus précieux que nous ne pensons, et que certaines personnes sont fort heureuses d’avoir été douées par la nature d’une bonne dose de ce grand anodin.

Durant cette saison, Pen, ne consultant que son caprice, entrait tristement au théâtre de Chatteries, et en ressortait tout aussi tristement. Sa conduite ne tourmentait pas peu sa mère, et telle était l’anxiété de celle-ci, que souvent elle se fût laissée aller à intervenir, si le major ne l’eût constamment arrêtée et en même temps encouragée. Car l’artificieux homme du monde s’imaginait voir que la maladie de Pen prenait un tour favorable ; c’était, entre autres symptômes, la violente effusion de poésie qui satisfaisait le tuteur et médecin de Pen. On pouvait entendre le jeune homme déclamer des vers dans les allées du parc, ou bien en marmotter entre ses dents lorsqu’il était assis le soir en famille.

Un jour que le major rôdait dans la maison, en l’absence de Pen, il trouva dans le cabinet de travail du garçon un gros livre plein de vers ; il y en avait d’anglais et de latins, avec des citations d’auteurs classiques en notes au bas des pages.

Son cas ne peut être fort grave, se dit sagement le philosophe de Pall-Mall ; et il fit remarquer à la mère de Pen, qui peut-être en fut secrètement désappointée (car, de même que toutes les autres femmes sensibles, elle aimait tout ce qui sentait le roman), que, depuis quinze jours, le jeune gentleman rentrait le soir très-affamé pour le dîner, et qu’il montrait aussi un appétit fort convenable, le matin, à déjeuner.

« Vrai Dieu ! je voudrais pouvoir manger comme lui ! dit le major en pensant tristement aux pilules qu’il prenait à dîner. Le garçon commence à bien dormir, soyez-en sûre. »

C’était cruel, mais c’était vrai.

N’ayant pas une autre âme à qui se confier (il ne pouvait parler à sa mère de ses amours et de ses désappointements ; son oncle les traitait d’un ton dédaigneux et mondain, qui, bien que poli et soigneusement mesuré, ne laissait pas de choquer grandement les sentiments de M. Pen ; enfin Foker était beaucoup trop grossier pour apprécier des secrets d’un sentimentalisme si raffiné), le jeune homme redoublait d’amitié pour le vicaire, ou plutôt il ne se lassait jamais d’avoir Smirke pour auditeur en cet unique sujet. Qu’est-ce qu’un amoureux sans confident ? Pen se servit de M. Smirke, comme Corydon se servait de l’orme, pour y graver le nom de sa maîtresse. Il lui faisait répéter le nom de la belle Amaryllis. Quand on a fini de jouer son air, on ne soucie plus guère du chalumeau ; mais Pen s’imaginait avoir une grande amitié pour Smirke, parce qu’il pouvait soupirer ses amours et ses peines aux oreilles de son précepteur ; et Smirke avait des raisons à lui pour être toujours prêt à l’appel du jeune homme.

L’affection de Pen se répandait en une multitude de sonnets confiés à son ami de cœur, comme il appelait le vicaire, et celui-ci les recevait avec une grande sympathie. Pen exerçait la patience de Smirke par des vers latins saphiques et alcaïques. Ses chants d’amour se multipliaient sous sa plume rapide, et Smirke déclarait et croyait qu’ils étaient admirables. D’un autre côté, Pen exprimait une reconnaissance sans bornes quand il pensait que le ciel lui avait envoyé un tel ami en pareilles circonstances. Il fit présent à son précepteur de ses livres les mieux reliés et de sa chaîne d’or ; il voulut même qu’il acceptât son fusil à deux coups. Il alla à Chatteries acheter à crédit un porte-crayon en or (car il n’avait pas d’argent, et était encore débiteur de Smirke pour quelques-uns des cadeaux faits à la Fotheringay,) et il offrit à Smirke ce porte-crayon, après y avoir fait graver une inscription attestant son inaltérable et éternelle estime pour le vicaire, qui naturellement était charmé de chaque nouveau témoignage de l’attachement de ce garçon.

Le pauvre vicaire fut, on le conçoit, très-ému du départ projeté de son élève. Une fois Arthur à l’université, que deviendraient l’occupation et le plaisir de Smirke ? Quel prétexte pourrait-il trouver pour une visite quotidienne à Fairoaks, visite où il allait chercher ce mot, ce regard bienveillant, aussi nécessaires au vicaire que le dîner frugal que lui servait M Fribsby ? Arthur parti, il ne lui serait plus permis que quelques rares visites, comme aux autres accointances. La petite Laure ne pourrait lui servir de prétexte, puisqu’elle n’apprenait son catéchisme qu’une fois par semaine. Il s’était attaché comme un lierre à Fairoaks, et il se désolait à la pensée qu’il lui faudrait rompre les liens qui l’unissaient à cette demeure.

Dirait-il ce qu’il avait au fond du cœur, et se mettrait-il à genoux devant la veuve ? Il se remémora tout ce qui, dans la conduite d’Hélène, pouvait flatter ses espérances. Trois semaines auparavant, elle avait loué son sermon ; elle l’avait vivement remercié d’un melon dont il lui avait fait présent lors d’un petit dîner donné par mistress Pendennis. Elle avait dit qu’elle lui serait toujours reconnaissante de sa bonté pour Arthur ; et, lorsqu’il avait déclaré qu’il n’y avait pas de bornes à son amour et à son affection pour ce cher garçon, elle avait certainement répondu d’une façon romanesque, indiquant l’estime et la vive gratitude qu’elle ressentait pour tous les amis de son fils. Se déclarerait-il ?… ou bien attendrait-il encore ? S’il se déclarait et qu’elle le refusât, c’était chose terrible de penser que la porte de Fairoaks serait peut-être à jamais fermée pour lui ; car derrière cette porte se trouvait, pour M. Smirke, l’univers entier.

Ainsi, ô lecteurs amis, nous voyons que tout homme en ce monde a ses propres affaires et ses propres chagrins, qui l’occupent et l’abattent plus que les affaires ou les chagrins de toute autre personne. Tandis que mistress Pendennis s’inquiète de perdre son fils et cet empire plein de sollicitude qu’elle a eu sur lui tant qu’il est resté dans ce nid maternel, d’où il va prendre son essor pour se lancer dans le grand monde ; tandis que le grand cœur du major s’irrite et s’aigrit, secrètement vexé en pensant aux belles fêtes qui se donnent à Londres, en se disant qu’il pourrait se chauffer aux regards des ducs et des duchesses, sans ces maudites affaires qui le retiennent dans ce misérable petit trou à la campagne ; tandis que Pen est ballotté entre son amour et une sensation plus agréable, sensation encore non avouée, mais qui déjà influe considérablement sur lui, et qui n’est autre qu’un vif désir de voir le monde : M. Smirke a un souci particulier, qui veille au chevet de son lit et qui monte en croupe derrière lui sur son poney ; et il n’est pas plus satisfait que nous autres.

Que nous sommes isolés dans le monde ! Combien nous sommes tous égoïstes et cachés ! Vous et votre femme, vous avez pendant quarante ans reposé vos têtes sur le même oreiller, et vous vous imaginez être unis… Baste ! pleure-t-elle quand vous avez la goutte, ou restez-vous à veiller quand elle a mal aux dents ?… Votre fille ingénue, qui paraît toute innocence, toute dévouée à sa maman et à sa leçon de piano, ne songe ni à l’une ni à l’autre, mais bien au jeune lieutenant avec lequel elle a dansé au dernier bal… Le franc et honnête garçon qui vient de sortir du collège calcule secrètement l’argent que vous lui donnerez et ce qu’il doit au pâtissier… La vieille grand’mère, qui bougonne dans son coin et qui n’a plus que quelques semaines à passer en ce monde, a des affaires et des soucis qui lui sont tout à fait personnels ; très-probablement elle songe à des choses d’il y a cinquante ans, à la nuit où elle fit une si vive sensation, lorsqu’elle dansa avec le capitaine, avant que votre père eût demandé sa main ; ou bien elle se dit que votre femme est une sotte petite créature dont on fait beaucoup trop de cas, et de qui vous êtes absurdement entiché !… Et pour ce qui est de votre femme, ô lecteur philosophe, répondez franchement : Est-ce que vous lui dites bien tout ?… Ah ! monsieur, deux mondes distincts marchent sous votre chapeau et sous le mien. Toutes choses dans la nature sont différentes l’une de l’autre. La femme que nous regardons n’a pas les mêmes traits, ni le mets que nous mangeons la même saveur pour nous deux. Nous ne sommes, vous et moi, qu’une paire d’isolations perpétuelles, ayant pour camarades quelques îlots un peu plus près ou un peu plus loin de nous.

Mais revenons au solitaire Smirke.

Smirke avait un confident de son amour, ou plutôt une confidente : cette très-peu judicieuse créature, M Fribsby. Comment était-elle devenue M Fribsby ? c’est ce que nul ne sait. Elle avait quitté Clavering, en qualité de miss Fribsby, pour entrer chez une modiste de Londres. Elle prétendait avoir obtenu le titre de madame à Paris, durant sa résidence en cette ville. Mais comment le roi de France, quelque bien disposé qu’il fût pour elle, avait-il pu lui conférer ce titre ?… C’est un mystère que nous ne sonderons pas. Il suffira de dire que, partie de la maison jeune fille tapageuse, elle y revint assez avancée en âge, avec un front de madone et une physionomie mélancolique ; elle acheta pour une bagatelle le fonds de feu mistress Harbottle ; elle prit sa vieille mère avec elle, fut très-bonne pour les pauvres, très-assidue à l’église, et s’acquit la meilleure réputation. Mais il n’y avait personne dans tout Clavering, non pas même mistress Portman, qui lût autant de romans que M Fribsby. Elle avait du temps de reste pour cet amusement : car, à vrai dire, elle n’avait que très-peu de clientes, en dehors des dames du presbytère et de Fairoaks ; et la lecture continuelle de pareils ouvrages (les romans n’étaient pas, au temps dont il s’agit, aussi édifiants ni d’une aussi bonne morale qu’aujourd’hui) l’avait rendue si absurdement sentimentale, que la vie n’était, à ses yeux, qu’une immense intrigue amoureuse ; et elle ne pouvait voir ensemble un homme et une femme, sans s’imaginer qu’ils se mouraient d’amour l’un pour l’autre.

Le lendemain de la visite de mistress Pendennis au vicaire, visite que nous avons mentionnée en son temps et depuis laquelle nous avons noirci déjà bon nombre de pages, M Fribsby décida en elle-même que M. Smirke devait être amoureux de la veuve ; et elle fit tout ce qui était en son pouvoir pour encourager cette passion des deux côtés. Il est vrai qu’elle ne voyait que rarement mistress Pendennis, si ce n’est en public et dans son banc à l’église. Cette dame n’avait pas grand besoin de modes, ou faisait elle-même la plupart de ses robes et de ses bonnets ; mais, dans les rares occasions où M Fribsby recevait la visite de mistress Pendennis, ou bien lorsqu’elle allait elle-même présenter ses respects à Fairoaks, elle ne manquait jamais de régaler la veuve des louanges du vicaire, faisant observer que c’était un homme angélique, doux, studieux, solitaire, et s’étonnant de ce qu’aucune dame ne voulût prendre pitié de lui.

Hélène riait de ces remarques sentimentales, et s’étonnait à son tour de ce que madame elle-même n’eût pas compassion de son locataire et ne cherchât pas à le consoler.

M Fribsby hochait son front de madone.

« Mong cure a boco souffare, dit-elle un jour, en posant la main sur la partie qu’elle appelait son cure. Il est more en Espang, madame, » ajouta-t-elle avec un soupir.

Elle était fière de sa familiarité avec le français, quoiqu’elle parlât cette langue avec plus de volubilité que de correction.

Mistress Pendennis ne se souciait guère de pénétrer les secrets de ce cœur blessé. Excepté pour quelques intimes, c’était une femme réservée et peut-être très-fière. Elle ne considérait le précepteur de son fils que comme un homme de la suite de ce jeune prince. Sans doute, en sa qualité d’ecclésiastique, il devait être traité avec respect ; mais il fallait savoir garder sa dignité vis à-vis de lui, puisqu’il n’était qu’un inférieur dans la dépendance de la famille Pendennis. Aussi les allusions que madame faisait constamment au vicaire ne lui étaient pas particulièrement agréables. Il fallait vraiment un esprit très-ingénieusement sentimental, pour supposer que la veuve eût une considération secrète pour M. Smirke ; mais M Fribsby n’en persista pas moins dans cette pernicieuse erreur.

Smirke était beaucoup plus disposé qu’Hélène à parler de ce sujet avec sa sentimentale maîtresse de maison. Toutes les fois que celle-ci avait fait l’éloge du vicaire à mistress Pendennis, elle revenait de chez la veuve, convaincue qu’Hélène elle-même avait loué Smirke.

« Être soul au monde est bien ouneeyong, disait-elle en jetant un coup d’œil sur une estampe représentant un carabinier français en habit vert et en cuirasse de cuivre, qui décorait son appartement. Soyez bien assuré que, lorsque M. Pendennis sera à l’université, sa maman se trouvera bien seule. Elle est encore toute jeune. On ne lui donnerait pas vingt-cinq ans. Monsieur le cury, song cure est touchy… j’ung suis sûre… je conny cela biang, ally, monsieur Smyrke. »

Il rougissait doucement, il soupirait, il espérait, il craignait, il doutait. Il cédait parfois à cette délicieuse pensée. Son plaisir était d’être assis dans l’appartement de M Fribsby et de parler de ce sujet. Comme la plus grande partie de la conversation se faisait en français du côté de la modiste, et que la mère de celle-ci était sourde, cette vieille créature retirée du monde, qui avait jadis été gouvernante chez les Clavering, puis épouse et veuve d’un sommelier de cette famille, comprenait à peine une syllabe de leur entretien.

C’est pourquoi, lorsque le major Pendennis annonça au précepteur de son neveu que ce jeune homme partirait pour l’université en octobre, et que les précieux services de M. Smirke ne seraient plus nécessaires à son élève (services dont le major, qui parlait aussi grandement qu’un lord, se dit excessivement reconnaissant, pressant M. Smirke de faire usage de son crédit quand il lui plairait) ; c’est pourquoi, disons-nous, le vicaire sentit que le moment critique était venu pour lui ; et il fut torturé par les cruelles angoisses que fit naître cette situation.

M Fribsby avait naturellement pris le plus vif intérêt aux progrès de l’affaire d’amour de M. Pen avec miss Fotheringay. Elle avait été à Chatteries, et, ayant vu jouer cette actrice, avait dit qu’elle était vieille et au-dessous de sa réputation. Mainte et mainte fois, elle avait parlé de la passion de M. Pen, dans sa boutique, à la demi-douzaine de vieilles filles et de vieilles femmes en habits d’homme qu’on trouve dans les petites villes de province, et qui formaient la classe distinguée de Clavering. Le capitaine Glanders (demi-solde) avait déclaré que Pen serait un diable d’homme, et qu’il avait commencé de bonne heure. Mistress Glanders avait répliqué en lui disant de mettre un frein à ses horribles observations et de respecter sa propre femme, si cela lui plaisait. Elle ajouta que ce serait une leçon pour l’orgueil d’Hélène, si absurdement engouée de ce garçon. Mistress Pybus dit que beaucoup de personnes étaient fières de bien petites choses, et que, pour sa part, elle ne savait pas pourquoi une femme d’apothicaire se donnait de tels airs. Mistress Wapshot envoya ses filles de l’autre côté de la rue, un jour que Pen, monté sur Rébecca, s’était arrêté devant le sellier pour acheter une nouvelle mèche à son fouet. Tous ces personnages avaient fait des visites de curiosité à Fairoaks, avaient essayé de compatir aux chagrins de la veuve ou d’amener sur le tapis l’affaire de la Fotheringay, et avaient été, chacun en particulier, contenus par la hautaine réserve de mistress Pendennis, que soutenait la froide politesse du major, son frère.

Ces échecs, toutefois, ne mirent pas fin aux commérages, et la calomnie alla croissante contre les infortunés habitants de Fairoaks. Glanders, officier de cavalerie en retraite, que sa demi-solde et sa nombreuse famille forçaient, depuis qu’il avait quitté les dragons, à se griser d’eau-de-vie coupée d’eau, au lieu de se régaler de bordeaux, avait parfois ses entrées à Fairoaks et y tenait son ami le major au courant de toutes les histoires qui circulaient dans Clavering. Mistress Pybus avait pris une place d’intérieur dans la diligence de Chatteries pour se rendre à l’hôtel du Roi Georges, dans le but d’y recueillir quelques détails. Le domestique de mistress Speers avait payé à boire au laquais de M. Foker, à Baymouth, dans une semblable intention. On disait que Pen s’était pendu de désespoir dans le verger, et que son oncle avait coupé la corde ; que c’était miss Costigan qui était jouée, et non pas le jeune Arthur ; et que l’affaire n’avait été étouffée que grâce au payement d’une grosse somme d’argent, dont plusieurs personnes à Clavering pouvaient certifier le montant exact, ladite somme variant naturellement selon les calculs de l’individu qui narrait l’histoire.

Pen secoua sa crinière et s’emporta comme un lion furieux, quand ces scandales, qui affectaient son propre honneur et celui de miss Costigan, arrivèrent à ses oreilles. Pourquoi Pybus n’était-elle pas un homme ? (Elle avait assez de moustaches pour cela.) Au moins il aurait pu la provoquer et la tuer. Voyant passer Simcoe, Pen lui lança un regard si terrible du haut de sa selle (il était monté sur Rébecca) et saisit son fouet d’une façon si menaçante, que cet ecclésiastique rentra à la maison et écrivit ou médita un sermon (car il débitait des témoignages verbaux d’une grande longueur) dans lequel il parla de Jézabel, des divertissements de théâtre (il faisait en cela d’une pierre deux coups, le docteur Portman, recteur de la vieille église, étant connu pour fréquenter le spectacle) et d’un jeune homme qui allait à la perdition. Ce sermon fut assez clair pour que le plus borné comprît qu’il s’agissait de Pen et de la voie dans laquelle il marchait. Quelles autres histoires n’y avait-il pas encore contre le jeune Pendennis, tandis qu’il boudait, comme Achille dans sa tente, à cause de la belle Briséis qu’on lui avait enlevée ?

Après l’affaire avec Hobnell, Pen fut déclaré meurtrier ainsi que débauché, et son nom devint un nom de terreur et un sobriquet injurieux dans Clavering. Mais ce n’était pas tout encore. Il n’était pas le seul de la famille sur qui le village se mît à bavarder, et son infortunée mère devait être la prochaine victime de ces commérages.

« Tout est arrangé, dit mistress Pybus à mistress Speers ; le jeune homme va à l’université, après quoi la veuve se consolera.

— Le vicaire a été à Fairoaks tous les jours, de la manière la plus publique, ma chère, ajouta mistress Speers.

— Il y a de quoi faire retourner le pauvre M. Pendennis dans sa tombe, dit mistress Wapshot.

— Elle ne l’a jamais aimé, nous le savons, reprit le numéro 1.

— Elle l’a épousé pour son argent ; chacun sait ça. Elle n’avait pas le sou et vivait aux dépens de lady Pontypool, dit le numéro 2.

— C’est pourtant un peu trop effronté d’encourager un amant sous prétexte de donner un précepteur à son fils, s’écria le numéro 3.

— Chut ! voici venir mistress Portman, » dit quelqu’un.

Et la femme du bon recteur entra dans la boutique de M Fribsby pour voir le journal mensuel de modes qui venait d’arriver de Londres.

Le fait est que M Fribsby n’avait pu y tenir plus longtemps. Un jour, après avoir parlé avec son locataire du prochain départ de Pen, et le vicaire étant sorti pour aller donner une de ses dernières leçons à ce gentleman, M Fribsby avait communiqué à mistress Pybus, qui venait d’entrer par hasard avec mistress Speers, le violent soupçon, ou la presque certitude qu’il existait un attachement entre certain membre du clergé et certaine dame dont le méchant fils devenait tout à fait ingouvernable, et que certain mariage ne tarderait pas à avoir lieu.

Naturellement mistress Portman avait déjà découvert tout cela, quand on lui parla de cette affaire. Quel fin renard que ce vicaire ! Il était du bas clergé, et elle ne l’avait jamais aimé. Et penser que mistress Pendennis se soit amouraché de lui, après avoir été mariée à un homme tel que M. Pendennis ! Elle put à peine rester cinq minutes chez M Fribsby, tellement elle était pressée de courir au presbytère pour faire part de cette nouvelle au docteur Portman.

Quand le docteur Portman apprit la chose, il fut si furieux contre son vicaire, que son premier mouvement fut de rompre avec M. Smirke et de le prier de porter ses services à quelque autre paroisse.

« Cette poule mouillée prétendre être digne d’une femme comme mistress Pendennis ! s’écria le docteur. Où donc s’arrêtera désormais l’impudence ?

— Elle est beaucoup trop vieille pour M. Smirke, répliqua mistress Portman. Eh ! la pauvre chère mistress Pendennis pourrait presque être sa mère.

— Vous choisissez toujours la raison la plus charitable, Betsy, cria le recteur. Une matrone avec un grand fils !… Elle ne peut songer à se remarier.

— Vous pensez que les hommes seuls doivent se remarier, docteur Portman, répliqua sa femme en se rengorgeant.

— Ô stupide vieille que vous êtes ! dit le docteur. Quand je ne serai plus, vous épouserez qui vous voudrez. Je laisserai des ordres à cet effet dans mon testament, ma chère ; et je léguerai une bague à mon successeur, et mon spectre viendra danser à votre noce.

— C’est cruel pour un ecclésiastique de parler ainsi, » repartit la dame avec un gémissement qu’elle tenait tout prêt.

Mais ces petites rafales avaient coutume de passer très-rapidement sur la surface du bonheur domestique du docteur, et étaient suivies d’un grand calme et d’un beau soleil. Le docteur adoptait, pour adoucir la figure refrognée de mistress Portman, un moyen qui fait beaucoup d’effet entre deux dignes personnes s’aimant sincèrement, et qui convient, je crois, au grison de soixante ans tout autant qu’il convenait, quarante ans auparavant, au jeune galant à la noire chevelure.

« Ne feriez-vous pas mieux, John, de parler à M. Smirke ? demanda mistress Portman.

— Une fois Pen à l’université, cadit quæstio, répliqua le docteur. Les visites de Smirke à Fairoaks cesseront d’elles-mêmes, et il ne sera pas besoin de tourmenter la veuve. Elle a assez d’ennuis sur les bras avec les affaires de ce sot jeune garnement, sans qu’on la tarabuste encore des commérages du pays. Tout cela n’est qu’une invention de cette folle de Fribsby.

— Contre qui je vous ai toujours prévenu, vous le savez bien, mon cher John, interrompit mistress Portman.

— Oui, vous l’avez fait ; vous le faites très-souvent, m’amour, répliqua le docteur en riant. Ce n’est pas faute d’avertissements de votre part, assurément, que je me suis fait une opinion sur la plupart des femmes que nous connaissons. M Fribsby est une folle, qui aime les cancans, et il y en a d’autres qui sont somme elle. Mais elle est bonne pour les pauvres, elle prend soin de sa vieille mère, et elle va à l’église deux fois tous les dimanches. Quant à Smirke, ma chère… »

Ici la figure du docteur prit, un moment, une expression comique, dont mistress Portman ne s’aperçut pas, car elle regardait par la fenêtre du salon, se demandant ce que mistress Pybus pouvait avoir à marchander encore de la volaille au marché, puisqu’elle en avait reçu de Livermore deux jours auparavant.

« Quant à Smirke, ma chère Betsy, me promettez-vous de ne répéter jamais à aucun mortel ce que je vais vous confier comme un profond secret ?

— Qu’est-ce, mon cher John ?… Naturellement je ne le répéterai pas, répliqua la dame du recteur.

— Eh bien ! donc, je ne puis dire que ce soit un fait, entendez-vous ? Mais si vous appreniez que Smirke est en ce moment… oui, et même depuis des années… engagé à une jeune personne, à une miss… une miss Thompson, si vous tenez au nom, qui demeure sur le communal de Clapham… oui, sur le communal de Clapham, non loin de la maison de mistress Smirke, que deviendrait alors votre histoire au sujet de Smirke et de mistress Pendennis ?

— Pourquoi ne pas m’avoir dit cela plus tôt ? demanda la femme du docteur. Depuis quand le savez-vous ? Combien nous nous sommes trompés sur le compte de cet homme !

— Pourquoi me mêlerais-je des affaires d’autrui, ma chère ? répondit le docteur. Je sais garder un secret… et peut-être n’est-ce qu’une invention comme cette autre absurde histoire. Au moins, madame Portman, je ne vous aurais jamais dit celle-ci, si vous ne m’aviez conté l’autre, que je vous prie de contredire toutes les fois que vous l’entendrez répéter. »

Cela dit, le docteur entra dans son cabinet, et mistress Portman, voyant que la journée était remarquablement belle, pensa qu’il fallait profiter de ce temps pour faire quelques visites.

Le docteur, regardant par la fenêtre de son cabinet, vit bientôt sortir la femme de son cœur, parée de ses plus beaux atours. Elle traversa la place du marché, saluant les marchands à droite et à gauche et jetant un coup d’œil sur l’épicerie et entrepôt général qui faisait le coin. Puis, étant entrée dans London-Street (ci-devant Hog-Lane), elle s’arrêta une minute à la fenêtre de M Fribsby, et, considérant les modes qui y étaient exposées, parut se demander si elle entrerait. Mais elle passa outre et ne s’arrêta plus que lorsqu’elle eut atteint la petite porte verte et le jardin de mistress Pybus, à travers lesquels elle arriva au cottage de cette dame. Là, naturellement, le docteur Portman perdit de vue sa femme.

« Oh ! quel conte je lui ai dévidé ! dit-il en lui-même. Le bon Dieu me pardonne ! j’ai trompé la chair de ma chair et mon propre sang. Mais il ne faut plus de scandale, plus de commérages sur cette maison. Je dois y mettre fin et parler à Smirke. Je l’inviterai à dîner aujourd’hui même. »

Ayant un sermon à composer, le docteur se mit à l’œuvre et se laissa si bien entraîner par son travail, qu’il ne finit que vers les cinq heures de l’après-midi. Il se rendit alors au logis de M. Smirke, pour mettre à exécution ses intentions hospitalières vis-à-vis de ce gentleman. Il atteignit la porte de M Fribsby au moment même où le vicaire en sortait.

M. Smirke était magnifiquement vêtu, et, comme il marchait les pieds en dehors, il montrait une paire de bas de soie des plus élégants, travaillés à jour, et des escarpins supérieurement vernis. Sa cravate blanche était ornée d’un nœud d’une roideur splendide, et les boutons d’or de sa chemise brillaient sur la toile d’une blancheur sans tache. Ses cheveux étaient bouclés autour de son beau front. Avait-il emprunté les fers de M Fribsby pour leur donner cette gracieuse frisure ? Son mouchoir de batiste blanche était parfumé de la plus délicieuse eau de Cologne.

« O gracilis puer ! s’écria le docteur. Où portez-vous vos pas ? Je voulais vous emmener dîner chez moi.

— Je suis invité à dîner à… à Fairoaks, » dit M. Smirke, non sans rougir un peu, et en secouant son mouchoir parfumé.

Puis, comme son poney l’attendait, il l’enfourcha et se mit à descendre la rue, en souriant d’un air niais. Il ne fut victime d’aucun accident ce jour-là, et il arriva à la demeure de mistress Pendennis avec son nœud de cravate dans l’ordre le plus parfait.

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