Tome 1 · 17
Le vicaire était allé, pour sa leçon quotidienne, à Fairoaks, et se trouvait en haut dans le cabinet de Pen, prétendant étudier avec son élève, au commencement de cette même après-midi où mistress Portman, après ses affaires finies chez mistress Pybus, avait trouvé le temps si excessivement beau qu’elle continua sa promenade jusqu’à Fairoaks, afin d’y rendre visite à sa chère amie.
Dans le cours de la conversation, la dame du recteur communiqua à mistress Pendennis et au major un très-grand secret relatif au vicaire : il ne s’agissait de rien moins que d’un attachement, un très-ancien attachement que, pendant longtemps, M. Smirke avait tenu tout à fait secret.
« Et à qui M. Smirke a-t-il donné son cœur ? demanda mistress Pendennis d’un air superbe, quoiqu’elle fût un peu alarmée intérieurement.
— Eh ! ma chère, répondit l’autre dame ; dans les premiers temps qui suivirent son arrivée (il dînait alors très-souvent au presbytère), on disait que nous voulions lui faire épouser Myra, et nous fûmes forcés de cesser de l’inviter. On prétendit ensuite qu’il en tenait pour une autre ; mais, pour moi, j’ai toujours nié la chose, disant que vous…
— Que moi ! s’écria mistress Pendennis. Le monde est bien impertinent pour sûr ! M. Smirke est venu ici en qualité de précepteur d’Arthur, et je suis étonnée, que quelqu’un ait osé parler ainsi…
— Sur mon âme, c’est un peu trop fort ! dit le major, mettant de côté son journal et son binocle.
— Je ne puis souffrir cette mistress Pybus, continua Hélène avec indignation.
— Je lui ai dit que ce n’était pas vrai, reprit mistress Portman ; je le lui ai toujours dit, ma chère ; et à présent il se découvre que mon modeste gentleman est fiancé, Dieu sait depuis quand, à une jeune personne… une miss Thompson, de Clapham. J’en suis enchantée pour ma part, et aussi à cause de Myra ; car un vicaire non marié est toujours un sujet de désagrément dans une maison. Du reste, ce que je vous dis là est un secret ; mais j’ai pensé bien faire de vous le confier, parce que cela peut éviter des contrariétés. Seulement, rappelez-vous, s’il vous plaît, de ne pas répéter un mot de cette histoire. »
Mistress Pendennis dit, avec une parfaite sincérité, qu’elle était très-heureuse d’apprendre cette nouvelle. Elle espérait que M. Smirke, qui était un homme bon et aimable, aurait une femme de mérite.
Et quand mistress Portman se fut retirée, Hélène et son frère parlèrent de la chose avec une grande satisfaction, la bonne dame se reprochant sa conduite hautaine vis-à-vis de M. Smirke, qu’elle évitait depuis quelque temps, au lieu de lui être reconnaissante des soins constants qu’il donnait à l’éducation d’Arthur.
« De la reconnaissance aux gens de cette sorte, dit le major, c’est très-bien ; mais il ne faut pas de familiarité. Ce gentleman donne ses leçons et reçoit son argent comme tout autre maître. Vous êtes trop humble, ma bonne âme. Il faut des distinctions entre les rangs, et tout ce qui s’ensuit. Je vous ai dit déjà que vous étiez trop bonne pour M. Smirke. »
Mais Hélène n’était pas de cet avis. Et, maintenant qu’Arthur s’en allait, elle se rappela combien M. Smirke avait été poli, toutes les commissions qu’il avait faites pour elle, les livres qu’il avait rapportés, la musique qu’il avait copiée, ses nombreux et aimables cadeaux, et enfin tout ce qu’il avait appris à Laure. Elle se reprocha dans son cœur son ingratitude pour le vicaire, et à ce point que, lorsqu’il descendit du cabinet avec Pen, et qu’il soupira dans le vestibule avant de partir, elle sortit, lui serra la main non sans rougir un peu, et le pria d’entrer dans le salon, où, dit-elle, on ne le voyait plus. Puis, comme il devait y avoir un assez bon dîner ce jour-là, elle invita M. Smirke à y prendre part. Et nous pouvons être assurés qu’il fut trop heureux d’accepter une aussi charmante invitation.
La nouvelle donnée par mistress Portman avait complètement tranquillisé Hélène sur ses doutes et ses craintes relativement à M. Smirke. Aussi fut-elle excessivement bienveillante et gracieuse avec le vicaire durant le dîner, redoublant d’attentions peut-être parce que le major se montrait très-hautain et très-réservé avec le précepteur de son neveu. Quand le major Pendennis engagea Smirke à boire du vin, il lui parla comme un souverain eût fait à un des moindres de ses suivants, d’une façon si altière que Pen lui-même en rit, encore qu’il fût tout prêt, pour sa part, à être aussi vain que le plus grand nombre de jeunes gens.
Mais Smirke ne s’inquiétait pas des impertinences du major, tant qu’il jouissait de la bienveillance de son hôtesse ; et il passa un temps délicieux à côté d’elle à table, déployant tout son talent de causeur pour lui plaire. Il parla à la fois en ecclésiastique et en homme du monde, du bazar de fantaisie et du grand meeting des missions, du dernier roman et de l’excellent sermon de l’évêque, ainsi que des fêtes fashionables de Londres au sujet desquelles il avait lu plusieurs articles dans les journaux. Enfin il ne négligea aucun des artifices par lesquels un théologien également enjoué et sérieux, qui a du goût pour la bonne société, une conduite irréprochable et un cœur sensible, peut chercher à se rendre agréable à la personne sur laquelle se sont fixées ses affections.
Le major Pendennis sortit en bâillant de la salle à manger, presque aussitôt après que sa sœur et la petite Laure eurent quitté cette pièce.
« Quelle insupportable scie que cet homme, et comme il a bavardé ! dit le major.
— Il a été très-bon pour Arthur, qui l’aime beaucoup, répliqua mistress Pendennis. Je voudrais savoir ce que c’est que cette miss Thompson qu’il va épouser.
— J’ai toujours pensé que cet homme avait des vues sur une autre personne, reprit le major.
— Et sur qui donc ? demanda mistress Pendennis tout innocemment. Sur Myra Portman ?
— Sur Hélène Pendennis, s’il faut que vous le sachiez, répondit son beau-frère.
— Sur moi !… impossible ! dit Hélène, qui savait fort bien que tel avait été le cas. Son mariage sera une chose très-heureuse… J’espère qu’Arthur ne va pas boire trop de vin. »
Or, Arthur n’était pas peu fier du privilège d’avoir les clefs de la cave ; et, se rappelant qu’il ne pourrait probablement plus dîner qu’un très-petit nombre de fois avec son cher ami Smirke, il avait monté une abondante provision de bordeaux pour l’usage de la société. Quand les vieux se furent retirés avec la petite Laure, il commença à faire voyager très-librement le vin entre le vicaire et lui-même.
Une bouteille ne tarda pas à rendre l’âme, et une seconde avait versé plus de la moitié de son sang, que les deux buveurs n’avaient encore passé guère plus d’une demi-heure ensemble. Pen, d’une voix rauque et d’un rire creux, avait vidé un grand verre à la fausseté des femmes ! ajoutant d’un ton sardonique que le vin, du moins, était une maîtresse qui ne trompait jamais et chez qui l’homme trouvait toujours bon accueil.
Smirke répliqua avec douceur que, pour sa part, il connaissait des femmes qui étaient la vérité et la tendresse mêmes ; et, levant les yeux au plafond, avec un soupir comme s’il eût évoqué quelque personne chère, qu’il ne pouvait nommer, il prit son verre et le vida, et la liqueur vermeille commença à colorer ses joues.
Pen récita quelques vers qu’il avait faits dans la matinée, et par lesquels il s’apprenait à lui-même que la femme qui avait dédaigné son amour ne pouvait en être digne ; qu’il s’éveillait de la fièvre délirante de la passion, et que naturellement, en ces circonstances, il allait quitter la créature trompeuse et sans cœur ; qu’un nom qui avait jadis été fameux dans le pays pourrait bien s’y faire entendre de nouveau ; et que, quoiqu’il ne pût jamais redevenir l’heureux et insouciant garçon qu’il était peu de mois auparavant, quoique son cœur ne pût recouvrer la paix dont il avait joui avant que l’amour l’eût rempli et que la douleur l’eût presque tué, quoique la mort lui fût personnellement aussi agréable que la vie, et qu’il fût tout prêt à dire adieu à ce monde, si ce n’est pour l’amour d’une bonne créature dont le bonheur dépendait de son propre bonheur à lui, cependant il espérait prouver qu’il était un homme digne de sa race, et qu’un jour, la perfide serait amenée à connaître la grandeur du trésor et la noblesse du cœur qu’elle avait rejetés loin d’elle.
Pen, disons-nous, qui était un jeune poète très-excitable, récita ces vers de sa voix sonore et mélodieuse, que l’émotion faisait alors trembler. Il avait une manière de rougir quand il était ainsi ému, et ses grands honnêtes yeux gris dénotaient une sensibilité si naturelle, si sincère et si noble, que miss Costigan, si elle avait eu un cœur, se fût nécessairement attendrie pour lui. Mais il est très-probable qu’elle était, comme il le disait, tout à fait indigne de l’affection qu’il lui avait prodiguée.
L’émotion qui agitait le jeune homme gagna le sentimental Smirke. Il saisit la main de Pen par-dessus les verres de vin et les assiettes de dessert. Il dit que ces vers étaient magnifiques, que Pen était un poète, un grand poète, et que sans doute, par une permission spéciale du ciel, il allait parcourir une glorieuse carrière dans le monde.
« Allez et prospérez, cher Arthur ! s’écria-t-il. Les blessures dont vous souffrez à présent ne sont que temporaires, et la douleur même que vous endurez purifiera et fortifiera votre cœur. J’ai toujours prédit les plus grandes et les plus belles choses de vous, dès que vous aurez corrigé quelques imperfections et faiblesses de votre caractère d’à présent. Mais vous vous en tirerez, mon garçon, vous vous en tirerez. Et quand vous serez fameux et célèbre, comme je sais que vous le deviendrez, vous vous rappellerez votre vieux précepteur et les premiers temps si heureux de votre jeunesse. »
Pen jura qu’il s’en souviendrait, et lui serra de nouveau la main par-dessus les verres et les abricots.
« Je n’oublierai jamais combien vous avez été bon pour moi, Smirke, dit-il. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans vous. Vous êtes mon meilleur ami.
— Le suis-je réellement, Arthur ? » demanda Smirke en le regardant à travers ses lunettes.
Et son cœur se prit à battre si fort, qu’il lui sembla que Pen devait presque entendre ses battements.
« Mon meilleur ami, mon ami pour toujours, répondit Pen. Dieu vous bénisse, mon vieux ! »
Et il vida d’un trait le dernier verre de la deuxième bouteille du fameux vin dont son père avait fait provision, que son oncle avait acheté, que lord Levant avait importé en Angleterre, et qui alors, comme un esclave indifférent, servait aux plaisirs de son présent propriétaire, et délectait son jeune maître.
« Nous allons boire une autre bouteille, mon vieux, dit Pen ; oui, par Jupiter !… Hourra ! le bordeaux ne fait pas de mal. Mon oncle me contait qu’il en avait vu boire cinq bouteilles à Shéridan, chez Brookes, outre une bouteille de marasquin. Ce vin est un des plus clairs d’Angleterre. J’en jure par Jupiter, il n’a pas son pareil. Nunc vino pellite curas ; cras ingens iterabimus æq… Remplissez votre verre, vieux Smirke ; vous en boiriez une demi-pièce, que cela ne vous ferait aucun mal. »
Et Pen se mit à chanter la chanson à boire du Freischutz.
Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et sa mère se promenait lentement sur la pelouse au-dessous de ces fenêtres, tandis que la petite Laure regardait le coucher du soleil. La voix fraîche et mélodieuse du jeune homme arriva aux oreilles de la veuve, et son bon cœur se réjouit de l’entendre chanter.
« Vous… vous prenez trop de vin, Arthur, dit doucement M. Smirke, vous vous excitez.
— Non, répliqua Pen. Les femmes vous portent à la tête, mais non pas ce breuvage. Remplissez votre verre, mon vieux, et buvons !… Smirke, mon cher, vous dis-je, buvons à elle… à votre elle, entendez-vous, non pas à la mienne, dont je jure que je ne me soucie pas autant que d’un penny… pas autant que d’un fétu… certes, pas autant que d’un verre de vin. Parlez-nous de votre dame, Smirke ; je vous ai maintes fois entendu soupirer pour elle.
— Ah ! fît Smirke ; et son beau devant de chemise en batiste, et ses boutons resplendissants furent soulevés par l’émotion qui agitait son cœur tendre et souffrant.
— Oh ! quel soupir ! s’écria Pen, se livrant à son hilarité. Remplissez votre verre, mon cher, et faites raison à ce toast. Vous ne pouvez refuser un toast ; jamais gentleman ne refuse un toast. Allons, à sa santé et à votre bonne chance ! et puisse-t-elle être bientôt mistress Smirke !
— Avez-vous dit cela ? demanda Smirke tout tremblant. Avez-vous réellement dit cela, Arthur ?
— Si je l’ai dit ? Sans doute que je l’ai dit. Videz votre verre. À la santé de mistress Smirke : hip, hip, hourra ! »
Smirke avala convulsivement son verre de vin, et Pen éleva le sien au-dessus de sa tête avec un tel hourra, que sa mère et Laure en furent étonnées sur la pelouse, et que son oncle, qui sommeillait sur son journal dans le salon, tressaillit et marmotta entre ses dents :
« Ce garçon boit trop ; Smirke, mettez le verre sur la table.
— J’en accepte l’augure, balbutia le rougissant vicaire. Ô mon cher Arthur, vous… vous la connaissez…
— Quoi !… c’est Myra Portman ? Je vous souhaite du plaisir ; elle a la taille diablement grosse ; mais je vous souhaite du plaisir, mon vieux.
— Ô Arthur ! gémit de nouveau le vicaire, en hochant la tête, sans pouvoir parler.
— Je vous demande pardon… fâché de vous avoir offensé ; mais elle a une grosse taille, vous le savez… une diablement grosse taille, » ajouta Pen.
Évidemment, la troisième bouteille commençait à agir sur le jeune gentleman.
« Ce n’est pas miss Portman, dit l’autre d’une voix pleine d’angoisse.
— Est-ce quelqu’un de Chatteries, ou de Clapham ?… quelqu’un d’ici ? Non… ce ne peut être la vieille Pybus ? ce ne peut être miss Rolt, de la fabrique ; elle n’a que quatorze ans.
— C’est une personne quelque peu plus âgée que moi, Pen, » s’écria le vicaire en levant les yeux sur son ami, et les laissant retomber ensuite, d’un air criminel, sur son assiette.
Pen partit d’un éclat de rire.
« C’est M Fribsby, par Jupiter ! c’est M Fribsby… M Frib, par les dieux immortels ! »
Le vicaire ne put se contenir davantage. « Ô Pen ! s’écria-t-il, comment pouvez-vous supposer qu’une de ces… de ces créatures plus qu’ordinaires que vous avez nommées exerce quelque influence sur ce cœur, lorsque je suis habitué à contempler chaque jour la perfection ?… Je puis être insensé, je puis être follement ambitieux, je puis être présomptueux ; mais, depuis deux ans, mon cœur n’est rempli que d’une seule image, et il n’a pas connu d’autre idole. Ne vous ai-je pas aimé comme mon fils, Arthur ? Dites, Charles Smirke ne vous a-t-il pas aimé comme son fils ?
— Oui, mon vieux, vous avez été très-bon pour moi, répondit Pen, dont toutefois l’affection pour son précepteur n’avait absolument rien de filial.
— Ma fortune, continua vivement Smirke, est à présent bornée, je l’avoue, et ma mère n’est pas aussi libérale qu’on le pourrait désirer ; mais ce qu’elle a m’appartiendra à sa mort. Si elle apprenait que je dois épouser une dame de rang et de fortune, ma mère se montrerait généreuse ; je suis sûr qu’elle se montrerait généreuse. Tout ce que j’ai, tout ce que j’hériterai dans la suite, et c’est au moins cinq cents livres sterling de rente, serait constitué sur la tête de ma femme, et… et… sur votre tête à ma mort… c’est-à-d…
— Que diable me chantez-vous là ?… et qu’ai-je à faire de votre argent ? s’écria Pen fort intrigué.
— Arthur ! Arthur ! s’écria l’autre d’un air éperdu ; vous dites que je suis votre plus cher ami. Laissez-moi devenir mieux que cela. Oh ! ne pouvez-vous voir que l’angélique créature que j’aime… la plus pure, la meilleure des femmes… n’est autre que votre cher… cher ange de… mère ?
— Ma mère ! s’écria Arthur, se levant d’un bond, et dégrisé en un instant. Allons donc, Smirke, il faut que vous soyez fou !… Elle a sept ou huit ans de plus que vous.
— Vous trouvez que c’est là une objection, vous ! » dit Smirke d’un ton piteux, et faisant naturellement allusion à l’objet de l’amour de Pen, lui aussi assez avancé en âge.
Le jeune homme comprit l’intention, et devint tout rouge.
« Les cas ne sont pas semblables, Smirke, reprit-il, et vous eussiez pu m’épargner cette allusion. Un homme peut oublier son rang, et élever jusqu’à lui n’importe quelle femme ; mais permettez-moi de vous dire que nos positions sont tout à fait différentes.
— Comment l’entendez-vous, Arthur ? demanda tristement le vicaire, qui baissait le ton, parce qu’il sentait que son arrêt allait être prononcé.
— Comment je l’entends ? répéta Arthur. Je l’entends comme je le dis. Mon précepteur, mon précepteur n’a pas le droit de demander la main d’une dame du rang de ma mère. C’est un abus de confiance. Je dis que c’est une licence que vous prenez, Smirke, oui, une licence ! Comment je l’entends ? en vérité !
— Ô Arthur ! » dit le vicaire, commençant à pleurer, les mains jointes et le visage consterné.
Mais Arthur frappa du pied, et se mit à tirer le cordon de la sonnette.
« Qu’il ne soit plus question de cela !… Nous allons prendre une tasse de café, s’il vous plaît, » dit-il d’un air majestueux.
Et le vieux sommelier ayant répondu au coup de sonnette, Arthur le pria d’apporter le café.
John dit qu’il venait de le servir dans le salon, où le major demandait M. Arthur ; et le vieillard regardait avec étonnement les trois bouteilles vides.
Smirke dit qu’il préférait ne pas… ne pas aller au salon. À quoi Arthur répondit avec hauteur :
« Comme il vous plaira. »
Puis il ordonna de seller le cheval de Smirke et de l’amener à la porte.
Le pauvre homme dit qu’il savait le chemin de l’écurie, et qu’il chercherait lui-même son poney. Et il alla dans le vestibule, où il mit tristement son pardessus et son chapeau.
Pen le suivit nu-tête.
Hélène se promenait encore sur la molle pelouse, tandis que le soleil se couchait. Le vicaire se découvrit, la salua en manière d’adieu, et s’avança ensuite vers la porte qui s’ouvrait sur la cour de l’écurie. Pen et lui disparurent par cette porte.
Smirke connaissait assez bien, comme il avait dit, le chemin de l’écurie ; mais il mania les sangles de la selle d’un air si maladroit, que Pen l’attacha pour lui, ainsi que la bride. Il mena aussi le poney dans la cour. Le jeune homme fut touché de la douleur que trahit la figure du vicaire quand il monta à cheval. Pen lui tendit la main, que Smirke serra fortement en silence.
« Smirke, dit-il d’une voix émue, pardonnez-moi si je vous ai dit quelque chose de blessant ; car vous avez toujours été bien, bien bon pour moi. Mais la chose ne se peut pas, mon vieux, la chose ne se peut pas. Soyez homme, et que Dieu vous bénisse ! »
Smirke inclina la tête sans mot dire, et sortit par la grille de la loge.
Pen le suivit du regard pendant quelques minutes, jusqu’à ce qu’il eût disparu sur la route, et que le bruit des pas du poney eût cessé de se faire entendre.
Hélène attendait sur la pelouse le retour de son fils. Elle écarta les cheveux qui tombaient sur son front et le baisa tendrement. Elle craignait qu’il n’eût bu trop de vin. Pourquoi M. Smirke était-il parti sans prendre le thé ?
Pen la regarda d’un air rayonnant de gaieté.
« Smirke est indisposé, » répondit-il en riant.
Depuis longtemps Hélène n’avait vu son fils en aussi joyeuse humeur.
Il passa le bras autour de la taille de sa mère et se promena avec elle sur la pelouse, devant la maison. Laure se mit à tambouriner à la fenêtre du salon, d’où elle leur faisait des signes en riant.
« Arrivez, arrivez, vous deux, s’écria le major Pendennis. Votre café va être tout froid. »
Quand Laure fut couchée, Pen, à qui il tardait de dire son secret, le lança enfin comme une bombe et raconta la triste mais risible scène qui s’était passée. Hélène rougit beaucoup en entendant ce récit ; mais ce coloris allait très-bien à sa figure pâle, et Arthur jouit malicieusement de l’embarras qu’elle montrait.
« Peste soit de l’impudence de ce drôle ! dit le major Pendennis en prenant son flambeau. Où s’arrêtera l’assurance de ces gens-là ? »
Ce soir-là, Pen et sa mère eurent une longue conversation, pleine d’amour, de confiance et de rire ; et le jeune homme dormit d’un sommeil plus profond, et se réveilla plus tranquille qu’il n’avait fait depuis des mois.
Avant de quitter Chatteries, ce grand M. Dolphin n’avait pas seulement signé un engagement avantageux pour miss Fotheringay, mais encore il lui avait laissé une somme d’argent pour payer les dettes que la petite famille pouvait avoir contractées durant son séjour en cette ville. Et si ces dettes n’étaient pas considérables, il faut l’attribuer à l’économe administration de la comédienne. Le petit compte du marchand de liqueurs, que le major Pendennis avait réglé, était la principale dette du capitaine Costigan ; mais, quoique le capitaine eût alors parlé de rembourser jusqu’au dernier farthing de cette somme, il ne paraît pas avoir jamais exécuté sa menace, et il faut dire que les lois de l’honneur ne lui en faisaient nullement un devoir.
Quand miss Costigan eut payé toutes les notes jusqu’au dernier schelling, elle remit à son père le surplus de la somme. Le capitaine se répandit en hospitalités à tous ses amis, et donna plus de pommes et de pains d’épices que jamais aux petits Creed ; de sorte que la veuve Creed eut toujours en vénération la mémoire de son locataire, et que les petits pleurèrent amèrement lorsqu’il s’en alla. En un mot, il ménagea si bien l’argent, qu’en peu de jours il l’eut entièrement dépensé, et qu’il se vit obligé de tirer sur M. Dolphin pour la somme nécessaire aux frais du voyage, quand arriva le temps de leur départ.
Dans une auberge de ce chef-lieu de comté, se réunissait chaque semaine une société joyeuse, presque tumultueuse, de gentlemen qui s’appelaient les Boucaniers. Quelques-uns des esprits d’élite de Chatteries appartenaient à ce club joyeux. Graves, l’apothicaire (jamais meilleur vivant ne prit une pipe entre ses lèvres) ; Smart, l’habile et spirituel peintre de High-Street ; Croker, un excellent commissaire-priseur, et l’implacable Hicks, éditeur depuis vingt-trois ans du Champion, Chronique du comté de Chatteries, étaient de l’équipage des Boucaniers. Bingley, le directeur du théâtre, aimait à se joindre à eux le samedi soir, toutes les fois que sa femme le lui permettait.
Costigan aussi avait été quelquefois Boucanier. Mais un manque de ponctualité dans les payements l’avait récemment un peu exclu de la société, où il était exposé aux remarques désagréables de l’aubergiste. Celui-ci prétendait qu’un Boucanier qui ne payait pas son écot était absolument indigne de faire partie des bandits de mer. Mais lorsque les Niers (c’était le nom que les clubistes se donnaient familièrement et pour abréger), lorsque les Niers surent que miss Fotheringay avait signé un brillant engagement, une grande révolution de sentiments s’opéra dans le club, relativement au capitaine Costigan. Solly, mon hôte de la taverne des Raisins (je n’ai pas besoin de dire que jamais plus digne compère n’avait trôné derrière un comptoir), apprit un soir aux gentlemen de la salle des Boucaniers avec quelle noblesse le capitaine s’était comporté, avait fait sa tournée dans Chatteries et payé toutes ses dettes, y compris les trois livres et quatorze schillings qu’il lui devait à lui-même. Il déclara que Cos était un brave homme, un parfait gentleman, et que lui, Solly, l’avait toujours tenu pour tel. Finalement il agit si bien sur les sentiments des Boucaniers, que ceux-ci se résolurent à donner un dîner au capitaine.
Le banquet eut lieu le soir du dernier jour que Costigan passa à Chatteries, et fut servi à la manière accoutumée de Solly. Un bon et franc dîner, à la vieille mode anglaise, fut préparé par mistress Solly ; et dix-huit gentlemen environ s’assirent autour du repas fumant. M. Jubber, l’illustre marchand de nouveautés de High-Street, occupait le fauteuil de président, ayant à sa droite le convive distingué que fêtait le club. L’habile et solide Hicks remplissait, en cette occasion, les fonctions de croupier. La plupart des membres du club étaient présents, et H. Foker, esq., ainsi que Spavin, esq., amis du capitaine Costigan, participaient à la fête.
La nappe ayant été enlevée, le président dit : « Costigan, il y a du vin, si vous l’aimez. » Mais le capitaine préférant le punch, cette liqueur fut votée par acclamation. Puis, Non nobis ayant été chanté d’une manière admirable par MM. Bingley, Hicks et Bullby (ce dernier du chœur de la cathédrale, le plus jovial convive qui ait jamais sablé un verre de vin ou vidé un bol de punch), le président porta la santé du roi ! qui fut bue avec le loyalisme bien connu des habitants de Chatteries. Ensuite, sans autres circonlocutions, il proposa celle de « notre ami, le capitaine Costigan ! »
Après que les enthousiastes vivat qui retentirent au sein du vieux Chatteries se furent apaisés, le capitaine Costigan se leva pour répondre et fit un speech de vingt minutes, durant lequel il fut, à diverses reprises, maîtrisé par ses émotions.
Le brave capitaine dit qu’on devait lui pardonner son incohérence, parce qu’il avait le cœur trop plein pour parler. Il quittait une cité célèbre par son antiquité, son hospitalité, la beauté de ses femmes, la noble fidélité, la générosité et la joyeuseté de ses hommes. (Applaudissements.) Il quittait cette antique et vénérable cité, à laquelle, tant que sa mémouare tiendrait bon, il ne songerait jamais sans la plus tendre émotion, pour se rendre dans une métraupole où les talents de sa fille allaient avoir libre carrière, et où il veillerait sur elle comme un ange gardien. Il n’oublierait jamais que c’était à Chatteries qu’elle avait acquis les talents qu’elle allait exercer dans une autre sphère, et, au nom de sa fille comme en son propre nom, Jack Costigan remercia les membres du club et les bénit.
Le speech du brave officier fut accueilli par de formidables applaudissements.
M. Hicks, croupier, proposa, d’une manière brillante et énergique, la santé de miss Fotheringay.
Le capitaine Costigan fit ses remercîments par un discours plein de sentiment et d’éloquence.
M. Jubber porta un toast au drame et au théâtre de Chatteries.
M. Bingley voulut se lever ; mais il fut prévenu par le capitaine Costigan, qui remercia la société, parce qu’il était depuis longtemps attaché au théâtre, et aussi à cause de sa fille. Il dit qu’il avait été en garnison à Malte et à Gibraltar, et qu’il avait assisté à la prise de Flessingue. Le duc d’York était un protecteur du drame ; et il avait eu, lui Costigan, l’honneur de dîner plusieurs fois avec Son Altesse Royale et avec le duc de Kent ; et le duc d’York avait, à juste titre, été surnommé l’ami du soldat.
On but ensuite à l’armée, et ce fut encore le capitaine Costigan qui remercia.
Dans le cours de la soirée, il chanta ses plus fameuses chansons : le Déserteur, le Shan Van Voght, le petit Cochon sous le lit, et la Vallée d’Avoca. Cette soirée fut un grand triomphe pour lui ; elle se termina. Tous les triomphes et toutes les soirées ont une fin.
Et le jour suivant, miss Costigan ayant pris congé de tous ses amis, s’étant réconciliée avec miss Rouncy, à qui elle laissa un collier et une robe de satin blanc ; le jour suivant, disons-nous, le capitaine et miss Costigan se trouvèrent dans la voiture la Concurrence, lorsqu’elle passa devant la grille de la loge de Fairoaks ; et Pendennis ne les vit même pas.
Tom Smith, le conducteur, montra Fairoaks à M. Costigan, qui était assis sur la banquette, exhalant une odeur de grog au rhum. Le capitaine dit que c’était un triste endroit, et ajouta :
« C’est le château de Costigan, dans le comté de Mayo, qu’il faudrait voir, mon garçon ! »
Et Tom répliqua qu’il aurait grand plaisir à le voir.
Ils étaient partis, et Pen ne les avait même pas vus ! il n’apprit leur départ qu’en le voyant annoncé le lendemain dans le journal du comté, et aussitôt il prit au galop le chemin de Chatteries, pour savoir la vérité.
Et en vérité, ils étaient partis ! Un carton avec ces mots : « Appartement à louer, » pendait à la chère petite fenêtre familière. Pen monta précipitamment à la chambre, et la parcourut du regard ; il resta assis, Dieu sait combien de temps, à la vieille fenêtre qui donnait sur le jardin du doyenné, et par laquelle il avait si souvent regardé avec Emily. Il entra, frappé d’une sorte de terreur, dans la petite chambre à coucher déserte. Elle était dégarnie, prête pour de nouveaux locataires ; la glace qui avait reflété le charmant visage de miss Costigan reluisait dans l’attente d’une autre figure ; les rideaux, pliés en carré, gisaient sur le petit lit, sur lequel Pen se jeta, et plongea la tête dans l’oreiller inoccupé.
Laure avait filé une bourse où mistress Pendennis avait mis quelques souverains, et Pen l’avait trouvée ce matin même sur sa toilette ; il en donna un au petit domestique qui avait coutume de servir les Costigan, et un autre aux enfants, parce qu’ils dirent qu’ils aimaient beaucoup miss Fotheringay. Il n’y avait que peu de mois qu’il était entré pour la première fois dans cette chambre, et pourtant des années lui semblaient s’être écoulées depuis cette époque. Il comprit que tout était fini. Manquer de la voir au passage de la voiture, cela même n’avait-il pas quelque chose de fatal ? Le pauvre garçon se sentait las, fatigué, complètement misérable et isolé.
Àl’air de Pen quand il rentra, sa mère vit qu’Elle était partie. Désormais, lui aussi avait hâte de s’enfuir, comme d’autres personnes, des environs de Chatteries. Le pauvre Smirke avait besoin de s’éloigner pour ne plus voir la séduisante veuve ; Foker commençait à se lasser de Baymouth, et pensait que quelques soupers en compagnie d’amis, à Saint-Boniface, ne seraient pas désagréables ; et le major Pendennis ! c’est à lui qu’il tardait de s’en aller, pour chasser le faisan à Stillbpook, et se débarrasser de tous ces ennuis et de toutes ces tracasseries de village.
La veuve et Laure se mirent vivement à préparer l’équipement de Pen, et elles remplirent plusieurs malles de ses livres et de son linge. Hélène écrivit le nom d’Arthur Pendennis, esq., sur des cartes, qui furent dûment clouées sur les caisses, et qu’elle et Laure contemplaient avec des yeux rêveurs et pleins de larmes.
Ce ne fut que longtemps, bien longtemps après son départ, que Pen se rappela combien l’affection de ces femmes avait été tendre et constante, et combien égoïste sa propre conduite.
Elle est bientôt arrivée, la nuit où la malle, aux lanternes flamboyantes et au cornet sonore, s’arrête devant la grille de la loge de Fairoaks. Les effets de Pen et de son oncle sont hissés sur le sommet de la voiture, dans laquelle nos deux voyageurs entrent aussitôt après ; Hélène et Laure se tiennent sous les arbres toujours verts du jardin ; les lanternes de la malle éclairent leurs figures. Le conducteur crie ; « En route ! » Un moment après, la voiture est emportée en avant ; les lanternes disparaissent, et le cœur et les prières d’Hélène s’en vont avec elles. Ses saintes bénédictions suivent son fils à son départ. Il a quitté le nid maternel où il s’impatientait, et où, après son tout premier essor, il était revenu blessé et sanglant ; il a hâte de s’éloigner de nouveau et d’essayer ses ailes inquiètes.
Que la maison semble solitaire sans lui ! Les malles, attachées par des cordes, et les caisses pleines de livres sont là dans son cabinet désert. Laure demande la permission de coucher dans la chambre d’Hélène, et, quand elle s’y est endormie à force de pleurer, la mère s’en va doucement dans celle de Pen, et s’agenouille à côté du lit qu’éclairent les rayons de la lune ; et là, elle prie pour son fils, comme les mères seules savent prier. Pen sait que les pures bénédictions de sa mère le suivent, tandis qu’il est emporté au loin.