Tome 1 · 19
Notre ami Pen ne fut pas fâché de voir son mentor prendre congé de lui, le second jour après leur arrivée à Oxbridge, et nous pouvons être sûrs que, de son côté, le major était bien aise d’avoir fait son devoir et d’en être débarrassé. Ce martyr de major avait donné à son neveu plus de trois mois d’un temps précieux. Demanda-t-on jamais plus grand sacrifice à un égoïste ? Connaissez-vous beaucoup d’hommes, beaucoup de majors qui en feraient autant ? Un homme donnera sa tête ou risquera sa vie pour sauvegarder son honneur ; mais regardons-y à deux fois avant de lui demander de renoncer à ses aises ou au désir de son cœur. Bien peu d’entre nous peuvent supporter cette épreuve. Réponds-moi, digne lecteur, si d’aventure tu as de la barbe, en ferais-tu autant ? Je ne dis pas qu’une femme ne le ferait pas. Elles sont habituées à cela ; nous avons soin de les accoutumer aux sacrifices. Mais, mon bon monsieur, tous les actes d’abnégation que vous avez accomplis dans votre vie, quand ils seront portés à votre compte autre part, ne feront probablement pas pencher beaucoup la balance du côté de votre crédit. Bien, bien ! il est inutile de parler de ces vilaines choses, et vous êtes trop poli pour faire usage d’un vulgaire tu quoque. Mais je veux dire une fois pour toutes que j’admire fort la conduite du major durant le dernier trimestre ; et je crois qu’il a bien le droit de se réjouir de l’arrivée de ses vacances.
Foker et Pen l’accompagnèrent jusqu’à la diligence, et le premier de ces deux gentlemen recommanda particulièrement au conducteur de prendre bien soin du voyageur de l’intérieur. Le vieux Pendennis était enchanté de voir son neveu dans la compagnie d’un jeune homme qui le présenterait à la meilleure société de l’Université. Le major courut à Londres, et de là à Cheltenham, qui est un pays où l’on prend les eaux. De là il se rendit à diverses maisons de campagne des environs, dont les propriétaires n’étaient pas partis pour l’étranger, et où l’on trouvait bonne chasse et bonne société.
Un quart de l’étendue que l’usage assigne aux œuvres publiées par séries ou par livraisons, a été consacré au récit d’un seul épisode de la vie de Pen. Évidemment, toutes ses aventures ne peuvent être traitées aussi longuement, à moins qu’un descendant du chroniqueur actuel des faits et gestes de Pen ne prenne la plume à la mort de l’historien, et ne continue le livre pour les successeurs de la présente génération de lecteurs. Nous n’allons donc pas détailler aussi minutieusement la carrière académique du jeune homme. Hélas ! la vie de ces garçons-là ne peut être racontée complètement. Plût à Dieu qu’elle pût l’être ! Votre vie supporterait-elle ces détails ? je vous le demande, lecteur. Aussi longtemps que ce que nous appelons notre honneur est intact, je suppose que vous avez l’esprit fort tranquille. Les femmes sont pures, mais non les hommes. Les femmes sont désintéressées, mais non les hommes. Je ne voudrais pas dire du pauvre Arthur Pendennis qu’il était pire que ses voisins, mais seulement que ses voisins sont mauvais pour la plupart. Ayons la candeur d’avouer au moins cela. Pouvez-vous citer, parmi vos connaissances, dix hommes sans tache ? J’ai beaucoup de connaissances, moi ; mais je ne saurais faire une liste de dix saints.
Durant le premier trimestre de sa vie académique, M. Pen suivit les cours de littérature et de mathématiques avec une assiduité passable. Mais ayant découvert, avant bien longtemps, qu’il avait peu de goût et de dispositions pour les sciences exactes, et étant peut-être vexé de voir qu’un ou deux jeunes gens, fort vulgaires, qui ne mettaient même pas de sous-pieds à leurs pantalons pour cacher les souliers abominablement lourds et les bas grossiers qu’ils portaient, le battaient à plate couture en mathématiques, il cessa de fréquenter ce cours, et annonça à sa tendre mère qu’il se proposait de se consacrer exclusivement à la culture des littératures grecque et romaine.
Mistress Pendennis fut, pour sa part, très-satisfaite de ce que son bien-aimé fils ne cultivait que cette branche de la science pour laquelle il se sentait le plus d’inclination ; et elle se borna à le conjurer de ne pas ruiner sa santé par trop de travail : car elle avait entendu raconter les plus lamentables histoires de jeunes étudiants, chez qui un excès de fatigue avait déterminé des fièvres cérébrales, et qui étaient morts prématurément au milieu de leur carrière académique. La santé de Pen, qui avait toujours été délicate, devait être ménagée, disait-elle fort justement, par-dessus toutes considérations ou tous vains honneurs. Pen, quoiqu’il ne se connût aucun mal caché qui parût devoir mettre sa vie en péril, promit généreusement à sa maman de ne pas rester à étudier trop avant dans la nuit, et il garda sa parole à cet égard, avec une ténacité de résolution beaucoup plus forte qu’il n’en montra en quelques autres occasions, où il fut peut-être un peu mou.
Il commença bientôt aussi à trouver qu’il n’apprenait pas grand’chose de bon au cours de littérature classique. Ses condisciples y étaient trop lourds, comme en mathématiques ils étaient trop savants pour lui. M. Buck, le professeur, n’était pas plus fort que maint élève de seconde à Greyfriars ; il pouvait bien avoir quelques sottes et ennuyeuses idées sur le mètre et la construction grammaticale de tel passage d’Eschyle ou d’Aristophane, mais il n’avait pas plus d’idée de la poésie que mistress Binge, sa chambrière ; et Pen se lassait d’entendre ces lourds étudiants et ce lourd professeur ânonner quelques vers d’une pièce, qu’il lisait, lui, dans la dixième partie du temps par eux employé. Après tout, l’étude en particulier, il commençait à le voir, était la seule réellement profitable ; et il annonça à sa maman qu’il étudierait beaucoup plus tout seul et beaucoup moins en public. Cette excellente femme ne connaissait pas mieux Homère que l’algèbre, mais elle fut très-contente des arrangements de Pen relativement à ses études, et elle était intimement convaincue que son cher fils obtiendrait la place qu’il méritait.
Pen ne vint à la maison qu’après Noël, au grand désappointement de sa tendre mère et de Laure, qui soupirait après son arrivée pour qu’il lui fît une belle forteresse de neige, comme il lui en avait fait les hivers précédents. Mais il était invité à Logwood, chez lady Agnès Foker, où il y eut des représentations théâtrales d’amateurs, et où se trouvait une société joyeuse de gens très comme il faut, et quelques-uns, entre autres, que le major Pendennis n’eût, sous aucun prétexte, permis à son neveu de négliger. Cependant Arthur passa à Fairoaks les trois dernières semaines des vacances ; et Laure eut occasion de remarquer la quantité de beaux habits neufs qu’il apporta avec lui, comme mistress Pendennis admira sa bonne mine et son ton viril et décidé.
À Pâques, il ne vint pas à la maison ; mais, lorsqu’il arriva pour les grandes vacances, il apporta encore d’autres beaux habits. Il mettait le matin de merveilleuses vestes de chasse ornées de boutons remarquables, et le soir de magnifiques gilets de velours, des cravates richement brodées, et du linge d’une finesse rare. Et lorsque Laure fureta dans la chambre de Pen, elle vit, oh ! un si beau nécessaire de toilette garni d’objets en argent, et une quantité de jolies bagues et autres articles de bijouterie ! Il avait aussi une montre française neuve avec sa chaîne d’or, en place du gros vieux chronomètre et du trousseau de cachets tintants qui pendillaient jadis sur le gousset de John Pendennis. Pauvre vieux chronomètre dont l’aiguille à secondes avait été si utile au défunt docteur, quand il avait à tâter le pouls d’un malade !
Quelques mois seulement s’étaient écoulés depuis le temps où Pen avait soupiré après cette montre, qu’il croyait le plus beau et le plus vénérable chronomètre du monde. Au moment où il allait partir pour l’Université, Hélène avait tiré, du coffret où elle serrait ses bijoux, cette montre qui n’avait pas été remontée depuis la mort de John Pendennis ; elle l’avait donnée à Pen, en lui faisant un petit discours solennel et approprié à la circonstance, où elle parla des vertus de son père et de l’emploi convenable du temps. Ce gros et précieux chronomètre, Pen disait maintenant que c’était une antiquaille ; il le compara même à une bassinoire, ce que Laure trouva fort irrespectueux ; enfin il le laissa dans un tiroir, en compagnie de gants sales, de cravates qui ne lui plaisaient plus, et de cette autre montre de collège dont il a déjà une fois été question dans cette histoire.
Notre vieille amie Rébecca, Pen dit qu’elle n’était plus capable de le porter, et il la troqua contre un autre cheval plus fort, pour lequel il lui fallut payer, en outre, une somme assez considérable. Mistress Pendennis donna à son fils l’argent nécessaire, et Laure pleura quand on vint chercher Rébecca.
Pen apporta aussi une grande caisse de cigares marqués Colorados, Afrancesados, Telescopios, ou d’autres mots tout aussi bizarres, lesquels cigares venaient de chez Fudson, Oxford-Street. Il se mit à les consumer, non seulement dans les écuries et dans les serres, où leur fumée était très-bonne pour les plantes d’Hélène, mais encore dans son propre cabinet de travail, chose que sa mère n’approuva pas d’abord. Mais il travaillait, dit-il, à un poème qui devait remporter le prix ; il ne pouvait composer sans cigares, et il cita les vers de feu lord Byron tant regretté, en faveur de l’usage de fumer. Or, comme il fumait pour un si bon motif, sa mère ne put naturellement lui en refuser la permission. Et même la bonne âme étant entrée un jour dans cette chambre pendant que Pen était occupé à ses travaux (il consultait un roman qui venait de paraître, car tout étudiant devait cultiver la littérature légère de son pays ainsi que celles des nations étrangères) ; Hélène, disons-nous, étant entrée dans sa chambre et voyant Pen qui travaillait couché sur le sofa, plutôt que de lui dire de se déranger, elle alla chercher des allumettes et son porte-cigares dans la chambre à coucher qui était contiguë, elle mit le cigare dans la bouche de son fils, et enflamma l’allumette qui lui servit à y mettre le feu. Pen se prit à rire, et baisa la main de sa mère qui pendait par-dessus le dossier du sofa.
« Chère vieille mère, dit-il, si je vous disais de brûler la maison, je crois vraiment que vous le feriez. »
Et très-probablement M. Pen était dans le vrai ; cette femme qui l’aimait si follement eût fait pour lui presque tout ce qu’il eût dit.
Outre les œuvres de littérature légère anglaise que dévorait ce laborieux étudiant, il avait des caisses contenant la littérature légère de la France, notre voisine. Et Hélène, ayant feuilleté quelques pages de ces volumes, y lut des choses qui lui firent ouvrir les yeux tout grands d’étonnement. Mais Pen répliqua que ce n’était pas lui qui avait écrit ces livres, qu’il était cependant absolument indispensable pour lui de se perfectionner dans la langue française en faisant connaissance avec les plus grands auteurs du jour, et qu’il était de son devoir de lire le fameux Paul de Kock aussi bien que d’étudier Swift ou Molière ; et mistress Pendennis céda en poussant un soupir qui exprimait sa perplexité. Mais miss Laure fut avertie de ne pas toucher à ces livres, et par la craintive veuve, et par M. Arthur Pendennis lui-même, ce rigide moraliste, qui, bien que forcé d’étudier toutes les branches de la littérature pour former son esprit et perfectionner son style, n’aurait certes jamais prescrit ces lectures à une jeune demoiselle dont l’affaire en ce monde était tout autre que la sienne.
Dans le cours de ces grandes vacances, M. Pen acheva de boire le bordeaux acheté par son père, et au sujet duquel nous l’avons entendu dire qu’une demi-pièce ne vous donnerait pas mal à la tête. Et ce vin étant consommé, Pen écrivit, pour renouveler la provision, à ses marchands de vin, MM. Binney et Latham, Mark-Lane à Londres, maison que le vieux docteur Portman lui avait recommandée pour y acheter son porto et son xérès avant d’aller à l’Université.
« Vous aurez sans doute à régaler de vin vos jeunes amis de Saint-Boniface, lui avait dit l’honnête recteur. C’était l’usage dans mon temps, et je vous conseillerais de vous adresser à une bonne et respectable maison de Londres plutôt que d’avoir recours aux marchands d’Oxbridge, dont les liqueurs, si j’ai bonne mémoire, étaient à la fois nuisibles à la santé et d’un prix exorbitant. »
Le docile jeune gentleman suivit le conseil du docteur et patronna MM. Binney et Latham.
Et, lorsqu’il écrivit pour demander qu’on envoyât à Fairoaks une provision de vin, il donna à entendre à MM. Binney et Latham qu’ils pouvaient joindre à la note pour Fairoaks celle du vin bu à l’Université. Aussi la pauvre veuve fut-elle tout effrayée à la vue du total ; mais Pen se mit à rire de ses idées surannées, et dit que la note était fort modérée et que tout le monde à présent buvait du bordeaux et du champagne. Finalement la veuve paya, sentant vaguement que les dépenses de son ménage s’accroissaient d’une manière considérable, et que son modique revenu y suffirait à peine. Mais ces dépenses n’étaient que passagères. Pen ne venait à la maison que pour quelques semaines, aux vacances. Elle et Laure pourraient se priver de quelques douceurs, quand il serait parti. N’était-il pas de leur devoir de le rendre heureux durant le court espace le temps qu’il passait avec elles ?
La pension d’Arthur était considérable, plus considérable que celle de certains fils de famille beaucoup plus riches que lui. Nombre d’années auparavant, l’économe et affectionné John Pendennis, qui avait toujours nourri le projet d’envoyer son fils à l’Université, afin qu’il pût jouir des avantages d’une éducation dont lui-même avait été privé par suite des extravagances de son père, avait commencé à mettre de côté des sommes d’argent qu’il appelait le fonds pour l’éducation d’Arthur. Ses exécuteurs testamentaires trouvèrent dans ses livras, à la date de chaque nouvelle année, des inscriptions de sommes placées pour être employées à l’éducation de son fils. Durant le laps de temps qui s’écoula entre la mort de John Pendennis et l’entrée d’Arthur à l’Université, la veuve avait encore ajouté à ce fonds ; de sorte que, lorsque son fils partit pour Oxbridge, ces sommes réunies s’élevaient à un chiffre assez important.
« Qu’il ait une pension libérale ; telle était la maxime du major Pendennis. Qu’il fasse son premier pas dans le monde en gentleman, et qu’il prenne place parmi des gens de rang et de position distingués. Après que vous lui aurez donné cet avantage, ce sera sa propre affaire de le conserver. Il n’est pas de pire politique que celle de trop limiter les ressources d’un jeune homme, ou de lui donner une pension inférieure à celle de ses camarades. Arthur aura bientôt à affronter le monde et à lutter pour lui-même. D’ici là, nous lui aurons procuré de bons amis et les habitudes d’un gentleman, nous l’aurons bien appuyé et fortifié pour le temps où commencera vraiment la bataille. »
Ces opinions libérales, le major les avança probablement autant parce qu’il ne s’agissait pas de son argent à lui que pour ce qu’elles avaient de juste en elles-mêmes,
Aussi le jeune Pen, fils unique d’un propriétaire campagnard, ayant une bonne pension, avec l’air et les manières d’un gentleman, semblait un garçon de beaucoup plus d’importance qu’il n’était réellement ; et ses supérieurs d’Oxbridge, ainsi que les étudiants de première année et les marchands, le tenaient vraiment pour un jeune daim (buck) et un membre de l’aristocratie. Ses manières étaient empreintes de franchise et de courage, peut-être même d’un peu d’impertinence, comme il convient à un jeune homme de caractère. Il était parfaitement généreux et prodigue de son argent, dont il semblait amplement pourvu. Il aimait la joie et avait une jolie voix pour la chanson.
Au temps de Pen, les régates n’étaient pas encore une fureur, comme nous avons appris qu’elles le sont devenues depuis, à l’Université. La promenade à cheval et en tandem, tels étaient les exercices favoris du jeune homme. Pen montait bien à cheval, s’habillait de rose ainsi qu’il convient à un daim, et, sans être particulièrement extravagant en fait d’amusements équestres ou autres, arrivait néanmoins à avoir un compte important chez Nile, le loueur de chevaux, et chez nombre d’autres individus.
De fait, cet heureux jeune gentleman avait presque tous les goûts à un haut degré. Il aimait fort les livres de toutes sortes ; le docteur Portman lui avait appris à faire cas des éditions rares, et son propre goût le portait à rechercher les belles reliures. C’était chose merveilleuse que tous les in-folio, toutes les dorures et les marbrures que libraires et relieurs mettaient sur les rayons de la bibliothèque de Pen. Il avait le goût très-bon en matière d’art et aimait fort les bonnes gravures, non pas ces danseuses françaises ni ces vulgaires courses de chevaux qui avaient charmé les yeux de M. Spicer, son prédécesseur, mais des eaux-fortes de Strange et de Rembrandt, et des Wilkie avant la lettre. Son appartement en était décoré, et le jeune homme acquit une grande réputation de connaisseur à l’Université, où ces gravures étaient tolérées. Nous avons déjà dit qu’il montrait une certaine partialité pour les bagues, la bijouterie et les beaux habits de tout genre ; et nous devons avouer que, durant le temps qu’il passa à Oxbridge, M. Pen était tiré à quatre épingles et qu’il aimait à se vêtir somptueusement. Lui et ses élégants amis s’habillaient avec autant de soin pour aller dîner les uns chez les autres, que d’aucuns en eussent pris s’il s’était agi de faire la conquête d’une maîtresse. On disait qu’il avait coutume de porter des bagues par-dessus ses gants de chevreau, ce qu’il nia toujours ; mais quelles folies la jeunesse ne fera-t-elle pas avec cette gravité et cette simplicité admirables qui lui sont propres ?
Une chose positive, c’est qu’il prenait des bains parfumés ; et il disait qu’il les prenait après s’être trouvé en compagnie de condisciples d’une catégorie très-inférieure.
Dans la seconde année de Pen, lorsque miss Fotheringay eut son plus grand succès à Londres et que l’on publia vingt portraits de la célèbre actrice, Pen en suspendit un dans sa chambre à coucher, et confia aux étudiants, ses intimes, avec quelle passion folle, insensée, terrible, il avait aimé cette femme. Il leur montra en confidence les vers qu’il lui avait adressés. Son front s’assombrissait, il roulait ses yeux, et sa poitrine se gonflait d’émotion, lorsqu’il se rappelait ce temps fatal de sa vie, et qu’il décrivait la douloureuse agonie qu’il avait soufferte. Les vers furent copiés et mis en circulation ; on s’en moqua et on les admira tandis qu’ils passaient de coterie en coterie.
Il est peu de choses qui élèvent plus un jeune homme dans l’estime de ses camarades, que d’avoir un caractère romanesque et passionné. Peut-être y a-t-il toujours en ces caractères-là une certaine noblesse, qui, entre très-jeunes gens, passe pour de l’héroïsme. Pen fut déclaré un homme redoutable. On dit qu’il avait failli se suicider, qu’il s’était battu en duel avec un baronnet à propos de cette femme. Les nouveaux venus se le montraient les uns aux autres. Quand, à deux heures, temps de la promenade, il sortait crânement du collège, entouré de ses amis, il offrait vraiment un spectacle curieux. Sa mise était des plus soignées. Il lorgnait les dames qui venaient visiter l’Université et qui passaient devant lui, appuyées sur les bras d’heureux étudiants ; il exprimait son opinion sur leurs charmes personnels ou sur leurs toilettes, de l’air grave d’un critique à qui son expérience donne le droit de parler avec autorité. Les étudiants se vantaient de s’être promenés avec Pendennis, et étaient aussi fiers qu’on les vît en sa compagnie, que certains d’entre nous le seraient de se promener dans Pall-Mall avec un duc. Pen et le censeur se saluaient du bonnet, comme deux puissances rivales, quand ils se rencontraient ; et les étudiants savaient à peine lequel des deux était le plus puissant.
Arthur Pendennis, dans le cours de sa deuxième année, était réellement devenu un des hommes de l’Université les plus à la mode. C’est chose curieuse d’observer cette facile admiration et cette naïve fidélité de la jeunesse. On s’attache à un chef, on l’admire, on l’aime, on l’imite. Jamais, je crois, il n’y a eu d’enfant généreux qui n’ait eu quelque prodigieuse admiration pour un autre enfant. M. Pen, à Oxbridge, eut son école, sa troupe d’amis fidèles, et ses rivaux. Quand les étudiants apprenaient, chez les merciers, que M. Pendennis, de Saint-Boniface, venait de prendre une cravate de satin cramoisi, on voyait dans le cours de la semaine deux douzaines de cravates de satin cramoisi parader dans la grand’rue. Et Simon, le joaillier, ne vendit pas moins de deux grosses d’épingles Pendennis, ainsi appelées d’après un modèle que ce jeune gentleman avait choisi dans sa boutique.
Or, si une personne, ayant l’esprit porté vers l’arithmétique, veut se donner la peine de calculer ce qu’il en coûterait à un jeune homme pour se livrer à tous les penchants que nous avons dit appartenir à M. Pen, elle verra que celui qui a ces goûts pour les plaisirs et les beaux-arts dépensera, ou devra nécessairement une très-jolie somme d’argent, au bout de deux ou trois ans. Nous avons dit que notre ami Pen n’était pas calculateur. Aucun de ses penchants n’était par trop extravagant. Il est certain que le mémoire du tailleur de Paddington ; le compte du cuisinier pour les dîners donnés par Guttlebury ; la note de Finn, le marchand d’estampes, pour gravures d’après Raphaël, Morghens et Landseer, fournies à Dillon Tandy ; et les dettes de Wormall au fameux libraire Parkton, pour des éditions des Alde, des in-folio gothiques et des missels du xvi siècle richement enluminés ; et le compte de Snaffle ou de Foker chez Nile, le loueur de chevaux, étaient, chacun en particulier, incomparablement plus forts que les petites notes dues par M. Pen aux marchands ci-dessus nommés. Mais Pendennis, de Saint-Boniface, avait, sur tous ces jeunes gentlemen, ses camarades et amis, l’avantage de l’universalité des goûts. Tandis que le jeune lord Paddington n’eût pas donné deux pence pour la plus belle gravure, ni daigné lever les yeux sur un objet magnifiquement encadré qui n’eût pas été une glace ; tandis que Guttlebury ne s’inquiétait pas le moins du monde de la façon dont il était vêtu, et avait en aversion, nous dirons même en horreur, tout exercice équestre ; tandis que Snaffle ne lisait jamais d’autres ouvrages imprimés que le Racing Calendar et le Bell’s Life, et ne se souciait d’aucun manuscrit autre que le griffonnage de son carnet de parieur, lequel était tout gras : notre catholique jeune ami s’occupait de chacune des branches de la science ou du plaisir que nous venons d’énumérer, et se distinguait passablement en chacune d’elles.
De là vient que Pen se fit une prodigieuse réputation à l’Université, et fut salué comme une sorte de Crichton. Mais quant au prix de poésie anglaise, pour lequel nous l’avons vu travailler si activement à Fairoaks, ce fut Jones du collège de Jésus qui le remporta cette année-là. Toutefois les étudiants de première année trouvèrent que le poème de Pen était de beaucoup supérieur à celui de Jones ; aussi Arthur le fit-il imprimer à ses propres frais, et distribuer avec reliure en maroquin parmi ses connaissances. J’en ai découvert dernièrement un exemplaire dans un coin poudreux de la bibliothèque de M. Pen, et je l’ai actuellement devant moi. Il est relié en compagnie de vieilles dissertations d’Oxbridge, des statuts de l’Université, de poésies ayant concouru pour le prix (œuvres de candidats heureux et malheureux), de discours déclamés dans la chapelle du collège, enfin de harangues prononcées dans le club de l’Union discutante, et qu’Arthur avait signées de son nom et de celui de son collège, Pendennis, de Saint-Boniface, ou qui lui avaient été présentées par son cher ami, l’auteur Thompson ou Jackson.
Combien ces dédicaces paraissent étranges, écrites de mains non encore bien formées ! et quel saisissement vous prend à la vue de ces documents, après le laps d’un petit nombre de lustres ! Car, depuis lors, le destin a emporté les uns, éloigné les autres, et traité rudement tout le monde. Plus d’une main est glacée, qui a écrit ces affectueux souvenirs, et que nous avons serrée avec la confiance et la générosité de l’amitié du jeune âge. Quelles passions c’étaient que nos amitiés dans ce temps-là, si franches et si exemptes de doute ! Ce bras, que vous ne vous lassiez pas d’enchaîner au vôtre pour vous promener sous les ombrages du collège, ou le long de la rivière qui baigne les jardins de la Madeleine et les prés de Christ-Church, et qui serpente près des collèges de la Trinité et du Roi ; ce bras, il vous fallut le quitter à votre entrée dans le monde, lorsque vous vous séparâtes pour vous frayer isolément un chemin à travers la foule immense qui encombre la route de la vie. Sommes-nous toujours les mêmes hommes que lorsque nous écrivions ces dédicaces, lorsque nous lisions ces poèmes, lorsque nous prononcions ou écoutions ces discours et ces essais si naïfs, si pompeux, si risiblement solennels, si ingénûment parodiés d’après nos livres, et débités avec des figures fraîches et joufflues, avec une si admirable singerie de sagesse et de gravité ?
Voici ce livre devant moi ; à peine date-t-il de quinze ans. Voici Jack gémissant avec un désespoir et une misanthropie dignes de Byron, lui dont la vie à l’Université n’a été qu’un vrai punch à la crème ! Voici l’audacieux essai que Tom écrivit pour la défense du suicide et du républicanisme en général, à propos de la mort de Roland et des Girondins ; et ce Tom porte actuellement la cravate la plus empesée de tout le diocèse, et il aimerait mieux aller à Smithfield pour y être martyrisé que de manger un bifteck un vendredi de carême. Écoutez Bob, qui a fait fortune dans les comités des chemins de fer et qui donne de si bons dîners ; le voici qui s’écrie avec Tancrède et Godefroy : « À la brèche, soldats de la croix ! Escaladez la muraille embrasée et inondez les ennemis étouffés par les flammes. Et vous, invincibles archers, faites bien siffler vos arbalètes ! En avant, haches d’armes et mangonneaux ! Manœuvrez le bélier et la terrible catapulte ; Jérusalem est à nous : Id Deus vult ! » Après quoi, vient une suave description des jardins de Sharon et des filles de Salem, et une prophétie qui annonce que les roses couvriront tout le pays de Syrie, et que bientôt sera établi le règne de la paix : le tout en vers de dix syllabes, et la plus baroque singerie de sentiment et de poésie qu’il soit possible de voir. Puis, en compagnie de ces graves parodies, voici des essais et des poèmes, et des exercices de collégiens (à la fois sincères et faux, gais et tristes cependant, je ne sais trop pourquoi), œuvres de mains qui n’écriront plus jamais : car le sombre destin est intervenu, les jeunes voix sont muettes, et les ardentes intelligences ont cessé de travailler. L’un avait du talent et d’illustres ancêtres, et semblait destiné à des honneurs qui maintenant n’ont plus de prix pour lui ; l’autre avait la vertu, le savoir, le génie, toutes les qualités et toutes les facultés qui pouvaient lui assurer l’amour, l’admiration et la gloire de ce monde. Un cimetière solitaire et ignoré renferme la tombe de tant de chères espérances, et la pierre lugubre qui lui dit adieu. J’ai vu le soleil la dorer de ses rayons dans l’automne de l’année dernière, et j’ai entendu les chantres du joli village entonner des antiennes alentour. Qu’importe que ce soit Westminster ou un petit clocher de campagne qui abrite vos cendres ? Qu’importe que le monde vous oublie quelques jours plus tôt ou plus tard ?
C’est au milieu de ces amis et d’une foule d’autres, que Pen passa plus de deux années heureuses et brillantes. Il avait son soûl de plaisir et de popularité. Point de dîner ni de souper fin qui fût complet sans lui. L’esprit joyeux de Pen, et les chansons de Pen, et son fougueux courage, ainsi que son air franc et noble, charmaient tous les étudiants de première année, et désarmaient même les professeurs qui criaient le plus contre son oisiveté et son genre de vie extravagant. Quoiqu’il devînt le chef et le favori de jeunes gens fort au-dessus de lui par le rang et la fortune, il était beaucoup trop généreux pour chercher à se les rendre favorables par quelque basse servilité, et il ne négligeait pas le plus humble de ses amis pour se faufiler parmi les plus riches jeunes seigneurs de l’université. On se rappelle encore son nom, au club de l’Union discutante, comme celui d’un des plus brillants orateurs de son temps. Par parenthèse, après avoir été un ardent tory dans sa première année, il changea subitement de principes et devint un libéral des plus violents. Il se déclara l’admirateur de Danton, et soutint que Louis XVI avait bien mérité son sort. Quant à Charles I : « Je vous jure, dit-il un jour en plein club de l’Union discutante, que, si ce monarque était actuellement dans cette salle, et que Cromwell ne trouvât pas d’exécuteur, je trancherais de ma propre main la tête de ce traître. » Lord Magnus Charters, fils du marquis de Runnymede, que nous avons déjà nommé, et notre ami Pen, étaient les plus féroces républicains de leur temps.
Il se fait ainsi, dans la république des étudiants, certaines réputations qui sont tout à fait indépendantes de la hiérarchie du collège. On peut être fameux dans le catalogue des prix remportés, et demeurer complètement inconnu aux étudiants de première année. Ceux-ci se choisissent des rois et des chefs qu’ils admirent et auxquels ils obéissent, de même que les troupes de nègres ont des souverains noirs particuliers à chaque bande, et auxquels ils rendent une obéissance occulte, outre celle qu’ils témoignent publiquement à leurs propriétaires ou conducteurs. Pen devint donc fameux et populaire parmi les jeunes. Ce n’est pas qu’il fît grand’chose ; mais on était généralement convaincu qu’il ne tenait qu’à lui de faire de grandes choses.
« Ah ! si Pendennis, de Saint-Boniface, voulait seulement, essayer, il pourrait tout, » disait-on.
L’on paria qu’il remporterait le prix d’ode grecque, qui fut gagné par Smith du collège de la Trinité. Tout le monde était sûr qu’il aurait le prix d’hexamètres latins, qu’obtint néanmoins Brown du collège Saint-Jean. C’est ainsi que les honneurs de l’Université furent, l’un après l’autre, perdus pour lui, si bien que, après deux ou trois échecs, M. Pen cessa de concourir. Il eut toutefois un prix de discours public dans son propre collège, et il rapporta à sa mère et à Laure, à Fairoaks, quelques volumes sur la reliure desquels on voyait les armoiries dorées du collège, volumes si gros, si beaux, si magnifiques, que ces dames s’imaginèrent qu’on n’avait jamais donné d’aussi superbes prix avant celui de Pen, et qu’il avait remporté le plus grand honneur qu’Oxbridge pût décerner.
Cependant le docteur Portman, voyant que les trimestres et les vacances se passaient sans que Pen concourût pour une bourse ni pour les grands prix, devint fort sombre dans ses manières vis-à-vis d’Arthur, et prit un air majestueusement boudeur avec lui. Le jeune homme y répliqua par une semblable hauteur. Il s’abstint même une fois de rendre visite au docteur pendant toute la durée des vacances, au grand ennui de sa mère, qui regardait comme un privilège de franchir le seuil du presbytère de Clavering, et qui écoutait avec une infatigable admiration les vieilles histoires et les vieilles plaisanteries tant de fois répétées par le docteur.
« Je ne puis supporter l’air protecteur du docteur, dit Pen. Il est trop bienveillant pour moi, beaucoup trop paternel. J’ai vu, dans le monde, des hommes qui valent plus que lui, et je n’ai pas envie de m’ennuyer à écouter ses sottes vieilles histoires et à boire son stupide vieux porto. »
Cette inimitié tacite entre Pen et le recteur remplissait la veuve d’une terrible inquiétude. Ce fut au point qu’elle aussi évita Portman, et redouta d’aller au presbytère quand Arthur était à la maison.
Un dimanche des dernières grandes vacances, le malheureux garçon poussa l’esprit de rébellion jusqu’à ne pas aller à l’église, et on le vit, sur le seuil de l’auberge des Armes de Clavering, fumant un cigare à la barbe de la congrégation, qui sortait de Sainte-Marie. La société du village en fut terriblement émue. Portman prédit la ruine de Pen, et se lamenta en son particulier sur la perversité du rebelle jeune prodigue.
Hélène trembla aussi en secret, ainsi que la petite Laure, qui avait grandi et était alors une belle jeune fille, gracieuse, élégante, et fort attachée à Hélène, pour qui elle avait une affection qu’elle poussait presque jusqu’à l’adoration. Ces femmes sentaient toutes deux que leur garçon était changé. Ce n’était plus le Pen ingénu des anciens jours, si brave, si simple, si impétueux et si tendre. Il avait l’air soucieux et hagard ; sa voix avait un son plus grave et des accents plus sarcastiques. Les soucis semblaient le poursuivre ; mais il ne faisait que rire quand sa mère l’interrogeait, et il éludait par quelque dédaigneuse plaisanterie ses inquiètes questions. Il ne passait pas une grande partie de ses vacances à la maison, mais rendait visite à un ami, puis à l’autre, et effarouchait les deux paisibles habitantes de Fairoaks, en leur contant des histoires des grandes maisons où il était invité, et en nommant des lords sans leur donner leurs titres.
L’honnête Harry Foker, qui avait introduit Arthur Pendennis dans la société des jeunes étudiants de la fréquentation desquels l’oncle d’Arthur espérait tant de bien pour ce garçon ; Harry Foker, qui avait provoqué la première chanson d’Arthur à son premier souper, et qui l’avait présenté au club des Barmécides, où n’étaient admis que les meilleurs étudiants d’Oxbridge (ce club se composait, au temps de Pen, de six nobles, de huit gentlemen pensionnaires, et de douze jeunes gens choisis parmi les étudiants ordinaires de l’Université) ; Harry Foker, disons-nous, se vit bientôt dépassé de beaucoup par le jeune nouveau venu dans le monde fashionable d’Oxbridge. Mais comme c’était un digne et généreux camarade, qui n’avait pas une étincelle d’envie dans tout son caractère, il fut excessivement charmé des succès de son jeune protégé, et admira Pen autant que l’admiraient les autres. C’était lui qui suivait Pen désormais, qui citait ses bons mots, qui apprenait ses chansons et les répétait à de plus petits soupers ; et il ne se lassait jamais de les entendre de la bouche du jeune poète si plein de talent ; car une grande partie du temps que M. Pen aurait pu employer beaucoup plus avantageusement à ses études régulières, était consacré à la composition de ballades profanes, qu’il chantait en partie fine, suivant l’usage à l’Université.
Il eût été avantageux pour Arthur que l’honnête Foker fût resté quelque temps au collège : car, malgré toute sa vivacité, c’était un jeune homme prudent, et souvent il mettait un frein aux penchants qui entraînaient Pen à des extravagances. Mais la carrière académique de Foker ne fut pas longue, après l’entrée d’Arthur à Saint-Boniface. Des différends répétés avec les autorités universitaires firent quitter prématurément Oxbridge à M. Foker. Il persistait à vouloir assister aux courses qui avaient lieu dans la lande de Hungerford, malgré les injonctions de ses supérieurs. Jamais on ne put obtenir de lui qu’il fréquentât la chapelle du collège avec cette régularité et cette piété qu’Alma Mater demande à ses enfants. Les tandems, qui sont des abominations aux yeux des chefs et des professeurs, étaient le plus grand plaisir de Foker, et il menait sa carriole avec tant de nonchalance, il éprouvait tant d’accidents, il faisait tant de chutes, que Pen disait qu’une promenade avec lui, c’était prendre les diversions de Purley. Finalement, un jour qu’il donnait à dîner dans son appartement à quelques amis venus de Londres, M. Foker n’eut pas de cesse qu’il n’eût peint d’un très-beau vermillon la porte de M. Buck. Mais le censeur le surprit pendant cet exploit. Et, quoique le célèbre lutteur Black Strap, qui était un des illustres hôtes de M. Foker et qui tenait le pot de couleur tandis que le jeune artiste opérait sur la porte, eût étendu par terre deux des suivants du censeur et eût déployé une valeur prodigieuse, ces hauts faits firent plus de mal que de bien à la cause de Foker, que le censeur connaissait très-bien. Il fut pris le pinceau à la main, traduit sommairement devant le conseil et renvoyé de l’Université.
Àce sujet, le directeur écrivit une lettre fort aimable et fort touchante à lady Agnès Foker, disant que tout le monde aimait le jeune homme ; que jamais il n’avait cherché à faire de mal à aucune créature vivante ; que, quant à lui, il eût été ravi de pardonner cette inoffensive petite fredaine de jeunesse, si la malheureuse publicité de l’affaire ne l’avait mis dans l’impossibilité de fermer les yeux sur elle ; enfin exprimant les plus ardents désirs pour le bonheur du jeune homme : désirs sans doute sincères, car Foker, nous le savons, était issu par sa mère d’une famille noble, et se trouvait, du côté paternel, héritier d’un grand nombre de mille livres sterling de rente.
« Qu’importe ? dit Foker, causant de cette affaire avec Pen. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu’importe ? J’aurais été renvoyé de nouveau à mon premier examen, j’en suis sûr. Je ne puis me fourrer ce latin dans la tête, et au prochain trimestre la douleur de ma mère eût fait explosion. Le papa soufflera comme un vieux marsouin, je le sais ; eh bien ! il faudra attendre qu’il ait repris haleine. J’irai probablement à l’étranger pour me mûrir l’esprit par les voyages. Oui, oui, j’ai un billet pour le pays des Parly-voo, pour l’Italie et tout ce qui s’ensuit. J’irai à Paris apprendre à danser et compléter mon éducation. Mais ce n’est pas de moi que je suis inquiet, Pen. Tant qu’on boira de la bière, je n’ai pas de soucis. C’est vous qui me remplissez de crainte, mon cher. Je ne dis pas cela pour les cinquante guinées que vous me devez : vous les payerez ou non, comme vous voudrez ; mais je suis effrayé des pas que vous faites chaque jour en avant ; et, je vous le dis, cette vie vous tuera. Vous allez comme si l’argent en réserve à la maison ne devait jamais avoir de fin. Vous ne devriez pas donner à dîner, mais manger les dîners des autres, puisque les amis sont contents de vous avoir. Vous ne devriez pas faire de dettes chez le loueur de chevaux, mais monter les bêtes de vos camarades. Vous ne vous entendez pas plus aux paris que je ne comprends l’algèbre, moi ; les finauds vous gagneront tout l’argent que vous risquerez, c’est certain. Le diable m’emporte si vous n’essayez pas de tout ! Je vous ai vu vous asseoir à l’écarté, l’autre semaine, chez Trumpington, et attendre votre tour aux dés après le souper chez Ringwood. Vous serez battu, Pen, mon ami, quand bien même on jouerait loyalement ; et remarquez que je ne dis pas qu’on ne joue pas loyalement, pas plus que je ne dis que tout se passe honnêtement. Pour moi, je ne jouerais pas avec eux. Vous n’êtes pas de force. Ils en savent plus que vous. C’est absolument comme si le petit Black Strap voulait se mesurer avec Tom Spring. Le Black est un bon lutteur ; mais, le bon Dieu vous bénisse ! il n’a pas le bras assez long pour toucher Tom ; et je vous dis que vous vous mesurez avec des gaillards plus forts que vous… Voyons : si vous voulez me promettre de ne jamais parier, de ne jamais toucher aux dés ni aux cartes, je vous fais grâce des deux poneys. »
Mais Pen répliqua en riant que, quoiqu’il ne lui fût pas commode de payer les deux poneys en ce moment, il ne désirait pas qu’on lui fit grâce d’aucune de ses dettes.
Et Foker le quitta, non sans de sombres pressentiments au sujet de son ami, lequel, pensait-il, voyageait rapidement sur le chemin qui mène à la ruine.
« Il faut faire à Rome comme les Romains, dit Pen en se dandinant et en faisant tinter quelques souverains dans la poche de son gilet. Une tranquille petite partie d’écarté ne peut compromettre un homme qui joue bien. Je suis revenu du souper de Ringwood plus riche de quatorze souverains qu’à mon arrivée chez lui, et pardieu ! j’avais grand besoin de cet argent. »
Et, après avoir pris congé du pauvre Foker qui s’en alla sans tambour ni trompette, sans proposer de mener la diligence jusqu’à ce qu’on fût sorti d’Oxbridge, Pen s’éloigna pour surveiller un petit dîner qu’il devait donner dans son appartement du collège Saint-Boniface. Et le cuisinier de ce collège, qui avait un grand respect pour M. Pendennis, se mettait toujours en quatre pour satisfaire son jeune favori.