‹ Histoire de PendennisChapitre 20 sur 76 · Tome 1 · 20

Tome 1 · 20

Peu de temps avant que M. Foker partît d’Oxbridge, il était arrivé à Saint-Boniface un gentleman qui avait appartenu, comme cela se découvrit, à l’autre université de Camford, où il avait eu quelques différends avec les maîtres et professeurs ; et c’était là le motif pour lequel il l’avait quittée. Ce gentleman, qui s’appelait Horace Bloundell, était de l’ancienne famille de Bloundell-Bloundell, demeurant à Bloundell-Bloundell-Hall, Bloundell-Bloundellshire, dans le Suffolk, selon l’expression des jeunes plaisants. C’est sans doute à cause de sa naissance, et aussi parce que le docteur Donne, maître de Saint-Boniface, était originaire du Suffolk, peut-être même allié à cette famille, que M. Horace Bloundell fut admis à Saint-Boniface, après que Saint-Georges et un ou deux autres collèges eurent refusé de le recevoir. Il y avait dans la famille un bénéfice de grande importance pour M. Bloundell ; et, comme il faisait partie d’un régiment de dragons à l’époque de la maladie et de la mort de son troisième frère qui devait d’abord avoir ce bénéfice, M. Bloundell se décida à quitter le pantalon rouge et le shako noir, pour la robe noire et la cravate blanche du prêtre anglais. Ses malheurs à Camford dérangèrent quelque peu les projets de M. Bloundell ; mais, quoique vaincu une première fois, l’opiniâtre ex-dragon ne s’effraya pas et se mit à l’œuvre pour remporter une victoire autre part.

Durant la seconde année de Pen, le major Pendennis fit une courte visite à son neveu, qui le présenta à quelques-uns de ses amis de l’Université, au noble et poli lord Plinlimmon, au brave et franc Magnus Charters, au spirituel et malin Harland, à l’intrépide Ringwood, que ses opinions et la bravoure avec laquelle il défendait ses bévues avaient fait surnommer Rupert dans le club de l’Union Discutante ; à Broadbent, appelé Barebones Broadbent, à cause de ses opinions républicaines (il était d’une famille dissidente de Bristol, et un parfait Boanerges dans la discussion) ; enfin, à M. Bloundell-Bloundell, qui avait tout de suite pris place parmi l’élite de l’Université.

Encore que le major Pendennis ne comprît pas les citations grecques de Harland, et n’appréciât guère les gros souliers et les mains sales de Broadbent, il fut néanmoins charmé de la société réunie autour de son neveu, et approuva fort tous Ces jeunes gens, à l’exception de celui qui se donnait les plus grands airs, et qui affectait le plus les manières d’un homme du monde.

Assis avec Pen à déjeuner, le lendemain de la soirée donnée par celui-ci dans son appartement, le major exprima son opinion relativement aux jeunes gens, avec lesquels il s’était montré de la meilleure humeur du monde. Il les avait régalés de quelques-unes de ses histoires ; et, quoiqu’elles ne fussent plus de première fraîcheur à Londres, où l’on a un appétit malsain pour les nouveautés en fait d’anecdotes, elles étaient tout à fait nouvelles à Oxbridge : aussi les étudiants les écoutèrent avec cette franche sympathie, cet avide plaisir, ce rire bruyant, ou ce profond respect, si rares dans la métropole, et qui doivent être si délicieux pour le raconteur de profession. Seulement, une ou deux fois pendant le récit de ces anecdotes, la figure de M. Bloundell prit un air d’ennui, ou trahit, par son expression, qu’il était au courant de ces histoires. Une fois même, il eut l’audace de mettre en question l’exactitude d’une des particularités de l’anecdote contée par le major Pendennis, et donna sa propre version du fait, au sujet duquel il se savait bien renseigné, l’ayant entendu discuter au club par tel et tel, et par les autres qui en avaient été témoins. Les jeunes étudiants regardèrent avec étonnement leur camarade, qui osait interrompre le major ; mais peu d’entre eux purent apprécier la grâce mélancolique et la politesse avec lesquelles le major Pendennis accéda sur-le-champ à la version de M. Bloundell, et le remercia d’avoir corrigé sa propre inexactitude. Ils furent ébahis quand, à la réunion suivante, Bloundell parla du vieux Pen en termes de mépris, disant que tout le monde connaissait le vieux Pen, ce vieux pique-assiette de Gaunt-House, cette vieille scie, ce fieffé vieux radoteur.

Le major Pendennis, de son côté, n’aimait pas le moins du monde M. Bloundell. Ces antipathies sont toujours réciproques chez les hommes et chez les femmes, et, pour ma part, si quelque bon ami venait me dire que tel ou tel a médit de moi, je suis presque sûr que, de mon côté, je trouverais en moi de l’aversion pour ce tel ou tel. Nous nous aimons ou nous nous haïssons les uns les autres, comme l’on aime ou hait l’odeur de certaines fleurs, le goût de certains plats et de certains vins, comme l’on aime ou hait aussi certains livres. Il nous est impossible de dire pourquoi ; mais, règle générale, toutes les raisons du monde ne nous feront pas aimer le docteur Féroce, et, comme nous l’avons en aversion, nous pouvons être sûrs qu’il ne nous aime pas non plus.

Le major dit donc :

« Pen, mon garçon, votre dîner s’est passé à merveille ; vous avez très-bien fait les honneurs ; vous avez bien découpé ; je suis content que vous ayez appris à découper : cela se fait à présent sur le buffet, dans la plupart des bonnes maisons, mais ce n’en est pas moins une chose importante, et qui pourra vous aider dans le monde intermédiaire. Le jeune lord Plinlimmon est un fort aimable garçon, tout à fait l’image de sa chère mère, que j’ai connue lorsqu’elle était lady Aquila Brownbill ; le républicanisme de lord Magnus s’usera (cela sied assez bien à un jeune patricien qui débute dans la vie, mais il n’y a rien d’aussi odieux chez des personnes de notre rang) ; M. Broadbent me paraît très-éloquent et très-savant ; votre ami Foker est toujours charmant ; mais j’ai été surpris de vous voir lié avec M. Bloundell, qui, sous tous les rapports, est un jeune homme très-peu convenable.

— Par exemple, oncle ! Bloundell-Bloundell ! s’écria Pen en riant. Eh ! c’est le jeune homme le plus populaire de l’Université. Nous l’avons choisi pour être des Barmécides moins de huit jours après son arrivée ; nous avons eu une réunion extraordinaire à cet effet. Il est d’une excellente famille, les Bloundell de Suffolk, descendants du Blondel de Richard Cœur de Lion, qui portent une harpe au chef, avec la devise : Ô mon roy !

— On peut avoir de très-bonnes armoiries et être un tigre, mon garçon, répliqua le major en enlevant le bout de son œuf à la coque. Cet homme est un tigre, retenez ce que je vous dis : un homme vulgaire. Je gagerais qu’il a quitté son régiment en mauvaise odeur, car jamais homme plus respectable que mon ami lord Martingale n’a monté un cheval. On ne peut s’y méprendre : ce M. Bloundell a sur son visage les stigmates de l’argot et des mauvaises habitudes. Il fréquente d’ignobles maisons de jeu et des enfers à billards ; il hante des clubs de troisième ordre ; je le sais. Je le reconnais à son genre. Jamais je ne me suis trompé en fait de physionomie. Avez-vous remarqué la quantité de bagues et de bijoux qu’il porte ? Cet individu a le mot de chenapan gravé sur son front, si jamais homme l’a eu. Faites attention à mes paroles, et évitez-le… Changeons de conversation. Le dîner était un peu trop fin ; mais je ne m’oppose pas à ce que vous fassiez quelques frais de plus quand vous recevez des amis. Naturellement, cela ne vous arrive pas souvent, et je pense que vous ne donnez à dîner qu’à ceux qu’il est de votre intérêt de fêter. Les côtelettes de veau étaient excellentes, le soufflé extraordinairement léger et bon. La troisième bouteille de champagne n’était pas nécessaire ; mais vous avez une belle pension, et, tant que vous ne ferez pas de dettes, je ne vous chercherai pas querelle, mon cher garçon. »

Pauvre Pen ! Le digne oncle ne soupçonnait pas que ces dîners eussent lieu si fréquemment, et que l’insouciant jeune amphitryon prît plaisir à montrer son hospitalité et son savoir en gastronomie. C’est, de tous les arts, celui dans lequel les jeunes gens sont le plus désireux de paraître versés, art si long à étudier, si difficile à acquérir, si impossible pour tant d’infortunés, parce qu’il est au-dessus de leurs moyens. Le talent de déguster les vins, de se connaître en fait de cuisine, voilà pour les jeunes gens le signe distinctif d’un parfait roué et d’un digne gentleman. J’aime à les voir cligner l’œil devant un verre de bordeaux, comme si ce vin leur était familier, et discuter gravement un salmis. Pauvres enfants ! ce n’est qu’en vieillissant qu’ils reconnaissent leur ignorance en gastronomie, alors que leur conscience leur dit peut-être que cette science est de peu de prix, et qu’un gigot de mouton avec un cœur content vaut les dîners des plus gourmands prélats. Mais le petit Pen, pour être fidèle à son rôle d’admirable Crichton, se croyait dans la nécessité d’être grand appréciateur de dîners, et amphitryon lui-même. Nous venons de dire le respect qu’avait pour lui le cuisinier du collège, et nous aurons bientôt à déplorer l’aveugle confiance que ce digne homme mettait en notre Pen. Dans la troisième année du séjour de ce jeune étudiant à Oxbridge, son escalier n’était plus encombré de cloches de plats, ni de desserts, ni de garçons apportant des mets, ni de sommeliers débouchant du champagne frappé. Une foule toute différente d’individus à la figure boudeuse ou dolente se pressait devant la porte du pauvre garçon, et l’assaillait dès qu’il sortait de sa tanière.

Le conseil de son tuteur ne fit aucun effet sur M. Pen, qui ne laissa pas de fréquenter ce M. Bloundell, si mal famé. Ce que les jeunes gens aiment dans leurs camarades, c’est la science réelle ou supposée de la vie, et c’est précisément là ce qui avait valu à Pen une grande partie de sa réputation et de sa popularité. Un homme qui a vu le monde, ou qui sait en parler d’un air de connaisseur, un roué, un Lovelace, qui a ses aventures à raconter, celui-là est sûr de trouver parmi les jeunes gens un auditoire plein d’admiration. C’est chose pénible à avouer, mais c’est la vérité. Nous respectons ces sortes de prouesses. Au collège déjà, nous avons appris à les admirer. Parmi les cent et les mille étudiants élevés dans nos collèges et nos universités, s’en trouverait-il cinq sur cent qui ne fussent pas forcés d’avouer qu’ils ont lu et aimé Don Juan ? Terrible propagation du mal !… Cette pensée devrait faire trembler tout homme qui tient une plume, de peur qu’il ne lui échappe un mensonge, une impureté, une injuste colère, ou une louange injuste.

Il suffit d’une de ces brebis galeuses pour infecter tout un troupeau. Peu de temps après l’arrivée de M. Bloundell à Oxbridge, les professeurs et maîtres de Saint-Boniface commencèrent à reconnaître que la moralité de leur collège baissait, et que leurs élèves devenaient désordonnés et prenaient un ton de mauvaise compagnie. Les jeunes seigneurs du grand collège de Saint-Georges, qui faisaient cas de Pen, et dans la société desquels celui-ci vivait, ne se laissèrent pas prendre à l’éclat superficiel de Bloundell, ni à ses airs de roué du grand monde. Broadbent l’appelait capitaine Macheath, et disait qu’il finirait à la potence. Foker, durant le peu de temps qu’il passa à l’Université, en compagnie de Macheath, s’abstint, avec la prudence qui le caractérisait, de rien dire qui fût à la défaveur du capitaine ; mais il fit entendre à Pen qu’il valait mieux l’avoir pour partenaire que pour adversaire au whist, et qu’il était plus sûr de parier pour lui que pour l’autre joueur, à l’écarté.

« Vous voyez qu’il joue mieux que vous, Pen, disait ce sagace jeune gentleman ; il joue extraordinairement bien, le capitaine. Et, si j’étais vous, Pen, je n’accepterais pas trop souvent l’avantage qu’il pourrait m’offrir au jeu. Je ne pense pas qu’il ait trop d’argent, le capitaine. »

Mais, en dehors de ces sombres suggestions et de ces généralités, il était impossible de tirer quelque chose de positif du circonspect Harry Foker.

Ce n’est pas à dire que ses conseils eussent eu plus de poids pour un jeune entêté, qu’ils n’en ont communément pour quiconque est déterminé à poursuivre son propre chemin. Pen avait pour le plaisir un appétit insatiable, et il se jetait sur lui partout où il se présentait, avec une avidité qui annonçait un tempérament ardent et la santé du jeune âge. Il appelait prendre du plaisir, voir la vie, et citait de célèbres maximes de Térence, d’Horace et de Shakspeare, pour prouver qu’il fallait faire tout ce qui pouvait convenir à un homme. Aussi promettait-il d’être un roué complètement usé dans quelques années, s’il continuait le train dont il y allait.

Une nuit, après un souper fin au collège, souper où s’étaient trouvés Pen et Macheath, et où l’on avait fait un tranquille petit vingt et un (amusement beaucoup plus agréable, pour les étudiants de deuxième et troisième années, que le bruyant usage de chanter des chansons qui attirent les censeurs et qui paraissent déjà trop vieilles, chacun ayant alors vidé son sac), au moment où l’on mettait son bonnet pour se retirer, M. Bloundell prit en badinant un verre à vin de cristal vert, qui avait été destiné à contenir de la glace, mais dans lequel il introduisit quelque chose de beaucoup plus pernicieux : deux dés que ce gentleman tira de la poche de son gilet et glissa dans le verre. Puis, donnant au verre une gracieuse ondulation qui montrait combien sa main était accoutumée à jeter les dés, il dit que le coup de sept gagnait, lança doucement sur la table les petits cubes d’ivoire, les ramassa ensuite légèrement de dessus la nappe, et répéta ce manège deux ou trois fois. Les autres étudiants le regardaient faire, et, parmi eux, Pen, qui n’avait encore pas touché aux dés, si ce n’est pour jouer une ennuyeuse partie de trictrac à la maison.

M. Bloundell, qui avait une belle voix, se mit à chanter le chœur de Robert le Diable, opéra très en vogue à cette époque. Un grand nombre des étudiants s’unirent à lui pour chanter ce chœur, et, entre autres, Pen, qui était fort en train, ayant gagné au vingt et un bon nombre de schellings et de demi-couronnes. Puis, au lieu de rentrer chez eux, la plupart s’assirent autour de la table et jouèrent aux dés, le verre vert passant de main en main jusqu’à ce que Pen le brisât enfin, après avoir joué six coups.

Àpartir de cette nuit, Pen se plongea dans les délices de ce jeu de hasard avec l’avidité qui lui était habituelle toutes les fois qu’il poursuivait un nouveau plaisir. On peut jouer aux dés le matin tout aussi bien qu’après dîner ou après souper. Bloundell allait chez Pen après déjeuner, et le temps se passait avec une rapidité étonnante pendant que résonnaient les dés. Ils firent de tranquilles petites parties à portes closes, et Bloundell imagina une boîte doublée de feutre, afin que les dés ne fissent pas de bruit et n’attirassent pas les maîtres aux oreilles fines. Bloundell, Ringwood et Pen, furent un jour presque surpris par M. Buck, qui, en traversant la cour, avait cru entendre prononcer, dans la chambre de Pen, dont la fenêtre était ouverte, ces mots : « Deux contre un pour celui qui jette. » Mais, en entrant dans la chambre d’Arthur, le professeur trouva les trois jeunes gens avec trois Homères ouverts devant eux, et Pen lui dit qu’il tâchait de voiturer ses deux camarades à travers les lieux décrits par le poète. Il demanda même très-gravement à M. Buck quel était présentement l’état du fleuve Scamandre, et s’il était navigable ou non.

M. Arthur Pendennis ne gagna pas beaucoup d’argent dans ses opérations avec M. Bloundell ; il n’en retira d’autre fruit que la connaissance des inégalités de la chance, ce qu’il aurait pu apprendre dans des livres.

Le capitaine Macheath possédait d’autres talents qu’il exerça pour le bien de Pen. Les histoires du capitaine avaient malheureusement un grand charme pour Arthur, qui ne se lassait jamais d’écouter le récit des amours de garnison de Bloundell et de ses hauts faits en province. Il avait été aussi à Paris, et savait une foule d’histoires sur le Palais-Royal, le Salon et Frascati. Il était allé au Salon un soir après avoir dîné au Café de Paris, « où, par Jupin ! nous étions tous diablement gris ; et le matin, en me réveillant dans ma chambre, je trouvai douze mille francs sous mon oreiller, et cent quarante-neuf napoléons dans une de mes bottes. N’était-ce pas un fameux coup, hein ? » dit le capitaine.

Les yeux de Pen scintillaient, tant cette histoire l’intéressait. Il respectait l’homme qui pouvait gagner tant d’argent. Il soupira, et dit que pareille somme suffirait pour mettre ses affaires en règle.

Macheath se prit à rire, et lui dit de boire une autre goutte de marasquin.

« Je pourrais vous conter des histoires beaucoup plus merveilleuses que celle-là, » ajouta-t-il.

Et c’était la vérité, car il n’en aurait coûté d’autre peine au capitaine qu’un peu d’invention, et la nature l’avait copieusement doué de cette partie du talent poétique.

Il rit dédaigneusement de l’amour de Pen pour miss Fotheringay, quand Arthur vint à lui parler de cette passion, ce qui ne tarda pas longtemps : car, nous l’avons dit, Pen ne détestait pas de raconter cette histoire à ses amis intimes. Eux et lui étaient plutôt fiers de cette aventure. Macheath, toutefois, supprima toute la vanité que Pen en tirait, non pas en lui démontrant la folie de sa passion pour une femme sans éducation et de beaucoup son aînée, mais en blâmant comme absurde le désir qu’il avait eu de satisfaire sa passion d’une manière légitime.

« Épouser la Fotheringay ? dit-il ; vous feriez aussi bien d’épouser la… » Et il nomma une des plus fameuses actrices de l’époque. « Elle n’a pas un grain de moralité. Je connais vingt hommes qui ont été ses amants, au su de tout le monde, et je sais les sommes qu’ils ont dépensées pour elle. »

Et il nomma ces vingt hommes.

Je ne connais pas de calomnie plus fréquente ni plus affreuse que celle qui détruit ainsi l’honneur d’une femme. Il n’y a pas d’hommes plus malfaisants que ceux qui la répandent avec une si coupable légèreté, ni de lâches plus méprisables que ceux qui inventent ces atroces mensonges.

Est-ce ou n’est-ce pas un malheur pour un homme d’un caractère honnête, et disposé, comme notre ami Pen, à jeter en toute occasion la vérité à l’étourdie, de commencer la vie par croire tout ce qu’on lui dit ? Vaudrait-il mieux pour lui être moins confiant et, par conséquent, moins sincère ? Il ne faut pas peu de connaissance du monde pour savoir qu’un homme qui n’a pas de raison particulière de mentir vous dit des mensonges. Je ne suis pas sûr qu’il ne vaille pas mieux être trompé pendant un certain temps. Quoi qu’il en soit, notre honnête Pen avait une crédulité naturelle qui lui faisait accepter tout ce qu’on lui disait, et il prenait chacune des fictions du capitaine Macheath pour le fait historique le plus avéré.

Aussi les calomnies que Bloundell lança contre miss Fotheringay affligèrent et mortifièrent excessivement Pen. Si, auparavant, il avait eu honte de sa passion, quels devaient être ses sentiments, alors que l’objet d’une flamme si pure et de tant d’adoration n’était plus qu’une infâme hypocrite, une hypocrite reconnue par tout le monde, lui seul excepté ? Il ne vint jamais à l’esprit de Pen de douter de ce fait ; jamais il ne se demanda si les histoires d’un homme qui, comme son nouvel ami, ne disait jamais de bien d’aucune femme, étaient même vraisemblables.

Les fêtes de Pâques arrivèrent. Pen avait annoncé à sa mère et à son oncle qu’il voulait rester à Oxbridge pour étudier, au lieu d’aller passer les vacances à Fairoaks. Il se laissa néanmoins entraîner à faire un petit voyage à Londres, en compagnie de son ami, M. Bloundell. Ils descendirent à un hôtel de Covent-Garden, où Bloundell avait crédit, comme il disait ; et ils se livrèrent très-largement aux plaisirs de la ville, suivant l’usage des jeunes étudiants. Bloundell faisait encore partie d’un club militaire, où il emmena Pen dîner une ou deux fois. Nos jeunes gens s’y rendaient en cabriolet, dans la crainte de rencontrer le major Pendennis arpentant le trottoir de Pall-Mall. C’est là que Pen fut présenté à une foule de jeunes braves en moustaches et en éperons, avec lesquels il but de la bière blanche le matin, et courut la ville la nuit. C’est là qu’il vit la vie, en vérité ; et il n’était guère probable qu’il rencontrât son tuteur dans les théâtres et les cafés-concerts que fréquentaient ces bruyants compagnons. Un soir, cependant, ils se trouvèrent très-près l’un de l’autre, Pen, qui avait pris place dans une loge du théâtre du Musée, n’étant séparé du major que par une planche. Son oncle occupait avec lord Steyne la loge de ce vénéré seigneur.

La Fotheringay était encore dans l’éclat de sa gloire. Elle avait réussi : elle avait attiré la foule pendant près d’un an ; elle avait ensuite parcouru les provinces en triomphatrice, et était revenue briller à Londres d’un éclat un peu diminué. Elle jouait alors, comme disaient les affiches, avec un succès croissant, et faisait triompher le bon vieux drame anglais, dans des salles où il y avait toujours assez de place pour quiconque voulait la voir.

Ce n’était pas la première fois que Pen la revoyait depuis le jour mémorable où ils s’étaient quittés à Chatteries. L’année précédente, quand la ville faisait grand cas de l’actrice et que toute la presse célébrait sa beauté, Pen avait trouvé un prétexte pour se rendre à Londres à la fin du trimestre, et avait couru au théâtre pour voir l’objet de son ancienne flamme. Il se souvint de son amour plutôt qu’il ne le raviva. Il se rappela son émotion et l’impatience de son attente, à Chatteries, quand se débitait la réplique qui précédait l’entrée en scène d’Ophélia ou de mistress Haller. En entendant alors cette même réplique, il ressentit un léger frémissement ; puis, quand au milieu d’un tonnerre d’applaudissements Ophélia entra, faisant sa profonde révérence d’autrefois, Pen éprouva comme un choc, et rougit beaucoup en la regardant, parce qu’il ne pouvait s’empêcher de s’imaginer que toute la salle avait les yeux sur lui. À peine entendit-il d’abord les paroles de l’actrice, et il songea avec tant de fureur à l’humiliation qu’elle lui avait infligée, qu’il commença à se croire jaloux et encore amoureux d’elle. Mais cette illusion ne dura pas très-longtemps. Il sortit et courut à la porte des artistes pour tâcher de la revoir ; mais il n’y put parvenir. Elle passa devant lui avec une camarade ; mais il ne la reconnut pas, et elle ne le reconnut pas davantage. Le lendemain il arriva tard au théâtre, et resta très-tranquillement à attendre la petite pièce ; et le troisième et dernier soir de son séjour à Londres, Taglioni dansait à l’Opéra ; Taglioni ! et l’on jouait Don Giovanni, qu’il admirait par-dessus toutes choses : de sorte que M. Pen alla entendre Don Giovanni et voir la Taglioni.

Cette fois-ci il ne lui restait plus la moindre illusion relativement à miss Fotheringay. Elle n’était pas moins belle ; mais, de manière ou d’autre, elle n’était plus la même. Le brillant de ses yeux s’était évanoui, ou du moins Pen n’en était plus ébloui. Sa voix sonore parlait comme jadis, mais elle ne faisait plus tressaillir le cœur de Pen. Il lui semblait reconnaître l’accent irlandais de sa conversation hors de la scène ; les sons lui paraissaient rauques et faux. Il était contrarié d’entendre les mêmes mots répétés sur le même ton, seulement d’une voix un peu plus forte, et, pis que cela, il était contrarié en pensant qu’il avait pris jadis pour du génie cette servile imitation, qu’il s’était laissé attendrir par des sanglots et des soupirs poussés si machinalement. Il sentait que c’était un autre homme qui avait si follement aimé cette femme, et presque dans une autre vie, antérieure à son existence actuelle. Il était honteux et amèrement humilié ; il se trouvait bien isolé. Ah ! pauvre Pen ! l’illusion est parfois meilleure que la vérité, et les beaux rêves sont plus doux qu’un triste réveil.

Au sortir du théâtre, ce soir-là, ils soupèrent et firent un grand tapage, et le lendemain matin Pen eut une fière migraine, avec laquelle il s’en retourna à Oxbridge, ayant dépensé tout son argent comptant.

Comme tout ce récit est tiré des propres confessions de Pen, si bien que le lecteur peut être assuré de la vérité de chacune de mes paroles ; et comme Pen lui-même n’a jamais su exactement de quelle manière il dépensa son argent et se plongea dans des embarras pécuniaires beaucoup plus graves encore, durant son malheureux séjour à l’université d’Oxbridge, il nous est naturellement impossible de donner, sur la triste situation de ses affaires, d’autres détails que cette esquisse générale de son genre de vie, que l’on a trouvée un peu plus haut. Il ne parle pas trop rudement de la fourberie des marchands de l’Université, ni de ceux de Londres, qu’il honora de son patronage au début de sa carrière. Finch même, le prêteur d’argent, à qui Bloundell le présenta, et avec qui il fit diverses opérations où la signature du jeune vaurien figura sur papier timbré, le traita avec ménagement, au dire de Pen lui-même, et ne lui imposa jamais plus de cent pour cent d’intérêts. Le vieux cuisinier du collège, son fervent admirateur, lui fit des propositions particulières, offrant de lui envoyer ses dîners jusqu’à la fin, et jamais il ne l’eût tourmenté pour sa note jusqu’au jour de sa mort. Arthur Pendennis avait un air de bonté et de franchise qui lui gagnait la plupart des gens avec lesquels il était en relation ; et cet air, s’il le rendait facilement la proie des fripons, lui attirait aussi de la part de beaucoup d’honnêtes gens plus de bon vouloir qu’il n’en méritait. Il était impossible de résister à sa bonne humeur, et, dans ses plus mauvais moments, de ne pas espérer qu’il serait sauvé d’une ruine complète.

Àl’époque où il se livrait le plus ardemment aux plaisirs de l’Université, il quittait volontiers la plus joyeuse réunion pour aller tenir compagnie à un ami malade. Il n’y eut jamais de différence pour lui entre grands et petits, dans la manière dont il traitait ses connaissances, quoique ses goûts malheureux, qui le portaient vers la somptuosité, lui fissent rechercher de préférence la bonne société. Il n’était que trop prêt à partager sa guinée avec un ami pauvre ; et, lorsqu’il recevait de l’argent, il se sentait entraîné à régaler ses camarades. C’est un penchant qu’il ne put vaincre de toute sa vie.

Dans sa troisième année à Oxbridge, les créanciers commencèrent à se rassembler terriblement autour de lui ; il se tenait le matin devant sa porte une réunion qui scandalisait les professeurs, et qui eût effrayé bien des jeunes gens plus hardis que Pen. Il livrait bataille à quelques-uns de ces importuns ; il faisait le matamore avec d’autres, suivant les instructions de M. Bloundell, passé maître en cet art, quoiqu’il n’eût pris ses grades en aucun autre ; enfin il en était d’autres encore qu’il suppliait de patienter. On raconte que la petite Marie Frodsham, fille d’un pauvre doreur et fabricant de cadres, que Pen avait cru devoir employer, et qui avait superbement encadré un grand nombre de ses belles gravures, étant allée chez Pendennis lui raconter la lamentable histoire de son père malade de la fièvre et menacé d’une saisie pour le jour même, Pen, bourrelé de remords, courut engager sa belle montre et tout ce qu’il avait de bijoux, à l’exception de deux vieux boutons de manchettes en or, qui avaient appartenu à son père, puis se rendit en toute hâte avec le produit à la boutique de Frodsham, où, les larmes aux yeux et le cœur plein de repentir et d’humilité, il demanda pardon au pauvre marchand.

Ce trait, jeunes gens, n’est pas cité comme un exemple de la vertu de Pen, mais plutôt de sa faiblesse. Il eût été beaucoup mieux de n’avoir pas une seule gravure. Il devait encore les babioles qu’il vendit pour payer la note de Frodsham, et sa mère dut se priver cruellement pour acquitter le compte du bijoutier, de sorte que ce fut elle qui, finalement, eut à souffrir de l’extravagance et de la folie du jeune étudiant. Nous ne vous présentons pas Pen comme un héros ni comme un modèle, mais seulement comme un garçon qui, au milieu de mille vanités et de mille faiblesses, a encore quelques mouvements généreux, et n’est pas tout à fait perverti.

Nous avons dit que le directeur Buck fut scandalisé, en apprenant les folles dépenses de Pen. D’après la manière dont celui-ci était entré à Saint-Boniface, d’après les jeunes gens avec lesquels il était lié, Buck avait longtemps cru que son élève, recommandé par le docteur Portman et présenté par le major Pendennis, était possesseur d’une grande fortune, et il avait même été surpris de ne lui voir porter qu’une robe toute simple et sans ornements. Un jour qu’il était allé à Londres porter au roi une adresse de la part de sa très-loyale université d’Oxbridge, Buck avait rencontré, à Saint-James, le major Pendennis, qui s’entretenait avec deux chevaliers de la Jarretière, dans la voiture de l’un desquels le directeur ébloui le vit se retirer après la réception. Dès son retour à Saint-Boniface, M. Buck invita Pen à venir prendre le vin chez lui après dîner ; il le dispensa plus que jamais des cours et des exercices religieux à la chapelle, parfaitement convaincu que c’était un jeune homme de grande fortune.

Aussi fut-il comme frappé de la foudre, en apprenant la vérité et en entendant la triste confession que Pen eut à lui faire. Pen avait de grosses dettes à Oxbridge ; quant à celles de Londres, le directeur ne s’en occupa point, et d’ailleurs son élève ne lui en parla pas. Quel homme dit jamais tout, lorsque ses amis l’interrogent sur ses engagements ? Le directeur en apprit assez pour savoir que Pen était pauvre, qu’il avait dépensé une très-belle, presque une magnifique pension, et qu’autour de lui s’élevait une si belle moisson de dettes, que ce serait une très-rude besogne pour tout homme de la faucher : car il n’est pas de plante qui croisse aussi rapidement, une fois qu’elle a pris racine.

C’est peut-être parce que sa mère était si tendre et si bonne, que Pen craignait terriblement qu’elle n’apprît ses fautes.

« Je ne puis supporter de lui faire cet aveu, dit-il au directeur, le cœur déchiré de douleur. Oh ! je me suis conduit en misérable vis-à-vis d’elle, monsieur ! »

Et il se repentait, et il aurait voulu pouvoir recommencer sa carrière, et il se demandait : « Pourquoi, pourquoi mon oncle insistait-il si fort sur la nécessité de vivre avec les grands, et de quoi m’ont servi toutes ces illustres connaissances ? »

Ses nobles amis n’étaient pas ombrageux ; mais Pen s’imagina qu’ils l’étaient, et il les évita durant les derniers temps qu’il passa à l’Université. Il était aussi triste qu’une tête de mort dans les soirées, auxquelles il se dérobait autant que possible, et ses jeunes amis cessèrent bientôt de l’inviter. Tout le monde savait que Pendennis était aux abois. Ce Bloundell, qui n’avait pu payer personne, et qui avait été forcé de s’en aller après trois inscriptions, était, disait-on, la cause de sa ruine. On pouvait voir la triste figure de Pen, errant dans les cours solitaires ; il était vêtu d’une robe déchirée et d’un bonnet délabré. Celui qui, un an seulement auparavant, avait été l’orgueil de l’Université, celui que tous les nouveaux aimaient à regarder, faisait alors le sujet de leurs conversations dans leurs réunions du soir, et ils parlaient de lui avec un étonnement mêlé de terreur.

Enfin arriva l’époque des examens pour le grade. Nombre de jeunes étudiants de son année, dont Pen avait ridiculisé les souliers garnis de gros clous, et de l’habit ou de la figure desquels il avait fait la caricature ; nombre de ceux qu’il avait traités avec dédain au cours ou écrasés de son éloquence au club ; nombre même de ceux de sa société qui n’avaient pas la moitié de son intelligence, mais un peu de régularité et de constance dans leurs études, remportèrent les premiers honneurs ou passèrent d’une façon convenable. Mais quel rang sur la liste occupait-il, Pen le superbe, Pen le bel esprit et le dandy, Pen le poète et l’orateur ? Hélas ! où était-il donc, ce Pen, le bien-aimé de la veuve et son seul orgueil ? Cachons nos têtes et tournons le feuillet. La liste fut publiée, et par toute l’Université courut cette rumeur effroyable, que Pendennis, de Saint-Boniface, était fruit sec.

Page 1