‹ Histoire de PendennisChapitre 2 sur 76 · Tome 1 · 02

Tome 1 · 02

Au commencement de la régence de Georges le Magnifique, vivait dans une petite ville de l’ouest de l’Angleterre, appelée Clavering, un gentleman du nom de Pendennis. On y eût trouvé encore, à l’époque de notre histoire, des gens qui se rappelaient avoir vu ce nom peint sur une enseigne surmontée d’un pilon et d’un mortier dorés, le tout placé au-dessus de la porte d’une très-humble petite boutique de la ville de Bath, où M. Pendennis avait exercé la profession de chirurgien-apothicaire. Et non-seulement il allait soigner les malades et les dames à l’époque la plus intéressante de leur vie, mais encore il daignait vendre, de derrière son comptoir, à quelque pauvre fermière, des emplâtres sur papier goudronné, ou bien des brosses à dents, de la poudre pour les cheveux et autres articles de parfumerie de Londres. Desquels faits pouvaient témoigner quelques-uns des habitants de Clavering, car la mémoire des gens y est peut-être plus tenace que dans le tumulte et le mouvement d’une grande métropole.

Et pourtant ce petit apothicaire, qui vendait à quelque chaland de rencontre pour un penny de sel, ou un pain de savon parfumé de Windsor, était un gentilhomme de bonne éducation et d’une famille aussi ancienne que pas une dans tout le comté de Somerset. Il avait une généalogie de Cornouailles, d’après laquelle les Pendennis remontaient jusqu’au temps des druides, et qui sait combien plus haut encore ? Lorsqu’ils s’étaient mariés avec les Normands, leur famille comptait déjà des siècles d’existence, et ils étaient alliés à tous les grands noms du pays de Galles et de la Bretagne d’outre-mer.

Pendennis avait passé quelque temps à l’Université, et il eût pu continuer cette carrière avec honneur, si, pendant sa seconde année à Cambridge, son père ne fût mort insolvable, ce qui fit que le pauvre Pen dut prendre le pilon et le tablier. Il avait toujours détesté le commerce, et il fallut, pour forcer John Pendennis à embrasser une profession qui lui était si odieuse, la terrible nécessité et les offres d’un apothicaire de Londres, son oncle maternel. Le père de Pendennis s’était mésallié en épousant la sœur d’un homme de si basse extraction.

Aussitôt que John eut fini son apprentissage, il quitta le grossier praticien, son oncle, pour s’établir à Bath, avec sa modeste enseigne médicale. Pendant quelque temps il eut fort à lutter contre la pauvreté, et c’était tout ce qu’il pouvait faire que d’entretenir en bon état sa boutique et ses ornements dorés, et de fournir le nécessaire à sa mère invalide. Mais lady Ribstone, se rendant un jour aux bains en chaise à porteurs, son Irlandais pris de vin la jeta contre la devanture même de Pen, dont le plus beau bocal rose en montre à la fenêtre fut brisé du coup. Elle sortit du véhicule en poussant les hauts cris, et alla s’asseoir sur une chaise dans la boutique de M. Pendennis, qui calma ses nerfs au moyen de cannelle et de sel volatil.

Les manières de M. Pendennis furent si polies et d’une si rare distinction, que cette dame, femme de sir Pépin Ribstone, baronnet, de Codlingbury dans le comté de Somerset, nomma son sauveur, comme elle l’appelait, apothicaire de sa personne et de toute sa famille, qui était fort nombreuse. Le fils Ribstone, venu d’Eton pour passer les vacances de Noël à la maison, attrapa la fièvre à la suite d’un dîner trop copieux, et M. Pendennis le traita avec autant de tendresse que d’habileté. Bref, l’apothicaire gagna les bonnes grâces de la famille de Codlingbury, et à partir de ce jour ses affaires commencèrent à prospérer. La bonne société de Bath le patronna ; les dames surtout l’aimèrent et l’admirèrent.

D’abord son humble petite boutique devint plus coquette ; puis il cessa de vendre des brosses à dents et de la parfumerie, comme chose indigne d’un gentilhomme de vieille race. Puis il ferma boutique tout à fait, et n’eut plus qu’une petite chirurgie, où il plaça un jeune homme de bonne éducation. Ensuite il eut un cabriolet et un cocher pour le conduire, et, avant de sortir de ce monde, sa pauvre vieille mère eut le bonheur de voir, de la fenêtre de sa chambre à coucher, vers laquelle elle faisait rouler son fauteuil, son cher John monter en une voiture fermée qui lui appartenait, une voiture à un cheval, il est vrai, mais avec les armes de la famille Pendennis élégamment blasonnées sur les panneaux.

« Que dirait Arthur maintenant, demanda-t-elle, parlant d’un fils cadet, lui qui n’est pas venu voir une seule fois mon cher Johnny pendant tout le temps de sa pauvreté et de ses épreuves ?

— Le capitaine Pendennis est aux Indes, mère, avec son régiment, répliqua M. Pendennis ; et, s’il vous plaît, je voudrais que vous ne m’appelassiez pas Johnny devant le jeune homme… devant M. Parkins. »

Le jour arriva bientôt où elle cessa d’appeler son fils par le nom de Johnny, et par tout autre terme de tendresse ou d’affection ; et la maison devint bien solitaire quand n’y retentit plus cette voix amie, quoique plaintive. John transporta sa sonnette de nuit dans la chambre où la bonne vieille dame avait grommelé durant tant de longues années, et il coucha dans le grand lit qui s’y trouvait.

Il avait plus de quarante ans quand ces événements arrivèrent. C’était avant la fin de la guerre, avant que Georges le Magnifique montât sur le trône, et naturellement avant le commencement de cette histoire. Mais qu’est-ce qu’un gentilhomme sans sa généalogie ? Pendennis fit donc vernir et élégamment encadrer la sienne, et la suspendit dans son salon entre deux vues de Codlingbury-House dans le Somersetshire, et du collège Saint-Boniface de Cambridge, où il avait passé le peu de jours heureux de sa jeunesse. Quant à la généalogie, il l’avait tirée d’une malle, comme l’officier de Sterne son épée, désormais qu’il était gentilhomme et pouvait la montrer.

Vers le temps de la mort de mistress Pendennis, mourut aussi, à Bath, une autre des malades de son fils, la vertueuse vieille lady Pontypool, fille de Réginald douzième comte de Bareacres, par conséquent arrière-grand’tante du comte actuel, et veuve de John deuxième lord Pontypool, et aussi du révérend Jonas Wales, de la chapelle d’Armageddon, à Clifton. Pendant les cinq dernières années de sa vie, cette dame avait eu pour compagne miss Hélène Thistlewood, parente très-éloignée de la noble maison de Bareacres, ci-dessus mentionnée, et fille du lieutenant R. Thistlewood, de la marine royale, tué à la bataille de Copenhague.

Sous le toit de lady Pontypool, miss Thistlewood avait trouvé un refuge confortable, pour ce qui est de la table et du logis ; mais elle avait eu à subir une de ces infernales tyrannies, comme les femmes seules savent en exercer ou en supporter, de l’une à l’autre. Le docteur Pendennis, qui faisait au moins deux visites par jour à lady Pontypool, ne put s’empêcher de remarquer la douceur et la bonté angéliques avec lesquelles la jeune demoiselle supportait les insultes de sa vieille parente ; et ce fut dans la quatrième voiture de deuil, dans laquelle il se trouva avec elle pour accompagner les restes vénérés de cette lady à l’abbaye de Bath, où ils reposent actuellement, que, regardant son pâle et doux visage, il résolut de lui poser une certaine question dont la seule pensée donnait à son pouls quatre-vingt-dix pulsations au moins par minute.

Il avait pour le moins vingt ans de plus qu’elle, et il n’avait jamais été le plus ardent des hommes. Peut-être avait-il eu dans sa jeunesse une affaire d’amour qu’il avait dû étouffer, et peut-être faudrait-il étouffer ou noyer, comme autant de petits chats aveugles, toutes les premières affaires d’amour. Quoi qu’il en soit, c’était à quarante-trois ans un petit homme recueilli et paisible, en bas noirs et à tête chauve ; et, quelques jours après les funérailles, il alla voir la demoiselle. Lui ayant tâté le pouls, il retint sa main dans la sienne et lui demanda où elle allait demeurer, maintenant que la famille Pontypool s’était abattue sur l’héritage qu’on clouait dans des caisses, qu’on empaquetait dans des paniers, qu’on emmaillotait de foin, qu’on enfouissait dans la paille, qu’on enfermait sous trois clefs dans des coffrets à argenterie doublés de drap vert, et qu’on emportait sous les yeux de la pauvre miss Hélène… il lui demanda, disons-nous, où elle allait se fixer définitivement.

Les yeux d’Hélène se remplirent de larmes, et elle répondit qu’elle n’en savait rien. Elle avait un peu d’argent. Le fait est que la vieille lady lui avait laissé mille livres sterling, et elle entrerait dans une pension ou dans une école, mais elle ne savait pas encore où.

Alors Pendennis, contemplant son pâle visage et gardant sa froide petite main, lui demanda st elle voulait venir demeurer avec lui. Il était vieux en comparaison de… d’une jeune personne aussi florissante que miss Thistlewood (Pendennis appartenait à la grave vieille école complimenteuse des gentilshommes et des apothicaires), mais il était d’une bonne famille et, il s’en flattait, de bons principes et d’humeur facile. Ses affaires allaient bien et s’amélioraient chaque jour. Il était seul au monde, et il avait besoin d’une compagne constamment bienveillante, qu’il s’efforcerait toute sa vie de rendre heureuse. Bref, il lui récita un petit speech qu’il avait composé le matin au lit, répété et perfectionné dans sa voiture en venant rendre ses devoirs à la jeune demoiselle.

S’il avait eu quelque amour de jeunesse, elle aussi peut-être avait jadis espéré un autre sort que celui d’épouser un petit homme qui faisait claquer ses dents, qui souriait avec art, qui était d’une politesse minutieuse envers le sommelier lorsqu’il le rencontrait en montant furtivement l’escalier du salon, et prodigue de civilités pour la femme de chambre assise à la porte de l’appartement de la malade ; un homme que sa vieille patronne avait coutume de sonner comme un serviteur, et qui arrivait avec plus d’empressement qu’un laquais ; un homme qui contait des histoires, comme il ordonnait des potions, pour l’amusement de ses malades et son propre bénéfice. Peut-être eût-elle choisi un autre mari ; mais elle savait, d’autre part, quel digne homme c’était que Pendennis, combien prudent et honorable, combien il avait été bon et plein de sollicitude constante pour sa mère ; et la conclusion de cette entrevue fut qu’Hélène, en rougissant beaucoup, fit à Pendennis une révérence extrêmement profonde et lui demanda la permission de… de réfléchir à sa très-bienveillante proposition.

Le mariage eut lieu pendant la saison triste de Bath, c’est-à-dire au plus fort de la belle saison de Londres. Et Pendennis, ayant auparavant, par l’entremise d’un sien ami et collègue, membre de la Société royale de chirurgie, retenu un logement dans Holles-Street, Cavendish-Square, y mena sa femme en chaise à deux chevaux. Il la conduisit aux théâtres, aux parcs, à la chapelle royale ; il lui montra les courtisans se rendant à la réception du souverain ; en un mot, il lui donna tous les plaisirs de Londres.

Il laissa aussi des cartes chez lord Pontypool, chez le très-honorable comte de Bareacres, chez sir Pépin et lady Ribstone, ses premiers et bienveillants protecteurs. Bareacres ne fit pas attention aux cartes. Pontypool rendit visite aux nouveaux mariés, admira mistress Pendennis et dit que lady Pontypool viendrait la voir, ce que fit la noble dame, par délégation de John son valet de pied, qui déposa sa carte avec une invitation à un concert qu’elle devait donner dans cinq semaines. Or, à cette époque, Pendennis avait repris ses courses dans sa petite voiture à un cheval, et ses ordonnances de potions et de pilules. Mais les Ribstone l’invitèrent avec sa femme à une fête, ce dont M. Pendennis se vanta jusqu’au dernier jour de sa vie.

M. Pendennis avait toujours eu la secrète ambition d’être un gentilhomme. Il faut beaucoup de temps et une stricte économie à un docteur de province, dont les gains ne sont pas très-considérables, pour mettre de côté une somme suffisante à l’acquisition d’une maison et d’un bien. Mais, abstraction faite de la frugalité et de la prudence de notre ami, la fortune l’aida généreusement dans ses efforts et lui fit atteindre le but après lequel il soupirait ardemment. Il employa fort avantageusement son argent à l’achat d’une maison et d’un petit domaine près du village de Clavering, déjà mentionné. Nulles paroles ne sauraient décrire, et lui-même ne se soucia jamais d’avouer à qui que ce fût sa fierté lorsqu’il se vit réellement propriétaire foncier, et qu’il put se promener dans des champs dont il était le maître. Il avait acheté antérieurement quelques actions d’une mine de cuivre, qui ajoutèrent aussi à sa fortune, car il eut la prudence de les réaliser tandis que cette mine était encore en pleine vogue. Finalement il vendit sa clientèle de Bath à M. Parkins, pour une jolie somme d’argent comptant, et une rente qui devait lui être payée pendant un certain nombre d’années après qu’il aurait renoncé pour jamais au maniement du mortier et du pilon.

Lors de cet événement, son fils Arthur Pendennis avait huit ans. Il n’est donc pas étonnant que celui-ci, ayant quitté si jeune Bath et la chirurgie, eût presque entièrement oublié qu’il existât une ville de ce nom, et que les mains de son père eussent jamais été salies par la fabrication d’odieuses pilules ou la préparation d’emplâtres dégoûtants. Le vieux gentleman ne parlait jamais de la boutique, jamais il n’y faisait allusion. Avait-on besoin de médecin dans sa famille, on appelait celui de Clavering. Il avait tout à fait renoncé aux culottes noires et aux bas de même couleur. Il allait aux marchés et aux sessions, portait un habit vert-bouteille à boutons de cuivre avec des guêtres grises, comme s’il eût été toute sa vie un gentilhomme anglais. Il avait coutume de se placer à la grille de son domaine pour voir entrer les voitures, et il saluait gravement les cochers et les conducteurs de diligence qui portaient la main à leurs chapeaux en passant devant lui. C’est lui qui fonda le club littéraire de Clavering, et qui institua la Société des soupes et couvertures du bon Samaritain. C’est lui qui fit passer par Clavering la malle qui traversait autrefois le village de Cacklefield. À l’église, il était également actif comme fidèle et comme membre de la fabrique. Tous les jeudis, au marché, il allait voir les bœufs et les moutons dans leurs parcs, et les chevaux dans leurs stalles ; il examinait les échantillons d’avoine, il goûtait les blés, il tâtait les bêtes, il pinçait et soupesait les oies grasses d’un air connaisseur, il trafiquait avec les fermiers réunis aux Armes de Clavering, aussi bien que le plus vieil habitué de ce rendez-vous. C’était alors sa honte, comme ç’avait été jadis son orgueil, d’être appelé docteur, et ceux qui voulaient lui plaire lui donnaient toujours le titre de squire.

Dieu sait d’où venaient tous ces portraits de Pendennis, mais il y en avait une rangée suspendue aux boiseries de chêne de la salle à manger. Le docteur jurait que c’étaient tous des Lély ou des Van-Dyke, et, quand on l’interrogeait sur l’histoire des personnages qu’ils représentaient, il répondait vaguement : « Ce sont des ancêtres à moi ! » Il était facile de voir, à l’air de sa femme, qu’elle ne croyait pas à ces légendes généalogiques ; car elle cherchait généralement à détourner la conversation quand il abordait ce sujet. Mais son petit garçon y ajoutait une foi pleine et entière, et Roger Pendennis d’Azincourt, Arthur Pendennis de Crécy, le général Pendennis de Blenheim et d’Oudenarde, étaient pour le jeune gentilhomme des êtres aussi vrais, aussi réels que… qui dirons-nous ? que Robinson Crusoé, ou Peter Wilkins, ou les Sept Champions de la Chrétienté, dont il avait les histoires dans sa bibliothèque.

La fortune de Pendennis, qui ne dépassait certainement pas huit cent livres sterling de rente, ne lui permettait pas, malgré la plus sage économie, de frayer avec les grands personnages du comté ; mais il avait une société de second ordre, honnête et agréable. S’ils n’étaient pas la fleur des pois, les membres de cette société vivaient du moins près de cette fleur, et avaient une grande partie du parfum de la vie élégante. Ils avaient leur argenterie et dînaient les uns chez les autres deux fois par an, choisissant pour cela les nuits de clair de lune ; car ils arrivaient d’une douzaine de milles à la ronde à ces festins.

Les Pendennis avaient, en outre, la société du bourg de Clavering, autant et voire plus qu’ils ne voulaient : car mistress Pybus rôdait toujours autour d’Hélène, entravant la distribution de ses billets de soupe et de ses parts de charbon ; et le capitaine Glanders (en demi-solde, du 50 régiment des dragons de la garde) paradait sans cesse dans les écuries et les jardins du squire, s’efforçant de l’enrôler dans ses querelles avec le ministre, avec le maître de poste, avec le révérend F. Wapshot du collège de Clavering, lequel avait la tort de fouetter par trop son fils Anglesea Glanders ; en un mot, avec tout le village.

Et souvent Pendennis et sa femme se félicitaient de ce que leur maison de Fairoaks fût à près d’un mille de Clavering ; car autrement ils n’eussent jamais été un instant à l’abri des regards curieux et des commérages de quelqu’un des habitants, homme ou femme, de cette terrible bourgade.

La pelouse de Fairoaks descend jusqu’à la petite rivière de Brawl, de l’autre côté de laquelle sont les plantations et les bois (autant qu’il en reste) du parc de Clavering, appartenant à sir Francis Clavering, baronnet. Le parc était loué comme pâturage et dégradé par les moutons et les vaches, quand les Pendennis vinrent se fixer à Fairoaks. Tous les volets de la résidence étaient fermés ; c’était un splendide palais de pierres de taille, à grands escaliers, et orné de statues et de portiques. On en peut voir une gravure dans les Beautés de l’Angleterre et du pays de Galles. Sir Richard Clavering, aïeul de sir Francis, avait commencé la ruine de la famille en bâtissant ce palais ; son successeur l’avait consommée en y demeurant. Le sir Francis actuel était quelque part à l’étranger ; et l’on ne pouvait trouver aucun locataire assez riche pour s’accommoder de cette vaste résidence, dont Arthur Pendennis, lorsqu’il était enfant, avait souvent parcouru en tremblant les appartements déserts, les salles humides et sonores et les lugubres galeries.

De la pelouse de Fairoaks on jouissait d’une vue magnifique, au coucher du soleil. Fairoaks et Clavering-Park revêtaient alors une riche teinte dorée qui leur allait à merveille. Les fenêtres de l’étage supérieur de la grande maison flamboyaient à vous faire fermer les yeux ; la petite rivière coulait bruyamment vers l’ouest et se perdait dans une sombre forêt, derrière laquelle s’élevaient empourprées les tours de la vieille église de l’abbaye de Clavering. (De là vient qu’aujourd’hui encore cette bourgade porte le nom de Clavering-Saint-Mary’s.) Le petit Arthur et sa mère projetaient sur l’herbe de longues ombres bleuâtres ; et l’enfant, au grand plaisir d’Hélène dont il avait hérité la sensibilité, et qui comme elle était toujours touché par les beautés de la nature, répétait alors à voix basse un cantique qui commençait ainsi :

Voilà tes glorieux ouvrages, ô Père de tout ce qui est bon !
Dieu tout-puissant, cet univers t’appartient !

Ces promenades et la conversation finissaient toujours par des caresses réciproques, maternelles et filiales. Aimer et prier étaient les principales occupations de la chère femme ; et souvent j’ai ouï dire à Pendennis, dans sa naïve exaltation, qu’il était bien sûr d’aller au ciel, parce que sa mère n’y pourrait jamais être heureuse sans lui.

Quant à John Pendennis, en sa qualité de chef de la famille, etc., tout le monde avait pour lui le plus profond respect, et ses ordres étaient exécutés comme ceux des Mèdes et des Perses. Son chapeau était aussi bien brossé, peut-être, que pas un dans tout ce vaste empire. Ses repas étaient servis tous les jours à la même minute ; et malheur à qui venait trop tard, comme cela arrivait parfois au petit Pen, ce jeune garnement ! Tous les jours, aux mêmes heures il faisait la prière, il lisait ses lettres, il expédiait ses affaires, il inspectait ses écuries et son jardin, il visitait son poulailler et son chenil, sa grange et son étable à porcs.

Après dîner, il faisait régulièrement un petit somme, le journal le Globe étalé sur son genou et son foulard jaune sur sa figure. (C’était le major Pendennis qui avait envoyé de l’Inde ces foulards jaunes, et son frère l’avait aidé à acheter son grade, de sorte qu’ils étaient alors bons amis.) Ainsi, le dîner étant servi à six heures précises, on peut supposer que la promenade au coucher du soleil avait lieu vers les sept heures et demie ; et il est probable que John ne se souciait pas beaucoup du coup d’œil dont on jouissait de celles de ses fenêtres qui donnaient sur la pelouse, pas plus que des rêveries poétiques et des caresses dont cette pelouse était le théâtre.

Àvrai dire, ces choses arrivaient rarement en présence de John. Quelque folâtres qu’ils eussent été auparavant, la mère et l’enfant s’arrêtaient et se taisaient quand M. Pendennis entrait au salon, son journal sous le bras… Et là, tandis que le petit Pen, enseveli dans un grand fauteuil, lisait tous les livres sur lesquels il pouvait mettre la main, le squire parcourait les articles qu’il avait publiés dans la Gazette du Jardinier, ou bien faisait une solennelle partie de piquet avec mistress Pendennis ou quelque ami venu de Clavering.

Pendennis s’arrangeait ordinairement pour qu’un de ses grands dîners eût lieu lorsque son frère venait faire sa visite semestrielle à Fairoaks : car, après que son régiment fut revenu de l’Inde et de la Nouvelle-Galles du sud, le major avait vendu son grade et pris sa demi-solde. « Mon frère le major Pendennis, » était le thème constant de la conversation de l’ex-docteur. Toute la famille était enchantée de « mon frère le major. » C’était le lien qui les attachait au grand monde de Londres et à la fashion. Le major apportait chaque fois les dernières nouvelles de la noblesse, et dînait presque tous les jours avec des lords ou d’autres grands personnages. Il parlait d’eux avec le respect et le décorum habituels au soldat. Il disait : « Milord Bareacres a eu la bonté de m’inviter à chasser le faisan dans son domaine de Bareacres ; » ou : « Milord Steyne a bien voulu me prier de passer les fêtes de Pâques à Stillbrook. » Et vous pouvez penser que le digne M. Pendennis avait soin de faire savoir à ses amis du club littéraire de Clavering, aux magistrats lors de leurs réunions, et à toutes ses connaissances du chef-lieu du comté, les domaines où était invité « mon frère le major. »

Les voitures arrivaient de dix milles à la ronde pour voir le major Pendennis, au temps de ses visites à Fairoaks. Sa renommée d’homme à la mode dans la capitale était répandue par tout le comté. Le bruit avait couru qu’il devait épouser miss Hunkle, de Lilybank, fille du vieux Hunkle l’attorney. Elle avait au moins quinze cents livres sterling de rente. Mais « mon frère le major » avait refusé cette affaire, quelque avantageuse qu’elle pût paraître.

« Tant que je suis célibataire, dit-il, personne ne fait attention à mon peu de fortune. J’ai le bonheur de vivre avec des gens si haut placés dans le monde, que quelques centaines ou quelques milliers de livres de plus ou de moins par an ne peuvent en rien changer l’estime qu’ils veulent bien avoir pour moi. Miss Hunkle, quoique assurément une très-honorable personne, ne possède ni la naissance ni les manières qui lui donneraient droit d’entrée dans la sphère où j’ai l’honneur d’être admis. Je vivrai et je mourrai vieux garçon, John ; et votre estimable amie, miss Hunkle, trouvera, je n’en doute pas, quelque objet plus digne de son affection qu’un vieux soldat à la demi-solde et usé par les fatigues de ses campagnes. »

Le temps prouva l’exactitude de cette conjecture de l’homme du monde. Miss Hunkle épousa un jeune noble français ; elle habite aujourd’hui Lilybank, avec le titre de baronne de Carambole, s’étant séparée d’avec son vaurien de baron très-peu de temps après leur mariage.

Le major était le grand favori de presque toute la petite colonie de Fairoaks. La bonté de son cœur égalait celle de ses manières ; il aimait et estimait sincèrement sa belle-sœur, qu’il déclarait avec raison aussi belle que pas une dame d’Angleterre, et un sujet d’honneur pour la famille. En effet, la beauté sereine de mistress Pendennis, sa douceur et sa bienveillance naturelles, cette simplicité et cette dignité qu’une innocence et une pureté parfaites confèrent à toute jolie femme, la rendaient bien digne des louanges de son beau-frère.

Je ne pense pas être entraîné par un préjugé national en croyant qu’une dame anglaise bien élevée est la plus complète de toutes les œuvres de Dieu sur la terre. En quelle autre créature voyez-vous tant de grâces et tant de vertus, tant de tendresse et tant de fidélité, avec une politesse et une chasteté aussi parfaites ? Et par des dames bien élevées, je n’entends pas des duchesses et des comtesses. Si haute que soit la position de celles-ci, elles ne peuvent être que des dames, et rien de plus. Mais presque tout homme qui fréquente la société a le bonheur, espérons-le, de compter dans le cercle de ses connaissances quelques-unes de ces femmes dont la nature angélique offre à notre contemplation une sorte de beauté qui nous remplit d’un saint respect, et aux pieds desquelles les plus fiers et les plus sauvages d’entre nous ne peuvent faire autrement que de tomber et de s’humilier, en admiration de cette adorable pureté, qui jamais ne semble même songer au mal.

Arthur Pendennis eut le bonheur d’avoir une mère douée de ces nobles qualités. Elle était pour lui, enfant et jeune homme, presque un ange, un être surnaturel, toute sagesse, tout amour, toute beauté. Quand son mari la menait aux bals et aux concerts du chef-lieu de comté, il s’avançait au milieu de l’assemblée, sa femme au bras, et regardait en face les plus hauts personnages, comme pour dire : « Voyez-moi cela, milord ; quelqu’un de vous peut-il me montrer une femme comme celle-ci ? »

Elle faisait enrager certaines provinciales qui avaient trois fois sa fortune, par une sorte de perfection inimitable qu’elles trouvaient en elle. Miss Pybus la disait froide et hautaine ; miss Pierce prétendait qu’elle était trop fière pour son rang ; mistress Wapshot, en sa qualité de femme d’un docteur en théologie, voulait avoir le pas sur elle, qui n’était que la femme d’un médecin.

Cependant mistress Pendennis traversait paisiblement la foule, sans s’inquiéter des commentaires qu’on faisait à sa louange ou à sa défaveur. Elle ne semblait pas savoir qu’elle était admirée ou haïe à cause de sa perfection, mais continuait tranquillement sa vie, disant ses prières, aimant sa famille, aidant ses voisins et faisant son devoir.

Une femme parfaite est, toutefois, une chose contraire à la nature, qui nous assigne quelque vice moral, comme elle nous envoie des migraines, des maladies ou la mort ; autrement, le système social ne pourrait subsister, et certaines des meilleures qualités de l’espèce humaine ne trouveraient pas à se développer. Comme la douleur produit la force d’âme et la patience, comme les difficultés font naître la persévérance, comme la pauvreté est mère du travail et de l’industrie, comme le danger engendre le courage ; ainsi les vertus à leur tour engendrent quelques vices, et, pour être court, mistress Pendennis avait le défaut que miss Pybus et miss Pierce découvraient en elle : la fierté, une fierté qui ne venait pas tant de sa propre personne que de sa famille. Elle parlait de M. Pendennis (un assez digne petit gentilhomme, mais il y en a d’autres qui le valent) avec une sorte de sainte vénération, comme s’il eût été le pape de Rome sur son trône, et elle un cardinal agenouillé à ses pieds et lui offrant l’encens. Le major était pour elle une sorte de Bayard entre tous les majors ; et quant au petit Arthur, elle l’adorait avec une ardeur que le jeune garnement acceptait presque aussi froidement que la statue du saint, dans la basilique de Saint-Pierre, reçoit les dévotes osculations que les fidèles déposent sur son orteil.

Cette malheureuse superstition de l’excellente femme et ce culte idolâtre furent cause d’une grande partie des infortunes qui assaillirent le jeune gentilhomme, héros de cette histoire, et méritent par conséquent d’être mentionnés au début de ce récit.

Les condisciples d’Arthur Pendennis au collège de Greyfriars disent qu’il ne se distinguait ni comme fainéant ni comme travailleur. La vérité est qu’il faisait juste ce qu’on exigeait de lui, et rien de plus ; s’il montrait des dispositions pour quelque chose, c’était pour les vers : mais, si grand que fût son enthousiasme, il s’arrêtait dès qu’il avait composé le nombre de vers demandé ; bien différent, par exemple, du jeune Swettenham, qui, tout en n’ayant pas plus de talent poétique que M. Wakley, n’en remettait pas moins cent mauvais hexamètres à son professeur, après un demi-jour de congé ; ou du jeune Fluxmore, qui faisait non-seulement ses propres vers, mais encore ceux de toute la classe d’humanités.

Arthur Pendennis ne lisait jamais pour s’instruire, en dehors des heures d’étude, mais dévorait au contraire tous les romans, toutes les pièces de théâtre, toutes les poésies, sur lesquels il pouvait mettre la main. Il ne fut jamais fouetté ; mais on peut s’étonner qu’il ait échappé à ce châtiment.

Quand il avait de l’argent, il le dépensait royalement en tartes pour lui-même et pour ses amis. On l’a vu débourser en un seul jour neuf schellings et demi sur dix qu’on lui avait donnés. Lorsqu’il n’était pas en fonds, il prenait à crédit. S’il ne pouvait trouver de crédit, il s’en passait, et était presque tout aussi heureux. Il est avéré qu’il reçut un jour, sans mot dire, une rossée pour un camarade ; mais la moindre tape venant d’un ami le faisait rugir. Dès les premiers temps, il fut ennemi des combats, ainsi que des médecines, de la grammaire grecque, etc., et il ne s’y soumettait qu’à la dernière extrémité.

Il ne mentait jamais, ou mentait rarement, et ne maltraita jamais plus petit que lui : il aimait avec ardeur ceux de ses maîtres ou de ses aînés qui lui montraient de la bienveillance. Et quoique le docteur dît de lui, lorsqu’il ne savait pas son Horace ou qu’il ne pouvait faire la construction de sa tragédie grecque, que l’élève Pendennis était la honte de l’établissement, un jeune homme qui se perdrait dans ce monde et dans l’éternité, un scélérat qui ruinerait probablement son vieux père et ferait descendre sa mère dans une tombe déshonorée ; cependant, comme le susdit docteur adressait les mêmes compliments à la plupart des élèves du collège (qui n’a pas produit plus de voleurs ni d’assassins qu’un autre), le petit Pen, d’abord terrifié de ces reproches, s’accoutuma peu à peu à les entendre ; et le fait est qu’il n’a pas assassiné ses parents, ni commis jusqu’à ce jour aucun acte digne de la potence ou de la transportation.

Parmi les condisciples de Pendennis, il y en avait beaucoup qui, longtemps avant de quitter le collège, s’arrogeaient tous les privilèges de l’homme fait. Un assez grand nombre, par exemple, fumaient des cigares, et quelques-uns s’adonnaient déjà à l’ivrognerie. L’un d’eux, à la suite d’une querelle au théâtre, s’était battu en duel avec un enseigne d’un régiment de passage ; un autre avait un tilbury et un cheval chez un loueur du quartier de Covent-Garden ; et, tous les dimanches, on pouvait le voir conduisant son équipage dans Hyde-Park, en compagnie d’un groom aux boutons armoriés, qui restait les bras croisés. Plusieurs des plus âgés étaient amoureux, et se communiquaient en confidence les poèmes adressés à leurs maîtresses, ou les lettres et les boucles de cheveux qu’ils en avaient reçues.

Mais Pen, jeune homme timide et modeste, les enviait plutôt qu’il ne les imitait. Il n’avait pas encore été au delà de la théorie ; toute la pratique de la vie restait à venir. Et, à ce propos, tendres mères et sages pères de familles chrétiennes, c’est une chose prodigieuse que cette théorie de la vie telle qu’on l’apprend en un grand collège. Ah ! si vous pouviez entendre ces garçons de quatorze ans qui rougissent devant les mères et s’enfuient à l’approche des jeunes filles, si vous pouviez les entendre causer entre eux, ce serait aux femmes de rougir à leur tour. Avant qu’il eût douze ans accomplis, et lorsque sa mère le croyait encore un ange de candeur, le petit Pen en avait assez entendu pour être terriblement au fait de certaines choses… et il en est de même, madame, de votre joli petit garçon aux joues roses, qui vient passer les vacances de Noël à la maison. Je ne dis pas que l’enfant soit perdu, ni qu’il n’ait plus cette innocence venue du ciel, notre vraie demeure ; mais que les ombres de la prison terrestre se resserrent rapidement autour de lui, et que nous contribuons autant que possible à le corrompre.

Or, Pen venait de mettre son premier habit à queue, ou cauda virilis, et il se regardait fort attentivement dans son petit miroir, pour voir si les favoris commençaient à pousser, comme chez quelques-uns de ses camarades plus favorisés ; et sa voix de soprano (car il avait la voix très-douce, et ses anciens prenaient plaisir, lorsqu’il était petit, à lui faire chanter : Home, sweet Home ou My pretty page, ou quelques chansons françaises que sa mère lui avait apprises), sa voix de soprano, disons-nous, s’était transformée en basse-taille entremêlée de sons criards, qui divertissaient fort élèves et professeur, quand venait son tour d’expliquer un auteur ; en un mot, Pen allait atteindre ses seize ans, lorsqu’il lui fallut quitter soudain ses études académiques.

C’était à la fin de la classe du matin, et Pen était resté presque inaperçu jusque-là, quand le docteur l’invita à faire la construction d’un passage de je ne sais plus quelle tragédie grecque. Il n’en comprenait pas un mot, quoique le petit Timmins, assis sur le même banc que lui, le soufflât de toutes ses forces. Pen avait fait une ou deux grosses fautes, lorsque le terrible professeur éclata contre lui.

« Pendennis ! monsieur ! dit-il, votre fainéantise est incorrigible, et votre stupidité sans exemple. Vous êtes le déshonneur du collège et de votre famille ; et je ne doute pas que, plus tard, vous ne deveniez aussi le déshonneur de votre patrie. Si ce vice, monsieur, qui nous est représenté comme la source de tous les maux, est réellement ce que disent les moralistes (et je ne révoque pas en doute leur opinion), de quelle prodigieuse quantité de méfaits et de crimes ne semez-vous pas le germe, malheureux enfant ?… Misérable paresseux ! un garçon qui, à seize ans, traduit δέ et, au lieu de δέ mais, est coupable non-seulement d’une légèreté, d’une ignorance, d’une stupidité inconcevables, mais encore d’un crime, d’un crime capital, l’ingratitude filiale, et cela me fait trembler ! Un garçon, monsieur, qui n’apprend pas sa tragédie grecque, trompe son père qui dépense de l’argent pour son éducation. Un garçon qui trompe son père, n’est pas bien éloigné de voler son voisin ou de faire un faux. Un homme qui fait un faux expie son crime à la potence. Et ce n’est pas lui que je plains, car il aura bien mérité d’être retranché du nombre des vivants ; mais ses parents désespérés, que ses crimes poussent vers une tombe prématurée, ou qui, s’ils continuent de vivre, traînent une vieillesse misérable et déshonorée !… Continues, monsieur, et je vous préviens qu’à la première faute je vous condamne aux verges… Qu’est-ce qui rit ? quel est le malotru qui se permet de rire ? » s’écria le docteur.

Le fait est que, tandis que le professeur débitait ce discours, tout le monde riait sous cape derrière lui dans la classe. L’orateur tournait le dos à la porte de cette vieille salle, et par cette porte laissée ouverte, un gentleman, à qui ces lieux étaient familiers (car le major Arthur et M. John Pendennis avaient fait leurs études en es même collège), demandait Pendennis à l’élève le plus proche de l’entrée.

Celui-ci lui montra en riant le coupable, sur qui le docteur lançait alors les foudres de son juste courroux. Le major Pendennis ne put s’empêcher de rire. Il se rappelait avoir été semoncé bien des années auparavant par le prédécesseur du docteur, au pied de cette même colonne où se tenait alors Pen junior.

En un instant la nouvelle circula que ce gentleman était l’oncle de Pendennis, et cent jeunes figures espiègles, hésitant entre la crainte et le rire, se tournèrent d’abord vers le nouveau venu, puis vers le terrible docteur.

Le major pria l’élève auquel il s’était déjà adressé de porter sa carte au professeur, ce que le jeune homme fit d’un air malin. Le major Pendennis avait écrit sur la carte : « Il faut que j’emmène Arthur Pendennis à la maison ; son père est très-malade. »

Au moment où le professeur reçut la carte et coupa court à sa harangue d’un air quelque peu effaré, les élèves, qui s’étaient contenus jusque-là, éclatèrent en un rire général.

« Silence ! » rugit le docteur en frappant du pied.

Pen leva les yeux et vit quel était son libérateur. D’un de ses gants blancs le major l’invita gravement à s’approcher, et Pen, jetant là ses livres, traversa la classe.

Le docteur tira sa montre. Il était une heure moins deux minutes.

« Nous prendrons le Juvénal à la classe du soir, » dit-il en faisant signe au sergent ; et tous les élèves, comprenant ce signal, ramassèrent leurs livres et se précipitèrent hors de la salle.

Le jeune Pen vit à l’air de son oncle qu’il était arrivé quelque chose à la maison.

« Est-ce que… ma mère… serait en danger ? dit-il ; mais à peine pouvait-il parler, tant il était ému, et des larmes remplissaient ses yeux.

— Non, répondit le major ; mais votre père est très-malade. Allez et faites votre malle sur-le-champ ; j’ai une chaise de poste à la porte. »

Pen courut à sa pension pour faire ce que son oncle lui disait ; et le docteur, resté seul dans la classe, en sortit pour serrer la main à son ancien condisciple. Vous l’eussiez pris pour un autre homme. Comme Cendrillon, à certaine heure, cessait d’être une resplendissante et magnifique princesse pour devenir une humble petite fille en robe grise ; ainsi disparaissaient, dès que l’horloge sonnait une heure, la majesté foudroyante et le courroux terrible du professeur.

« La chose n’est pas sérieuse, je l’espère, dit le docteur. Ce serait dommage d’emmener le garçon, à moins d’un cas grave. C’est un très-bon sujet, un peu paresseux et manquant d’énergie, mais un jeune homme honnête et de bonnes manières, quoique je ne puisse l’amener à expliquer ses auteurs selon mes désirs… N’entrerez-vous pas pour goûter avec nous ? Ma femme sera très-heureuse de vous voir. »

Mais le major Pendennis refusa le goûter. Il dit que son frère était en danger, qu’il avait eu une attaque la veille, et que peut-être ils ne le reverraient plus en vie.

« Il n’y a pas d’autre fils, n’est-ce pas ? reprit le docteur.

— Non, répondit le major.

— Et il y a une jolie… une jolie propriété, je crois ? demanda l’autre, d’un ton d’indifférence.

— Hem !… comme ça ! » dit le major.

Ainsi finit ce colloque. Et Arthur Pendennis monta dans la voiture avec son oncle pour ne plus jamais retourner au collège.

Lorsque la chaise traversa Clavering, le palefrenier, qui se tenait sifflant à l’entrée de l’auberge aux Armes de Clavering, cligna de l’œil d’un air sinistre au postillon, comme pour dire que tout était fini.

La femme du jardinier vint ouvrir la grille pour livrer passage aux voyageurs, et elle hocha la tête sans mot dire. Toutes les jalousies étaient baissées à Fairoaks. Le vieux laquais était tout pâle quand il introduisit l’oncle et le neveu. La figure d’Arthur était blanche aussi, de terreur plus que de chagrin. Quelque ardente affection que le défunt eût pu avoir (et il adorait sa femme, aimait et admirait son fils de toute son âme), ce trésor d’amour était resté enfermé dans son cœur ; et jamais l’enfant n’avait pu franchir la barrière glacée qui l’en séparait. Mais Arthur avait toujours été l’orgueil et la gloire de son père, et son nom fut le dernier que John Pendennis essaya de prononcer, lorsque, gisant sur son lit, il prit la main de sa femme dans sa main froide et gluante, que son souffle vacillant s’exhala dans les ténèbres de la mort, et que la vie et le monde finirent pour lui.

La petite fille, dont la figure s’était montrée un instant sous les jalousies, à l’arrivée de la chaise, ouvrit la porte de l’escalier dans le vestibule ; puis, ayant pris en silence la main d’Arthur qui se baissait pour l’embrasser, elle le mena vers sa mère. Le vieux John ouvrit au major la salle à manger. Cette salle était sombre à cause des persiennes fermées, et tout autour étaient rangés les sombres portraits des Pendennis. Le major but un verre de vin. La bouteille avait été débouchée pour le squire, quatre jours auparavant. Le chapeau du squire, bien brossé, était posé sur la table ; ses journaux et son portefeuille, avec une plaque de cuivre sur laquelle on lisait ces mots gravés : John Pendennis, esquire, Fairoaks, l’attendaient aussi là.

Le docteur et le légiste de Clavering, qui avaient vu passer la chaise, arrivèrent en cabriolet, une demi-heure après le major, et entrèrent par la porte de derrière. Le premier fit le récit détaillé de l’attaque et de la mort de M. Pendennis, s’étendit sur ses vertus, sur l’estime en laquelle le tenait tout le canton, sur la grande perte que faisaient en sa personne les magistrats et l’hôpital du comté, etc., et conclut en disant que mistress Pendennis montrait une force d’âme admirable, surtout depuis l’arrivée du jeune Arthur.

Le légiste resta à Fairoaks et dîna avec le major. Ils passèrent toute la soirée à parler affaires. Le major était exécuteur testamentaire de son frère, et co-tuteur du garçon avec mistress Pendennis, à qui tous les biens étaient laissés, sans réserve aucune, si ce n’est en cas de secondes noces, cas qui pouvait se présenter pour une femme si jeune et si belle, ajouta galamment M. Tatham ; aussi le défunt avait, en cette prévision, pris diverses mesures de prudence.

Le major devait, en ces tristes et douloureuses circonstances, prendre la direction de toutes choses. Aussi le vieux laquais John, en apportant au major Pendennis sa bougie pour se coucher, le suivit avec la corbeille où se mettait l’argenterie ; et le lendemain matin il lui remit la clef de la pendule de la grande salle, en disant que le squire avait coutume de la remonter tous les jeudis. La femme de chambre de mistress Pendennis lui donna des nouvelles de sa maîtresse, et confirma ce qu’avait dit le docteur de la consolation que l’arrivée de M. Arthur avait été pour sa mère.

Ce qui se passa entre cette dame et l’enfant nous importe peu. Il faut jeter un voile sur les émotions saintes de l’amour et de la douleur. L’amour maternel est pour moi un mystère sacré. Ce que l’Église romaine a symbolisé dans l’image de la Vierge-mère au cœur saignant d’amour, je crois qu’on peut le voir chaque jour avec admiration pour la bonté du Tout-Puissant. J’ai vu, hier encore, une dame juive avec un enfant sur ses genoux ; de sa figure rayonnait vers l’enfant une si angélique douceur, qu’il y avait comme une auréole autour de ces deux têtes. Je vous assure que j’aurais pu m’agenouiller devant elle aussi, et adorer en elle la bienfaisance divine qui nous a fait don de l’amour maternel, cet amour qui a commencé avec notre race, et qui sanctifie l’histoire de l’humanité.

C’est donc en cet amour maternel que mistress Pendennis trouva des consolations à la mort de son époux, qu’elle avait toutefois constamment révéré comme le meilleur, le plus droit, le plus sage, le plus accompli et le plus respectable des hommes. Si les femmes ne faisaient pas de nous des idoles, si elles nous voyaient comme nous nous voyons les uns les autres, la vie serait-elle supportable, ou la société pourrait-elle continuer ? Ce devrait être le plus ardent désir de l’homme, que la femme ne pût jamais découvrir son peu de valeur. Si votre femme vous connaissait tel que vous êtes, voisin, elle ne se désolerait pas beaucoup de se voir veuve, et laisserait bientôt s’éteindre votre lampe sépulcrale, si même elle prenait la peine de l’allumer. Cependant mistress Pendennis offrit à son mari le plus beau des souvenirs, et l’entretint sans cesse de l’huile la plus précieuse.

Pour Arthur Pendennis, après le terrible choc que dut lui faire éprouver la vue de son père mort, après la pitié et l’émotion qu’occasionna sans doute un tel événement, je ne suis pas sûr que, dans le moment même de sa douleur, lorsqu’il embrassait sa mère, la consolait tendrement et lui promettait de l’aimer toujours, je ne suis pas sûr, dis-je, qu’il ne s’élevât pas dans son sein un sentiment secret de triomphe et de joie. Il était désormais le chef et le seigneur. Il était Pendennis ; et tous autour de lui étaient ses serviteurs et ses servantes.

« Vous ne m’enverrez jamais ailleurs, dit la petite Laure, trottinant à côté de lui et le tenant par la main ; vous ne m’enverrez pas en pension, n’est-ce pas, Arthur ? »

Arthur la baisa et lui donna de petites tapes sur la tête. Non, elle n’ira pas en pension. Quant à y aller lui-même, la chose est hors de question. Il a résolu que cette partie de sa vie ne se renouvellera pas. Au milieu de la douleur générale, et le cadavre gisant encore en haut, il a trouvé le loisir de décider que désormais il n’aura plus que des vacances, qu’il ne se lèvera plus que quand il lui plaira, et qu’il n’essuiera plus les semonces du docteur. Il a fait cent rêves et pris cent résolutions pareilles pour l’avenir. Comme nos pensées voyagent parfois ! et avec quelle rapidité nos désirs les engendrent !

Quand, tenant Laure par la main, il entra dans la cuisine pour se rendre au chenil, au poulailler et à ses autres endroits favoris, tous les domestiques qui s’y trouvaient réunis en grand silence avec leurs amis, et les fermiers avec leurs femmes, et Sally Potter qui portait les lettres à la poste de Clavering, et le garçon boulanger de Clavering, tous ces gens assemblés là et buvant de la bière en cette triste circonstance, se levèrent à sa vue et le saluèrent. Jamais ils ne l’avaient salué aux dernières vacances, et il en ressentit aussitôt un ineffable plaisir. La cuisinière s’écria : « Ô mon Dieu ! » puis murmura : « Comme M. Arthur grandit ! » Thomas, le palefrenier, qui était en train de boire, ôta le pot de la bouche, alarmé à l’aspect de son maître. Et le maître de Thomas fut sensible à cet honneur. Il traversa la cuisine et alla voir les chiens d’arrêt. Lorsque Fleurette se frotta le nez contre son gilet et que Ponto, hurlant de joie, fit résonner sa chaîne, Pen dit d’un ton protecteur et plein de condescendance : « Allons, Ponto ! allons, Fleurette ! » Puis il alla donner un coup d’œil aux poules de Laure, et aux cochons, et au verger, et à la laiterie ; peut-être rougit-il en se rappelant qu’aux vacances dernières il avait en quelque sorte pillé le grand pommier, et avait été grondé par la fille de laiterie pour avoir pris de la crème.

On enterra John Pendennis, esquire, « ci-devant éminent médecin à Bath, subséquemment magistrat plein de capacité, propriétaire bienveillant, et bienfaiteur de nombre d’institutions charitables et d’utilité publique dans ce voisinage et ce comté, » avec la plus grande pompe qu’on eût vue depuis les funérailles de sir Roger Clavering, enterré, au dire du greffier paroissial, dans l’église de l’abbaye de Clavering-Saint-Mary’s. Une belle table de marbre, d’où est copiée l’inscription précédente, fut placée dans l’église au-dessus du banc de Fairoaks. Vous y pouvez voir encore aujourd’hui l’écusson des Pendennis avec son cimier, un aigle regardant le soleil, et cette devise : Nec tenui penna. Le docteur Portman, dans son sermon du dimanche suivant, parla du squire avec éloquence, et l’appela affectueusement « notre cher ami défunt. » Et Arthur Pendennis régna en sa place.

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