‹ Histoire de PendennisChapitre 3 sur 76 · Tome 1 · 03

Tome 1 · 03

Arthur avait environ seize ans, avons-nous dit, quand il commença à régner. Sa personne était ce que ses amis appelaient trapue, mais sa maman disait qu’il avait une jolie petite taille. Sa chevelure était de ce beau brun qui semble de l’or au soleil ; il avait la figure ronde, rose, parsemée de rousseurs, et annonçant un bon caractère. Ses favoris (quand la nature lui accorda ces ornements du visage après lesquels il soupirait si ardemment) étaient d’une nuance décidément rougeâtre ; bref, sans être beau, il avait l’air si franc, si bon, si bienveillant, et ses honnêtes yeux bleus vous souriaient si gaiement, qu’il n’est pas surprenant que mistress Pendennis le crût l’orgueil de tout le comté. Entre seize et dix-huit ans il grandit de cinq pieds six à cinq pieds huit pouces, hauteur à laquelle il s’arrêta, mais dont sa mère fut émerveillée. Il avait trois pouces de plus que son père. Était-il possible qu’un homme eût trois pouces de plus que M. Pendennis ?

Vous pouvez être sûr qu’il ne retourna jamais au collège ; la discipline de l’établissement ne lui convenait pas, et il préférait de beaucoup rester à la maison. La question de son retour fut néanmoins débattue, et son oncle fut pour l’affirmative. Le docteur, consulté, répondit par écrit qu’il importait beaucoup pour les succès d’Arthur dans l’avenir qu’il sût parfaitement une tragédie grecque : mais Pen fit adroitement entrevoir à sa mère les dangers auxquels il serait exposé dans la société des mauvais garnements de Greyfriars ; et l’âme timide d’Hélène, aussitôt alarmée, se rendit au désir qu’il avait de rester à la maison.

Alors l’oncle de Pen offrit d’employer son influence sur son Altesse Royale le commandant en chef, qui daignait avoir des bontés pour lui, et proposa à Pen de lui obtenir un brevet dans les gardes à pied. À cette perspective le cœur de Pen bondit de joie. Un dimanche qu’il était sorti avec son oncle, il avait été entendre la musique à Saint-James. Il avait vu Tom Ricketts, élève de quatrième, qui portait au collège une jaquette et un pantalon si ridiculement étroits que les anciens ne purent s’empêcher de le prendre pour leur plastron ; il avait vu ce même Ricketts vêtu d’or et de cramoisi, ayant sur la tête un immense bonnet de peau d’ours, se dandinant sous le drapeau du régiment. Tom l’avait reconnu et salué d’un hochement de tête protecteur ; ce Tom, ce petit malheureux auquel il avait donné des coups de bâton pendant le dernier trimestre, il était là au milieu du carré, ralliant autour de l’étendard de son pays les musiciens soufflant dans les trompettes et heurtant les cymbales, entouré de baïonnettes, de baudriers et d’écarlate, s’entretenant familièrement avec d’énormes guerriers ayant la barbiche au menton et la médaille de Waterloo sur la poitrine ! Que n’eût pas donné Pen pour porter de telles épaulettes et entrer dans un tel régiment ?

Mais Hélène Pendennis prit un air d’alarme et de terreur, quand son fils lui fit part de cette proposition. Elle dit que, « sans chercher querelle à ceux qui pensaient différemment, un chrétien, selon elle, n’avait pas le droit de faire de l’état militaire sa profession. Jamais, jamais M. Pendennis n’eût permis à son fils de devenir soldat. Finalement, elle serait très-malheureuse s’il donnait suite à cette idée. »

Or, Pen se fût aussi bien coupé le nez et les oreilles que de rendre sa mère malheureuse de propos délibéré et avec préméditation ; et, comme il était d’humeur assez généreuse pour céder n’importe quoi à n’importe qui, il fit aussitôt présent à sa mère de son ardeur pour la gloire militaire, ainsi que de son habit rouge et de ses épaulettes imaginaires.

Elle se dit qu’il était le plus noble des êtres de ce monde. Mais le major Pendennis, après qu’on eut répondu par un refus à son offre d’un brevet, écrivit à la veuve une lettre fort courte où s’exhalait un peu son dépit, et il pensa que son neveu n’était qu’un triste sire.

Il fut satisfait néanmoins, quand, étant venu, selon sa coutume, passer les fêtes de Noël à Fairoaks, il vit les exploits du jeune homme à la chasse. Pen avait une très-bonne jument qu’il montait avec une grâce et un aplomb extraordinaires. Il franchissait les haies avec un grand sang-froid, et pourtant avec jugement et sans bravade. Dans ses lettres à ses camarades de collège, il parlait de ses bottes à revers et de ses hauts faits dans le pays. Il commençait à songer sérieusement à un habit rouge, et sa mère dut avouer que cela lui irait remarquablement bien ; mais naturellement elle passait dans l’inquiétude ses heures d’absence, et s’attendait chaque jour à le voir rapporté sur un volet.

Malgré ces divertissements peut-être trop fréquents, il ne faut pas s’imaginer que Pen négligeât tout à fait ses études. Il aimait à lire tous les livres qui ne rentraient pas dans la catégorie des livres de classe. Ce n’était que lorsqu’on voulait, en quelque sorte, lui plonger de force la tête dans les eaux de la science, qu’il refusait d’en boire. Il dévora tous les livres qui étaient à la maison, depuis le théâtre d’Inchbald jusqu’au manuel du maréchal-ferrant par White. Il fouilla dans les bibliothèques du voisinage. Il trouva à Clavering une vieille cargaison de romans français qu’il lut avec le plus grand intérêt. Souvent il restait des heures perché sur le plus haut degré de l’escalier roulant de la bibliothèque du docteur Portman, ayant un in-folio sur les genoux, tantôt les Voyages de Hackluyt, tantôt le Léviathan de Hobbes, ou les œuvres de Saint-Augustin, ou les poésies de Chaucer. Le ministre et lui étaient très-bons amis, et ce fut celui-ci qui communiqua à Pen ce goût honnête pour le porto, qui le distingua dans tout le cours de sa vie.

Quant à cette chère et bonne mistress Portman, qui n’était pas du tout jalouse, quoique le docteur s’avouât amoureux de mistress Pendennis, qu’il affirmait être de beaucoup la plus belle dame du comté, elle n’avait qu’un seul chagrin lorsqu’elle levait un regard affectueux sur Pen perché au haut de l’échelle, et ce chagrin était que sa fille Minny fût trop âgée pour lui, ce qui était la vérité. Miss Mira Portman n’avait alors que deux ans de moins que la mère de Pen, et pesait autant que Pen et mistress Pendennis ensemble.

Ces détails sont-ils insipides ? Regardez en arrière, bon ami, vers le temps de votre jeunesse, et demandez-vous comment elle se passa. J’aime à croire que vous étiez un garçon bien élevé, brave et doux, au cœur chaud et aimant, regardant le monde en face, d’un œil loyal et bienveillant. Quelles brillantes couleurs avait alors votre jeunesse ! et comme vous en jouissiez ! L’homme n’a qu’un petit nombre d’années pareilles. Il ne les apprécie pas assez pendant qu’il les a. Ce n’est que lorsqu’elles sont loin derrière lui qu’il se rappelle combien elles étaient chères et heureuses.

Afin d’empêcher M. Pen de se livrer à cette oisiveté dont son ami, le professeur des Cisterciens, lui avait prédit de si terribles conséquences, on invita M. Smirke, le vicaire du docteur Portman, à venir tous les jours de Clavering, moyennant une rétribution libérale, passer quelques heures avec le jeune gentleman.

Ce Smirke était, à table, un homme sans défaut ; il portait les cheveux bouclés sur son beau front, et nouait sa cravate avec une grâce un peu mélancolique. C’était un savant et un mathématicien passable, qui enseigna à Pen tout ce que celui-ci fut d’humeur à apprendre, ce qui n’est pas beaucoup dire : car Pen eut bientôt pris la mesure de son précepteur, qui, lorsqu’il arriva monté sur son poney dans la cour de Fairoaks, avait le bout des pieds si absurdement tourné en dehors, et laissait un tel vide entre ses genoux et la selle, qu’il eût été impossible à tout jeune homme doué d’un peu de gaieté d’éprouver du respect pour un pareil écuyer. Pen faillit faire mourir Smirke de terreur, en le mettant sur sa jument, et lui faisant traverser une lande où M. Hardhead de Dumplingbeare, intrépide sportsman, avait assemblé la meute du comté pour la chasse au renard. M. Smirke, sur Rébecca, la jument de son élève (ainsi nommée d’après la fille d’Isaac d’York, héroïne favorite de Pen), troubla les chiens autant qu’il dégoûta le chasseur ; car il estropia un de ces animaux en persistant à chevaucher au milieu de la meute, ce qui lui valut, de la part de M. Hardhead, une allocution plus remarquable par l’énergie du langage qu’aucun des discours qu’il eût jamais entendus, depuis qu’il avait quitté les canotiers des bords de l’Isis.

Smirke confia à son élève ses poésies latines et anglaises, et offrit à mistress Pendennis un volume de ces dernières, imprimé à Clapham, lieu de sa naissance. Ils lurent ensemble les poètes anciens et les parcoururent d’un train assez agréable, bien différent de ce pas lent et pénible usité chez les Cisterciens, qui suivaient à la piste chaque mot qu’ils rencontraient et extrayaient toutes les racines sur leur passage. Pen n’aimait pas à s’arrêter : aussi, lorsqu’il était embarrassé, il se faisait construire la phrase par son précepteur, et il galopa ainsi à travers l’Iliade et l’Odyssée, à travers les auteurs tragiques et le charmant mais méchant Aristophane, qu’il déclara être le plus grand des poètes. Toutefois sa marche fut si rapide que, quoiqu’il parcourût assurément une étendue considérable de l’antique pays, il oublia tout dans la suite et ne conserva qu’un vague souvenir de sa promenade classique, à peu près comme un membre de la chambre des Communes qui en sait juste assez pour faire deux ou trois citations, ou un écrivain de revue qui, par bienséance, intercale de temps à autre un peu de grec dans ses articles.

Notre peuple est le plus prosaïque, mais aussi le plus fidèle qui soit au monde. Nous conservons avec un respect curieux et nous nous transmettons, de génération en génération, la superstition de ce que nous appelons l’éducation d’un gentleman.

Outre les poètes anciens, vous pouvez être assuré que Pen lut et goûta fort ceux de son pays. Smirke soupirait et hochait la tête en lui voyant lire Byron et Moore. Mais Pen était un corsaire intrépide et un zélé adorateur du feu ; il savait ces deux poètes par cœur, et souvent il entraînait dans une embrasure de fenêtre la petite Laure pour lui dire : « Zuleïka, je ne suis pas ton frère ! » et cela d’un ton si tragique qu’il faisait s’ouvrir plus grands encore les grands yeux de la grave petite fille. Jusqu’à l’heure du souper, elle restait assise à coudre aux pieds de mistress Pendennis, et écoutait Pen, sans comprendre un mot des lectures qu’il faisait le soir à sa mère.

Il lui lut Shakspeare (qu’elle disait aimer, mais qu’elle n’aimait pas), et Byron, et Pope, et son poème favori de Lalla Rookh, qui plut médiocrement à mistress Pendennis. Mais pour l’évêque Heber, et surtout pour mistress Hemans, Hélène fondait littéralement en larmes et ne sortait pas la figure de son mouchoir, quand Pen lui lisait ces auteurs de sa voix si jeune et si musicale. L’Année chrétienne fut publiée vers ce temps-là, et le fils et la mère lurent ce livre avec un saint respect. Pendennis n’entendit plus que rarement et faiblement dans la suite cette solennelle musique d’église ; mais il en aima toujours le souvenir, et le temps où elle avait frappé son cœur, alors que, plein d’espoir et exempt de doute, il traversait les champs au son des cloches de l’église, le dimanche matin.

C’est à cette époque de son existence que Pen publia, dans le coin des poètes du Chronicle de ce comté, quelques poésies dont il était entièrement satisfait. Il est l’auteur des vers signés Nep, et intitulés : À une larme ; l’Anniversaire de la bataille de Waterloo ; à Mme Cadori, chantant aux concerts donnés à l’occasion des assises ; la Saint-Barthélemy, terrible dithyrambe contre le papisme et appel solennel au peuple anglais pour l’inviter à s’unir contre l’émancipation des catholiques romains, etc., etc., tous chefs-d’œuvre que mistress Pendennis conserve sans doute encore aujourd’hui, avec les premiers petits bas de son fils, avec les premiers cheveux qu’on lui coupa, avec son biberon et diverses autres reliques intéressantes du temps de son enfance. Il galopait souvent alors sur Rébecca, à travers les dunes de Dumpling, ou bien se rendait au chef-lieu du comté, que nous appellerons, si vous voulez, Chatteries, en déclamant ses poésies et se croyant inspiré d’un souffle tout byronien.

Son génie était à cette époque d’un caractère décidément sombre. Il apporta à sa mère une tragédie qui la fit tant rire, quoiqu’il tuât seize personnages avant le second acte, que, dans un mouvement de dépit, il jeta ce chef-d’œuvre au feu. Il projeta un poème épique en vers blancs, intitulé : Cortez ou le Conquérant du Mexique et la Fille de l’Inca. Il écrivit une partie de Sénèque ou le Bain fatal, et d’Ariane à Naxos, pièces classiques avec chœurs, strophes et antistrophes, qui donnèrent fort à penser à la pauvre mistress Pendennis. Il commença aussi une Histoire des jésuites, où il flagellait cet ordre avec une terrible sévérité, et prémunissait contre leurs machinations ses compatriotes protestants. Cet attachement à l’Église établie fut un sujet de joie pour le cœur de sa mère, car notre jeune homme était alors un ferme et zélé défenseur de sa religion et de son roi ; et lors de l’élection, quand sir Gilles Beanfield se porta candidat des Bleus contre lord Trehawk, fils de lord Eyrie, whig et ami du papisme, Arthur Pendennis, paré d’un immense nœud bleu, ouvrage de sa mère, sur Rébecca, pareillement décorée des couleurs nationales, chevaucha à côté du révérend docteur Portman, monté sur Dowdy, sa jument grise, et à la tête des électeurs de Clavering, que le docteur menait voter pour le champion protestant.

Ce jour-là, Pen fit son premier discours à l’hôtel des Bleus, et ce fut aussi, paraît-il, ce jour-là que, pour la première fois de sa vie, il but un peu plus de vin qu’il n’en pouvait porter. Miséricorde ! quelle scène à Fairoaks, quand il rentra je ne sais à quelle heure de la nuit ! Quel mouvement de lanternes dans la cour et les écuries, quoiqu’il fît un clair de lune superbe ! Quel rassemblement de domestiques lorsque Pen revint, faisant résonner le pont et les pavés de la cour sous les pas de son cheval, accompagné d’une dizaine de votants de Clavering qui hurlaient derrière lui le chœur d’élection des Bleus.

Il voulut les faire tous entrer et leur donner du vin, de très-bon madère, du madère excellent. « John, allez chercher du madère ! » Et Dieu sait ce qu’eussent fait les fermiers, si madame Pendennis ne se fût montrée en peignoir blanc avec une bougie, et si l’aspect de sa belle figure pâle n’eût tellement imposé à ces zélés Bleus, qu’ils se retirèrent en portant la main au chapeau !

Àcôté de ces amusements auxquels se livrait M. Pen, il est une occupation qui est la principale affaire et le grand plaisir de la jeunesse, s’il faut en croire les poètes que Pen étudiait toujours. Ce jeune homme avait le cœur si ardent et l’imagination si vive, qu’on ne peut espérer qu’il ait pu échapper longtemps à la passion à laquelle nous faisons allusion, et que vous avez justement, mesdames, deviné être celle de l’amour. Pen soupira d’abord en secret ; comme le jeune malade d’amour dont nous parle Ovide, il ouvrait sa poitrine et disait : Aura, veni ! Quel cœur généreux n’a pas, en son temps, appelé ainsi quelque maîtresse aérienne ?

Oui, Pen commençait à sentir le besoin d’un premier amour, d’une passion dévorante, d’un objet sur lequel il pût concentrer tous ces vagues désirs qui le faisaient souffrir d’un si doux mal. Il désirait une jeune fille à qui il pût réellement dédier ses vers, et qu’il pût élever sur un autel et adorer à la place de ces Ianthés et de ces Zuleikas, à qui s’adressaient les effusions de sa muse féconde. Il lut et relut ses poèmes favoris ; il invoqua Alma Vénus, la joie des dieux et des hommes ; il traduisit les odes d’Anacréon et choisit dans Waller, Dryden, Priof et autres, des passages appropriés à son tourment. Smirke et lui ne se lassaient jamais de parler d’amour dans leurs entrevues. Ce précepteur sans foi, au lieu de lui apprendre l’algèbre et le grec, l’entretenait de conversations sentimentales ; car Smirke était amoureux aussi. Qui eût pu faire autrement, étant tous les jours en relation avec une telle femme ? Smirke était amoureux fou de mistress Pendennis, autant que ce mot de fou peut s’adresser à une flamme aussi douce que celle de M. Smirke. Cette honnête dame, assise dans la salle d’en bas, apprenant à la petite Laure à jouer du piano, ou faisant des jupes de flanelle pour les pauvres du voisinage, ou suivant de quelque autre manière la calme routine de sa vie chrétienne, modeste et sans tache, se doutait peu des orages qui se formaient, dans le cabinet de l’étage supérieur, dans le cœur de Pen assis en veste de chasse, les coudes sur le tapis vert de sa table, et les mains plongées dans les boucles de sa brune chevelure, avec Homère sous son nez, et dans le cœur du digne M. Smirke qui lisait avec Pen. C’est là qu’ils parlaient d’Hélène et d’Andromaque.

« Andromaque est comme ma mère, disait souvent Pen ; mais je le déclare, Smirke, par Jupiter ! je me couperais le nez pour voir Hélène. »

Il déclamait alors quelques vers favoris, que le lecteur trouvera mieux à leur place dans la suite de ce livre. Il dessinait des portraits d’Hélène (portraits qui existent encore), avec des nez droits et des yeux énormes, et il écrivait bravement au-dessous : Arthur Pendennis delineavit et pinxit.

Quant à M. Smirke, il préférait naturellement Andromaque. Aussi était-il extraordinairement bon pour Pen. Il lui donna son Horace Elzévir, dont raffolait le jeune homme, et un petit Testament grec que sa mère lui avait acheté à Clapham. Il lui fit présent aussi d’un porte-crayon en argent. Et pour le travail, il le laissait libre d’en faire autant ou aussi peu qu’il voulait. Il semblait toujours sur le point d’ouvrir son cœur à Pen ; il lui confessa même qu’il avait un… un attachement, un attachement pour une personne ardemment chérie, ce qui rendit Pendennis curieux d’en savoir davantage.

« Dites donc, mon vieux, est-elle jolie ? a-t-elle les yeux noirs ou bleus ? » demanda-t-il.

Mais le vicaire du docteur Portman, poussant un doux soupir, leva les yeux au plafond, et, d’une voix faible, pria Pen de changer de conversation. Pauvre Smirke ! Il invita son élève à dîner chez lui à Clavering, dans le logement qu’il occupait au-dessus de madame Fribsby, la modiste. Et un jour de pluie, mistress Pendennis, étant venue à Clavering en cabriolet pour quelques affaires (c’était probablement vers le temps de quitter le deuil), se laissa persuader d’entrer dans l’appartement du vicaire, qui envoya aussitôt acheter des gâteaux. À partir de ce jour, le sofa où elle s’était assise devint sacré pour lui, et il garda toujours des fleurs dans le verre où elle avait bu.

Comme mistress Pendennis ne se lassait jamais d’écouter les louanges de son fils, nous pouvons être certains que ce fripon de précepteur ne négligeait aucune occasion de converser avec elle sur ce sujet. C’était peut-être un peu ennuyeux pour lui d’entendre à son tour raconter les traits de générosité de Pen, sa bravoure à combattre quelque gros méchant enfant, tyran de ses camarades, ses bons mots et ses plaisanteries, son prodigieux savoir en fait de latin, de musique, d’équitation, etc. Mais quel prix n’eût-il pas payé pour se trouver en compagnie de mistress Pendennis ? Et la veuve, après ces conversations, se disait que M. Smirke était un homme fort aimable et très-bien informé. Pour ce qui est d’Arthur, elle n’avait pas encore décidé s’il serait premier prix de mathématiques et archevêque de Cantorbéry, ou grand prix d’honneur à Oxford et grand chancelier d’Angleterre. Mais elle était intimement convaincue qu’il n’y avait pas son pareil dans tout l’empire britannique.

Amie de la simplicité et habituée à l’économie, elle se mit aussitôt à épargner, et peut-être à devenir un peu parcimonieuse, dans l’intérêt de son fils. Naturellement il n’y eut pas de festin à Fairoaks pendant l’année de deuil ; mais ces cloches de plat en argent dont le docteur était si fier, où s’épanouissaient de toutes parts les armes des Pendennis, et que surmontait leur cimier, restèrent de longues années enfermées dans leur coffre. La maison fut diminuée et ses dépenses réduites. Il y avait un maigre repas d’anachorète, quand Pen dînait dehors ; et lui-même dirigea les remontrances parties de la cuisine au sujet de la mauvaise qualité de la bière de Fairoaks. Mistress Pendennis devenait avare pour l’amour de Pen. Et qui donc a jamais accusé les femmes d’être justes ? Toujours elles se sacrifient pour l’amour de quelqu’un, à moins qu’elles n’en sacrifient un autre.

Dans le petit cercle des amis intimes de la veuve, il ne se trouvait aucune jeune femme que Pendennis pût honorer en lui offrant l’inestimable trésor d’un cœur qui brûle de se donner. Certains jeunes gens, en pareille position, consacrent leurs jeunes affections à Dolly, la laitière, ou jettent des regards de tendresse sur Molly, la fille du forgeron. Pen pensait qu’un Pendennis était un beaucoup trop grand personnage pour s’abaisser ainsi. Il avait l’esprit trop élevé pour une intrigue vulgaire, et à la seule idée de séduction, si jamais elle lui était venue, son cœur se fût révolté comme à l’idée d’un acte de bassesse ou de déshonneur.

Miss Minny Portman était trop vieille, trop grosse, et aimait trop à lire l’Histoire ancienne de Rollin. Les misses Boardback, filles de l’amiral Boardback (de Saint-Vincent’s-House, ou de l’Hôtel du 4 juin, comme on appelait aussi sa demeure), dégoûtaient Pen par les airs de Londres qu’elles apportaient à la campagne, de Gloucester-Place où elles passaient la saison ; et puis, du haut de leur grandeur, elles regardaient Pen comme un marmouset. Les trois filles du capitaine Glanders (en demi-solde, 50 de dragons de la garde) étaient encore en tabliers de toile écrue, et avaient les bouts de leurs tresses noués de rubans roses sales. Comme il n’avait pas acquis le talent de danser, le jeune homme évitaient les assemblées de Chatteries, où il aurait eu la chance de rencontrer le beau sexe. Enfin il n’était pas amoureux parce qu’il n’avait sous la main personne de qui s’éprendre.

Et notre jeune babouin avait coutume de sortir à cheval tous les jours, en quête d’une Dulcinée, et de regarder dans les cabriolets et les équipages qui passaient sur la grand’route. Souvent le cœur lui battait bien fort, et il sentait un certain tremblement mêlé d’espoir, car elle était peut-être dans cette chaise de poste jaune qui gravissait la colline en se balançant ; ou bien ce pouvait être une de ces trois filles en chapeau de castor, au fond de ce cabriolet bourgeois qui faisait quatre milles à l’heure, sous la conduite de ce gros vieux monsieur vêtu de noir. La chaise de poste contenait une vieille douairière de soixante-dix ans, au nez barbouillé de tabac, avec une femme de chambre, sa contemporaine. Les trois filles en chapeau de castor n’étaient pas plus belles que les navets des champs qui bordaient la route. Quoi qu’il fît, et de quelque côté qu’il chevauchât, l’honnête Pen ne rencontrait toujours pas la princesse féerique qu’il devait délivrer et conquérir.

De tout cela il ne disait rien à sa mère. Il avait son monde à lui. Quelle âme ardente, généreuse, pleine d’imagination, n’a pas un endroit secret où elle se livre à d’aimables fantaisies ? Que nulle vaine curiosité, nulle grossière importunité, n’aille y troubler nos enfants. Ma bonne dame, laissez parfois votre enfant seul, si votre enfant est poète. Même vos admirables conseils peuvent quelquefois être ennuyeux. Vous êtes sans défaut ; mais il ne s’ensuit pas que chacun dans votre famille doive penser exactement comme vous. Ce petit enfant là-bas peut avoir des pensées trop profondes même pour votre grand esprit, et des idées si modestes et si timides qu’elles n’osent se mettre à nu devant nous.

Hélène Pendennis, par la force du pur amour, devina un grand nombre des secrets de son fils. Mais elle gardait ces choses en son cœur, si l’on peut s’exprimer ainsi, et elle n’en parlait pas. D’ailleurs elle avait résolu de lui faire épouser la petite Laure, qui aurait dix-huit ans quand Pen en aurait vingt-six, quand il aurait achevé ses cours et fait son grand voyage, quand il se serait fixé, soit à Londres pour étonner toute la métropole par son savoir et son éloquence au barreau, soit mieux encore en un gentil presbytère de campagne entouré de roses trémières et autres, près d’une délicieuse et romantique église couverte de lierre, et où, du haut de la chaire, Pen prêcherait les plus beaux sermons qu’on eût jamais entendus.

Or, tandis que ces sentiments naturels portaient la guerre et l’inquiétude dans le cœur de l’honnête Pen, il arriva qu’un jour il alla à Chatteries porter au Chronicle du comté un terrible et saisissant poème pour le numéro de la semaine suivante ; et, ayant mis, selon sa coutume, son cheval à l’écurie de l’hôtel du Roi Georges, il rencontra une vieille connaissance. Un grand tandem noir à roues écarlates entra bruyamment dans la cour de l’auberge, où Pen était à causer avec le valet d’écurie au sujet de Rébecca ; et la voix de celui qui conduisait lui cria d’un ton protecteur :

« Holà ! Pendennis, est-ce bien vous ? »

Notre jeune homme eut quelque peine à reconnaître, sous le chapeau à larges bords, sous le vaste paletot et l’énorme cravate dont était affublé le nouveau venu, la personne et la figure de son ancien condisciple, M. Foker.

Une année d’absence n’avait pas peu changé ce gentleman. L’adolescent qui s’était fait fouetter justement quelques mois auparavant, et qui dépensait en tartes et en croquets l’argent de ses menus plaisirs, apparaissait alors devant Pen en un de ces costumes que l’opinion publique qualifie d’étalage, et l’opinion publique est, ce me semble, aussi bonne autorité en pareille matière que le Dictionnaire de Johnson. Il avait un bouledogue entre les jambes, et sur sa cravate de cachemire rouge brillait une épingle représentant un autre bouledogue en or. Il portait un gilet de fourrure tout galonné de chaînes d’or, un frac vert à boutons ciselés, et un pardessus blanc, orné de boutons grands comme des assiettes de dessert, sur chacun desquels était gravé quelque remarquable incident de chasse ou de course. Tous ces ornements faisaient si avantageusement ressortir le physique de ce jeune homme, qu’on eût été embarrassé de dire à quel type il ressemblait le plus, et si c’était un boxeur en goguette ou un cocher en habit de gala.

« Avez-vous quitté cet endroit pour de bon, Pendennis ? dit M. Foker, descendant de son landau et donnant un doigt à Pendennis.

— Oui, il y a au moins un an, répliqua Pen.

— Sale vieux trou ! reprit M. Foker. Je le déteste ; je déteste le docteur ; je déteste le sous-maître Towzer ; je déteste tous ceux qui sont là. Ce n’est pas un endroit convenable pour un gentleman.

— Certes, non, dit Pen d’un air extrêmement important.

— Vraiment, mon cher, je rêve parfois à présent que le docteur se promène dans mon estomac, ajouta Foker ; et Pen sourit en pensant qu’il avait eu, lui aussi, de ces rêves effrayants. Quand je songe à ce qu’on nous faisait manger, parole d’honneur ! je m’étonne que j’aie pu y résister. Du mouton galeux, de la vache enragée, les jeudis et les dimanches du pouding capable de vous empoisonner !… Regardez mon cheval… Avez-vous jamais vu plus jolie bête ? J’arrive de Baymouth ; nous avons fait les neuf milles en quarante-deux minutes. Ce n’est pas mal marcher, hé ?

— Est-ce que vous restez à Baymouth, Foker ? demanda Pendennis.

— J’y voiture, répondit l’autre avec un hochement de tête.

— Quoi ? s’écria Pen, d’un air si étonné que Foker éclata de rire et répliqua :

— Le diable m’emporte, Pen ! je ne vous croyais pas assez nigaud pour ignorer ce qu’on entend par voiturer. Je suis venu d’Oxford avec une voiture… un précepteur, ne comprenez-vous pas, mon vieux ? Il me voiture et quelques autres hommes avec moi ; c’est-à-dire, il nous prépare pour notre examen. Spavin et moi, nous avons le char à nous deux. Et l’idée m’est venue de rouler jusqu’ici pour aller au spectacle. Avez-vous jamais vu Rowkins danser le hornpipe ? »

Et M. Foker se mit à exécuter, dans la cour de l’auberge, quelques pas de cette danse populaire, tout en regardant autour de lui, comme pour demander la sympathie de son groom et des garçons d’écurie.

Pen se dit qu’il s’amuserait bien aussi au spectacle ; comme il devait faire clair de lune, il pourrait retourner à Fairoaks après la comédie. Il accepta donc l’invitation à dîner de Foker, et les jeunes gens entrèrent ensemble dans l’auberge. M. Foker s’arrêta au comptoir, et, s’adressant à miss Rincer, la jolie fille de l’hôtesse, qui y présidait, lui demanda un verre de son mélange.

Àl’enseigne du Roi Georges on connaissait Pen et sa famille depuis qu’ils s’étaient fixés dans le pays ; les voitures et chevaux de M. Pendennis s’y arrêtaient toutes les fois qu’il venait au chef-lieu de comté. L’hôtesse fit une très-respectueuse révérence à l’héritier de Fairoaks, le complimenta sur sa taille et son air viril, et lui demanda des nouvelles de mistress Pendennis, du docteur Portman, et des gens de Clavering ; et le jeune gentleman répondit avec beaucoup d’affabilité à ces questions. Mais il parlait à M. et mistress Rincer avec cette sorte de bonté particulière à un jeune prince qui s’adresse aux sujets de son père, sans s’imaginer pour cela que ces bonnes gens fussent ses égaux en ce monde.

Bien différente était la conduite de M. Foker. Il s’informa de M. Rincer et de son rhume de cerveau ; il proposa une énigme à mistress Rincer ; il demanda à miss Rincer quand elle serait prête à l’épouser, et il fit ses compliments à miss Brett, l’autre demoiselle du comptoir : le tout en une minute de temps, et avec une vivacité et une gaieté qui firent pouffer de rire toutes ces dames. Puis, quand il eut sablé le mélange que miss Rincer venait de lui servir, il fit claquer sa langue en signe de grande satisfaction.

« Prenez-en une goutte, dit-il à Pen ; ça m’est recommandé par la Faculté, comme un… diable de mot, va ! un… stomatique excellent, mon vieux. Donnez-en un verre au jeune homme, Rincer, et inscrivez-le sur le compte de votre tout dévoué. »

Le pauvre Pen prit le verre, et tout le monde rit de la grimace qu’il fit en le remettant sur le comptoir. Du genièvre, de l’absinthe et je ne sais plus quel cordial, voilà de quoi se composait le mélange qui plaisait si fort à M. Foker, qu’il l’avait appelé de son nom. Voyant que Pen toussait, crachait et faisait des grimaces, l’autre dit à M. Rincer que le jeune homme était naïf, très-naïf, mais qu’il l’aurait bientôt formé. Puis ils se mirent à commander le dîner ; M. Foker insista pour avoir de la tortue et du gibier, il avertit aussi l’hôtesse d’avoir bien soin de frapper le vin.

MM. Foker et Pen descendirent ensuite la grand’rue en flânant, le premier ayant à la bouche un cigare qu’il avait tiré d’un étui presque aussi gros qu’une valise. Pour remplir cet étui, il entra chez M. Lewis, avec qui il causa quelque temps, assis sur le comptoir ; il alla voir ensuite la jolie fille qui se trouvait chez la fruitière, et il la régala de compliments pareils à ceux qu’il avait adressés aux demoiselles de l’hôtel du Roi Georges. Ils passèrent ensuite devant le bureau du Chronicle. Pen avait toute prête une enveloppe contenant des Vers à Thyrza, mais le pauvre garçon n’osa pas la jeter dans la boîte de l’éditeur, pendant qu’il se promenait en compagnie d’un gentleman aussi distingué que M. Foker. Peu après ils rencontrèrent de pesants dragons du régiment toujours en garnison à Chatteries, et ils s’arrêtèrent pour causer des bals de Baymouth, de la jolie miss Brown, et de la diantrement belle mistress Jones.

En vain Pen se rappelait que Foker n’était qu’un âne au collège, qu’à peine il savait lire couramment, qu’il était très-malpropre et connu pour sa stupidité. Ce jour-là, pas plus qu’à Greyfriars, M. Foker ne ressemblait à un gentleman ; pourtant Pen ressentait un secret orgueil à parader dans la grand’rue avec un jeune homme qui avait des tandems, qui parlait à des officiers, et qui commandait pour son dîner de la tortue et du champagne. Il écoutait, et même avec respect, ce que M. Foker lui racontait de la vie à l’Université, dont lui, Foker, était un des principaux ornements ; et il lui fallut entendre une longue série d’anecdotes sur les régates, les luttes corps à corps, le punch au lait et les boulingrins d’Oxford. Bref, Pen commença même à désirer de fréquenter l’Université, puisqu’on y avait de si mâles divertissements.

Le fermier Gurnett, qui demeurait tout près de Fairoaks, étant venu à passer en ce moment et ayant salué Pen, celui-ci l’arrêta pour faire dire à sa mère qu’il avait rencontré un ancien condisciple, et qu’il dînerait à Chatteries.

Les deux jeunes gentlemen continuèrent ensuite leur promenade et firent le tour de la place de la cathédrale, d’où l’on entendait la musique de l’office du soir, musique qui affectait et impressionnait toujours beaucoup Pen. Mais M. Foker n’y fut que pour passer en revue les bonnes d’enfants qui s’assemblent sous les ormes de cette promenade, et qui sont à Chatteries d’une beauté remarquable. Ils flânèrent là jusqu’au moment où le morceau de sortie donna à la petite congrégation le signal de se disperser.

Le vieux docteur Portman était du petit nombre de ceux qui sortaient du vénérable portail. Ayant reconnu Pen, il vint lui serrer la main, tout en examinant avec étonnement son ami, dont la bouche et le cigare exhalaient des nuages parfumés qui tourbillonnèrent autour de l’honnête figure du docteur et de son chapeau à pelle.

« Un ancien condisciple à moi, M. Foker, dit Pen.

— Hem-m ! » répliqua le docteur, qui regarda le cigare d’un air menaçant.

Une pipe dans son cabinet, qu’à cela ne tienne ; mais le digne gentleman avait le cigare en abomination.

« Je suis venu pour affaires avec l’évêque, dit le docteur. Nous nous en retournerons ensemble, Arthur, si vous voulez.

— Je… j’ai donné ma parole à mon ami que voici, répliqua Pen.

— Vous feriez mieux de rentrer avec moi, reprit le docteur.

— Sa mère sait qu’il est dehors, monsieur, dit M. Foker ; n’est-ce pas, Pendennis ?

— Mais cela ne prouve pas qu’il ne ferait pas mieux de rentrer avec moi, grommela le docteur en s’éloignant avec une grande dignité.

— Il n’aime pas le tabac, le vieux, je suppose, dit Foker. Ah ! qui vois-je ? le général et Bingley, le directeur. Comment va, Cos ? Comment va, Bingley ?

— Comment va, mon digne et brave jeune Foker ? s’écria le gentleman qualifié de général, et qui portait un petit manteau militaire fort usé, à collet tout gras, et un chapeau très-enfoncé sur un œil.

— J’espère que vous vous portez bien, mon très-cher monsieur, dit l’autre gentleman, et que le théâtre royal aura l’honneur de vous voir ce soir. Nous donnons l’Étranger, où votre humble serviteur…

— Je ne puis vous supporter en pantalon collant et en bottes à l’écuyère, Bingley, » interrompit le jeune M. Foker.

Àquoi le général répliqua avec l’accent irlandais :

« Mais je pense que vous aimerez miss Fotheringay dans le rôle de mistress Haller, ou je ne m’appelle pas Jack Costigan. »

Pen regardait ces individus avec le plus grand intérêt. Jamais auparavant il n’avait vu d’acteur ; et il vit en ce moment la figure rouge du docteur Portman qui tournait la tête en quittant la place de la cathédrale. Évidemment le brave homme était très-mécontent de voir Pen en pareille compagnie.

Peut-être Pen eût-il beaucoup mieux fait de suivre le conseil du ministre et de rentrer avec lui. Mais qui de nous connaît sa destinée ?

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