Tome 3 · 26
Nos personnages sont tous d’un mois plus vieux qu’ils ne l’étaient lors des dernières aventures et conversations rapportées dans le chapitre précédent. Un grand nombre d’entre eux se trouvent réunis par hasard dans la petite ville de province où nous fîmes leur connaissance.
Frédéric Lightfoot, ci-devant maître d’hôtel au service de sir Francis Clavering, de Clavering-Park, baronnet, a pris la liberté de faire savoir à la noblesse et à la classe riche du comté qu’il a acheté l’hôtel confortable et bien connu des Armes de Clavering, à Clavering, où il espère que les gentlemen et les familles du comté voudront bien l’honorer de leur patronage.
« Cette maison ancienne et bien établie, dit la circulaire de M. Lightfoot, a été réparée et décorée avec goût et de la manière la plus confortable. Les gentlemen qui chassent avec des chiens de Dumplingbeare trouveront, aux Armes de Clavering, d’excellentes écuries et d’amples boxes pour chevaux. Une salle de billard fort commode a été ajoutée à l’établissement, et les caves sont garnies des vins et liqueurs les plus choisis ; car le propriétaire n’a pas eu égard à la dépense. Les voyageurs du commerce trouveront aussi, aux Armes de Clavering, tout ce qu’ils peuvent désirer ; et les prix de toutes choses ont été mis en harmonie avec l’esprit d’économie qui est l’esprit du siècle où nous vivons. »
De fait, la vieille auberge semble pleine d’animation. Les armoiries de Clavering ont été splendidement repeintes au-dessus de l’entrée. Les fenêtres de la salle de café sont claires et propres, et ornées du houx de Noël ; les magistrats ont eu leur réunion dans la salle de jeu de l’ancienne assemblée. La salle des fermiers est tenue comme à l’ordinaire, et fréquentée par une foule croissante, très-satisfaite de la cuisine de mistress Lightfoot. Ses sauces indiennes et sa soupe au mulligatawny sont surtout populaires. Le major Stokes, le respectable locataire de Fairoaks-Cottage, le capitaine Glanders, à la demi-solde, et d’autres personnes considérables du pays, se sont prononcés en faveur de ces mets, et s’en sont régalés plus d’une fois, en particulier d’abord, puis au dîner de l’institut de Clavering, à l’occasion de l’inauguration d’un nouveau salon de lecture, où les principaux habitants de la florissante petite ville firent honneur à l’excellente chère de l’hôtesse. Le fauteuil de président était occupé par sir Francis Clavering, baronnet, secondé de l’estimable recteur, le docteur Portman ; avec M. Barker, esquire, pour vice-président, secondé par les révérends J. Simcoe et S. Jowls. Barker est le chef de la manufacture de rubans et le principal directeur de l’embranchement que la compagnie du grand chemin de fer dirige sur Clavering et Chatteries, et qui sera terminé l’année prochaine, car les ouvriers et les ingénieurs y travaillent actuellement avec beaucoup d’activité.
« Un événement intéressant qui va probablement arriver dans la vie de notre concitoyen, poète et romancier, Arthur Pendennis, esquire, l’a fait renoncer, dit-on, à l’intention qu’il avait de se porter candidat pour notre bourg. » C’est le Champion de Chatteries, l’Agriculteur de Clavering et Pêcheur de Baymouth, qui parle ; ce journal de province si indépendant, si célèbre par l’immuabilité de ses principes et par sa fidélité au chêne britannique, et si avantageux pour la publication des annonces. « Le bruit court, ajoute cet estimable journal, que, si la santé chancelante de sir Francis Clavering l’obligeait à résigner son siège au parlement, il le ferait en faveur d’un jeune gentleman d’une fortune colossale et allié aux plus illustres familles de l’empire, qui est sur le point de contracter mariage avec une demoiselle aussi accomplie que belle, et que des liens étroits unissent à la respectable famille de Clavering-Park. Lady Clavering et miss Amory sont arrivées au Park pour les fêtes de Noël. Nous apprenons qu’on attend beaucoup de personnes de l’aristocratie, et que des fêtes d’un caractère particulièrement intéressant inaugureront la nouvelle année. »
L’extrait que nous venons de rapporter suffira au lecteur pour deviner ce qui s’est passé durant l’intervalle écoulé depuis les faits que nous avons racontés dans le chapitre précédent.
Quoique lady Rockminster grommelât un peu en voyant Laure préférer Pendennis à Barbe-Bleue, ceux qui savent le secret de ce dernier comprendront que la jeune personne ne pouvait faire d’autre choix ; et la bonne vieille dame, qui s’était constituée la tutrice de miss Bell, n’était pas fâchée de la voir prête à se marier et à remplir ainsi le but pour lequel sont créées les jeunes filles. Elle apprit le soir même cet intéressant événement à sa femme de chambre ; et mistress Beck, qui était au fait de toute l’histoire de Laure et de Pendennis (Marthe de Fairoaks lui avait conté tout ce qui s’était passé), fut extrêmement surprise et ravie.
« Le revenu de M. Pendennis est de tant, le chemin de fer lui donnera tant, miss Bell a tant, et aura probablement un jour un peu plus ; ils pourront très-bien se tirer d’affaire, pour des personnes de leur classe. Je parlerai à mon neveu Pynsent, qui, je crois, a été amoureux d’elle ; mais naturellement ce mariage ne pouvait se faire !…
— Oh ! naturellement, milady ; c’est bien mon avis aussi.
— Est-ce que vous vous connaissez en pareilles matières ? Est-ce que vous avez besoin de vous occuper de cela ?… Je parlerai à Georges Pynsent, — actuellement premier secrétaire du bureau des rubans et de la cire à cacheter, et il fera obtenir quelque emploi à Pendennis. Et puis, Beck, vous irez présenter demain matin mes compliments au major Pendennis, et vous lui annoncerez que je lui ferai une visite à une heure… Oui, marmotta la vieille dame, il faut que le major se réconcilie avec son neveu, et qu’il laisse sa fortune aux enfants de Laure. »
En conséquence, à une heure, la douairière lady Rockminster se présenta chez le major Pendennis, qui fut enchanté, on l’imagine, de recevoir la visite d’une si noble dame. Le major savait déjà, sinon la nouvelle que la comtesse allait lui donner, du moins la rupture du mariage de Pen avec miss Amory. Le jeune gentleman, songeant à son oncle pour la première fois ce jour-là, et rencontrant son nouveau valet dans le vestibule de l’hôtel, demanda à Frosch comment se portait le major ; puis, étant allé au café, il y écrivit une demi-douzaine de lignes pour informer son oncle de ce qui s’était passé.
« Cher oncle, écrivit-il, s’il y a eu quelque sujet de discussion entre nous, il n’en existe plus à présent. J’ai été hier à Tunbridge-Wells, et j’y ai trouvé qu’un autre avait remporté le prix qui nous faisait hésiter. Miss Amory, sans me regretter le moins du monde, s’est donnée à Harry Foker et à ses quinze mille livres sterling de rente. Je les ai surpris dans leurs amours, et j’ai laissé Harry en possession de sa bien-aimée. Vous apprendrez avec plaisir que Tatham m’écrit pour m’annoncer qu’il a vendu trois de mes champs de Fairoaks à la compagnie du chemin de fer, pour une très-jolie somme. Je vous conterai cela et autre chose, quand j’aurai l’avantage de vous voir.
« Votre bien affectionné,
« Arthur Pendennis. »
« Je crois savoir ce que vous allez me communiquer, dit le major en saluant avec le plus courtois sourire l’ambassadrice de Pen. C’est une grande marque de bienveillance de la part de Votre Seigneurie, que de vouloir bien m’apprendre ces nouvelles. Que vous avez bonne mine ! et que vous êtes bonne ! Vous l’avez toujours été pour ce jeune homme.
— À cause de son oncle, répliqua poliment lady Rockminster.
— Il m’a appris l’état des affaires, et m’a écrit un billet fort aimable, oui, fort aimable, continua le vieux gentleman, et je vois que sa fortune s’est accrue ; de sorte que, toutes choses considérées, je ne regrette pas beaucoup que cette affaire avec miss Amory soit manquée, quoique j’aie fort désiré jadis de la voir réussir. Enfin, toutes choses considérées, je suis bien aise de ce qui arrive.
— Il faut que nous le consolions, major Pendennis, dit la vieille dame ; il faut que nous lui trouvions une femme. »
La vérité apparut alors comme un éclair à l’esprit du major, et il vit pourquoi lady Rockminster s’était chargée du rôle d’ambassadrice.
Il est inutile d’entrer dans le détail de la conversation qui suivit, et de raconter au long comment la vieille comtesse conclut une négociation qui, de fait, était assez facile. Il n’y avait pas de raison pour que Pen ne se mariât pas conformément au désir de sa mère et au sien propre. Et quant à lady Rockminster, elle appuya ce mariage par des considérations qui eurent un très-grand poids pour le major, mais dont nous ne dirons rien, parce que la douairière vit encore (quoique à présent très-avancée en âge), et que sa famille pourrait se fâcher. Enfin le vieux gentleman fut entièrement vaincu par la résolution qu’annonça la gracieuse vieille dame et par sa tendresse pour Laure. Toute la conduite de lady Rockminster fut pleine d’affabilité et de bienveillance, si ce n’est en un moment où le major dit que son garçon ruinait son avenir en épousant cette petite fille. Alors la comtesse l’interrompit et lui tint un discours par lequel elle fit comprendre au major ce que le pauvre Pen et ses amis reconnaissent très-humblement, c’est-à-dire que Laure était mille fois trop bonne pour lui. Laure méritait d’être la femme d’un roi, Laure était un modèle de vertu et d’excellence. Et il faut dire que, lorsque le major Pendennis vit qu’une dame du rang de la comtesse de Rockminster admirait sérieusement miss Bell, il commença sur-le-champ à l’admirer lui-même.
De sorte que le vétéran envoya Herr Frosch à l’appartement de lady Rockminster, pour annoncer à miss Bell et à M. Arthur Pendennis que le major était prêt à les recevoir. Et quand Laure arriva, rougissante et heureuse, appuyée sur le bras de Pen, le major tendit une main tremblante à l’un et à l’autre avec une émotion non affectée et une sincère cordialité ; puis il salua particulièrement Laure, ce qui fit rougir celle-ci davantage encore. Elle rougissait de bonheur, et ses yeux rayonnaient d’amour. Le conteur se détourne de cet heureux couple, et, s’adressant à ses jeunes lecteurs, exprime l’espoir que leurs yeux brilleront un jour du même radieux éclat.
Pen s’étant retiré de la manière la plus amicale, et l’aimable Blanche ayant donné l’affection de son jeune cœur à un rougissant fiancé, riche de quinze mille livres de rente, il y eut, chez lady Clavering et dans toute sa famille, une explosion de félicité telle que la bonne Bégum n’en avait plus connu depuis de longues années ; et elle se retrouva avec Blanche dans les meilleurs termes de cordialité et d’affection.
L’ardent Foker hâtait l’approche de l’heureux jour, et désirait vivement abréger la durée du deuil qui l’avait doué de tant de charmes et d’aimables qualités, dont il n’avait été jusque-là, pour ainsi dire, que l’héritier présomptif, et non le possesseur réel. La douce Blanche, quels que fussent les désirs de son fiancé, ne faisait jamais aucune opposition aux vœux de son cher Henry. Lady Clavering quitta Tunbridge. Modistes et bijoutiers se mirent à l’œuvre, chargés de préparer les ravissants atours d’Hyménée. Lady Clavering était en si bonne humeur que sir Francis en profita. Une réconciliation eut lieu entre les époux ; sir Francis arriva à Londres, prit de nouveau place au haut bout de sa table, et se montra, la bourse assez bien garnie, à la salle de billard et aux maisons de jeu.
Un jour que le major Pendennis et Arthur allèrent dîner à l’hôtel de Grosvenor-Place, ils trouvèrent une vieille connaissance installée en qualité de majordome chez lady Clavering ; le gentleman en habit noir, qui leur offrit poliment du champagne, n’était autre que M. James Morgan. Le chevalier Strong était parmi les convives ; il semblait fort gai et fort content, et amusa fort la compagnie par le récit de ses plaisirs sur le continent.
« C’est milady qui m’a invité, dit Strong à Arthur en baissant la voix ; ce drôle de Morgan a fait une figure sombre comme un orage, quand il m’a vu entrer. Il n’est ici que pour quelque mauvais motif. Je sortirai le premier et je vous attendrai, le major Pendennis et vous, à la porte de Hyde-Park. »
M. Morgan aida le major Pendennis à endosser son pardessus au moment de quitter la maison ; et il lui dit tout bas qu’il avait accepté un engagement temporaire chez les Clavering.
« Vous savez que j’ai un papier revêtu de votre signature, monsieur Morgan, dit le vieux gentleman.
— Vous pouvez le montrer, si vous voulez, à sir Francis, monsieur, ça m’est bien égal, — répliqua Morgan les yeux baissés. Je vous suis fort obligé, major Pendennis, et, si je puis vous payer de toutes vos bontés, je n’y manquerai pas. »
Arthur entendit cette phrase et vit le regard de haine qui l’accompagnait. S’écriant tout à coup qu’il avait oublié son mouchoir, il remonta au salon. Foker y était encore auprès de sa sirène. Pen regarda la sirène d’un air significatif, et nous supposons que la sirène comprit ce regard ; car lorsque, ayant trouvé le mouchoir qu’il prétendait avoir oublié, il sortit de nouveau, la sirène lui dit en riant :
« Ô Arthur… monsieur Pendennis, je voudrais vous charger de dire quelque chose à la chère Laure. »
Et elle sortit avec lui.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle en fermant la porte.
— Avez-vous tout dit à Harry ? Savez-vous que ce scélérat de Morgan sait tout ?
— Je le sais.
— Avez-vous tout dit à Harry ?
— Non, non… Mais vous ne me trahirez pas ?
— Morgan vous trahira.
— Non pas. Je lui ai promis… n’importe. J’attends jusqu’après notre mariage… après notre mariage ! Oh ! que je suis malheureuse ! dit Blanche, qui avait été tout sourire, grâce et gaieté durant la soirée.
— Je vous conjure de tout dire à Harry, répliqua Arthur. Dites-le-lui ce soir. Ce n’est pas votre faute. Il vous pardonnera tout. Dites-le-lui ce soir.
— Vous remettrez ceci à Laure avec l’assurance de mon amitié, » dit Blanche en élevant la voix. Il est là, ajouta-t-elle plus bas. Puis elle reprit tout haut : « Si lady Rockminster n’a pas besoin d’elle, et qu’elle veuille se trouver chez Mme Crinoline à trois heures et demie, j’aurais tant de plaisir à faire un tour de parc en voiture avec elle ! »
Et elle rentra en chantant et en envoyant à Pen un baiser de sa petite main, au moment où Morgan montait d’un pas de chat l’escalier couvert de tapis.
En descendant pour rejoindre son oncle, Pen entendit résonner joyeusement le piano de Blanche. Oncle et neveu s’éloignèrent ensemble. Arthur conta brièvement au major ce qu’il avait fait.
« Qu’y a-t-il à faire ? demanda-t-il.
— Ce qu’il y a à faire ? répliqua le vieux gentilhomme. Pardieu ! il n’y a rien autre à faire que de ne pas se mêler de tout cela. Estimons-nous heureux, ajouta le major, avec un frémissement de tout le corps, de ne plus y être pour rien, et laissons les autres se débrouiller comme ils pourront.
— J’espère qu’elle lui dira la vérité.
— Eh ! morbleu ! elle n’en fera qu’à sa tête, répliqua le vieillard. Miss Amory est une fille joliment délurée, monsieur, et il faut la laisser jouer son propre jeu. Je suis diantrement content de vous voir hors de ses griffes… oui, diantrement content !… Qui est-ce qui fume par ici ? Oh ! c’est encore M. Strong. Il a envie de pousser à la roue, je suppose. Je vous dis, mon cher Arthur, de ne plus vous mêler de toute cette affaire. »
Strong commença une ou deux phrases, comme pour entamer le sujet délicat ; mais le major n’en voulut pas entendre parler. Il fit diverses remarques sur le temps, sur la station des fiacres, sur Apsley-House qu’éclairaient les pâles rayons de la lune, sur tout, excepté le sujet. Il salua Strong d’une façon assez roide, s’appuya sur le bras de son neveu, en tournant le coin de la rue Saint-James, et avertit encore une fois Pen de ne pas se mêler de l’affaire.
« Elle a été sur le point de vous coûter si cher, que vous ferez bien de suivre mes conseils, » dit-il.
Quand Arthur sortit de l’hôtel de Jermyn-Street, il aperçut le manteau et le cigare de Strong, deux ou trois portes plus loin. Le gai chevalier se mit à rire lorsqu’ils se rencontrèrent.
« Je suis un vieux soldat, moi aussi, dit-il. Je voulais vous parler, Pendennis. J’ai appris tout ce qui s’est passé, tous les chassez-croisez qui ont eu lieu durant mon absence. Je vous fais compliment de votre mariage, et de l’avoir échappé si belle… vous me comprenez. Ce n’est pas mon affaire de parler, mais je sais qu’une certaine personne est une aussi fieffée petite… enfin n’importe quoi. Vous avez agi en homme, et vous vous en êtes bien tiré.
— Je n’ai pas à me plaindre, répliqua Pen. Je suis rentré tout à l’heure pour conjurer la pauvre Blanche de tout dire à Foker : j’espère, pour elle, qu’elle suivra mon conseil ; mais cependant je crains qu’elle n’agisse qu’à sa guise. Il n’y a qu’une seule bonne politique, Strong, une seule.
— Et heureux celui qui peut s’en tenir à elle ! dit le chevalier. Ce coquin de Morgan a de mauvais desseins. Voilà deux mois qu’il rôde sans cesse autour de notre logis ; il a découvert le secret de ce pauvre diable d’Amory. Il a tâché de savoir où il se trouvait ; il a tiré les vers du nez à M. Bolton, et il a enivré à plusieurs reprises le vieux Costigan. Il a offert de l’argent au portier de l’Inn pour qu’il l’avertît du retour d’Altamont ; et il s’est servi de ce qu’il avait découvert pour se faire admettre chez les Clavering en qualité de majordome. Tout cela lui rapportera beaucoup d’argent, à ce coquin, c’est moi qui vous le dis.
— Où est Amory ?
— À Boulogne, je crois. Je l’ai laissé dans cette ville, en l’avertissant de ne pas rentrer en Angleterre. J’ai rompu avec lui, après une querelle furieuse, comme on en pouvait attendre d’un fou tel que lui. Je suis bien aise à présent, quand je pense qu’il me doit de la reconnaissance et que plus d’une fois je l’ai sauvegardé.
— Je suppose qu’il a perdu tout ce qu’il avait gagné.
— Non ; il est plus riche peut-être qu’au moment de notre départ, ou qu’il ne l’était il y a quinze jours. Il a eu une chance extraordinaire à Baden ; il a fait sauter la banque plusieurs fois, et tout le monde ne parlait que de lui. Il s’est lié là avec un individu nommé Bloundell, qui a rassemblé autour de lui une société de toutes sortes de fripons et d’escrocs, mâles et femelles, Russes, Allemands, Français, Anglais. Amory finit par devenir tellement insolent, qu’un jour je fus obligé de le rosser, si bien qu’il faillit y laisser la peau. Je n’avais pu faire autrement ; le drôle a du cœur, et je fus obligé de taper dessus.
— Et vous a-t-il appelé sur le terrain ? s’écria Pen.
— Vous pensez que, si je l’avais tué en duel, je n’aurais fait de mal à personne ?… Non, monsieur ; j’attendis son cartel, mais je l’attendis en vain ; et la prochaine fois que nous nous rencontrâmes il me demanda pardon, et me dit : « Strong, je vous demande pardon ; vous m’avez rossé, et je n’ai eu que ce que je méritais. » Je lui serrai la main, mais il m’était impossible de continuer à vivre avec lui après cette affaire. Je lui payai ce que je lui devais, ajouta Strong en rougissant ; j’engageai tout ce que j’avais pour le payer ; puis, avec mes dix derniers florins, je tentai la fortune à la roulette. Si j’avais perdu, je lui eusse bien permis de me tuer le lendemain matin. J’étais las de la vie. Par Jupiter ! n’est-ce pas une honte, monsieur, qu’un homme comme moi, qui a pu avoir quelques dettes, mais qui n’a jamais abandonné un ami, ni fait une action déshonnête, ne puisse pas gagner sa vie avec ses bras ?… Mais la nuit fut bonne à la roulette, monsieur, et maintenant j’ai fini avec le jeu. Je me lance dans les vins. Les parents de ma femme vivent à Cadix. Je me propose d’importer des vins et des jambons d’Espagne ; il y a une fortune à faire dans ce commerce-là, monsieur, une fortune ! Voici ma carte. S’il vous faut du xérès ou des jambons, rappelez-vous que Ned Strong est votre homme. »
Et le chevalier tira de son portefeuille une carte élégante qui annonçait que MM. Strong et C, Shepherd’s-Inn, étaient les seuls agents du fameux vin de Manzanilla-Diamant du duc de Garbanzos, grand d’Espagne de première classe, et des fameux jambons du Toboso, patrie de don Quichotte, où les cochons ne sont nourris que de glands.
« Venez les goûter, monsieur ; venez les goûter chez moi. Vous voyez que j’entends les affaires ; et, par Jupiter ! je réussirai cette fois. »
Pen prit la carte en riant.
« Je ne sais pas s’il me sera permis d’aller à des repas de garçons, dit-il. Vous savez que je me…
— Mais il vous faudra du xérès, monsieur. Il vous faudra du xérès.
— Je me fournirai chez vous, vous pouvez y compter. Et je crois que vous avez très-bien fait de rompre votre autre association… Ce digne Altamont est en correspondance avec sa fille, m’a-t-on dit, ajouta Pen après une pause.
— Oui, elle lui a écrit les lettres les plus amphigouriques que j’aie jamais lues, le sournois petit démon, et le papa lui répondait sous le couvert de mistress Bonner. Il voulait l’enlever, les deux ou trois premiers jours ; rien ne pouvait le satisfaire que de ravoir son enfant. Mais vous pensez bien qu’elle n’avait guère envie de le suivre ; et il n’insista pas très-longtemps. »
Ici le chevalier partit d’un éclat de rire.
« Savez-vous, monsieur, ajouta-t-il, quelle était la cause de notre querelle à coups de poings ? Il y avait à Baden une certaine veuve, Mme la baronne de la Cruche-Cassée, qui ne valait guère plus que lui, et que le gredin voulait épouser ; et il l’aurait fait, si je n’avais dit qu’il était déjà marié. Je crois qu’elle ne valait guère mieux que lui. Je l’ai revue sur la jetée de Boulogne, le jour de mon arrivée en Angleterre. »
Et à présent nous avons mené notre récit au point où nous avait déjà conduit l’extrait du Champion de Chatteries.
Il ne devait plus s’écouler que très-peu de jours avant le jour trois fois heureux où Foker pourrait dire que Blanche lui appartenait. Tout Clavering était accouru en foule pour voir le plus magnifique équipage du monde, enfermé dans la remise des Armes de Clavering, et que montrait, moyennant pourboire, le premier cocher de M. Foker. Mme Fribsby était occupée à faire de jolis costumes pour les filles des fermiers qui devaient former un chœur de demoiselles d’honneur, et figurer au déjeuner et à la cérémonie nuptiale. De splendides réjouissances devaient avoir lieu au Park à cette occasion.
« Oui, monsieur Huxter, oui, des fermiers heureux, l’orgueil du pays, se réuniront dans le château baronial, où le sexe barbu mettra tout en branle. On immolera le bœuf, et ils boiront à pleins verres ; et les cloches feront entendre leurs plus joyeux accents ; et mon beau-père, les yeux humides d’émotion, nous bénira sur le seuil du noble manoir. Tel sera, je pense, l’ordre des cérémonies, monsieur Huxter ; et j’espère que nous vous verrons, ainsi que votre aimable épouse, et… et, que désirez-vous boire, monsieur ?… Madame, mistress Lightfoot, vous servirez à mon excellent ami et chirurgien particulier, M. Huxter, M. Samuel Huxter, membre de la Société royale de chirurgie, tous les rafraîchissements qu’il est possible d’avoir dans votre hôtel, et vous porterez le tout à mon compte personnel. Et vous, monsieur Lightfoot, que peut-on vous offrir ? quoique vous ayez peut-être déjà la tête un peu trop chargée, ah ! ah ! ah ! »
Ainsi parlait Harry Foker dans le salon des Armes de Clavering. Il avait loué un appartement à l’hôtel, et rassemblé autour de lui un cercle d’amis. Il régalait tous ceux qu’il voyait. Il adressait la parole à tout le monde. Il était si heureux ! Il dansait autour de Mme Fribsby, la grande amie de mistress Lightfoot, assise rêveuse derrière le comptoir. Il consolait mistress Lightfoot, qui commençait déjà d’avoir des sujets d’inquiétude matrimoniale : car il faut dire que le jeune Lightfoot, étant le maître de la cave, ne connaissait plus de bornes à ses désirs, et ne cessait plus de boire et de se griser depuis le matin jusqu’à la nuit. Et c’était un pitoyable spectacle pour sa tendre épouse, de voir le gros chéri chanceler sur ses jambes au café ou dans la cour, et boire avec les fermiers et les marchands son meilleur vin et ses liqueurs choisies.
Quand il en trouvait le temps, M. Morgan, le sommelier, arrivait aussi de Clavering-Park, et buvait un verre aux frais du maître d’hôtel. Il regardait en ricanant la marche titubante du pauvre Lightfoot. Et mistress Lightfoot était doublement inquiète quand son malheureux mari avait son camarade pour témoin de son ivresse. Mariés depuis quelques mois seulement, et déjà en être là ! Mme Fribsby compatissait aux peines de mistress Lightfoot. Mme Fribsby lui contait l’histoire de maris tout aussi mauvais que Lightfoot. Elle avait eu ses chagrins, elle aussi ; elle avait une triste expérience des hommes. Aussi personne n’est tout à fait heureux, et il y a de l’absinthe, comme dit M. Foker, dans le verre de chaque homme. Pourtant il ne semblait pas y en avoir dans le sien, à cet honnête jeune homme ! Il débordait au contraire de bonheur et de joie.
M. Morgan était tout plein d’attentions pour Foker.
« Et cependant je ne sais pas pourquoi je ne l’aime pas, dit le candide jeune homme à mistress Lightfoot. Il a toujours l’air de me prendre mesure pour mon cercueil. Le beau-père a peur de lui ; le beau-père, hem !… n’importe ; mais la belle-mère est une honnête personne, mistress Lightfoot.
— Oh ! bien certainement. »
Et mistress Lightfoot avouait, en soupirant, qu’elle eût peut-être mieux fait de ne jamais quitter sa maîtresse.
« Non, ma foil je ne t’aime pas, seigneur Féroce, quoique je ne connaisse pas la cause de mon aversion, continua M. Foker. Et il veut que je le prenne pour intendant. Blanche aussi veut que je le prenne. Pourquoi miss Amory l’aime-t-elle ?
— Est-ce que miss Blanche l’aime ? »
Cette idée parut troubler beaucoup mistress Lightfoot. Et il survint à cette digne maîtresse d’hôtel un nouveau sujet de trouble. Une lettre, avec le timbre de Boulogne, lui fut apportée un matin. Son mari lui chercha querelle à ce sujet, juste au moment où Foker descendait de sa chambre et traversait la salle pour se rendre à Clavering-Park, où il avait coutume de déjeuner et de se chauffer aux rayons de son éblouissante Armide. Puis, comme la société du château l’ennuyait excessivement et qu’il ne se souciait pas de la chasse, il s’en revenait passer une ou deux heures dans la salle de billard de l’hôtel. Il retournait au château à temps pour faire une promenade à cheval avec miss Amory ; puis, après avoir dîné avec elle, il la quittait et rentrait modestement à l’auberge.
Lightfoot et sa femme se querellaient au sujet de cette lettre. Qu’était-ce que cette lettre venant de l’étranger ? Pourquoi recevait-elle toujours des lettres de l’étranger ? Qui est-ce qui écrivait ces lettres ? il voulait le savoir. Il ne croyait pas que ce fût son frère. Ça ne me regarde pas ? Si fait, ça me regarde ! »
Et, avec une imprécation, il empoigna sa femme et plongea la main dans sa poche pour s’emparer de la lettre.
La pauvre femme jeta un cri et dit : « Eh bien ! prenez-la. »
Juste au moment où le mari prenait la lettre, M. Foker entra ; à sa vue elle jeta un autre cri, et chercha à reprendre le papier. Lightfoot ouvrit l’enveloppe en repoussant sa femme, et une lettre incluse tomba sur la table.
« À bas les mains, l’homme ! s’écria le petit Harry en accourant. Ne levez pas la main sur une femme, monsieur ! L’homme qui lève la main sur une femme, autrement que pour une caresse, est un… Que vois-je ? une lettre pour miss Amory ! Qu’est-ce que cela, mistress Lightfoot ? »
Mistress Lightfoot se mit, d’un ton piteux, à faire des reproches à son mari.
« Oh ! le vilain, le lâche ! traiter ainsi une femme qui vous a ramassé sur le pavé. Ô lâche que vous êtes, de lever la main sur votre femme ! Pourquoi vous ai-je épousé ? Pourquoi ai-je quitté milady ? Pourquoi ai-je dépensé huit cents livres sterling à monter cette maison où vous ne faites que boire, vilain sac à vin ?
— Elle reçoit des lettres et ne veut pas me dire qui lui écrit ! dit M. Lightfoot d’une voix rauque. C’est une affaire de famille, monsieur. Prendrez-vous quelque chose, monsieur ?
— Je prendrai cette lettre pour la remettre à miss Amory, puisque je vais au Park, » répondit Foker en pâlissant.
Et l’ayant prise sur la table toute prête pour le déjeuner. de la pauvre hôtelière, il s’en alla.
« Il arrive… le diable m’emporte ! qui est-ce qui arrive ? Qui est-ce que ce J. A., mistress Lightfoot ?… Malédiction ! qui est-ce que J. A. ? » s’écria le mari.
Mistress Lightfoot répliqua : « Taisez-vous, animal d’ivrogne ! taisez-vous ! »
Puis elle courut mettre son châle et son chapeau, vit M. Foker qui descendait la rue, prit le chemin de traverse, et se rendit de toute la vitesse de ses jambes à la grille de la loge de Clavering-Park. Foker aperçut une femme courant devant lui ; mais quand il arriva lui-même à la grille, elle avait disparu. Il s’arrêta pour demander au concierge qui c’était qui venait d’entrer.
« Ah ! c’était mistress Bonner ! » s’écria-t-il quand on lui eut répondu. Et ses jambes se dérobèrent sous lui, les arbres dansèrent devant lui. Il s’arrêta deux ou trois fois, s’appuyant contre les troncs des tilleuls pour ne pas tomber.
Lady Clavering était dans la salle à manger avec son fils et son mari, qui bâillait sur le journal.
« Bonjour, Harry, dit la Bégum. Voici des lettres, un tas de lettres. Lady Rockminster arrivera mardi au lieu de lundi ; Arthur et le major viennent aujourd’hui ; Laure va chez le docteur Portman, et se rendra de là à l’église. Et… Qu’est-ce que vous avez, mon cher ? qu’est-ce qui vous rend si pâle, Harry ?
— Où est Blanche ? demanda Harry d’une voix éteinte ; n’est-elle pas encore descendue ?
— Blanche est toujours la dernière, dit Frank en mangeant des muffins ; c’est une vraie lambine. Quand vous n’êtes pas ici, elle reste couchée jusqu’à l’heure du goûter.
— Taisez-vous, Frank ! » dit la mère.
Blanche descendit en ce moment. Elle était très-pâle et jeta un avide regard à Foker ; puis elle s’avança pour baiser sa mère, et sa figure était redevenue souriante quand elle s’approcha de Harry.
« Comment ça va-t-il ? dit-elle en lui touchant les deux mains.
— Je suis malade, répondit Harry. Je…, je vous apporte une lettre, Blanche.
— Une lettre ! et de qui ? Voyons.
— Je ne sais pas… et je voudrais le savoir, dit Foker.
— Comment puis-je vous le dire avant de l’avoir vue ? demanda Blanche.
— Est-ce que mistress Bonner ne vous l’a pas dit ? répliqua-t-il d’une voix tremblante. Il y a un secret là-dessous. Donnez-lui cette lettre vous-même, lady Clavering. »
Lady Clavering, étonnée, reçut la lettre de la main tremblante du pauvre Foker, et regarda l’adresse. En ce moment, elle aussi se prit à trembler de tous ses membres, laissa tomber la lettre d’un air effaré ; puis, courant à Frank, serra son fils contre sa poitrine, et s’écria avec un sanglot : « Ôtez cela… C’est impossible, c’est impossible.
— Qu’est-ce qu’il y a ? dit Blanche avec un sourire effrayant. La lettre ne vient que d’un pauvre parent auquel nous faisons une pension.
— Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai ! cria lady Clavering. Non, mon Frank… Est-ce vrai, Clavering ? »
Blanche avait ramassé la lettre et s’approchait du feu pour l’y jeter ; mais Foker courut à elle et lui saisit le bras.
« Il faut que je voie cette lettre, dit-il ; donnez-la-moi. Vous ne la brûlerez pas.
— Vous… vous ne traiterez pas ainsi miss Amory dans ma maison, s’écria le baronnet. Rendez-lui cette lettre, par Jupiter !
— Lisez-la… et regardez ma mère, dit Blanche en montrant lady Clavering. C’est… c’est à cause d’elle que j’ai gardé le secret. Lisez, homme cruel ! »
Foker ouvrit la lettre et lut :
« Voilà trois semaines, Betsy mignonne, que je ne vous ai écrit ; mais la présente est pour vous donner la bénédiction d’un père. J’arriverai presque aussitôt que mon billet, parce que je veux voir la cérémonie et mon gendre. Je descendrai chez Bonner. J’ai eu un automne très-agréable, et je suis ici dans un hôtel où il y a très-bonne compagnie, et qui est tenu de la bonne façon. Je ne sais pas si je vous approuve tout à fait d’avoir planté là M. Pendennis pour Foker ; je ne trouve pas que Foker soit un si joli nom ; et, d’après ce que vous me dites de lui, il paraît que c’est un mufle et non un beau garçon. Mais il a le sac, et c’est la chose importante. Je ne vous en dis pas davantage, ma chère petite Betsy, jusqu’à ce que nous nous revoyons.
« J. Amory Altamont. »
« Lisez, lady Clavering ; il est trop tard pour vous en faire désormais un mystère, » dit le pauvre Foker.
Et l’infortunée femme, ayant jeté les yeux sur la lettre, éclata de nouveau en cris hystériques, et saisit convulsivement son fils.
« Ils ont fait de vous, mon fils, un pauvre être délaissé, dit-elle. Ils ont déshonoré votre vieille mère ; mais je suis innocente, Frank ; devant Dieu je suis innocente. Je ne savais pas cela, monsieur Foker ; en vérité, en vérité, je ne le savais pas !
— Je suis convaincu que vous ne le saviez pas, répéta Foker, qui s’approcha d’elle et lui baisa la main.
— Ô généreux, généreux Harry ! » s’écria Blanche, transportée de joie.
Mais il retira la main qu’elle voulait prendre, et se détourna d’elle, la lèvre frémissante.
« Cela, c’est une autre affaire, dit-il.
— C’est à cause d’elle… à cause de ma mère, Harry. »
Et miss Amory reprit son attitude d’extatique.
« Il fallait penser à moi aussi, dit Foker ; je vous eusse prise pour femme, malgré tout. On parle de tout à Londres. Je savais que votre père avait… eu des malheurs. Vous ne pouvez pas croire que ce fût pour… pour votre parentage que je voulais vous épouser, le diable l’emporte ! Je vous ai aimée de tout mon cœur et de toute mon âme pendant deux ans, et vous me trompiez, vous vous moquiez de moi ! s’écria le jeune homme. Ô Blanche ! Blanche ! c’est bien dur, c’est bien dur ! »
Il se couvrit le visage de ses mains et se mit à sangloter.
« Pourquoi ne lui ai-je pas tout appris le soir où Arthur m’en donna le conseil ? pensa Blanche.
— Ne la repoussez pas, Harry ! s’écria lady Clavering. Prenez-la, prenez toute ma fortune ; vous savez qu’elle lui revient à ma mort. Ce garçon est déshérité. »
Àce moment, maître Frank, qui avait contemplé toute cette scène d’un air effaré, jeta un grand cri.
« Prenez jusqu’au dernier schelling ; donnez-moi seulement de quoi vivre pour aller me cacher avec cet enfant, et fuir Amory et Clavering. Oh ! ce sont tous deux de mauvais maris ! Peut-être Amory est-il ici à présent ; je ne veux pas le voir. Clavering, lâche que vous êtes, défendez-moi contre lui. »
Clavering se leva brusquement.
« Vous ne parlez pas sérieusement, Jémima ? Vous ne dites pas votre pensée ? Vous n’allez pas nous repousser, Frank et moi ?… Je ne le savais pas, j’en prends Dieu à témoin !… Foker, je ne m’en doutais pas le moins du monde, jusqu’à ce que le coquin soit venu me trouver, le satané gredin de forçat échappé du bagne !
— Le quoi ? » demanda Foker.
Blanche poussa un cri.
« Oui, s’écria le baronnet à son tour ; oui, un satané forçat échappé du bagne ! un gredin qui a contrefait la signature du maudit attorney, son beau-père ! un misérable qui a tué un homme à Botany-Bay, le diable l’emporte ! et qui s’est enfui dans les bois. Malédiction sur lui ! Je voudrais qu’il y fût mort !… Et il est venu me trouver, il y a de cela six ans, et il m’a volé je ne sais combien ; car je me suis ruiné pour l’entretenir, l’infernal scélérat ! Et Pendennis le sait ; et Strong le sait ; et ce damné Morgan le sait ; et Blanche le sait depuis longtemps ; et je n’ai jamais voulu le dire, jamais ; j’en faisais mystère à ma femme.
— Vous l’avez vu, et vous ne l’avez pas tué, Clavering, lâche que vous êtes ? dit la femme d’Amory. Allons-nous-en, Frank ; votre père est un lâche. Je suis déshonorée, mais je reste votre vieille mère, et vous… vous m’aimerez, n’est-ce pas ? »
Blanche éplorée s’approcha de sa mère ; mais lady Clavering se recula avec une sorte d’horreur.
« Ne me touchez pas, dit-elle ; vous n’avez pas de cœur ; vous n’en avez jamais eu. Je vois tout maintenant. Je vois pourquoi ce lâche allait céder à Arthur son siège au parlement ; oui, ce lâche ! et je vois pourquoi vous m’avez menacée de me faire vous céder la moitié de la fortune de Frank. Et quand Arthur a voulu vous épouser sans dot, parce qu’il ne voulait pas dépouiller mon fils, vous l’avez planté là et vous avez accepté le pauvre Harry. Rompez avec elle, Harry. Vous êtes bon, vous. N’épousez pas cette… cette fille de forçat !… Allons-nous-en, Frank, mon chéri ; venez avec votre pauvre vieille mère. Nous nous cacherons ; mais nous sommes honnêtes, oui, nous sommes honnêtes. »
Cependant un étrange sentiment de joie s’était emparé de l’esprit de Blanche. Ce mois passé avec le pauvre Harry lui avait semblé bien ennuyeux. Toute sa brillante fortune suffisait à peine pour lui rendre son fiancé supportable. Elle était lasse de sa simplicité, lasse de le flatter et de le cajoler.
« Arrêtez, maman ! arrêtez, madame ! s’écria-t-elle avec un geste assez théâtral. Ah ! je n’ai pas de cœur, moi qui garde le secret de la honte de ma mère ; moi qui cède mes droits à mon demi-frère, à mon frère bâtard ; moi qui lui cède mes droits et ma fortune, je n’ai pas de cœur parce que je ne trahis pas mon père ? Eh bien, mes droits, je les veux à présent. et les lois de mon pays me les rendront. Je ferai appel aux lois de mon pays… oui, aux lois de mon pays ! L’homme persécuté revient aujourd’hui. Je désire aller avec mon père. »
Et la petite dame fit un geste superbe, s’imaginant être une héroïne.
« Ah ! vous voulez rejoindre votre père, oui-da ? s’écria Clavering avec un de ses jurons accoutumés. Mais je suis magistrat, moi, et le diable m’emporte si je ne le fais pas jeter en prison, votre père ! Voici une chaise qui arrive ; c’est peut-être lui. Qu’il vienne ! »
Une chaise montait effectivement l’avenue, et les deux femmes jetèrent les hauts cris, s’attendant à voir entrer Altamont.
La porte s’ouvrit, et M. Morgan annonça le major Pendennis et M. Pendennis, qui arrivèrent au beau milieu de cette querelle.
Une simple cloison de planches séparait la salle à manger du vestibule ; et il est probable que, selon sa coutume, M. Morgan avait profité de cette circonstance pour se mettre au fait de tous les événements.
Il avait été convenu, la veille, que Blanche et Henry feraient une promenade à cheval, et, à l’heure fixée, les chevaux de M. Foker arrivèrent des Armes de Clavering. Mais miss Blanche ne l’accompagna pas cette fois. Pen alla serrer la main à son ami sur le perron, et Harry Foker s’éloigna suivi de son groom en deuil. Tous les événements qui ont occupé la partie la plus active de notre histoire furent discutés pendant les deux ou trois heures qui s’écoulèrent entre le déjeuner et l’arrivée des chevaux. Plusieurs conseils avaient été donnés, plusieurs faits cités, plusieurs compromis suggérés. À la fin, Foker s’en alla avec un triste : « Dieu vous bénisse ! » que lui donna Pen.
Le dîner fut d’une lugubre tristesse à Clavering-Park, et le nouveau sommelier ne s’y trouva pas pour faire son service ; les dames ne prirent point place à table. Après dîner, Pen dit : « Je vais aller à Clavering pour voir s’il est arrivé. »
Et il descendit la sombre avenue, traversa le pont, suivit la route qui passait le long de son cottage de Fairoaks, au milieu des champs familiers, jadis calmes et paisibles, mais alors troublés par le bruit et les flammes des fours et des forges, où travaillaient les ouvriers employés au nouveau chemin de fer. Il entra dans le bourg et se dirigea vers les Armes de Clavering.
Il était plus de minuit quand il retourna à Clavering-Park, excessivement pâle et agité.
« Lady Clavering est-elle encore levée ? » demanda-t-il.
Oui, elle était dans sa chambre.
Il y monta, et trouva la pauvre dame pleurant et en proie à une agitation qui faisait pitié à voir.
« C’est moi… moi, Arthur, » dit-il en ouvrant la porte.
Puis, étant entré, il prit la main de la pauvre femme et la baisa très-affectueusement.
« Vous avez toujours été une excellente amie pour moi, chère lady Clavering, dit-il. Je vous aime beaucoup. J’ai des nouvelles pour vous.
— Ne me donnez plus ce nom-là, répliqua-t-elle en lui serrant la main. Vous avez toujours été un bon garçon, Arthur ; et c’est bien aimable à vous de venir à présent… bien aimable. Vous ressemblez par moments d’une manière étonnante à votre maman, mon cher.
— Chère bonne lady Clavering, répéta Arthur en insistant particulièrement sur ce nom, il est arrivé quelque chose de bien étrange.
— Est-ce à lui qu’il est arrivé quelque chose ? demanda lady Clavering haletante. Oh ! c’est horrible de penser que je m’en réjouirais… horrible !
— Il se porte bien. Il est venu et il est reparti, ma chère dame. Ne vous effrayez pas ; il est parti, et vous êtes toujours lady Clavering.
— Est-ce donc vrai ? s’écria lady Clavering ; est-ce vrai ce qu’il me disait quelquefois, qu’il… ?
— Il était marié déjà quand il vous a épousée, dit Pen. Il l’a confessé ce soir. Il ne reviendra jamais. »
Lady Clavering poussa un grand cri, se jeta au cou de Pen, le baisa et fondit en larmes, la tête appuyée sur son épaule.
Il nous faut resserrer en peu de mots ce que Pen eut à raconter au milieu d’une multiplicité de sanglots et d’interruptions ; car voici que les bornes prescrites sont atteintes, et notre récit approche de sa fin.
Amory était arrivé par la voiture qui correspondait avec le chemin de fer, et qui avait remplacé la vieille Empressée et la Persévérance. Il était descendu aux Armes de Clavering, où il commanda son dîner sous son faux nom d’Altamont. Et, comme il était d’humeur joviale, il invita le maître d’hôtel, qui n’en fut pas fâché, à boire un verre de vin avec lui. Ayant tiré de M. Lightfoot toutes les nouvelles concernant la famille Clavering, et reconnu, par les questions qu’il posa à son hôte, que mistress Lightfoot lui avait gardé le secret, il fit monter une autre bouteille de vin. Puis, à la fin de ce banquet, tous deux également excités entrèrent dans la salle où mistress Lightfoot trônait derrière son comptoir.
Elle était en train de prendre le thé avec son amie, Mme Fribsby. Lightfoot se trouvait dans un éclat de félicité telle, qu’aucun événement ne pouvait plus le surprendre ; de sorte que, lorsque Altamont serra la main à mistress Lightfoot comme à une vieille connaissance, cela ne lui parut pas du tout singulier ; il n’y vit qu’une occasion de boire davantage. Les gentlemen commencèrent alors à se verser des grogs à l’eau-de-vie et à en offrir aux dames, sans faire attention aux regards effrayés qu’elles leur lançaient toutes deux.
Tandis qu’ils étaient ainsi occupés, vers les six heures du soir, M. Morgan, le nouveau sommelier de sir Francis Clavering, entra et fut invité à boire. Il choisit son breuvage favori, et la conversation devint générale.
Quelque temps après, M. Lightfoot commença à s’assoupir. M. Morgan avait, à diverses reprises, donné à entendre à Mme Fribsby qu’elle eût à s’éloigner ; mais cette dame, étrangement fascinée et terrifiée peut-être, ou bien cédant aux instances de mistress Lightfoot, qui la pressait de rester, ne bougea pas de sa place. Cette persistance contraria fort M. Morgan, qui exhala son mécontentement en un langage dont mistress Lightfoot fut peinée. Il fit si bien qu’il s’attira les remontrances de M. Altamont, qui lui dit qu’il était une mauvaise pratique et qu’il manquait de politesse envers le sexe.
Cette altercation entre les deux gentlemen devint fort pénible pour les dames, surtout pour mistress Lightfoot, qui fit tout son possible pour apaiser M. Morgan. Puis, sous prétexte de donner à l’étranger du papier pour allumer sa pipe, elle lui passa un billet où elle avait écrit : « Allez-vous-en, il vous connaît. »
Il y eut sans doute dans la manière dont elle passa ce papier, ou dont son hôte le lut, quelque chose qui excita les soupçons du sommelier : car, lorsque Altamont se leva peu de temps après en disant qu’il allait se coucher, Morgan se leva aussi, jeta un éclat de rire, et dit qu’il était trop tôt pour se mettre au lit.
L’étranger dit alors qu’il se retirait dans sa chambre à coucher. Morgan répliqua qu’il allait lui montrer le chemin.
Àces mots le voyageur s’écria : « Venez. J’ai là haut une paire de pistolets pour faire sauter la cervelle à tout traître, à tout vil espion. » Et il jeta à Morgan un regard si farouche, que celui-ci prit Lightfoot par le collet, l’éveilla et dit : « John Amory, je vous arrête au nom de la reine. Lightfoot, assistez-moi. Cette capture vaut mille livres sterling. »
Il avança la main, comme pour saisir son prisonnier ; mais celui-ci, fermant le poing gauche, en donna à Morgan un si rude coup dans la poitrine, qu’il le renversa derrière M. Lightfoot. Le maître d’hôtel, qui avait une carrure athlétique et du courage, dit qu’il allait casser la tête de l’étranger ; et il se préparait à le faire, quand celui-ci, dépouillant son habit et accablant de malédictions ses deux adversaires, leur cria ; « Eh bien ! venez donc, que je vous assomme ! »
Mais mistress Lightfoot se jeta au-devant de son mari avec un cri perçant, tandis que Mme Fribsby, poussant un autre cri plus perçant encore, courut à l’étranger, et appelant : « Armstrong, Johnny Armstrong ! » s’empara de son bras nu, sur lequel on apercevait un tatouage bleu représentant un cœur et les deux lettres M. F.
L’exclamation de Mme Fribsby surprit et calma l’étranger. Il abaissa les regards sur elle et s’écria : « Par Jupiter ! c’est Polly.
— Cet homme n’est pas Amory, dit Mme Fribsby. C’est Johnny Armstrong, mon mauvais méchant mari, qui m’a épousée à l’église Saint-Martin, étant officier marinier à bord d’un vaisseau de la Compagnie des Indes, et qui m’a abandonnée deux mois après, le misérable ! Cet homme est John Armstrong ; voici sur son bras la marque qu’il s’est faite pour l’amour de moi.
— Je suis John Armstrong, c’est assez évident, Polly, dit l’étranger. Je suis John Armstrong, Amory, Altamont. Qu’ils viennent tous se mesurer avec un marin anglais ; je ne les crains pas. Hourra ! qui est-ce qui en veut goûter ?
— Arrêtez-le ! » criait toujours Morgan.
Mais mistress Lightfoot répliqua : « L’arrêter ?… c’est vous qu’il faut arrêter, vil espion ! vous qui voulez empêcher le mariage, ruiner milady et nous enlever les Armes de Clavering.
— A-t-il dit qu’il voulait nous enlever les Armes de Clavering ? demanda M. Lightfoot en se retournant. Alors, gare à lui, je vais l’étrangler !
— Tenez-le, chéri, dit mistress Lightfoot, jusqu’à ce que passe la voiture pour le train qui va à Londres. Elle ne tardera pas à arriver.
— Gare à lui ! je l’étrangle, s’il bouge. »
Ils retinrent donc Morgan jusqu’à l’arrivée de la voiture, par laquelle M. Amory ou Armstrong s’en retourna à Londres.
Morgan l’y avait suivi ; mais Arthur Pendennis n’en dit rien à lady Clavering, qui alla baiser son fils endormi, en invoquant les bénédictions du ciel sur notre héros.
Ç’avait été une journée pleine d’émotions.
Il ne nous reste plus à rapporter que les événements d’un seul jour, le jour où M. Arthur en chapeau neuf, en frac bleu neuf, en cravate bleue neuve, en gilet de fantaisie neuf, en bottes neuves, en boutons de chemise neufs (présent de la très-honorable comtesse douairière de Rockminster), déjeuna seul à Clavering-Park et put à peine avaler un morceau.
Deux lettres se trouvaient à côté du couvert de Son Honneur. Il ouvrit d’abord celle dont l’adresse écrite en demi-gros semblait indiquer une lettre d’affaires, de préférence à l’autre, dont l’écriture lui était familière. La lettre numéro 1 était ainsi conçue :
COMPAGNIE DES VINS DE GARBANZOS.
« Shepherd’s-Inn, lundi.
« En vous félicitant cordialement de l’événement qui doit vous rendre heureux pour la vie, j’envoie mon plus affectueux souvenir à mistress Pendennis, que j’espère avoir l’avantage de connaître pendant un temps plus long encore que celui depuis lequel je la connais déjà. Et, en appelant son attention sur ce fait, que l’un des articles les plus nécessaires au confort de son mari, c’est un xérès bien pur, je sais que j’aurai sa pratique, pour l’amour de Votre Honneur.
« Mais j’ai à vous parler de choses autres que nos affaires. Hier après-midi, un certain J. A. arriva chez moi, venant de Clavering, qu’il avait quitté en des circonstances dont sans doute vous avez actuellement connaissance. Malgré la querelle que nous avons eue, je n’ai pu faire autrement que de lui donner le vivre et le couvert (et il ne se fit pas prier pour prendre sa bonne part de jambon du Toboso et de vin de Garbanzo Amontillado). Il me conta les derniers événements et beaucoup d’autres aventures surprenantes. Le coquin s’est marié à seize ans, et a depuis répété plusieurs fois cette cérémonie à Sydney, dans la Nouvelle-Zélande, dans l’Amérique du Sud, et à Newcastle, avant d’avoir connu notre pauvre amie, la modiste Fribsby. C’est un vrai don Juan.
« Il semblait que le Commandeur allait enfin mettre la main sur lui : car, tandis que nous étions à notre repas, trois grands coups furent frappés à la porte extérieure, ce qui fit tressaillir notre ami. J’ai soutenu un ou deux sièges dans mon logis, et je me rendis à mon poste habituel pour faire une reconnaissance. Grâce à Dieu, je n’ai pas de billets en circulation, et d’ailleurs ces messieurs ne se présentent pas de cette façon. Je découvris que c’était Morgan, l’ex-valet de chambre de votre oncle, en compagnie d’un policeman (un faux policeman, je crois) ; ils dirent qu’ils avaient un mandat pour arrêter John Armstrong, autrement dit Amory, autrement dit Altamont, forçat échappé du bagne ; et ils menacèrent d’enfoncer la porte.
« Or, j’avais découvert, dans le temps de ma captivité, un petit passage le long de la gouttière pour gagner la fenêtre de Bows et Costigan, et j’envoyai Jack Autrement-Dit, par ce chemin dérobé, non sans trembler pour sa vie, car il était devenu fort dangereux ; puis, après avoir parlementé, j’admis M. Morgan et son ami.
« Le coquin avait connaissance de ce chemin secret, car il se dirigea aussitôt vers la chambre par laquelle on y arrivait, chargeant le policeman de descendre pour garder la porte. Et il monta mon petit escalier, comme si les aitres de la maison lui étaient familiers. Au moment où il sortait par la fenêtre, nous entendîmes une voix que vous connaissez, sortant de la mansarde de Bows et criant avec un fort accent irlandais : « Qui êtes-vous ? et que diable voulez-vous ? Vous feriez mieux de quitter la gouttière ; il y a, morbleu ! déjà un homme qui s’y est tué. »
« Et, tandis que Morgan s’avançait pour regarder dans les ténèbres, et voir si cette terrible nouvelle était vraie, celui qui venait de lui adresser la parole prit un manche à balai et, grâce à un vaillant effort, rompit et fit tomber le tuyau de communication.
« Il m’a dit ce matin avec une grande joie que ce qui lui avait suggéré ce facile stratagème, c’était le souvenir de sa chère Emily dans le rôle de Cora, et le pont dans le drame de Pizarre.
« Je voudrais que ce scélérat de Morgan se fût trouvé sur le pont, quand le général essaya son stratagème.
« Si j’apprends des nouvelles de Jack Autrement-Dit, je vous en ferai part. Il a encore beaucoup d’argent, et je l’ai engagé à envoyer une petite somme à notre pauvre amie, la modiste. Le coquin m’a ri au nez, en disant qu’il n’en avait pas de trop, mais qu’il était prêt à envoyer une mèche de ses cheveux à qui en désirerait.
« Adieu ; soyez heureux ! et croyez-moi votre affectionné
« Éd. Strong. »
« Et maintenant, voyons l’autre lettre, dit Pen. Cher vieil ami ! »
Il baisa le cachet avant de le rompre.
« Warrington, mardi.
« Il ne faut pas que je laisse passer la journée sans vous envoyer à tous deux un Dieu vous bénisse ! Que Dieu vous donne le bonheur, cher Arthur et chère Laure ! Je crois, Pen, que vous avez la meilleure femme qui soit au monde ; et je prie pour que vous la chérissiez comme telle, et que vous preniez bien soin d’elle. Mon logis sera bien solitaire sans vous, cher Pen ; mais si je m’y ennuie, j’aurai une nouvelle demeure prête à me recevoir : la maison de mon frère et de ma sœur. Je m’exerce ici dans la chambre des enfants, afin de me préparer au rôle d’oncle Georges. Adieu ! faites votre voyage de noces, et revenez bientôt vers votre affectionné
« Georges W. »
Pendennis et sa femme lurent cette lettre ensemble, après le déjeuner du docteur Portman, quand les convives se furent retirés, et tandis que la voiture les attendait devant la grande porte, au milieu d’une foule de curieux. Mais ils passèrent par la porte de derrière dans le cimetière de Sainte-Marie, dont les cloches carillonnaient gaiement, et ce fut là, sur le vert gazon qui couvrait la tombe d’Hélène, qu’Arthur montra à sa femme la lettre de Georges. Laure versa d’abondantes larmes sur ce papier : était-ce des larmes de chagrin ou de bonheur ? Et de nouveau, en présence de cette poussière sacrée, elle embrassa et bénit son Arthur.
Il n’y eut, ce jour-là, qu’un mariage à l’église de Clavering : car, malgré les sacrifices que Blanche avait faits à sa chère mère, l’honnête Harry Foker ne put pardonner à la femme qui avait trompé son fiancé ; il en concluait avec raison qu’elle tromperait aussi son mari. Il partit pour la Syrie et visita les pyramides ; il y laissa sa douleur et revint en Angleterre avec une belle barbe et une collection de tarbouches et de narghilés, dont il régale tous ses amis. Il vit d’une manière splendide ; et, suivant le conseil de Pen, il achète du vin des fameux vignobles du duc de Garbanzos.
Quant au pauvre Cos, nous avons fait connaître sa fin dans un des premiers chapitres de cette histoire. On ne pouvait espérer une fin bien glorieuse après une telle carrière.
Morgan est un des personnages les plus respectés de la paroisse Saint-James, et il s’est prononcé en vrai Breton, dans la crise politique actuelle.
M. Piper, l’organiste de Clavering, étant mort, la petite mistress Samuel Huxter, qui règne en souveraine sur le docteur Portman, fit venir Bows de Londres pour concourir avec les prétendants à la succession du défunt ; et ce fut Bows qui l’emporta. Quand sir Francis Clavering termina son indigne existence, la même petite intrigante emporta pour ainsi dire le bourg d’assaut, et c’est actuellement Arthur Pendennis, esquire, qui le représente au parlement.
Tout le monde sait que Blanche Amory s’est mariée à Paris, et que les salons de Mme la comtesse de la Blague de Montmorency de Valentinois sont au nombre des plus brillants et des plus fréquentés de cette capitale. Le duel entre le comte, son époux, et le jeune et ardent représentant montagnard, Alcide de Mirobo, n’a eu d’autre cause que l’insolence avec laquelle ce dernier a paru douter en plein club de la légitimité des titres de ce gentilhomme. Mme de la Blague de Montmorency de Valentinois fit un voyage après cette aventure. Elle a, depuis, publié ses poésies. Bungay les a achetées, et une couronne de comtesse brille au frontispice de ses œuvres.
Le major Pendennis est devenu fort sérieux dans ses derniers jours. Il n’est jamais plus heureux que quand Laure, de sa voix si douce, lui fait quelque lecture, ou lorsqu’elle écoute ses anecdotes ; car cette aimable dame est l’amie des jeunes et des vieux, et toute sa vie est employée à faire des heureux.
« Et quelle espèce de mari est-ce, que ce Pendennis ? » demandera peut-être plus d’un lecteur, qui doute du bonheur de ces époux. Nous adressons le questionneur à Laure elle-même, si jamais il la rencontre… Tout en voyant les défauts et l’humeur bourrue d’Arthur, tout en reconnaissant qu’il y a des maris meilleurs, elle l’aime toujours de la même constante affection. Jamais il n’a adressé à ses enfants ni à leur mère une parole blessante ; et, quand ses accès d’humeur sombre et de solitude sont passés, il est toujours accueilli avec amitié et confiance. Son ami est toujours son ami, et il l’aime de tout son cœur. La maladie qu’il a n’est jamais fatale à un esprit sain. Georges remplit très-bien son rôle de parrain, et continue à vivre seul. Quoique les œuvres de M. Pen aient acquis à celui-ci une réputation plus grande que celle de son ami mieux doué que lui, et qui cependant reste inconnu, Georges vit content et se passe de renommée. Si ce ne sont pas les plus méritants qui gagnent les gros lots de la loterie de la vie, nous savons que telle est la volonté de l’ordonnateur de cette loterie. Nous voyons tous les jours des hommes faux et sans mérite réussir et prospérer, tandis que les bons ne rencontrent que déceptions ; nous voyons ceux qui sont jeunes et aimés périr prématurément ; nous voyons dans la vie de chaque homme le bonheur mutilé, la chute fréquente, les efforts inutiles, la lutte entre le bien et le mal, lutte dans laquelle souvent les forts succombent et les agiles échouent ; nous voyons de belles fleurs dans des lieux infâmes, comme nous voyons, dans les positions les plus hautes et les plus brillantes, la marque du vice et de la bassesse, et la souillure du mal. Mais sachant combien est faible le meilleur d’entre nous, tendons une main charitable à Arthur Pendennis avec tous ses défauts et sa médiocrité. Il ne prétend pas être un héros, mais seulement un homme, notre frère.
FIN.