‹ Histoire de PendennisChapitre 75 sur 76 · Tome 3 · 25

Tome 3 · 25

Pen s’impatienta et s’irrita à la station de Tunbridge jusqu’à l’arrivée du train qui se rendait à Londres, c’est-à-dire pendant une grande demi-heure, qui lui parut aussi longue que six heures. Mais enfin même cet immense espace de temps s’écoula ; le train se remit en marche, les feux de Londres apparurent dans le lointain ; un gentleman, qui oublia son sac de nuit dans le wagon, se précipita sur un cabriolet et dit au cocher :

« Jermyn-Street, aussi vite que possible ! »

Le cocher le remercia de la gratification qui lui fut mise dans la main, et Pen enjamba trois à trois les marches de l’escalier de l’hôtel où lady Rockminster s’était logée.

Laure était seule dans le salon ; elle lisait, la figure pâle, à la lueur d’une lampe. Cette pâle figure leva les yeux quand Pen ouvrit la porte.

Suivrons-nous notre héros ? Les grands moments de la vie sont des moments comme les autres. Votre arrêt est prononcé en un ou deux mots. Un seul regard des yeux, un simple serrement de main, peut décider votre sort ; ou bien aussi un mouvement des lèvres, encore qu’elles ne prononcent aucun mot.

Quand lady Rockminster, après avoir fait sa sieste, se lève et se rend au salon, nous pouvons y entrer avec elle.

« Parole d’honneur, jeunes gens ! » Tels sont les premiers mots de la vieille dame ; et la femme de chambre ouvre de grands yeux étonnés par-dessus l’épaule de sa maîtresse.

Lady Rockminster peut bien s’écrier ainsi, et sa femme de chambre regarder avec étonnement, car les jeunes gens forment tableau, et Pen est dans une posture que toute jeune dame qui lit ces lignes a souvent entendu décrire, qu’elle a vue, ou qu’elle espère voir, ou que, du moins, elle mérite de voir.

En un mot, dès qu’il fut entré dans la chambre, Pen s’approcha de Laure au pâle visage ; et, sans lui laisser même le temps de s’écrier : « Quoi ! déjà de retour ? » il saisit la main tremblante qu’elle lui tendait au moment de se lever, tombe à genoux devant elle et dit rapidement : « Je l’ai vue. Elle s’est engagée à Harry Foker… et… et maintenant, Laure ? »

La main de Laure serre celle d’Arthur ; ses yeux rayonnants lui répondent et ses lèvres aussi, quoique sans prononcer un mot. La tête de Pen s’incline sur les genoux de la jeune fille, et il s’écrie en sanglotant : « Viens nous bénir, chère mère ! »

Et des bras aussi chers que ceux d’Hélène s’enlacent autour de lui.

C’est en cette conjoncture que lady Rockminster arrive et s’écrie : « Parole d’honneur, jeunes gens !… Beck, sortez ! Qu’est-ce que vous avez besoin de fourrer votre nez ici ? »

Pen se lève d’un air de triomphe, sans lâcher la main de Laure.

« Elle me console de mon malheur, madame, dit-il.

— Pourquoi lui baisez-vous la main ? On ne peut pas savoir ce que vous ferez après. »

Pen baisa la main de la vieille dame.

« J’ai été à Tunbridge, dit-il, et j’ai vu miss Amory ; et j’ai trouvé, en arrivant, qu’un misérable m’avait remplacé dans son affection, ajouta-t-il d’un air tragique.

— Est-ce là tout ? Est-ce pour cela que vous pleurnichiez à genoux ? demanda la vieille dame en se fâchant. Vous auriez pu garder vos nouvelles jusqu’à demain.

— Oui… un autre m’a supplanté, continua Pen. Mais pourquoi l’appeler misérable ? Il est brave, il est constant, il est jeune, il est riche, il est beau.

— Quelles absurdités me contez-vous là ? s’écria la vieille dame. Qu’est-il arrivé ?

— Miss Amory m’a donné mon congé et a accepté Henry Foker, Esq. Je l’ai surprise lui gazouillant des romances tandis qu’il était à ses pieds. Le rhumatisme de la vieille mistress Planter, qui a servi de prétexte pour empêcher l’arrivée de la chère Laure, n’est qu’une habile invention de Blanche ; le rhumatisme, c’est Harry. C’est le plus constant et le plus généreux des hommes. Il a promis la cure de Logwood au mari de lady Anne, à laquelle il a fait un splendide cadeau de noces, et il a couru se jeter aux pieds de Blanche lorsqu’il s’est trouvé libre.

— De sorte que, ne pouvant avoir Blanche, vous vous résignez à prendre Laure ; est-ce là ce que vous faites ? demanda la vieille dame.

— Il s’est noblement conduit, dit Laure.

— J’ai agi conformément aux conseils de Laure, répliqua Pen ; peu vous importe comment, lady Rockminster, mais du mieux que j’ai su et pu. Si vous voulez dire que je ne suis pas digne de Laure, je le sais, et je prie Dieu de me rendre meilleur. Et si l’amour et la société de la meilleure et de la plus pure des créatures de ce monde peuvent quelque chose pour cela, j’aurai du moins le secours de ces influences.

— Hum ! hum ! fit la vieille dame, en regardant le jeune couple d’un air satisfait ; tout cela est fort bon, mais j’aurais mieux aimé Barbe-Bleue. »

Afin de détourner la conversation d’un sujet qui devenait pénible pour certaines des parties présentes, Pen songea à son entrevue avec Huxter et aux affaires de Fanny Bolton, qu’il avait oubliées dans l’agitation et l’intérêt qu’avaient fait naître les siennes propres. Il raconta aux dames comment Huxter avait élevé Fanny au rang de son épouse, et les terreurs que lui inspirait l’arrivée de son père. Il décrivit la scène avec beaucoup de verve, ayant soin d’insister spécialement sur ce qui concernait la coquetterie de Fanny et son irréprimable désir de captiver le sexe masculin. Il voulait dire par là : « Vous voyez, Laure, que je n’ai pas été si coupable dans cette petite affaire ; c’est la fillette qui me faisait la cour, et moi je résistais. Comme je ne suis plus là, la petite sirène exerce ses artifices et ses fascinations sur d’autres. Que cette affaire soit donc effacée de votre esprit, s’il vous plaît, ou punissez-moi bien doucement de ma faute. »

Laure comprit où tendaient ces explications empressées.

«  Si vous avez fait mal, vous vous en repentez, cher Pen, dit-elle ; et vous savez, ajouta-t-elle en rougissant et avec un coup d’œil significatif, que je n’ai pas le droit de vous faire des reproches.

— Hum ! grommela la vieille dame ; j’aurais préféré Barbe-Bleue.

— Ce passé n’existe plus. L’avenir est devant nous. Je ferai de mon mieux pour que votre avenir soit heureux, chère Laure, » dit Pen.

Son cœur était attendri par la perspective de son bonheur ; il était humilié et saisi d’une crainte respectueuse dans la contemplation de la douceur, de la bonté et de la pureté de Laure. Il aimait mieux sa femme à cause de l’aveu de son sentiment passager pour Warrington, à cause de la confiance avec laquelle elle avait mis à nu devant lui son noble cœur.

Et Laure ? sans doute elle se disait : « Il est bien étrange que j’aie pu un moment m’intéresser à un autre qu’Arthur. Je suis presque contrariée en songeant que cet autre m’importe si peu à présent, et que j’ai si peu de regret de son départ. Ah ! comme, durant ces deux derniers mois, j’ai appris à aimer Arthur ! Je ne m’inquiète que d’Arthur ; que je dorme ou que je sois éveillée, toutes mes pensées sont pour lui ; il n’est jamais absent de mon esprit. Et il va être à moi, à moi ! et je vais l’épouser ! je ne serai pas sa servante, comme ce matin encore je pensais l’être ; car je me serais mise aux genoux de Blanche pour la supplier de me laisser vivre auprès de lui. Et maintenant… Oh ! c’est trop de bonheur ! Oh ! mère, mère, que n’êtes-vous ici ! »

Et il lui sembla qu’Hélène était réellement présente, quoique invisible. Une auréole de félicité semblait émaner d’elle. Elle marchait d’un pas différent et rayonnait d’une beauté plus fleurie. Arthur vit ce changement, et les regards perçants de la vieille lady Rockminster le remarquèrent aussi.

« Quelle sournoise modeste petite friponne vous êtes ! murmura-t-elle à l’oreille de Laure, tandis que Pen riait et racontait avec verve l’histoire de Huxter ; et comme vous avez gardé votre secret !

— Que pouvons-nous faire pour aider ce jeune couple ? » demanda Laure.

Il était naturel que miss Laure s’intéressât à tous les jeunes couples, comme les amants généreux aiment toujours les autres amants.

« Il faut que nous allions les voir, dit Pen.

— Sans doute, il faut que nous allions les voir, répéta Laure. Je veux aimer beaucoup Fanny. Allons-y tout de suite. Lady Rockminster, me permettez-vous de prendre la voiture ?

— Y aller maintenant !… eh, petite sotte, il est onze heures du soir. M. et mistress Huxter sont en bonnet de nuit, je n’en doute pas… Et quant à vous, monsieur, il est temps de vous en aller. Bonne nuit, monsieur Pendennis. »

Arthur et Laure demandèrent encore dix minutes.

« Eh bien, nous irons demain matin, dit Laure. Je reviendrai vous chercher avec Marthe.

— Une couronne de comte, dit Pen, enchanté de lui-même, fera beaucoup d’effet dans Lamb-Court et dans Smithfield. Attendez… Lady Rockminster, voulez-vous être d’une petite conspiration ?

— Comment l’entendez-vous, votre conspiration ?

— Il s’agirait d’être un peu indisposée demain matin ; puis, quand le vieux Huxter arrivera, de me permettre de l’appeler. Si la pensée de soigner un baronnet à la campagne le met en si bonne humeur, quelle influence une comtesse n’aura-t-elle pas sur lui ? Quand il sera attendri, quand il sera bien mûr, nous lui apprendrons le secret, nous ferons entrer les jeunes époux, nous extorquerons la bénédiction paternelle, et la comédie sera jouée.

— Quel tas de bêtises ! dit la vieille dame. Prenez votre chapeau, monsieur. Venez, miss. Allons, bon ! voilà que ma tête se tourne d’un autre côté. Bonne nuit, jeunes gens. »

Qui sait si la vieille dame ne songea pas aux jours de sa jeunesse, en s’en allant appuyée sur le bras de Laure, hochant la tête et marmottant entre ses dents ?

Le lendemain de bonne heure, Laure et Marthe arrivèrent comme il avait été convenu ; espérons que la sensation désirée se produisit dans Lamb-Court, d’où le trio se rendit chez M. et mistress Samuel Huxter, en leur demeure de Charterhouse-Lane.

Les deux dames se regardèrent avec beaucoup d’intérêt, et non sans émotion du côté de Fanny. Elle n’avait pas vu son tuteur, comme elle appelait Pen, depuis l’événement qui l’avait unie à M. Huxter.

« Samuel m’a dit combien vous avez été bon, dit-elle. Vous avez toujours été bon, monsieur Pendennis. Et… et j’espère madame, que votre amie va mieux, celle qui s’est trouvé mal dans Shepherd’s-Inn.

— Je m’appelle Laure, dit l’autre en rougissant. Je suis, c’est-à-dire j’étais… non, je suis la sœur d’Arthur ; et nous vous aimerons toujours pour la bonté que vous avez eue de le soigner quand il était malade. Et quand nous serons à la campagne, j’espère que nous nous verrons. Ce sera toujours un plaisir pour moi de savoir que vous êtes heureuse, Fanny.

— Nous allons faire ce que vous avez fait, Huxter et vous, Fanny. Où donc est Huxter ? Quel gentil petit logement vous avez ! Quel joli chat ! »

Tandis que Fanny répond aux questions de Pen, Laure se dit en elle-même : « Est-ce donc là la créature qui nous a tant effrayés ? Que trouvait-il en elle de si charmant ? C’est une gentille petite personne, sans doute ; mais quelles manières ! Enfin elle a été bien bonne pour lui pendant sa maladie ; que Dieu lui donne le bonheur en récompense ! »

M. Samuel était allé rejoindre son papa. Mistress Huxter dit que le vieux gentleman devait arriver ce jour même au café Somerset, dans le Strand ; et Fanny avouait qu’elle tremblait fort à l’idée de l’entrevue.

« Si ses parents le repoussent, que ferons-nous ? dit-elle. Je ne me pardonnerai jamais d’avoir causé la ruine de mon mari. Il faut que vous intercédiez pour nous, monsieur Arthur. Si M. Huxter senior écoute quelqu’un, il se laissera sûrement influencer par vous. »

Il était évident que Fanny considérait encore Pen comme un être supérieur. Sans doute Arthur se rappela le passé, en remarquant les petits airs de tragédie, les petites manières solennelles, les petites terreurs, les petites vanités de la petite femme.

Dès que les visiteurs se furent retirés, entrèrent MM. Linton et Blades, qui arrivaient naturellement pour voir M. Huxter, et qui apportaient avec eux un suave parfum de tabac. Ils avaient vu l’équipage arrêté devant la porte du boulanger, et la couronne de comte leur avait inspiré un sentiment plein de respect. Ils demandèrent à Fanny quel était ce grand personnage qui venait de s’éloigner, disant que la comtesse était de la bonne pâte. Et quand ils apprirent que c’était M. Pendennis avec sa sœur, ils dirent que le père de Pen n’était qu’un carabin, et que le fils prenait de maudits airs. Ils s’étaient trouvés en compagnie de Huxter, la nuit de sa petite altercation avec Pen à l’Arrière-Cuisine.

En traversant Fleet-Street pour regagner l’hôtel, Laure dit, au grand amusement de Pen, que Fanny était très-bien, mais qu’elle n’avait réellement pas ce qu’on appelle de la beauté, ou que du moins elle, Laure, ne pouvait découvrir cette beauté ; et, étant arrêtés par un embarras de voitures près de Temple-Bar, ils aperçurent le jeune Huxter qui retournait vers sa femme.

« Le gouverneur est arrivé au café de Somerset ; il est d’humeur passable à cause du chemin de fer, sans doute. Mais je n’ai pas osé lui parler de… de l’affaire. N’essayerez-vous pas d’aborder la fatale question, monsieur Pendennis ? »

Pen répondit qu’il allait sur-le-champ trouver M. Huxter et voir ce qu’il y avait à faire. Huxter junior rôderait aux environs pendant la redoutable entrevue. La couronne de comte l’avait aussi rempli d’étonnement, et le vieux Huxter lui-même la contempla avec joie de la fenêtre du café Somerset, d’où il prenait toujours plaisir à regarder la foule qui passait dans le Strand.

« Je puis me payer un petit voyage, monsieur, dit Huxter père en serrant la main de Pen. Vous savez sans doute les nouvelles ? Nous avons notre bill, monsieur. Nous aurons notre embranchement ; nos actions montent ; nous achetons vos trois champs le long de la rivière, et nous vous garnissons la poche d’une somme rondelette, monsieur Pendennis.

— Vraiment !… Eh bien, c’est une bonne nouvelle ! »

Pen se rappela qu’il y avait depuis trois jours chez lui une lettre de M. Tatham ; mais il ne l’avait pas ouverte, parce qu’il avait d’autres affaires plus intéressantes.

«  J’espère que vous n’allez pas vous enrichir et renoncer à l’exercice de votre art, dit Pen. Nous ne pouvons nous passer de vous à Clavering, monsieur Huxter, quoique l’on dise beaucoup de bien de votre fils. Mon ami, le docteur Goodenough, fait grand cas de ses talents. Ce doit être dur pour un praticien aussi éminent que vous, de rester enfoui dans une bourgade de province.

— La capitale, voilà la sphère qu’il m’eût fallu, monsieur, répliqua M. Huxter en promenant ses regards dans le Strand. Mais on prend son affaire où on la trouve ; et j’ai succédé à mon père.

— C’était également la profession de mon père, dit Pen. Je regrette parfois de ne l’avoir pas embrassée, moi aussi.

— Vous, monsieur, vous suivez une plus brillante carrière, s’écria le vieux gentleman. Vous aspirez au sénat, aux honneurs littéraires. Vous maniez la plume du poète, monsieur, et vous fréquentez les cercles du grand monde. Nous avons les yeux sur vous, à Clavering. Nous lisons votre nom parmi ceux des personnes invitées chez la noblesse. L’autre jour, ma femme trouvait fort étrange que vous ne fussiez pas nommé parmi les convives d’un festin donné par le comte de Kidderminster. Puis-je vous demander à quel membre de la noblesse appartient l’équipage d’où je vous ai vu descendre ?… À la comtesse douairière de Rockminster ? Comment se porte Sa Seigneurie ?

— Sa Seigneurie est un peu indisposée ; et, quand j’ai appris que vous arriviez à Londres, je l’ai fort engagée à vous consulter, monsieur Huxter, » dit Pen.

Il sembla au vieux Huxter que, s’il avait cent votes pour Clavering, il les donnerait tous à Pen.

« Il y a dans la voiture une de vos vieilles amies, une dame de Clavering ; voulez-vous venir lui parler ? » demanda Pen.

Le vieux chirurgien était enchanté de pouvoir parler à un équipage blasonné au milieu de la foule qui remplissait le Strand ; il s’empressa de sortir, saluant et souriant.

Huxter jeune, qui rôdait par là, fut témoin de l’entrevue de son père avec Laure ; il vit celle-ci avancer la main ; puis, après quelques mots échangés avec Pen, son père s’élança dans la voiture, qui partit aussitôt.

Il n’y avait pas de place pour Arthur, qui s’approcha en souriant du jeune chirurgien et lui dit où son père se rendait.

Durant tout le trajet, l’artificieuse Laure flatta, caressa et cajola si adroitement le vieux gentleman, que celui-ci lui eût tout accordé. Lady Rockminster acheva la victoire en lui faisant compliment de son talent et en se montrant fort désireuse d’avoir son avis.

« Quels étaient les symptômes de Sa Seigneurie ? Devait-il se consulter avec le médecin ordinaire de Sa Seigneurie ? M. Jones ne se trouvait pas à Londres ? Il serait enchanté de consacrer au service de Sa Seigneurie toute son expérience et toutes ses facultés. »

Il fut si charmé de sa malade, qu’il en écrivit à sa femme et à toute la famille ; il ne parla que de lady Rockminster à Samuel, quand ce jeune homme vint partager le bifteck et la sauce aux huîtres de son père, avant de l’accompagner au spectacle. « Il y avait dans Sa Seigneurie une grandeur pleine de simplicité, une politesse, une urbanité, une grâce, une noblesse, qu’il n’avait jamais remarquées dans aucune autre femme. Les symptômes ne semblaient pas alarmants ; il avait prescrit : Spir : ammon : aromat : avec un peu de sp : menth : pip : et d’eau de fleur d’oranger. C’était tout ce qu’il fallait. Miss Bell semblait dans les termes de l’affection et de l’intimité la plus confiante avec Sa Seigneurie. Elle était sur le point de se marier. Tous les jeunes gens devraient se marier. Telles étaient les paroles de Sa Seigneurie. « Et la comtesse a daigné me questionner sur ma famille, et je vous ai nommé à Sa Seigneurie, Sam, mon garçon. J’irai la voir demain, et, si les remèdes que j’ai prescrits n’ont pas produit l’effet attendu, j’y ajouterai sans doute un peu de spir : lavend : comp : ce qui remettra complètement ma noble malade. Quel est le théâtre le plus fréquenté par… par les hautes classes de la société, eh ! Sam ? et quel divertissement donnerez-vous ce soir à un vieux médecin de campagne, hein, monsieur ? »

Le jour suivant, quand M. Huxter arriva à midi dans Jermyn-Street, lady Rockminster n’avait pas encore quitté sa chambre ; mais miss Bell et M. Pendennis étaient là qui l’attendaient.

Lady Rockminster avait passé une très-bonne nuit et se portait aussi bien que possible. Comment M. Huxter s’était-il amusé au théâtre avec son fils ? On avait donné une charmante pièce, et mistress O’Leary était charmante dans ce rôle ; elle chantait admirablement ; et quel bon garçon que ce jeune Huxter ! aimé de tout le monde ! l’honneur de sa profession ! Il n’avait pas, sans doute, les façons de son père, ces manières du grand monde qui se perdent tous les jours un peu plus ; mais il n’y avait pas de plus excellent, de plus loyal garçon.

« Quoi que vous fassiez, monsieur, il devrait aller exercer son art à Clavering, dit Arthur ; il devrait se marier, s’établir comme les autres.

— Ce sont les propres paroles que me disait hier Sa Seigneurie, monsieur Pendennis. Il devrait se marier ; oui, Sam devrait se marier, monsieur.

— La ville est pleine de tentations, monsieur, » continua Pen.

Le vieux gentleman pensa à mistress O’Leary, cette houri.

« Il n’est pas de meilleure sauvegarde pour un jeune homme que le mariage avec une créature charmante et affectionnée.

— C’est vrai, monsieur, c’est vrai.

— Et l’amour vaut mieux que l’argent, n’est-il pas vrai ?

— C’est vrai, dit miss Bell.

— Je suis d’accord avec une si belle autorité, dit le vieux gentleman en saluant.

— Voyons, monsieur, dit Pen, si j’avais une nouvelle à vous annoncer ?

— Bonté divine ! monsieur Pendennis, que voulez-vous dire ? demanda le vieux gentleman.

— Si j’avais à vous dire qu’un jeune homme, entraîné par une passion irrésistible pour une admirable et très-vertueuse jeune personne, une jeune personne dont tout le monde tombe amoureux, et obéissant aux conseils de son cœur et de sa raison, s’est décidé à l’épouser ? Si je vous disais que cet homme est mon ami ; que notre excellente, notre noble et chère comtesse douairière de Rockminster, s’intéresse à lui (et vous pouvez vous imaginer le chemin qu’un jeune homme doit faire dans le monde, quand la famille Rockminster s’intéresse à lui) ; si je vous disais que vous le connaissez… qu’il est ici… que c’est…

— Sam marié ! Bonté divine ! monsieur, ce n’est pas cela que vous voulez dire ?

— Et avec une si gentille créature, cher monsieur Huxter !

— Lord Rockminster est enchanté de cette jeune femme, » dit Pen.

C’était son premier petit mensonge dans toute cette histoire.

« Marié ! le coquin ! il est marié ! pensa le vieux gentleman.

— Les voici, monsieur, » dit Pen qui alla ouvrir la porte.

M. et mistress Samuel Huxter entrèrent et vinrent s’agenouiller tous deux devant le vieux gentleman. La petite Fanny trouva grâce auprès de lui : il y avait quelque chose de si séduisant en elle, malgré l’opinion de Laure !

« Je ne le ferai plus jamais, mon père, dit Sam.

— Levez-vous, monsieur, » dit M. Huxter.

Ils se levèrent. Fanny s’approcha lentement, modestement, de son beau-père, et le regarda d’un air si gentil et si piteux, qu’un instant après M. Huxter se surprit à baiser la petite femme qui souriait et pleurait à la fois ; et il sentit qu’il l’aimait.

« Comment vous appelez-vous, ma chère ? demanda-t-il au bout d’une minute.

— Fanny, papa, » répondit mistress Samuel.

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