‹ Histoire de PendennisChapitre 8 sur 76 · Tome 1 · 08

Tome 1 · 08

Donc, il y avait une fois un jeune gentleman de l’université de Cambridge, qui vint passer les grandes vacances dans le village où la jeune Hélène Thistlewood demeurait avec sa mère, veuve du lieutenant de ce nom, tué à Copenhague. Ce gentleman, qui s’appelait le révérend Francis Bell, était neveu de mistress Thistlewood, et par conséquent, cousin de miss Hélène ; de sorte qu’il avait bien le droit de se venir loger dans la maison de sa tante, quoiqu’elle vécût très-petitement. Il y passa les grandes vacances, donnant des leçons à trois ou quatre élèves qui l’avaient accompagné au village. M. Bell était agrégé ou fellow d’un collège, et fameux par toute l’université pour son savoir et son talent comme précepteur.

Ses deux parents comprirent bientôt que le révérend gentleman était lié par une promesse de mariage, et qu’il n’attendait, pour remplir son engagement, qu’une cure dépendante du collège. Sa fiancée était la fille d’un autre ecclésiastique, qui avait été lui-même précepteur de M. Bell, quelques années auparavant ; et c’était sous le toit de M. Coacher que cet impétueux jeune Bell, âgé seulement de dix-sept ou dix-huit ans, s’était jeté aux pieds de miss Marthe Coacher, avec laquelle il cueillait des pois dans le jardin. À genoux devant elle et devant les pois, il lui avait juré un éternel amour.

Miss Coacher avait bon nombre d’années de plus que le jeune étudiant, et déjà son cœur avait été déchiré par de nombreux désappointements en affaires matrimoniales. Trois, oui, trois élèves de son père s’étaient joués de ses jeunes affections. L’apothicaire du village avait bassement coqueté autour d’elle. L’officier de dragons, qui l’avait fait danser tant et tant de fois durant l’heureuse saison qu’elle passa à Bath avec sa grand’maman goutteuse, secoua un jour gaiement la rêne de sa bride, et partit au galop pour ne plus revenir. Faut-il donc s’étonner si, blessé des traits d’une ingratitude tant de fois répétée, le cœur de Marthe Coacher soupirait après un lieu de repos ? Elle écouta avec la plus grande bienveillance les propositions de cet honnête jeune homme, aussi sot que galant, et lui dit à la fin de son discours : « Hélas ! Bell, je suis sûre que vous êtes trop jeune pour songer à pareilles choses ; » mais elle ajouta qu’elle aussi les méditerait dans son cœur virginal. Elle ne pouvait pas renvoyer M. Bell à sa maman ; car M. Coacher était veuf, et ses livres, qui l’occupaient entièrement, ne lui permettaient pas de prendre la direction d’un objet aussi fragile et aussi capricieux que le cœur d’une jeune personne. Miss Marthe en demeurait donc la seule et unique gouvernante.

Une boucle des cheveux de Marthe, attachée par un morceau de ruban bleu, apporta à l’heureux Francis le résultat de l’entretien que la vestale avait eu avec elle-même. Trois fois auparavant elle avait coupé et donné une de ses boucles brun clair. Les possesseurs de ces présents étaient devenus infidèles, mais les cheveux avaient repoussé, et Marthe avait vraiment sujet de dire que les hommes sont trompeurs, lorsqu’elle donna ce gage d’amour au naïf adolescent.

Toutefois, le numéro six faisait exception, et ne ressemblait pas aux précédents. Francis Bell était le plus fidèle des amoureux. Quand le temps fut venu, pour lui, d’aller à l’université, et qu’il devint nécessaire d’informer M. Coacher des arrangements qui avaient été pris, celui-ci s’écria : « Dieu ait pitié de mon âme ! je ne me doutais pas le moins du monde de ce qui se passait ; » ce qui était fort vraisemblable, car trois fois déjà il avait été surpris précisément de la même manière. Et Francis partit pour l’université, résolu à conquérir les honneurs, afin de pouvoir les déposer aux pieds de sa bien-aimée Marthe.

Le prix qu’il avait en vue le fit travailler prodigieusement. À chaque inscription arrivait la nouvelle de quelque honneur remporté. Il envoya au vieux Coacher les volumes reçus en récompense de ses premiers essais, et à miss Marthe la coupe d’argent, prix décerné au meilleur discours public. Il ne tarda pas à devenir un des premiers parmi les forts, et, peu après, fellow ou agrégé de son collège. Et, pendant tout ce temps, il entretint une tendre correspondance avec miss Coacher, à l’influence de qui il attribuait, peut-être justement, tous les succès remportés.

Mais quand le révérend Francis Bell, maître ès arts, agrégé et répétiteur à son collège, eut vingt-six ans, il arriva que miss Coacher en eut trente-quatre, et que ni ses charmes, ni ses manières, ni son caractère, ne s’étaient perfectionnés depuis ce beau jour du printemps de sa vie, où Francis l’avait trouvée cueillant des pois dans le jardin. Ayant remporté ces honneurs, il se relâcha dans son ardeur à l’étude ; son jugement et ses goûts devinrent peut-être aussi plus froids. L’éclat que le soleil avait versé sur miss Marthe au milieu des pois du jardin s’était éclipsé, et le pauvre Bell se trouvait engagé, engagé par mille lettres écrites de sa main, à une femme grossière, revêche, mal élevée, laide, et arrivée au milieu de la vie.

Ce fut après une altercation qui en suivait beaucoup d’autres (dans lesquelles Marthe brillait par son éloquence, et auxquelles elle semblait prendre un grand plaisir), que Francis refusa de mener ses élèves à Bearleader’s-Green, qui était la cure de M. Coacher, et où il avait pris l’habitude de passer l’été. Il songea alors à se rendre, pour les vacances, au village de sa tante, qu’il n’avait pas vue depuis longues années, depuis le temps où la petite Hélène s’asseyait enfant sur ses genoux. Et il alla se loger chez elle ; mais Hélène était devenue une belle jeune femme. Le cousin et la cousine furent près de quatre mois ensemble, de juin à octobre. Ils se promenaient par les belles soirées d’été, et ils se revoyaient le matin de bonne heure ; ils lisaient dans le même livre, quand la vieille dame s’endormait le soir à la chandelle. Ce que la jeune Hélène savait, Frank le lui avait appris. Elle chanta pour lui ; elle lui donna son cœur ingénu. Elle savait toute son histoire. En avait-il fait un secret ? ne lui avait-il pas montré le portrait de la femme à laquelle il était fiancé, et aussi ses lettres si dures, si aigres, si cruelles, qu’il en rougissait ? Les jours s’écoulèrent, de plus en plus heureux, apportant avec eux plus d’intimité, plus de confiance, plus d’affection et plus de pitié. Enfin arriva un matin d’octobre, où Francis retourna au collège ; et la pauvre fille sentit que son tendre cœur s’en était allé avec son cousin.

Frank aussi s’éveilla de ce délicieux rêve d’été pour reconnaître l’horrible réalité de sa propre douleur. Il grinça des dents, il secoua furieusement la chaîne qui l’attachait ; il voulait la briser et être libre. Devait-il confesser la vérité ? remettre ses économies à la femme à laquelle il était lié, et lui demander la liberté ? il en était encore temps… Il temporisa. Des années pouvaient s’écouler avant qu’une cure lui échût.

Cependant les cousins entretenaient une triste et tendre correspondance, et la fiancée, dure, jalouse, mécontente, se plaignait amèrement et avec raison du changement de son Francis.

Enfin, les choses en vinrent à une crise, et le nouvel attachement fut découvert. Francis l’avoua, il ne chercha point à le déguiser ; il reprocha à Marthe son caractère violent, son humeur acariâtre et impérieuse, et, qui pis est, son infériorité et son âge.

Elle répliqua que, s’il ne tenait pas sa promesse, elle porterait à tous les tribunaux du royaume ses lettres où ses serments d’amour étaient mille fois répétés, et que, lorsqu’elle l’aurait dénoncé au monde comme le parjure et le traître qu’il était, elle se tuerait.

Frank eut une dernière entrevue avec Hélène, dont alors la mère était morte, et qui se trouvait demoiselle de compagnie chez la vieille lady Pontypool ; une dernière entrevue dans laquelle il fut décidé que le jeune homme ferait son devoir, c’est-à-dire qu’il tiendrait sa promesse, c’est-à-dire qu’il payerait une dette contractée envers une finaude, c’est-à-dire qu’il rendrait deux honnêtes gens malheureux. Voilà ce qu’ils considéraient comme leur devoir ; puis ils se quittèrent.

La cure n’arriva que trop tôt ; pourtant Frank Bell était gris et usé quand on l’y installa. Hélène lui écrivit, à l’occasion de son mariage, une lettre qui commençait par : « Mon cher cousin, » et qui finissait par ces mots : « À vous pour jamais. » Elle lui renvoyait ses autres lettres et la boucle de cheveux qu’il lui avait donnée, moins toutefois une petite partie, qu’elle avait encore dans son pupitre tandis qu’elle parlait au major.

Bell vécut trois ou quatre ans dans sa cure ; puis, la place de chapelain de l’île de Coventry étant devenue vacante, Frank la demanda en secret, et, l’ayant obtenue, annonça sa nomination à sa femme. Elle y trouva à redire comme à toute chose ; il répliqua qu’il ne lui demandait pas de partir avec lui, ce qui fit qu’elle le suivit. Cela arriva sous le gouvernement de Crawley, et Bell se lia très-étroitement avec ce gentleman dans ses dernières années. Ce fut dans l’île de Coventry, bien des années après son mariage, et cinq ans après qu’il eut appris la naissance du fils d’Hélène, que naquit sa propre fille.

Celle-ci n’était pas l’enfant de la première mistress Bell, qui mourut de la fièvre des îles peu de temps après qu’Hélène Pendennis et son mari, à qui Hélène avoua tout, eurent écrit à Bell pour lui faire part de la naissance de leur fils.

« Vous me trouviez vieille, n’est-ce pas ? dit mistress Bell I, vieille et inférieure à celle que vous aimiez, hein ? mais je vous ai épousé, monsieur Bell, et je vous ai empêché d’épouser vos amours ! » Et là-dessus, elle mourut.

Bell se maria avec une dame de la colonie, qu’il aimait tendrement ; mais il était écrit qu’il ne serait pas heureux en amour : car cette dame étant morte en couches, Bell succomba à sa douleur, après avoir envoyé sa petite fille à Hélène Pendennis et à son mari, avec prière de lui tenir lieu de parents.

La petite créature débarqua à Bristol, et arriva à Fairoaks, qui n’en est pas très-éloigné. Elle était vêtue de noir et accompagnée de sa nourrice, femme d’un soldat, au départ de laquelle elle pleura amèrement ; mais les soins maternels d’Hélène ne tardèrent pas à sécher ses larmes.

Elle avait au cou un médaillon contenant des cheveux qu’Hélène, bien des années auparavant, avait donnés au pauvre Francis, à présent mort et enterré. Cette enfant était tout ce qui restait de lui, et Hélène aima, comme c’était naturel à un si tendre cœur, le legs qu’il lui envoyait. La lettre du mourant annonçait que la fille s’appelait Hélène Laure ; mais John Pendennis, quoiqu’il acceptât le dépôt, fut toujours un peu jaloux de l’orpheline, et ordonna d’un air sombre qu’elle serait appelée du nom de sa mère, et non du premier que son père lui avait donné. Laure eut peur de M. Pendennis jusqu’au dernier moment de sa vie ; et ce ne fut qu’après la mort de son mari, qu’Hélène osa se livrer ouvertement à la tendresse qu’elle éprouvait pour la petite fille.

C’est ainsi que Laure Bell devint la fille de mistress Pendennis. Ni son mari, ni le major, frère de ce gentleman, ne la voyaient d’un œil très-favorable. Elle rappelait, au premier, des circonstances de la vie de sa femme qu’il était bien forcé d’accepter, mais qu’il eût mieux aimé oublier ; et, quant au second, comment pouvait-il la considérer ? Elle n’était alliée ni à la famille des Pendennis, ni à aucun seigneur de l’empire britannique, et elle n’avait qu’une couple de mille livres sterling pour toute fortune.

Et maintenant, laissons entrer le jeune Pen, que nous ayons fait attendre si longtemps.

Quand il eut roidi ses nerfs et qu’il se fut préparé dehors pour la rencontre, il arriva devant la porte, bien déterminé à affronter ce terrible oncle. Il s’était persuadé que le choc serait violent, et il était résolu à le soutenir avec tout le courage et toute la dignité de la noble famille qu’il représentait. Il ouvrit toute grande la porte et entra de l’air le plus sévère et le plus belliqueux, armé pour ainsi dire de pied en cap, la lance en avant, les plumes hérissées, et regardant son adversaire comme pour dire : « Chargez, je suis prêt ! »

Le vieil homme du monde, à l’aspect de la contenance du jeune amoureux, eut peine à réprimer un sourire provoqué par cette admirable et pompeuse naïveté. Le major Pendennis, lui aussi, avait étudié son terrain. Trouvant que la veuve était déjà à moitié gagnée à l’ennemi, et devinant que les menaces et les exhortations tragiques resteraient sans effet sur son neveu, qui se montrait disposé à la plus grande opiniâtreté et au plus terrible sérieux, le major mit aussitôt de côté son ton d’autorité. Ce fut avec le sourire le plus bienveillant du monde qu’il tendit les deux mains à Pen, et secoua gaiement les doigts passifs du jeune homme.

« Eh bien ! Pen, mon garçon, dit-il, racontez-nous tout cela. »

Hélène fut ravie de l’humeur généreuse du major. Le pauvre Pen, au contraire, en fut tout surpris et désappointé. Il avait roidi ses nerfs pour une tragédie, et voilà que déjà il voyait sa majestueuse entrée manquée et ridicule ; il rougit et se recula, troublé et plein de vanité mortifiée. Il se sentait une immense envie de pleurer.

« Je… je… ne fais que d’apprendre votre arrivée, dit-il ; la… la capitale doit être bien encombrée, je suppose ? »

Si le jeune Arthur eut grand’peine à réprimer ses larmes, c’est tout ce que le major put faire que de s’empêcher de rire. Il se retourna et lança un coup d’œil comique à mistress Pendennis, qui trouvait la scène également ridicule et sentimentale. De sorte que, n’ayant rien à dire, elle alla embrasser M. Pen ; et il est fort possible que le jeune homme se soit attendri en songeant à la tendresse de sa mère, à la douceur avec laquelle elle obéissait à ses désirs.

« Quel beau couple de niais ! pensa le vieux tuteur ; si je n’étais pas venu, elle serait allée en cérémonie faire une visite à la famille de la demoiselle, et lui donner sa bénédiction… Allons, allons, dit-il tout haut en souriant de ce spectacle, pas trop de sensibleries ; et vous, Pen, mon bon ami, contez-nous toute l’histoire. »

Pen reprit aussitôt son air tragique et héroïque :

« L’histoire, monsieur, dit-il, est telle que je vous l’ai écrite. J’ai fait la connaissance d’une très-belle et très-vertueuse dame, d’une illustre famille, quoique dans une position déchue. J’ai trouvé la femme dans laquelle je sais qu’est concentré tout le bonheur de ma vie ; je sens que jamais, jamais je n’en pourrai aimer une autre. Je connais la différence de nos âges et les autres difficultés qui sont sur mon chemin ; mais mon amour est si grand, que j’ai la confiance de les surmonter toutes. Nous les surmonterons tous deux : elle a consenti à unir son sort au mien, et à accepter mon cœur et ma fortune.

— De combien est-elle donc, cette fortune, mon garçon ? dit le major. Est-ce que quelqu’un vous a légué de l’argent ? Vous n’avez pas au monde un schelling, que je sache.

— Vous savez que ce que j’ai est à lui ! s’écria mistress Pendennis.

— Bon Dieu ! madame, retenez votre langue, » allait dire le tuteur ; mais il se contint, non sans effort. « Sans doute, sans doute, répliqua-t-il. Vous sacrifieriez tout pour lui. Chacun sait cela. Mais c’est donc, après tout, votre fortune que Pen offre à la demoiselle, et dont il veut prendre possession à dix-huit ans 7

— Je sais que ma mère me donnera de quoi vivre, dit Pen d’un air assez confus.

— Oui, mon bon ami ; mais il faut de la raison en toutes choses. Si votre mère tient la maison, il est bien juste qu’elle ait le choix de sa société. Quand vous donnez sa maison par-dessus sa tête, quand vous transférez à votre crédit son compte chez le banquier, le tout pour le plus grand avantage de miss… comment l’appelez-vous ?… de miss Costigan, ne pensez-vous pas que vous auriez dû, tout au moins, consulter ma sœur, comme étant une des principales parties intéressées dans l’affaire ? Je vous parle, vous le voyez, sans la moindre colère ; je ne fais point usage de cette autorité que la loi et le testament de votre père me donnent pour trois années encore. Je vous parle comme entre hommes du monde, et je vous demande s’il suffit que vous puissiez faire de votre mère tout ce que vous voulez, pour avoir le droit de le faire. Puisque vous dépendez d’elle pour la fortune, n’eût-il pas été plus généreux d’attendre avant de vous avancer ainsi ? ne deviez-vous pas au moins lui faire la politesse de lui demander sa permission ? »

Pen baissait la tête, et commençait à voir vaguement que l’acte dont il s’était enorgueilli, comme d’un exemple romanesque et généreux d’amour désintéressé, n’était peut-être qu’un coup de tête aussi égoïste que peu sensé.

« J’ai agi dans un moment de passion, dit Pen en s’excusant ; je ne savais pas ce que j’allais dire ou faire. » Et en cela il parlait avec la plus parfaite sincérité. « Mais c’est dit à présent, et je m’y tiens. Non ; je ne puis ni ne veux rétracter mes paroles ; je mourrais plutôt que de le faire… Et puis, je ne veux pas être à charge à ma mère, ajouta-t-il. Je travaillerai pour gagner ma vie. Je monterai sur les planches, et je jouerai avec elle. Elle… elle dit que j’aurai du succès.

— Mais vous acceptera-t-elle à ces conditions ? interrompit le major. Entendez-moi bien ; je ne dis pas que miss Costigan n’est pas la plus désintéressée des femmes. Mais ne supposez-vous pas, là, franchement, que votre position de descendant d’une ancienne famille, avec de belles espérances, soit pour quelque chose dans l’accueil qu’elle a fait à vos hommages ?

— Je mourrai, vous dis-je, plutôt que de manquer à ma parole ! s’écria Pen en fermant les poings, et la figure toute rouge.

— Qui vous demande d’y manquer, mon cher ami ? répliqua l’imperturbable tuteur. Jamais un gentleman ne manque à sa parole, quand il l’a donnée librement. Mais, après tout, vous pouvez attendre. Vous devez quelque chose à votre mère, quelque chose à votre famille… quelque chose à moi, qui suis le représentant de votre père.

— Oh ! naturellement, dit Pen, qui se sentit un peu soulagé.

— Eh bien ! puisque vous lui avez donné votre parole, à elle, donnez-nous en une autre, voulez-vous, Arthur ?

— Qu’exigez-vous ? demanda Arthur.

— Que vous ne ferez pas de mariage secret, que vous ne ferez pas un tour en Écosse, vous me comprenez ?

— Ce serait une fausseté, cela. Et jamais Pen n’a dit une fausseté à sa mère, » s’écria Hélène.

Pen baissa de nouveau la tête, et des larmes de honte lui vinrent aux yeux. Est-ce que toute cette intrigue n’avait pas été une fausseté vis-à-vis de cette tendre et confiante créature, qui était prête à renoncer à tout pour l’amour de lui ?

Il donna la main à son oncle.

« Non, monsieur, je vous donne ma parole d’honneur et de gentleman, dit-il, que je ne me marierai jamais sans le consentement de ma mère. »

Et jetant à Hélène un dernier regard de confiance et d’immuable affection, le jeune homme sortit du salon et se rendit dans son cabinet.

«  C’est un ange… c’est un ange ! s’écria la mère avec un de ses transports accoutumés.

— Il sort de bonne souche, dit son beau-frère, de bonne souche des deux côtés. »

Le major était fort satisfait du résultat de sa diplomatie, tellement satisfait, qu’il baisa encore une fois le bout du gant de mistress Pendennis. Puis, quittant le ton bref, mâle et franc qu’il avait adopté dans son entretien avec le jeune homme, il prit un débit traînant qui lui était familier quand il croyait avoir sujet d’être fier de sa beauté ou de sa conduite.

« Ma chère créature, dit-il de ce ton le plus poli, je crois avoir aussi bien fait de venir, et je me flatte que cette dernière botte a été couronnée de succès. Je vais vous dire comment l’idée m’en est venue. Il y a trois ans, ma bonne amie lady Ferrybridge m’envoya chercher dans la plus grande alarme, au sujet de son fils Gretna, dont vous vous rappelez l’affaire. Elle me supplia d’user de mon influence sur le jeune gentleman, qui était engagé dans une affaire de cœur avec la fille d’un ecclésiastique écossais, miss Mac-Toddy. J’implorai, je priai, afin qu’on eût recours aux mesures de douceur. Mais lord Ferrybridge était furieux, et voulut mener son fils tambour battant. Gretna fut sombre et muet, et ses parents crurent avoir remporté la victoire. Mais qu’en résulta-t-il, ma chère créature ? Les jeunes amants se marièrent, et lord Ferrybridge n’en apprit la première nouvelle que trois mois après !… Et voilà pourquoi j’ai tiré cette promesse de M. Pen.

— Arthur n’eût jamais agi de la sorte, dit mistress Pendennis.

— Il ne l’a pas fait… et c’est une consolation, » repartit le beau-frère.

En homme du monde sage et patient, le major Pendennis ne pressa pas davantage, pour le moment, notre pauvre Pen. Mais il attendait beaucoup du temps, et il espérait que les yeux du jeune homme ne tarderaient pas à s’ouvrir pour voir l’absurdité dont il était coupable. Ayant trouvé l’enfant très-sensible sur le point d’honneur, il exploita très-adroitement ce sentiment généreux, s’entretenant avec Pen, en compagnie d’une bouteille de vin, après le dîner, et lui montrant la nécessité d’une conduite parfaitement droite et franche. Quant à ses communications avec son intéressante jeune amie (comme le major appelait fort poliment miss Fotheringay), il le pria de ne les poursuivre qu’au su de mistress Pendennis, sinon avec son approbation.

« Après tout, Pen, dit le major avec une aimable franchise qui ne déplut pas au jeune homme, et qui avança fort les intérêts du négociateur, il faut vous mettre en tête que vous faites le sacrifice de votre avenir. Votre mère pourra se soumettre à votre mariage, comme elle céderait à tout autre de vos désirs, si vous pleuriez seulement assez longtemps pour obtenir son consentement ; mais soyez sûr de ceci : jamais ce mariage ne la satisfera. Vous prenez une jeune femme sur les planches d’un théâtre de province, et vous la préférez, car c’est la vérité, à une des dames les plus accomplies de l’Angleterre. Et votre mère se soumettra à votre choix ; mais vous ne pouvez pas supposer qu’elle en sera heureuse. J’ai souvent pensé, entre nous soit dit, que ma sœur avait en vue de vous faire épouser sa petite pupille, Flore ou Laure, je ne sais pas trop son nom, et je me promettais de faire mes efforts pour empêcher ce mariage. L’enfant n’a que deux mille livres sterling, autant que je puis le savoir. Ce n’est qu’avec la plus extrême économie et avec le plus grand soin, que ma sœur peut maintenir sa maison sur un pied décent, et vous donner l’apparence et l’éducation d’un gentleman. Je ne fais pas mystère que j’avais pour vous d’autres vues beaucoup plus élevées. Avec votre nom et votre naissance, jeune homme, avec vos talents que je suppose de quelque valeur, avec les amis que j’ai l’honneur de posséder, j’aurais pu vous placer dans une excellente position, dans une position remarquable pour un gentleman de fortune aussi excessivement modique ; et j’avais espéré que vous essayeriez au moins de rendre à notre nom son ancien éclat. La tendresse de votre mère a fait écrouler un de mes projets ; autrement vous auriez pu devenir général, comme notre vaillant ancêtre qui a combattu à Ramillies et à Malplaquet. J’avais un autre plan en vue : mon excellent et bienveillant ami, lord Bagwig, qui est très-bien disposé pour moi, vous aurait attaché, je pense, à sa mission à la cour de Pumpernickel, et vous auriez pu faire votre chemin dans la carrière diplomatique. Mais pardonnez-moi de revenir à notre sujet.

« Comment peut-on servir un jeune gentleman de dix-huit ans, qui se propose d’épouser une femme de trente ans, choisie dans une baraque de la foire ?… ou du moins, dans un théâtre de planches ? La carrière diplomatique vous est fermée du coup. Les services publics vous sont fermés. La société vous est fermée. Vous voyez, mon bon ami, à quoi vous vous exposez. Vous pouvez, sans doute, réussir au barreau, où, dit-on, des gens de mérite épousent parfois leurs cuisinières ; mais dans aucune autre profession. Ou bien, vous pouvez venir vivre ici, dans ce trou, pour toujours dans ce trou, mon Dieu ! s’écria le major, qui haussa tristement les épaules en pensant avec une ineffable tendresse aux charmes de Pall-Mall ; ici, où votre mère recevra avec une parfaite bonté la future mistress Arthur, où les honnêtes gens du comté ne vous rendront pas visite, et où, mort-Dieu ! j’aurais honte moi-même de vous venir voir : car, à parler franchement, je vous avoue que j’aime la compagnie des gentlemen. Ici, il vous faudra vivre avec des cultivateurs qui empestent l’eau-de-vie, et traîner une triste existence de jeune mari à la remorque d’une vieille femme, qui, si elle ne cherche pas querelle à votre mère, lui coûtera du moins sa position dans le monde, et l’entraînera dans cette caste équivoque où vous-même tomberez inévitablement. Ce n’est pas mon affaire, mon bon ami. Je ne suis pas en colère. Votre chute ne me fera d’autre mal que d’éteindre l’espoir que j’avais de voir ma famille reprendre sa place dans le monde. Je ne serai pas entraîné dans votre ruine et dans celle de votre mère. Mais je vous plains tous deux de toute mon âme… Passez-moi le bordeaux : c’est de celui que j’ai envoyé à votre père, et je me souviens de l’avoir acheté à la vente du pauvre lord Levant. Après tout, ajouta le major en faisant claquer ses lèvres, puisque vous vous êtes engagé, vous ferez votre devoir d’homme d’honneur, quelque fatale que puisse être pour vous votre promesse. Cependant, promettez-nous aussi, mon garçon, ce que je vous ai demandé tout d’abord : c’est-à-dire qu’il n’y aura rien de clandestin dans cette affaire, que vous poursuivrez vos études, et que vous ne visiterez votre intéressante amie qu’à des intervalles convenables. Lui écrivez-vous souvent ? »

Pen rougit et dit :

« Mais oui, je lui ai écrit.

— Des vers, je suppose, hein ? autant que de la prose ? J’avais le chic des vers, moi aussi ! Je me souviens qu’en entrant au service je faisais des vers pour tous les camarades du régiment, et de fort jolies choses, ma foi ! Je parlais dernièrement à mon vieil ami, le général Hobbler, de quelques vers que je lui ai tournés en l’an 1806, quand nous étions au Cap, et, pardieu ! il se les rappelait tous encore mot pour mot ; car il s’en était servi souvent, le vieux coquin ! Il a essayé leur effet sur mistress Hobbler, qui lui a apporté soixante mille livres sterling de dot. Je suppose que vous avez fait des vers, hein, Pen ? »

Pen rougit de nouveau et dit :

« Mais oui, j’ai fait des vers.

— Et la belle, est-ce qu’elle répond en poésie ou en prose ? » demanda le major en regardant son neveu de l’air le plus comique, d’un air qui voulait dire : « Ô Moïse en lunettes vertes, que ce garçon est donc fou ! »

Pen rougit une troisième fois.

« Elle avait écrit, mais non en vers, » répondit le jeune amoureux, qui du bras gauche serra sa poche à portefeuille.

Comme de coutume, le major remarqua ce geste.

« Vous avez là les lettres, je vois, dit le vieux troupier en portant la main à sa propre poitrine, que M. Stultz avait noblement bourrée d’ouate. Vous savez qu’elles sont là. Je donnerais bien deux pence pour les voir.

— Mais, dit Pen en tortillant les tiges des fraises qu’ils avaient mangées au dessert, je… je… » Il n’acheva pas sa phrase, car sa figure exprimait un si comique embarras, que le major, qui l’examinait, ne put garder plus longtemps son sérieux, et partit d’un éclat de rire auquel Pen fut forcé de faire chorus un moment après. Il faillit étouffer de cet excès d’hilarité, qui n’était pas encore calmé lorsqu’ils se levèrent pour rejoindre mistress Pendennis au salon.

Elle fut enchantée de les entendre rire dans le vestibule, quand ils le traversèrent.

« Ô le sournois coquin ! » dit le major en posant le bras sur l’épaule de Pen et en frappant d’un petit coup enjoué la poche de côté de son habit. Il y sentit le craquement des papiers. Le jeune homme était enchanté, satisfait, triomphant ; en un mot, il se croyait un séducteur.

L’oncle et le neveu étaient très-gais quand ils s’assirent à table pour prendre le thé. Le major fut poli au delà de toute expression. Jamais il n’avait goûté de thé aussi exquis ; on ne pouvait trouver d’aussi bon pain qu’à la campagne. Il demanda à mistress Pendennis une de ses charmantes ballades. Puis il fit chanter Pen, et fut ravi et étonné de la beauté de sa voix. Il envoya son neveu chercher ses cartes et ses dessins, qu’il loua comme des œuvres d’un talent remarquable en un si jeune homme. Il le complimenteur la manière dont il prononçait le français. Bref, il flatta le naïf garçon aussi adroitement que jamais amant flatta sa maîtresse ; et, quand vint l’heure de se coucher, la mère et le fils se retirèrent enchantés du bon major.

Lorsqu’ils eurent regagné leurs chambres respectives, Hélène se mit sans doute à genoux, comme à son ordinaire ; mais Pen relut ses lettres avant de se mettre au lit, comme s’il n’en avait pas su déjà tous les mots par cœur. À vrai dire, ces documents n’étaient qu’au nombre de trois, et il n’avait pas fallu de grands efforts de mémoire pour en apprendre le contenu.

Dans le numéro 1, miss Fotheringay présente ses compliments de reconnaissance à M. Pendennis, et le prie, au nom de son papa, comme en son propre nom, de recevoir ses remercîments pour ses magnifiques présents. Ils seront toujours conservés soigneusement ; et miss Fotheringay et le capitaine Costigan n’oublieront jamais la délicieuse soirée qu’ils ont passée mardi dernier.

Le numéro 2 disait : « Cher monsieur, nous aurons une paisible petite réunion de bons amis, dans notre humble logis, mardi prochain au soir ; on prendra le thé de bonne heure. Je porterai la belle écharpe que j’aimerai toujours, toujours, ainsi que les délicieux vers qui l’accompagnaient. Papa me charge de vous dire combien il sera heureux si vous consentez à vous joindre à cette fête de la raison et à cette effusion de l’âme ; car telle sera notre petite soirée, et je vous en serai certainement, moi aussi, très-reconnaissante.

« Emily Fotheringay. »

Le numéro 3 était un peu plus confidentiel et indiquait que les affaires étaient passablement avancées. « Vous étiez détestable hier soir, disait la lettre. Pourquoi n’êtes-vous pas venu à la porte du théâtre ? Papa ne pouvait m’escorter à cause de son œil ; il lui est arrivé un accident ; il est tombé, dimanche soir, dans l’escalier, sur un tapis mal attaché. Je vous ai vu lorgner miss Diggle toute la soirée, et vous étiez si enchanté de Lydia Languish, qu’à peine avez-vous eu un regard pour Julia. J’aurais pu écraser Bingley, tellement j’étais furieuse. Je joue Ella Rosenberg vendredi ; viendrez-vous ce jour-là ? Miss Diggle joue aussi. Toujours à vous,

« E. F. »

Ces trois lettres, M. Pen avait coutume de les relire de temps en temps, le jour et la nuit. Il les embrassait avec un ravissement et une ferveur que justifiaient assurément d’aussi belles compositions. Mille fois au moins il avait tendrement baisé ces papiers satinés et musqués, que la main d’Emily Fotheringay avait rendus sacrés pour lui. C’était là tout ce qu’il avait obtenu en retour de son amour et de sa flamme, de ses vœux et de ses protestations, de ses rimes et de ses comparaisons poétiques, de ses nuits sans sommeil et de ses rêveries sans fin, de sa tendresse, de ses craintes et de sa folie. Notre jeune Salomon avait tout engagé pour ces trois chiffons ; il avait signé de son nom des billets à n’en plus finir, qui promettaient son cœur au porteur ; il s’était lié pour la vie, et avait reçu en échange la valeur de deux pence. Car miss Costigan était une demoiselle d’une si bonne conduite et d’un sang-froid si parfait, qu’elle n’eût jamais songé à donner davantage ; elle réservait les trésors de son affection jusqu’au jour où elle pourrait en faire le transfert légitime à l’église.

Quoi qu’il en soit, M. Pen était content des gages d’estime qu’il avait obtenus ; il marmotta ses trois lettres dans un transport de joie, et s’endormit enchanté de son bon vieil oncle de Londres, qui serait évidemment forcé tôt ou tard de céder à ses désirs. Il était, en un mot, absurdement content de lui-même et de l’univers entier.

Page 1