Tome 1 · 07
Notre accointance, le major Arthur Pendennis, arriva en temps opportun à Fairoaks, après une triste nuit passée dans la malle-poste. Triste nuit, en effet ! Un gros compagnon de voyage, grossi outre mesure par Dieu sait combien de paletots, l’avait refoulé dans un coin où il le tenait éveillé par ses ronflements indécents. Une veuve, assise en face de lui, non-seulement avait exclu l’air frais en fermant toutes les fenêtres du véhicule, mais encore exhalait des vapeurs de rhum de la Jamaïque, contenu avec une égale portion d’eau dans une bouteille qu’elle tirait à chaque instant du fond de son ridicule. Toutes les fois qu’il attrapait un court moment de sommeil, le son strident du cor à l’approche des barrières de péage, ou le coude de son énorme voisin s’engageant de plus en plus entre ses côtes, ou le jeu des pieds de la veuve sur ses orteils sensibles, rappelait promptement le pauvre gentleman aux horribles réalités de la vie… d’une vie qui est passée désormais et devenue impossible, et qui n’existe plus que dans le souvenir de ceux qui la chérissaient. Huit milles à l’heure pendant vingt ou vingt-cinq heures, une étroite malle-poste, un siège dur, une prédisposition à la goutte, un changement perpétuel de cochers grognant parce qu’ils ne trouvaient pas leur pourboire suffisant, un compagnon de voyage ami du grog : qui n’a pas supporté ces maux dans le bon vieux temps ? et comment pouvait-on voyager au milieu de pareils embarras ?… On voyageait pourtant, et l’on était joyeux encore !
Àcôté de la veuve dans l’intérieur, et à côté du domestique du major sur l’impériale, il y avait deux collégiens allant passer à la maison les vacances d’été. Ce fut avec admiration que le major les regarda souper à l’auberge de Bagshot, où ils se bourrèrent de toute une cargaison de jambon, d’œufs, de pâté, de cornichons, de thé, de café et de bouilli. Il y avait bien de quoi étonner le pauvre major, réduit qu’il était à siroter une tasse de thé très-faible, en se rappelant avec un mélancolique abattement qu’en ce moment même on desservait le dîner de lord Steyne. Toutefois l’ardeur ingénue des écoliers amusa le major, qui avait un excellent caractère, et l’intéressa encore plus quand il découvrit que celui qui voyageait avec lui dans l’intérieur était fils d’un lord, que lui Pendennis avait naturellement rencontré dans le grand monde qu’il fréquentait. Le petit lord dormit toute la nuit, malgré les secousses, la veuve et le son du cor ; et il parut aussi frais que s’il eût été fardé (expression dont il se servit lui-même), lorsque le major, la figure jaune, la barbe hérissée, la perruque défrisée, et tous les membres de son corps torturés par de vives douleurs rhumatismales, descendit à la petite grille de la loge de Fairoaks, où la portière et la femme du jardinier le saluèrent respectueusement, et saluèrent plus respectueusement encore M. Morgan, son domestique.
Hélène, l’œil au guet, attendait son beau-frère, et elle le vit de sa fenêtre. Mais elle ne sortit pas immédiatement pour lui faire accueil. Elle savait que le major n’aimait pas à être surpris à l’improviste, et avait besoin d’un peu de préparation avant qu’il se souciât d’être vu. Pen, étant enfant, avait encouru une sérieuse disgrâce pour avoir dérobé sur la toilette de son oncle un petit étui de maroquin qui contenait, il faut l’avouer, les molaires du major. On conçoit que celui-ci ne les gardât pas en bouche dans une malle-poste où l’on était terriblement cahoté, et pourtant il n’aurait pas voulu se montrer sans elles. Morgan, son domestique, faisait de ses perruques le mystère des mystères ; il les frisait en cachette, il les introduisait secrètement dans la chambre de son maître ; et le major n’aurait pas voulu non plus se montrer sans tous ses cheveux à aucun membre de sa famille ni à aucune connaissance.
Il gagna donc son appartement et remit en place tout ce qui lui manquait. En faisant sa toilette, il grogna et se lamenta, et siffla, et envoya vingt fois Morgan au diable, comme tout vieux garçon qui a passé une nuit blanche avec un rhumatisme, et qui a une longue besogne devant lui.
Finalement, lorsqu’il fut sanglé, frisé et redressé, il descendit au salon d’un air grave et majestueux, comme il convient à quelqu’un qui est à la fois homme d’affaires et homme du monde.
Mais Pen n’y était pas ; il n’y avait qu’Hélène et la petite Laure, qui causait assise à ses pieds, et à qui le major ne tendait jamais que l’index, comme il fit encore cette fois, après avoir salué sa belle-sœur.
Laure prit ce doigt en tremblant, puis le lâcha et s’enfuit hors de la chambre.
Le major Pendennis n’avait pas envie de la retenir, ni même de la garder à la maison ; il avait ses raisons particulières pour blâmer sa présence à Fairoaks, raisons que nous mentionnerons peut-être en quelque autre occasion.
Cependant, Laure disparut et se mit à parcourir le domaine, à la recherche de Pen qu’elle aperçut bientôt dans le verger, où il se promenait à grands pas tout en causant très-sérieusement avec M. Smirke. Son animation était telle, qu’il n’entendit pu Laure qui l’appelait de sa voix si pure, jusqu’à ce que Smirke, le tirant par non habit, la lui montra qui accourait.
Elle arriva et mit sa main dans celle de Pen.
« Entrez, Pen, dit-elle ; il est venu quelqu’un ; l’oncle Arthur est ici.
— Il est ici, vraiment ? » répliqua Pen, et elle sentit qu’il serrait sa petite main.
Il se retourna et regarda Smirke avec un feu extraordinaire, comme pour dire : « Je suis prêt à lui tenir tête et à n’importe qui. » M. Smirke leva les yeux au ciel, comme d’habitude, et poussa un tendre soupir.
« Marchez devant, Laure, dit Pen » d’un air demi-farouche demi-comique. Marchez devant, et dites que je me rends auprès de mon oncle. »
Mais il riait pour cacher une grande anxiété, et il rivait son courage intérieurement pour soutenir l’épreuve qu’il savait imminente.
Pen avait profité des deux derniers jours pour mettre Smirke dans sa confidence. Depuis l’explosion qui avait suivi la découverte du docteur Portman, et durant chacune de ces quarante-huit heures qu’il venait de passer dans la société de M. Smirke, il n’avait cessé de parler à son précepteur de miss Fotheringay, de miss Emily Fotheringay, d’Emily, etc. À tout quoi Smirke prêta une oreille bénévole, car il était amoureux lui-même, extrêmement désireux de se rendre Pen propice en toutes choses, et vraiment charmé lui-même des attraits physiques de cette déesse dont il n’avait jamais vu la pareille, n’ayant jamais assisté qu’à une seule représentation théâtrale.
Le feu et la volubilité de Pen, sa brûlante éloquence, ses tropes et ses figures si riches de poésie, son cœur viril, bon, ardent, plein d’espoir, refusant de voir aucun défaut dans la personne qu’il aimait, aucune difficulté insurmontable pour lui dans sa position vis-à-vis d’elle, avaient à moitié convaincu M. Smirke que l’arrangement proposé par son élève était très-faisable et très-prudent, et que ce serait un grand agrément de voir Emily fixée à Fairoaks, le capitaine Costigan établi dans la chambre jaune pour toute la durée de sa vie, et Pen marié à dix-huit ans.
Et il est de fait que, pendant ces deux jours, le garçon avait presque persuadé sa mère aussi. Il avait éludé toutes ses objections l’une après l’autre avec ce bon sens indigné qui est souvent la perfection de l’absurdité. Il l’avait presque amenée à partager la croyance que, si ce mariage était arrêté dans la volonté de Dieu, rien ne pourrait l’empêcher, et que tout ce qu’elle avait à demander, c’était que la jeune personne fût une femme de bien. Enfin elle commençait presque à redouter l’arrivée de l’oncle tuteur, prévoyant bien qu’il ne regarderait pas le mariage de M. Pen du même point de vue simple, honnête, romantique et complètement absurde, que la veuve était déjà disposée à adopter en pareille matière.
Car, ainsi que dans la vieille allégorie du bouclier d’or et d’argent, au sujet duquel se disputaient les deux chevaliers, chacun a raison suivant le point d’où il regarde. Il en est de même pour le mariage. Est-ce chose insensée ou bonne, sage ou absurde ? Cela dépend du point de vue d’où vous l’examinez. Si le mariage veut dire pour vous une gentille maison dans Belgravia, de jolis petits dîners, un joli petit brougham pour aller au parc, et une fortune décente non-seulement pour le jeune couple, mais encore pour les petits Belgraviens à venir ; si telles sont les nécessités de la vie (comme c’est le cas pour beaucoup d’honnêtes gens), il est absurde de parler de tout autre arrangement : l’amour en garni n’est qu’une affection folle et enfantine, qui ne saurait payer les voitures de louage ni une modiste convenable ; tout cela n’est que mauvais galimatias et roman d’enfant.
Si, au contraire, vous pensez que des gens sans subsistance assurée, mais avec une bonne chance de l’obtenir, avec l’aiguillon de l’espoir, avec la santé et une affection solide, peuvent aller au-devant de la bonne ou mauvaise fortune, et partager ensemble ses biens ou ses maux, la belle théorie de tout à l’heure devient absurdité à son tour, et pis qu’absurdité ; elle devient presque blasphème et doute de la Providence ; et l’homme qui, pour rendre heureuse la femme qu’il a choisie, attend qu’il puisse la conduire à l’église en une jolie petite voiture à deux chevaux, ne vaut pas mieux qu’un lâche ou un musard, indigne également de l’amour et de la fortune.
Je ne dis pas que les habitants des villes n’ont pas raison ; mais Hélène Pendennis était campagnarde, et le livre de la vie, lorsqu’elle l’interprétait, lui disait une histoire différente de celle qu’on y lit dans les villes. Comme chez la plupart des femmes tendres et sentimentales, faire des mariages occupait une grande partie de ses pensées, et j’ose dire qu’elle avait commencé à méditer sur l’amour et le mariage de son fils, longtemps même avant que ces idées fussent entrées dans la cervelle du jeune gentleman.
La pensée du sacrifice procure à certaines femmes une sorte de sombre plaisir ; et Hélène aimait à prévoir le jour où elle céderait tout à Pen, où il amènerait son épouse à la maison, où elle livrerait les clefs et la meilleure chambre à coucher, où elle quitterait sa place au haut bout de la table pour aller s’asseoir plus bas, où enfin elle le verrait heureux. Que lui fallait-il, à elle, en cette vie, si ce n’est de voir son fils prospérer ? De même qu’une impératrice n’était sûrement pas trop bonne pour lui, et se trouverait honorée de devenir mistress Pen, de même, s’il choisissait la modeste Esther au lieu de la reine Vasthi, Hélène se contenterait du choix de Sa Seigneurie. N’importe combien humble ou pauvre serait la personne qui jouirait de ce prodigieux honneur, mistress Pendennis était prête à s’incliner devant elle, à lui faire accueil et à lui céder la première place.
Et pourtant une actrice !… une femme d’âge mûr, qui, bien qu’exposée aux avides regards de milliers de spectateurs, avait depuis longtemps cessé de rougir, si ce n’est au moyen du fard ; une personne illettrée et très-vraisemblablement mal élevée, qui avait dû vivre avec des compagnes légères, qui avait sans doute entendu des conversations équivoques… ah ! c’était une cruelle chose qu’une telle créature fût la choisie, et que la vertueuse matrone dût abdiquer pour faire place à une pareille sultane !
Tous ces doutes, la veuve les exposa à Pen durant les deux jours qui devaient nécessairement s’écouler avant l’arrivée de l’oncle ; mais il répliqua avec cette heureuse franchise et cette aisance qu’un jeune gentleman montre à son âge, et ce fut avec une satisfaction infinie pour lui-même qu’il détruisit les objections de sa mère. Miss Costigan était un parangon de vertu et de délicatesse, aussi sensitive que la vierge la plus timide, aussi pure que la neige sans souillure ; elle avait les plus belles manières, l’esprit et le génie les plus gracieux, la plus charmante politesse et la plus grande justesse d’appréciation dans toutes les matières de goût ; elle avait le plus admirable naturel et le plus noble dévouement pour son père, bon vieux gentleman d’illustre famille, mais de fortune déchue, qui avait vécu néanmoins avec la meilleure société de l’Europe. D’ailleurs, Pen n’était pas pressé ; il pouvait attendre son temps, attendre qu’il eût vingt et un ans. Mais il sentait bien (et ici sa figure prit une expression terrible et solennelle) qu’il était engagé dans la seule et unique passion de sa vie, et que la MORT seule pourrait y mettre fin.
Hélène lui dit, avec un grave sourire et un triste hochement de tête, que l’on survivait à l’amour, et que, pour ce qui était des engagements contractés entre de très-jeunes hommes et de vieilles femmes, un exemple dans sa propre famille lui avait appris combien ils étaient fatals. Le pauvre père de Laure pouvait servir d’exemple.
Mais M. Pen avait décidé qu’il mourrait en cas de désappointement ; et, plutôt que de le laisser mourir, plutôt que de lui faire opposition, sa mère se fût soumise à tout sacrifice, à toute souffrance personnelle ; elle se fût jetée à genoux devant une bru hottentote, et lui eût baisé les pieds.
Arthur connaissait son pouvoir sur la veuve, et le jeune tyran fut touché tout en l’exerçant. Pendant ces deux jours, il l’amena presque à se soumettre et la traita avec une bienveillance protectrice. Il passa une soirée auprès de l’aimable pâtissière, à Chatteries, où il se vanta de son influence sur sa mère, et il employa l’autre à composer les vers les plus brûlants et les plus passionnés en l’honneur de sa divinité. Il jurait, comme Montrose, de la rendre fameuse par son épée et glorieuse par sa plume, et promettait de l’aimer comme jamais femme mortelle n’avait été adorée depuis la création d’Ève.
Ce fut cette nuit-là, longtemps après minuit, qu’Hélène, privée de sommeil, étant venue à passer devant la chambre de son fils, vit un rayon de lumière s’échapper par la fente de la porte dans le noir corridor, et entendit Pen s’agiter et se démener, et marmotter des vers dans son lit. Elle resta quelques instants à l’écouter avec anxiété. Maintes fois la bonne âme l’avait épié ainsi, lorsqu’il avait la fièvre ou quelque autre maladie du premier âge. Puis elle tourna le bouton très-lentement, et entra si doucement, que Pen ne la vit pas d’abord. Il ne regardait pas du côté de la porte. Des papiers étaient épars sur son pupitre, et d’autres encore gisaient autour de lui sur son lit. Il mordillait un crayon en cherchant des rimes et en pensant à toutes sortes d’amoureuses folies. Il était Hamlet sautant dans la fosse d’Ophélia ; il était l’Étranger serrant dans ses bras mistress Haller, la belle mistress Haller aux cheveux noirs tombant en boucles sur ses épaules. Le désespoir et Byron, Thomas Moore et tous les Amours des anges, Waller et Herrick, Béranger et toutes les chansons d’amour qu’il eût jamais lues, travaillaient et bouillonnaient dans l’esprit du jeune gentleman. Quand sa mère entra, il était au comble et dans le paroxysme du délire poétique.
« Arthur ! » dit la voix douce et argentine de sa mère.
Il tressaillit et se retourna. Il saisit quelques papiers, et les cacha sous son oreiller.
« Pourquoi ne dormez-vous pas, mon ami ? » ajouta-t-elle avec un doux et tendre sourire, en s’asseyant sur le lit et s’emparant d’une des mains brûlantes de son fils.
Pen la regarda un moment d’un air égaré.
« Je ne pouvais pas dormir, dit-il. Je… je… j’écrivais. » Puis, jetant les bras autour du cou d’Hélène, il ajouta : « Ô mère ! je l’aime ! je l’aime ! »
Comment un aussi bon cœur que celui d’Hélène aurait-il pu ne pas le consoler et le plaindre ? La douce créature fit de son mieux ; mais elle se disait, avec étonnement et avec une singulière tendresse, qu’hier seulement il était comme un enfant dans ce même lit, au pied duquel elle avait coutume de venir dire ses prières avant qu’il se réveillât, le matin des jours de vacances.
C’étaient des vers sublimes, sans doute, quoique miss Fotheringay ne les comprît pas ; mais le vieux Cos, clignant de l’œil, et le doigt sur le nez d’un air profond, disait : « Serrez-les avec les autres lettres, Milly chère. Les poésies de Poldoody n’étaient rien auprès de cela. » Et Milly enfermait les manuscrits.
Quand donc le major, étant habillé et présentable, eut rejoint mistress Pendennis, il trouva, après dix minutes d’entretien, que la pauvre veuve était non-seulement attristée du mariage que méditait Pen, mais encore désolée en pensant que c’était une cause de chagrin pour le garçon lui-même, et que son oncle et lui allaient peut-être avoir une violente altercation à ce sujet. Elle supplia le major Pendennis d’être très-doux avec Arthur.
« Il est plein de cœur et ne supportera pas des paroles blessantes, dit-elle. L’autre soir, le docteur Portman lui a parlé un peu rudement, et injustement aussi, je dois l’avouer ; car l’honneur de mon cher garçon est aussi entier que peut le désirer une mère. Mais la réponse de Pen m’a tout à fait effrayée, tant elle était pleine d’indignation. Rappelez-vous qu’il est homme à présent, et soyez très… très-prudent, » ajouta la veuve en posant une longue main blanche sur la manche du major.
Le major prit cette main, la baisa galamment, et regarda la figure alarmée de sa belle-sœur avec un étonnement et un dédain qu’il était trop poli pour laisser apercevoir.
« Bon Dieu ! pensa le vieux négociateur, le blanc-bec a déjà entortillé sa mère, et elle lui donnerait une femme comme, dans son enfance, elle lui donnait un joujou, quand il pleurait pour en avoir un. Pourquoi n’avons-nous pas quelque chose comme les lettres de cachet et la Bastille pour les jeunes garnements de bonne famille ? »
Le major vivait en si noble compagnie, qu’il faut l’excuser s’il pensait comme un comte. Il baisa la main timide de la veuve, la serra cordialement ; puis, souriant et regardant Hélène en face, il mit cette main sur la table, et la retint captive sous une des siennes.
« Confessez donc, dit-il, que vous songez comment vous pourriez vous y prendre pour laisser votre fils libre de suivre son inclination, sans offenser votre conscience. »
Elle rougit et s’attendrit, comme il arrive d’ordinaire aux femmes.
« Je songe qu’il est très-malheureux… et je le suis aussi…
— D’avoir à le contrarier ou de le laisser faire à sa guise ? » demanda l’autre. Et il ajouta, ce qui fut une grande consolation pour son amour-propre : « Le diable m’emporte si je ne m’y oppose pas !
— De penser qu’il ait pu former un attachement si insensé, si cruel, si fatal, et qui ne peut amener que douleur, quelle qu’en soit l’issue.
— L’issue ne sera pas le mariage, ma chère sœur, dit résolûment le major. Nous ne permettrons pas qu’un Pendennis, le chef de la famille, épouse une saltimbanque vagabonde ! Non, non, nous n’épouserons pas la foire de Greenwich, madame !…
— Si l’alliance est rompue brusquement, interrompit la veuve, je ne sais pas quelle en pourra être la conséquence. Je connais le caractère fougueux d’Arthur, l’intensité de ses affections, ce qu’il souffre quand il est désappointé dans une de ses joyeuses espérances, et je tremble en prévoyant la douleur que lui causera cette rupture, s’il faut qu’elle ait lieu. En vérité, en vérité, il ne faut pas que cela tombe sur lui trop brusquement.
— Ma chère dame, dit le major de l’air de la plus profonde commisération, je ne doute pas qu’Arthur n’ait furieusement à souffrir avant de pouvoir oublier ce petit désappointement. Mais, pensez-vous qu’il soit le seul qui ait passé par une telle épreuve ?
— Non, certes, » répliqua Hélène, les yeux baissés.
Elle pensait à sa propre histoire, et se revoyait alors âgée de dix-sept ans, et bien malheureuse.
« Moi-même, murmura son beau-frère, j’ai essuyé pareil désappointement dans ma première jeunesse… Une jeune personne avec quinze mille livres sterling, nièce d’un comte ! une créature tout à fait accomplie ! Le tiers de son argent m’eût fait avancer en moins de rien, et je serais devenu lieutenant-colonel à trente ans. Mais cela ne se pouvait pas ; je n’étais qu’un lieutenant sans fortune ; ses parents intervinrent, et je m’embarquai… sans elle ! pour l’Inde, où j’eus l’honneur de devenir secrétaire de lord Buckley, alors général en chef. Qu’arriva-t-il ? Nous nous renvoyâmes nos lettres, ainsi que les boucles de cheveux que nous avions échangées (ici le major passa les doigts dans sa perruque) ; nous souffrîmes… mais nous n’en sommes pas morts. Elle est à présent femme d’un baronnet, avec treize grands enfants… bien changée de sa personne, il est vrai ; mais ses filles me rappellent ce qu’elle a été ; la troisième va être présentée à la cour au commencement de la semaine prochaine. »
Hélène ne répliqua pas. Elle songeait encore au temps passé. Quand bien même on vivrait cent ans, il est certaines circonstances de notre jeunesse dont le souvenir nous transportera toujours aux premières années de notre vie, et je suppose qu’Hélène songeait à une de ces circonstances.
« Voyez mon propre frère, ma chère amie, reprit galamment le major ; il a eu lui-même quelque petit désappointement à son début dans la… la profession médicale. Une occasion avantageuse se présentait ; miss Balls, je me rappelle le nom, était fille d’un apoth… d’un praticien qui avait une clientèle très-considérable. Mon frère avait presque réussi dans sa demande en mariage ; mais des difficultés surgirent, des désappointements survinrent, et… et je suis sûr qu’il n’eut aucune raison de regretter une rupture qui lui donna cette jolie main, ajouta le major en pressant de nouveau doucement les doigts d’Hélène.
— Ces mariages entre personnes de rang et d’âge si différents, dit Hélène, sont de tristes choses. J’en ai connu qui ont été la source de beaucoup de malheurs. Le père de Laure, mon cousin, qui… avait été élevé avec moi, ajouta-t-elle à voix basse, est un exemple de ce que je dis…
— Ce sont les plus sottes choses du monde, interrompit le major ; je ne sais rien de plus triste, pour un homme, que d’épouser une femme qui lui est supérieure par l’âge ou inférieure par le rang. Imaginez-vous épouser une femme de basse naissance, et avoir votre maison remplie de cette maudite racaille de parents pelés et tondus ! Imaginez votre femme attachée à une mère qui supprime les h en parlant, et qui appelle votre Marguerite, Gothon ! Comment la présenter dans le monde ?… Ma chère mistress Pendennis, je ne veux nommer personne ; mais j’ai vu, dans les meilleurs cercles de Londres, des hommes souffrir l’agonie la plus atroce ; j’en ai vu qui étaient reniés, entièrement perdus, à cause de la bassesse et de la vulgarité des parents de leurs femmes. Que fit lady Snapperton, l’année passée, à son déjeuner dansant, après le bal bohémien ? Elle dit à lord Brouncker qu’il pouvait amener ses filles, ou les envoyer avec un chaperon convenable ; mais qu’elle ne voulait pas recevoir lady Brouncker, qui était fille d’un droguiste ou de je ne sais quoi, et qui n’avait jamais prononcé un h dans toute sa vie. Bon Dieu ! qu’eût été un moment d’angoisse causé par la séparation en comparaison du supplice incessant de cette mésalliance, et de ces relations forcées avec des gens de rien ?
— Quoi !… vraiment !… dit Hélène vaguement disposée à rire, mais réprimant son envie, parce qu’elle se rappelait le prodigieux respect qu’avait son défunt mari pour le major Pendennis, et ses anecdotes du grand monde.
— Et puis cette fatale créature a dix ans de plus que ce nigaud de jeune garnement d’Arthur ! Qu’arrive-t-il en pareil cas ? Je puis bien vous le dire à vous, ma chère amie, maintenant que nous sommes seuls : même dans la plus haute société, le résultat c’est le malheur, un malheur sans remède. Voyez entrer dans un salon lord Glodworthy avec sa femme ; eh ! bon Dieu ! on la prend pour sa mère ! Comment vivent lord et lady Willowbank, dont le mariage d’amour est certes, assez notoire ? Deux fois déjà il a coupé la corde à laquelle elle s’était pendue par jalousie ; car elle est jalouse de M de Sainte-Cunégonde, la danseuse. Et prenez bien note de ce que je vous dis, un jour viendra, bon Dieu ! où il ne coupera plus la corde à la vieille !… Non, ma chère dame, vous ne vivez pas dans le monde, mais j’y vis, moi ! Vous êtes un peu romanesque et sentimentale, vous le savez bien ; vous avez cela de commun avec toutes les femmes qui ont vos grands beaux yeux. Il faut que vous abandonniez la conduite de toute cette affaire à mon expérience. Épouser cette femme ! épouser à dix-huit ans une actrice qui en a trente !… Bah ! bah ! j’aimerais autant être envoyé à la cuisine pour épouser la cuisinière.
— Je connais les maux qui sont la suite des engagements prématurés, » soupira Hélène.
Or, comme elle a fait cette allusion trois fois au moins dans le cours de la conversation qui précède, qu’elle paraît oppressée par ce qu’elle sait des engagements contractés longtemps à l’avance, et des mariages inégaux ; comme aussi la circonstance que nous avons à relater expliquera ce que certaines personnes sont peut-être désireuses de savoir, c’est-à-dire ce que c’est que cette petite Laure, que nous avons déjà rencontrée plus d’une fois, il sera aussi bien d’éclaircir tous ces points dans un autre chapitre.