‹ Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le ConquérantChapitre 106 sur 187 · CHAPITRE X.

CHAPITRE X.

Des cruautés de Guillaume Talvas. — De Guillaume, fils de Giroie, qui se fit moine au Bec.

APRÈS que Robert son frère eut été mis à mort à coups de hache, dans sa prison, Guillaume Talvas recouvra toutes les terres de son père par le secours de ses vassaux, et principalement de Guillaume, fils de Giroie. Or ce Talvas ne s’écarta nullement des exemples que lui avaient donnés ses criminels parens. Il avait épousé Hildeburge, fille d’Arnoul, homme très-noble, et eut de cette femme un fils, Arnoul et une fille, Mabille, qui devint dans la suite mère d’une race très-méchante. Mais comme Hildeburge avait de bons sentimens et aimait Dieu avec ferveur, [p. 180] elle ne pouvait participer aux mauvaises actions de son mari; aussi celui-ci avait-il conçu contre elle une violente haine. Enfin, un certain matin qu’elle allait à l’église pour prier Dieu, Guillaume la fit subitement étrangler en son chemin par deux de ses parasites; ensuite il se fiança avec la fille de Raoul, vicomte de Beaumont, et invita à ses noces plusieurs seigneurs voisins, entre autres Guillaume, fils de Giroie, homme d’une extrême valeur. Or le frère de ce dernier, Raoul surnommé le Clerc, par ce qu’il était fort versé dans l’étude des lettres, et Male-Couronne, parce que s’adonnant aussi aux exercices de la chevalerie il gardait mal la gravité de la cléricature, prévoyant par quelque pronostic un grand malheur qui le menaçait, engagea fortement son frère à ne pas se rendre aux noces honteuses de ce féroce bigame; mais Guillaume, dédaignant les avis de son frère, alla sans armes à Alençon avec douze chevaliers. Tandis donc qu’il ne redoutait aucun mal, mais plutôt se réjouissait, selon l’usage, des noces de son ami, sans qu’il y eût donné aucune occasion, Talvas se saisit bientôt de lui comme d’un méchant traître, et ordonna à ses vassaux de le garder soigneusement: il partit ensuite pour la chasse avec ses convives. Alors ses satellites, auxquels il avait donné ses ordres en secret, conduisirent Guillaume au dehors, et au milieu des pleurs de tous ceux qui virent ce spectacle, ô douleur! ils lui crevèrent les yeux et le mutilèrent honteusement, en lui coupant le bout du nez et les oreilles. En apprenant ce crime, beaucoup d’hommes s’affligèrent, s’enflammèrent de haine contre Talvas, et firent leurs efforts pour punir un [p. 181] tel forfait. Trois années après, Guillaume de Giroie alla trouver le vénérable Herluin abbé, et se fit moine dans le monastère du Bec, que ce père faisait construire à cette époque en l’honneur de Sainte-Marie, mère de Dieu.

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