‹ Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le ConquérantChapitre 114 sur 187 · CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XVIII.

Comment le duc Guillaume reprit les châteaux d’Alençon et de Domfront, dont Geoffroi, comte d’Anjou, s’était emparé.

LE comte d’Anjou, Geoffroi, surnommé Martel, homme artificieux en toutes choses, faisait éprouver toutes sortes de maux aux hommes qui vivaient dans son voisinage, et les écrasait sous des vexations intolérables. Entre autres, s’étant saisi par une perfidie de la personne du comte Thibaut, il le retint en captivité jusqu’à ce qu’il lui eût extorqué de force la ville de Tours et quelques châteaux. Geoffroi donc, ayant suscité quelques sujets de querelle, commença à diriger ses entreprises contre le duc Guillaume, à dévaster et piller fréquemment la Normandie par le bras des satellites querelleurs qu’il établit dans le château de Domfront. Le duc, avec ses chevaliers, se rendit vers ce château pour le visiter, et l’ayant vu entouré de toutes parts de rochers escarpés et très-élevés, en sorte qu’il était impossible de l’aborder pour en faire le siége, il appela auprès de lui les forces des Normands, et cerna ce château de très-forts retranchemens, par lesquels il en [p. 193] obstrua toutes les issues. Comme il demeura quelque temps dans les environs, il arriva vers lui des éclaireurs qui venaient lui annoncer qu’il pourrait, sans aucun danger pour les siens, se rendre maître du château d’Alençon. Aussitôt, ayant laissé des gardes dans son camp, le duc chevaucha toute la nuit avec son armée, arriva au point du jour devant Alençon, et y trouva, dans une redoute établie au delà de la rivière, quelques hommes qui se moquèrent de lui, et lui dirent des injures. Les chevaliers s’étant mis en grande colère, le duc attaqua très-vivement la redoute, s’en empara promptement, et y ayant mis le feu, la livra aux flammes dévorantes. Ceux qui l’avaient insulté en présence de tous les habitans d’Alençon, il ordonna de leur couper les pieds et les mains; et aussitôt, selon qu’il avait ordonné, trente-deux hommes furent ainsi mutilés. Pour insulter le duc, ils avaient frappé sur des peaux et des cuirs, et l’avaient appelé par dérision marchand de peaux, parce qu’en effet les parens de sa mère avaient été marchands de peaux 14. Alors les gardiens du château, voyant l’extrême sévérité du duc, craignant d’avoir à subir un pareil traitement, ouvrirent aussitôt leurs portes, et remirent le château au duc, aimant mieux le livrer ainsi qu’avoir à supporter tant de tortures au péril de leurs membres. Ayant ainsi vigoureusement terminé cette expédition, et établi des chevaliers dans le château, le duc retourna en toute hâte à Domfront. Les gens de ce lieu apprenant ce que le duc avait fait à leurs compagnons d’armes, et considérant qu’ils ne [p. 194] pouvaient recevoir aucun secours, se remirent eux et leur château entre les mains du duc. Partant de là après y avoir placé des gardiens, et s’avançant plus loin pour attaquer le comte Geoffroi, le duc arriva à Ambrières, et là il construisit un château qu’il approvisionna suffisamment en vivres et en chevaliers; après quoi il retourna à Rouen, métropole de la Normandie.

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