CHAPITRE XIX.
Comment, ayant expulsé Guillaume Guerlenc du comté de Mortain, le duc mit en sa place Robert, son frère utérin.
EN ce temps Guillaume Guerlenc, de la descendance de Richard-le-Grand, était comte de Mortain. Un jeune chevalier de sa famille, nommé Robert Bigod, se rendant auprès de lui, lui dit un jour: « Je suis accablé par la pauvreté, mon seigneur, et dans ce pays je ne puis gagner ce dont j’ai besoin pour vivre. C’est pourquoi je vais partir pour la Pouille, afin d’y vivre plus honorablement. » — Guillaume répondant lui demanda: « Qui t’a mis ce projet en tête? — La pauvreté que j’endure, » lui répondit l’autre. — Alors le comte lui dit: « Si tu veux me croire, tu demeureras ici avec nous. Avant quatre-vingts jours tu auras en Normandie un temps où tout ce que tu jugeras t’être nécessaire, et que tu auras vu de tes yeux, tu pourras l’enlever impunément de tes propres mains. » Le jeune homme, se rendant aux avis de son seigneur, attendit, et peu de [p. 195] temps après il trouva moyen d’entrer en familiarité avec le duc, par l’intermédiaire de Richard d’Avranches, son cousin. Comme donc un certain jour il causait en particulier avec le duc, il lui raconta entre autres choses les paroles ci-dessus rapportées du comte Guillaume. Le duc appela aussitôt Guillaume, et lui demanda pour quel motif il avait tenu un pareil discours. Guillaume ne put nier, et n’osa non plus entreprendre d’expliquer le sens de ses paroles. En sorte que le duc lui dit: « Tu as résolu de troubler la Normandie par des séditions et des désordres, tu as formé le dessein de te révolter contre moi et de me déshériter méchamment, et c’est pourquoi tu as promis à un chevalier indigent un temps favorable à sa rapacité; mais que la paix dont nous avons besoin, et que nous tenons en don du Créateur, demeure à jamais chez nous. Quant à toi, sors au plus tôt de la Normandie et n’y rentre plus jamais, aussi long-temps que je vivrai. » Guillaume ainsi expulsé se rendit misérablement dans la Pouille avec un seul écuyer, et le duc éleva aussitôt son frère Robert, et lui donna le comté de Mortain. Ainsi il renversait rudement les orgueilleux parens de son père, et élevait au comble des honneurs les humbles parens de sa mère. Au surplus, et comme le dit un proverbe vulgaire, le fou n’est corrigé ni par les paroles, ni par les exemples, à peine l’est-il par les malheurs: il ne craint rien jusqu’à ce qu’il reçoive de rudes coups; ce qui va être prouvé plus clair que le jour par l’exemple que je vais rapporter.
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