CHAPITRE XXXVIII.
Du retour du duc en Normandie, et de la mort de l’archevêque Maurile, qui eut Jean pour successeur.
PEU de temps après, le duc retourna en Normandie, et ordonna de faire avec de grandes solennités la dédicace de l’église de Sainte-Marie, dans le couvent de Jumiège. Tandis qu’on célébrait ce très-saint mystère avec de grands témoignages de respect, et au milieu de toutes les pompes de la religion, le duc, toujours [p. 230] serviteur zélé de l’époux appelé à ces noces, y assista avec un cœur rempli de dévotion. Maurile, archevêque de Rouen, et Baudouin, évêque d’Evreux, célébrèrent cette cérémonie avec une grande allégresse spirituelle, l’an 1067 de l’Incarnation du Seigneur, et le 1er juillet. Maurile, qui vivait encore en ce mois, déposa le fardeau de la chair le 9 août, et mourut, affranchi et plein de joie, pour aller triompher avec le Christ, son roi. Il eut pour successeur Jean, évêque de la ville d’Avranches, homme illustre par sa haute naissance, heureusement imbu de science spirituelle, doué à un haut degré de la sagesse du siècle, et fils du comte Raoul, selon la noblesse de la chair. Puisque nous venons de faire mention de ce Raoul, il nous semble convenable de reprendre quelques faits un peu plus haut.
Richard Ier, fils de Guillaume-Longue-Epée, se trouvant dans son enfance, et après la mort de son père, retenu comme en exil en France par le roi des Français, sa mère Sprota, cédant à la nécessité, consentit à vivre avec un certain homme très-riche, nommé Asperleng. Cet homme, quoiqu’il possédât beaucoup de biens, avait coutume cependant de tenir en ferme les moulins de la vallée de la Risle. Il eut de Sprota un fils, nommé Raoul, celui dont nous venons de parler, et plusieurs filles, qui dans la suite furent mariées en Normandie avec des nobles. Lorsque le susdit Richard eut recouvré le duché de Normandie, que le roi des Français lui avait frauduleusement enlevé, il arriva un certain jour que ses hommes allèrent à la chasse dans la forêt dite de Guer; le hasard [p. 231] fit que Raoul, frère utérin du duc, assista aussi à cette chasse. Comme ils s’étaient enfoncés dans l’épaisseur des bois, ils rencontrèrent dans une certaine vallée un ours d’une énorme grosseur. Les chasseurs prirent aussitôt la fuite, et laissèrent le jeune Raoul tout seul, lui donnant ainsi une occasion de faire éclater son courage. Redoutant la honte de la fuite plus que la férocité de l’animal, Raoul s’arrêta, et, quoiqu’il fût encore jeune, fort de la valeur qu’il portait en son ame, il renversa à ses pieds la bête furieuse. Ses compagnons revinrent auprès de lui, après avoir fui, et ayant vu l’issue de cet événement, ils racontèrent au duc Richard l’exploit du jeune homme. Le duc en fut fort réjoui, et lui donna cette forêt de Guer, avec toutes ses dépendances; et depuis lors, et aujourd’hui encore, cette vallée où Raoul avait tué l’ours, s’appelle la vallée de l’Ours. Le duc lui donna en outre le château d’Ivry, d’où il prit le titre de comte. Raoul se maria avec une femme nommée Eranberge, très-belle, et née dans une certaine terre du pays de Caux, que l’on appelle Caville ou Cacheville. Elle lui donna deux fils, savoir, Hugues, qui fut dans la suite évêque de Bayeux, et Jean, évêque d’Avranches, qui est devenu plus tard archevêque de Rouen. Raoul eut de plus deux filles, dont l’une se maria avec Osbern de Crepon, de qui est né Guillaume, fils d’Osbern. L’autre épousa Richard de Belfage, qui eut pour fils Robert, qui lui succéda, et plusieurs filles, dont l’une fut unie en mariage à Hugues de Montfort. Et puisque nous venons de parler incidemment de ce Hugues de [p. 232] Montfort, il nous paraît convenable de dire quelques mots de ses ancêtres.
Toustain de Bastenbourg eut donc deux fils, savoir, Bertrand et Hugues de Montfort, dit le Barbu. Ce Hugues fut tué, aussi bien que Henri de Ferrières, dans un combat qu’ils se livrèrent entre eux. Or le fils de ce Hugues fut Hugues le second, qui devint dans la suite moine du Bec. Ce même Hugues eut de la fille de Richard de Belfage une fille qui fut mariée avec Gilbert de Ganz. Celui-ci eut de sa femme Hugues le quatrième, qui épousa Adéline, fille de Robert, comte de Meulan, dont il eut un fils nommé Robert, son premier né, et d’autres encore. Nous avons nommé ce Hugues le quatrième, par la raison que Hugues le second, après la mort de sa première femme, en épousa une autre dont il eut Hugues le troisième et Robert son frère; mais ces deux derniers moururent sans laisser d’enfans, et en pèlerinage. Or Robert de Belfage, vers la fin de sa vie, se fit moine au Bec, où ses fils Richard et Guillaume vivent encore en religieux. Il eut pour successeur Robert Baviel, son petit-fils par sa fille.
Après avoir rapporté ces faits en anticipant sur les temps, reprenons la suite de notre histoire.
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