XX
ENSEIGNES A INSCRIPTIONS, A PROVERBES, A DEVISES ET ENSEIGNES IMAGINAIRES
Les enseignes avec inscriptions latines devaient être très nombreuses aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, mais ces enseignes pédantes n’étaient pas faites pour le populaire. Nous ne parlerons pas ici des inscriptions pieuses avec citations bibliques ou évangéliques: nous en avons parlé dans les chapitres XI et XVI. Voilà longtemps que ces inscriptions ont disparu, même dans le quartier de l’Université. Nous n’en citerons qu’une, qui accompagnait le portrait d’un charlatan célèbre du XVIIᵉ siècle, nommé Carmeline, lequel tenait ses assises sur le Pont-Neuf. «Carmeline, qui étoit un fameux arracheur de dents et en remettoit d’autres en leur place, avoit fait mettre, à côté de son portrait exposé enveüe sur la fenestre de sa chambre, qui regarde le Cheval de bronze, le mot de Virgile sur le Rameau d’or, au sixième livre de l’Énéide:
Uno avulso non deficit alter,
et l’application en est heureuse[220].» La citation virgilienne pouvait se traduire ainsi, en style de dentiste: «Une dent enlevée, une autre dent ne manque pas de la remplacer.»
On voyait encore, il y a quelques années, une inscription latine gravée sur la façade d’une maison fort ancienne, au coin des rues de la Calandre et de la Cité, au-dessus de la boutique d’une lingère, qui ne pouvait donner aucun renseignement sur cette inscription, que les antiquaires cherchaient vainement à expliquer:
Urbs me decolavit, Rex me restituit, Medicus amplificavit.
Ces trois lignes sont aisées à traduire: «La ville me décapita, le roi me rétablit, un médecin m’augmenta.» Le bibliophile Jacob a donné une explication ingénieuse de cette inscription énigmatique: «On pourrait supposer, dit-il[221], que le voyer de Paris ayant fait abattre un ou deux étages de cette maison, qui était trop haute, elle fut rétablie dans son premier état, d’après les ordres du roi, et encore exhaussée par un médecin qui la possédait; mais nous croyons plutôt qu’un crime détestable avait été commis dans une maison qui s’élevait à cet endroit, laquelle fut démolie et la place laissée vide, en mémoire du crime, par arrêt du Parlement. Le roi seul avait le droit d’infirmer un arrêt de ce genre, en permettant de bâtir sur le terrain vague et infâme.» Deux pages plus loin, le Bibliophile semble donner la preuve de sa supposition: «Le samedi 24 janvier 1604, raconte Pierre de l’Estoile dans son Journal du règne de Henri IV, un gentilhomme anglois tua, en une maison de la rue de la Calandre, un élu de la ville, qui lui avoit donné un soufflet, et eut sa grâce du roi, pource qu’il étoit Anglois.»
Les inscriptions étaient ordinairement plus intelligibles, et elles servaient souvent à expliquer ce qu’il y avait d’obscur et d’inusité dans les enseignes. Ainsi, il y a quelques années, on voyait dans le quartier du Temple une enseigne représentant deux escargots qui se faisaient amoureusement les cornes, avec cette légende: A la sympathie. Il eût fallu certainement une inscription pour rappeler que cette enseigne, assez étrange, avait été inaugurée vers 1851, à l’occasion d’une des plus bizarres mystifications qui eussent jamais préoccupé la société bourgeoise de Paris. Le poète romancier Méry, qui eut le génie et presque le privilège de ces énormes mystifications publiques, se prit à raconter dans les journaux qu’un savant naturaliste, Jules Allix, qui devint plus tard membre de la Commune, avait découvert qu’il existait une telle sympathie entre les escargots mâles et femelles, qu’en séparant deux de ces mollusques, qu’on trouvait collés l’un à l’autre pendant la saison de leurs amours, on pouvait les employer en guise de télégraphe électrique, de telle sorte qu’ils continuaient de communiquer ensemble à des distances incommensurables. Par exemple, on gardait l’un en France, dûment mis en chartre privée, et l’on envoyait l’autre en Amérique bien enfermé dans une boîte; alors, grâce à la sympathie mystérieuse qui unissait les deux escargots, il était facile d’établir entre eux un courant d’électricité, qui se produisait simultanément de l’un à l’autre, en caressant légèrement avec les barbes d’une plume l’extrémité des cornes de ces deux escargots. Le professeur Allix était très sérieusement convaincu et personne ne douta d’abord de la réalité de cette découverte, qui provoqua bientôt un immense éclat de rire. Mais, deux ans après, l’enseigne des Deux Escargots survivait seule au souvenir du puff propagé par Méry et Girardin pour mystifier le bourgeois. Nous croyons qu’une enseigne qui, il y a peu d’années, se voyait à l’entrée de la rue Laffitte, chez un gantier, était encore plus aisée à comprendre que celle des Deux Escargots. Le gantier avait fait inscrire sur sa boutique: Aux Deux Sœurs, et au dessous: Nos peaux seules font nos gants. Les deux sœurs n’étaient autres que deux chèvres!
Les enseignes à proverbes et devises devaient être très nombreuses au XVIᵉ siècle, mais il n’en reste peut-être pas une seule en place. Cette espèce d’enseigne fut surtout appréciée de certains libraires et imprimeurs de Paris, qui évitaient de donner un caractère religieux et surtout protestant à leurs enseignes.
Voici, d’ailleurs, un petit spécimen de ces devises, en grec, en latin et en français, joyeuses ou philosophiques, littéraires ou professionnelles, qui étaient peintes sur des enseignes de libraires ou d’imprimeurs, généralement au-dessous de leurs marques typographiques, qu’on retrouvait gravées sur tous les livres sortant de leur imprimerie ou de leur librairie: Jean Bignon portait autour de son écusson une sorte de gibecière entre trois grenades: Repos sans fin, sans fin repos.--Jean Barbier, au Palmier: Honneur partout.--Jean Bonfons, rue Neuve-Notre-Dame, à l’enseigne Saint-Nicolas: une colombe sur un arbre entouré d’un serpent: Estote prudentes sicut serpentes, et simplices sicut columbas.--Gilles Couteau, un grand couteau et deux petits, plantés au milieu d’arbustes: Du grant aux petis[222].--Simon de Colines, le Temps qui fauche: Hanc aciem sola retundit virtus.--Galiot du Pré, une galiote ou galée: Vogue la galée (jeu de mots sur la galée, espèce de cadre à rebord où le compositeur d’imprimerie met les lignes à mesure qu’il les compose).--François Estienne, un cep de vigne chargé de grappes de raisin: Πλέον έλαίου ἤ οἴνου. Plus olei quam vini.--Gilles de Gourmont, l’écu de ses armoiries soutenu par deux cerfs ailés et ayant pour cimier saint Michel qui terrasse le démon (il avait été anobli par le roi):
Tost ou tard, près ou loing, A le fort du feble besoing.
Denis Janot, un chardon: Nul ne s’y frotte.--Pierre le Brodeux, à l’Oranger, avec son écu d’armoiries: Lege cum prudentia, stude cum sapientia, metue cum patientia.--Frédéric Morel, avec un arbre feuillu: Πᾶν δέηδρον άγαθὁν χαρποὔς χαλους ποιεί.--Gérard Morrhy, la fée Mélusine: Nocet empta dolore voluptas.--Denis Roce, son écu soutenu par deux griffons: A l’aventure tout vient à point qui peut attendre.--Geoffroy Tory, le Pot cassé, dans lequel poussent des fleurs: Non plus, et au dessous: Omnis tandem marcessit flos.--Pierre Vidoue, la Fortune: Audentes juvo.--Laurent Le Petit: un écusson soutenu par deux licornes:
Chascun soit content de ses biens: Qui n’a suffisance n’a rien.
[Illustration]
Il faut remarquer que la devise, qui se rapportait souvent à un emblème ou à un rébus, pouvait n’avoir aucune analogie avec l’enseigne proprement dite. Cette devise-là était généralement énigmatique, car elle avait trait à quelque détail intime de la vie ou du caractère de l’homme. Ainsi la devise de Geoffroy Tory était-elle aussi difficile à comprendre que sa célèbre enseigne du Pot cassé. Geoffroy Tory prit cette devise (non plus) et adopta cette enseigne (le Pot cassé), après la perte qu’il avait faite d’une fille bien-aimée. Parfois, une enseigne pouvait être aussi peu compréhensible qu’une devise. Pourquoi une maison de la rue Saint-Antoine avait-elle en 1361 l’enseigne de l’Ours? C’est que cette maison appartenait à l’abbaye d’Ours-champs[223]. Or, nous retrouvons encore cette vieille enseigne de l’Ours dans la rue du faubourg Saint-Antoine. Pourquoi une maison de la rue du Renard-Saint-Sauveur avait-elle pour enseigne, en 1382, un renard, qui donna son nom à la rue? C’est que cette maison appartenait à maître Robert Renard[224].
Ces enseignes analogiques furent peut-être l’origine des enseignes imaginaires et des satires à l’enseigne qui eurent tant de vogue pendant les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, où elles amusaient alors la cour et la ville. Ces enseignes imaginaires apparaissent, dès le commencement du XVIᵉ siècle, dans le monologue en vers intitulé: le Pèlerin passant, que nous avons analysé au chapitre des enseignes d’hôtelleries. Ce monologue semble avoir été imité très ingénieusement dans l’envoi du Paysan françois à la reine Marie de Médicis, que l’auteur supplie de lui donner bon gîte:
Je logeai au Dauphin, à petit hostellage, Ne pouvant à l’Escu, pour y peu dépenser, Ni à la Fleur de lys, car il y fait trop cher: Hôtelleries des grands, non des gens de village. Je fus bien, toutesfois. «Puissé-je, dis-je alors, Trouver à me loger au Dauphin toujours, lors Que dans la Fleur de lys, ou à l’Escu de France, Je ne pourrai loger.» Or, encores dit-on Que l’on est bien traitté et qu’en somme il fait bon A l’Escu Médicis, ou celuy de Florence[225].
Dans les Logements de cour de Louis XIII[226], l’auteur choisit ces logements à différentes enseignes, comme s’il était le maréchal des logis de la cour. Il marque le logis du roi à l’Aigle impériale; il aurait désiré loger la reine au Dauphin, mais, faute de mieux, il la loge à l’Espérance. Il retient trois logements, au lieu d’un, pour le cardinal de Richelieu: la Couronne ducale, l’Ancre et l’Écu de Bretagne. Il loge assez malheureusement Monsieur, frère du roi, au Grand Serf. Il marque l’Homme d’Argent, pour M. le prince de Condé; la Cage, pour M. le comte de Soissons; mais les deux princes préfèrent loger à la Bannière de France; Il loge M. de la Valette à l’Épée royale; le chancelier, au Cerf volant; le général des galères Pont-Courlay, au Chameau; le P. Joseph, au Chapeau rouge; le grand maître de l’artillerie, à la Harpe; le surintendant des finances Bullion, au Mortier; Bouthillier, autre financier, au Bras d’Or; le trésorier du Houssay, au Cheval bardé; le président de la Chambre des comptes, Cornuel, à la Galère; M. d’Émery, à l’Écu de Savoie; les secrétaires, à la Main d’Argent; la nièce de Richelieu, Mᵐᵉ de Combalet, qui voulait avoir l’Écu de Bourbon, et qui ne peut pas même se loger à l’Écu d’Orléans, sera contrainte de prendre l’Abbaye. L’Écu de Milan est réservé à M. de Créqui; un grand prélat, qu’on ne nomme pas, devra loger au Moulin à vent.
Sous le règne de Louis XIV, en 1677, les logements ont bien changé, avec les personnes à loger; le duc de Mazarin loge à la Seringue, près les Petites-Maisons; Madame de Bourbon, à la Linotte, rue du Moulinet; Mademoiselle, à l’Espérance, rue Dauphine. Dans une Mazarinade de 1649, le château de Saint-Germain étant occupé par la reine d’Angleterre, force est de chercher dans la ville les logements de la cour de France; voici quelles étaient les enseignes de ces logements: «Nous choisîmes, pour le roy, le Mouton; Monsieur fut logé au Papillon, et la reine, au Chapeau rouge; mais, parce que le logis et principalement les chambres étoient mal accommodés, nous y logeâmes son train, et sa personne eut pour elle le Saucisson d’Italie, bien qu’il luy fût fort agréable pour la gentillesse; les filles furent logées à la Petite Vertu; M. le cardinal fut logé à la Harpe, la Couronne luy ayant été desniée.»
Sous le règne de Louis XV, les enseignes imaginaires prêtèrent fort aux épigrammes. Nous allons citer les meilleures que l’on en tira dans le petit pamphlet intitulé: Noms et demeures des principaux acteurs du théâtre d’aujourd’hui. «Le roi loge à la Beauté couronnée, rue des Innocents; le cardinal de Fleury, à la Cassette de Diamants, rue des Mauvaises-Paroles; le Moliniste, au Fil retors, rue d’Enfer; M. Hérault loge à l’Occasion, rue Tirechape; le garde des sceaux Chauvelin, à la Petite Vertu, rue Cloche-Perce; M. le chancelier d’Aguesseau, à la Casaque retournée, rue de Judas; le cardinal de Rohan, au Bon Valet, rue des Aveugles; la nouvelle Sorbonne, à la Carcasse, rue des Aveugles; le peuple, à la Besace, rue des Martyrs[227].»