XXI
ENSEIGNES SINGULIÈRES, GROTESQUES, RIDICULES
Il y eut de tout temps des enseignes bizarres, extravagantes, saugrenues, qui n’en avaient pas moins de vogue et de célébrité. Quelques-unes, comme celle de la Truie qui file, eurent une popularité extraordinaire et furent reproduites dans toutes les villes de France, au moyen âge, sans qu’on puisse bien se rendre compte de ce que signifiaient ces figures caricaturales et sans doute satiriques qu’on retrouvait sur les sculptures des chapiteaux de colonnes et de piliers, dans la plupart des cathédrales gothiques, ainsi que sur les encadrements fleuronnés des Heures manuscrites. Cette Truie qui file, dont le type original est encore visible dans une enseigne sculptée de la rue Saint-Antoine (voir chap. V, p. 92), se montre dans les tours de pages en miniature des manuscrits liturgiques, comme dans les ornements sculptés de l’architecture des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles. Cette Truie qui file apparaît, dès l’année 1301, comme enseigne d’une maison de la Halle-aux-Poirées, appartenant à l’Hôtel-Dieu, et cette maison portait encore la même enseigne en 1654[228]. Il y avait une autre Truie qui file, en 1389, dans la rue Grenier-Saint-Ladre[229]. Cette Truie qui file, dans laquelle les savants ont voulu reconnaître la reine Pedauque, c’est-à-dire la reine Berthe, femme du roi Robert, était, suivant d’autres érudits, une création légendaire et fabuleuse des romans de la Table ronde. On pourrait disserter à perte de vue sur cette tradition fabuleuse du moyen âge. Rien n’était plus populaire que cette enseigne-là; elle est citée dans les conteurs du XVIᵉ siècle, notamment dans le Moyen de parvenir de Béroalde de Verville; on la retrouve dans le Ballet de la Mi-Carême, dansé à la cour sous le règne de Louis XIII: deux fous vont visiter la Truie qui file, sans soupçonner que ce soit une enseigne[230]. Devant cette petite sculpture en pierre, les garçons de boutique, les apprentis, servantes et portefaix des halles se livraient à toutes sortes de folies, le jour de la mi-carême. Cette enseigne était assez connue pour qu’on y fît souvent allusion dans la conversation. Lorsqu’au mois de juin 1593, le duc de Feria, ambassadeur du roi d’Espagne, vint proposer aux États de la Ligue de faire nommer par le roi, son maître, un prince français catholique qui monterait sur le trône de France, le duc de Mayenne ne trouva pas bonne cette proposition. Alors un des fougueux prédicateurs qui étaient à la solde de l’Espagne monta en chaire, à Saint-Merry, pour prêcher le duc de Mayenne, et dit de lui «qu’une quenouille eut été plus propre qu’une épée à ce gros pourceau,» et tout le monde comprit cette allusion à la Truie qui file[231].
Le vieux Paris pouvait alors montrer plusieurs enseignes du même genre, qui n’avaient pas autant de notoriété, mais qui ne devaient pas être moins plaisantes: l’Ane qui viole, un âne qui jouait de la viole; la Nonnain qui ferre l’oue (l’oie), près de la chapelle de Braque[232]; la Pie aux Piats (ses petits); la Vieille qui bat le cabas, c’est-à-dire qui cherche à tromper le monde; l’Étrille Fauveau, allusion au vieux roman de Fauvel, etc. Plusieurs de ces enseignes n’ont pas pour nous un sens appréciable. C’étaient des équivoques, des entend-trois ou des amphibologies, des énigmes, des contrepeteries, etc. Nous avons remarqué deux ou trois maisons à l’enseigne du Bastoy, c’est-à-dire du Battoir: n’était-ce pas des lavoirs, où les lavandières exposaient en écriteau leur devise professionnelle, qu’Étienne Tabourot a consignée dans les Bigarrures du Seigneur des Accords: «Les lavandières ont un proverbe ordinaire: Si vous l’avez, ne le prestez pas; si vous ne l’avez pas, prestez-le-moy, qui s’entend d’une palette ou battoir propre à laver les draps?» L’équivoque consiste dans le mot lavez ou l’avez. Les équivoques des enseignes n’étaient pas plus décentes au XVIIIᵉ siècle qu’au XVIᵉ, témoin l’enseigne du serrurier Ledru: «Au-dessus du petit portail de la Foire Saint-Germain, qui fait face à la rue des Quatre-Vents, écrivait Auguste Poullain de Saint-Foix en 1805, on lisait encore, l’année dernière, cette inscription:
Ledru, qui a inventé la manière De poser les sonnettes dans le cul De sac à côté.
«Cette inscription a, dit-on, fait la fortune du serrurier qui en est l’auteur; elle a existé pendant longtemps. L’équivoque, au reste, ne provenait que de la façon dont les mots étaient écrits.» Cette enseigne que tout Paris alla voir était donc une de celles qui, d’après l’opinion candide du neveu de l’auteur des Essais historiques sur Paris, «ne font point d’honneur au goût des Français». Il en cite une autre, qui était un chef-d’œuvre d’absurdité, quoique ce fût l’enseigne d’un habile ingénieur opticien: «Dans la rue Saint-Antoine, en face de la rue Geoffroy-Lasnier, on découvre un aigle assez mal figuré. Cet aigle tient dans son bec un mouton qui n’a pas la dixième partie de la grosseur de l’oiseau; à peine le voit-on. Au-dessous, cette inscription: «Avec mes ailes je coupe les vents, et le baromètre sous moi annonce les changements de temps[233].» Il y a eu d’ancienne date, il y aura toujours des sots, même en matière d’enseignes. On a vu longtemps, rue Mouffetard, nº 108, un marchand d’habits, qui s’était donné cette enseigne: A l’Asticot. Le tableau représentait un pêcheur à la ligne, qui, croyant avoir pris un goujon, tirait de l’eau une culotte.
[Illustration]
Les sages-femmes ont eu, de tout temps, la spécialité des enseignes équivoques et gaillardes, qui faisaient une partie de leur notoriété. Balzac décrit deux de ces enseignes dans son Petit Dictionnaire, et nous n’avons pas négligé de les reproduire dans notre chapitre XXIV, parce qu’elles sont accompagnées de vers. Nous citerons ici une autre enseigne de sage-femme et la plus réjouissante de toutes, avec une plaisante inscription: J’ouvre la porte à tout le monde. Cette enseigne facétieuse a longtemps amusé les flâneurs sur le quai Saint-Paul.
Certaines enseignes ont constamment mis en éveil la curiosité des passants, qui ne les comprenaient pas et qui cherchaient à en trouver le sens. Telle fut l’enseigne à l’Y. Le sieur de Blegny, sous le pseudonyme d’Abraham du Pradel, cite dans son Livre commode des Adresses de Paris, en 1692, une de ces mystérieuses enseignes à l’Y: «Les aiguilles et les épingles, dit-il, se vendent en gros, près la Croix du Tiroir, à la Loupe d’Or, et, rue de la Huchette, à l’Y.» Le commentaire que j’ai joint à mon édition du Livre commode[234] présente une assez amusante étymologie: «Cette dernière enseigne a besoin d’être expliquée, ai-je dit. Autrefois on appelait le haut-de-chausses: grègues, grèques, à cause de la ressemblance avec les courtes et larges culottes des Grecs. Le nœud de ruban, que les merciers vendaient pour l’attacher au pourpoint, se nommait lie-grèques. Or, c’est de ce mot, un peu modifié, que vient notre enseigne. De lie-grèques, en forçant légèrement la prononciation, on eut l’Y, et la fameuse lettre fut ainsi acquise aux merciers. Elle a, d’ailleurs, la forme d’une culotte, les jambes en l’air, et par là convient d’autant mieux, comme armes parlantes, à ces marchands de culottes et de caleçons.» Adolphe Berty nous avait appris que l’Y grégeois existait dès 1527 dans les enseignes de Paris. Était-ce la même enseigne que celle signalée par le sieur de Blegny? Était-ce la même que celle que l’on voyait encore, en 1854, quai Saint-Michel, et que relevait cette inscription: Maison fondée en 1690? Était-ce la même que celle qui a été sculptée sur la façade de la maison qui porte le nº 14 dans la rue de la Huchette? (Voir chap. III, p. 41-43.) Question peu importante, mais difficile à résoudre. Dans tous les cas, les enseignes à l’Y sont encore fréquentes chez les merciers de province, qui ne connaissent pas, à coup sûr, l’origine de leurs enseignes.
Alfred Bougy avait imaginé une autre interprétation de l’Y des enseignes, et nous l’aurions adoptée sans doute, si son auteur n’eût pas attribué ces enseignes aux bonnetiers, tandis qu’elles ont toujours appartenu exclusivement aux merciers; or, merciers et bonnetiers formaient deux corps d’état absolument distincts et différents. Mais l’explication proposée par Alfred Bougy est assez ingénieuse pour qu’on n’y renonce pas sans regret, la voici: «On se demande souvent pourquoi les bonnetiers mettent, de très ancienne date, sur leurs devantures, un Y et quelquefois plusieurs. J’ai toujours pensé, quant à moi, que les marchands de bas ont trouvé original de s’annoncer au moyen d’un caractère muni de deux jambes et figurant assez bien un saltimbanque qui fait l’arbre fourchu. Ce même caractère convient également aux marchands de chemises et de camisoles de tricot, car ils peuvent dire que l’Y est pourvu de deux bras qu’il lève théâtralement vers le ciel pour implorer la faveur d’une bonne et nombreuse clientèle[235].»
Le comte de Laborde, qui avait trouvé l’Y grégeois dans les inventaires de bijoux du XIVᵉ siècle, n’a pas songé à le chercher sur les enseignes des merciers; il s’est contenté de faire observer que cet Y, sur des fermails ou des anneaux d’or, pouvait représenter la forme d’une croix ou plutôt du Christ crucifié[236]. Nous y voyons plus volontiers, comme sur quelques marques et enseignes de libraires, l’emblème symbolique du libre arbitre: la route aboutissant à deux voies inégales, via lata, via arcta.
Il est une autre lettre de l’alphabet, le V, auquel on avait donné, en le colorant de vert, un sens fixe, qui se représentait invariablement dans les enseignes à rébus. Ainsi le comte de Laborde, dans son Glossaire des émaux et bijoux du Musée, décrit, d’après un inventaire des ducs de Bourgogne, un annel d’or, émaillé de W verts, sous la date de 1399[237]. Ces W verts voulaient dire: Vertus. Nous devons avouer ne pas comprendre cette interprétation généralement admise. Ainsi Tabourot, dans ses Bigarrures du Seigneur des Accords, nous présente cette devise: Pensées en vertu sont nettes, dans un rébus qui pourrait bien avoir figuré sur l’enseigne d’un fabricant de sonnettes: un V vert, dans lequel sont implantées une tige de pensées et deux sonnettes. La première édition des Mémoires de Sully, imprimée en deux volumes in-folio, au château de Sully, en 1638, à l’enseigne des Trois V verts, c’est-à-dire des Vertus, offre ces V peints en vert, avec la légende: Foy, Espérance, Charité. La lettre S, traversée par une barre, a dû sans doute figurer aussi en rébus sur des enseignes, comme à la fin des lettres d’amour et d’amitié, car Tabourot n’a pas oublié cette lettre-rébus, qu’il explique ainsi: «Une S fermée par un traict, pour dire fermesse, au lieu de fermeté.» Le sens de ce rébus était si bien hors d’usage, que les savants de notre temps, qui ne lisent pas les Bigarrures du Seigneur des Accords, s’étaient mis en quête de cette explication et se sont disputé l’honneur de l’avoir trouvée, sans l’avoir cherchée sur les enseignes.