‹ Histoire des enseignes de ParisChapitre 24 sur 33 · XXIII

XXIII

LE JEU DES ENSEIGNES DE PARIS.

Les cartes du jeu de piquet et le tableau du jeu de l’oie ont été le point de départ d’une foule d’imitations plus ou moins ingénieuses, dans lesquelles on ne changeait rien à la marche du jeu primitif, en changeant seulement les figures. On ne peut donc s’étonner que les enseignes aient fourni matière à un nouveau jeu de l’oie et à un nouveau jeu de cartes.

Malheureusement, nous ne pouvons parler du jeu de l’oie des enseignes que d’après des souvenirs un peu confus qui datent de notre première jeunesse. Quant au jeu de cartes des enseignes de Paris, nous n’en possédons que quelques cartes, qui serviront du moins de spécimens pour constater l’existence de ce jeu, qui doit avoir été composé et mis en vente vers 1820, à l’époque où les enseignes étaient à l’apogée de leur gloire.

Le jeu de l’oie des enseignes ne différait du jeu de l’oie ordinaire que par les cent sujets représentés que les joueurs avaient à parcourir, selon la chance des nombres amenés à chaque coup de dés. Le jeu, dessiné, gravé et colorié sur une feuille de papier, à l’instar du jeu de l’oie ordinaire, se composait de cent cases numérotées, dont chacune d’elles offrait une enseigne, prise au hasard d’après la fantaisie du dessinateur. Il y avait, comme dans le jeu de l’oie, les bons et les mauvais numéros, caractérisés par des enseignes de bon ou de mauvais augure, qui rapportaient au joueur un gain préfixe ou bien qui lui faisaient payer une amende: on restait enfermé, à l’enseigne des Barreaux noirs, jusqu’à ce qu’on fût délivré par un autre joueur, lequel prenait la place du premier, si le nombre apporté par le jet des dés l’amenait au même point; à l’enseigne de l’Ange gardien, on était payé par tout le monde; à l’enseigne du Bon Puits, on avait deux coups à jouer l’un après l’autre; à l’enseigne de la Tête de Mort, on quittait la partie, en laissant son enjeu; à l’enseigne de l’Écrevisse, on reculait de dix cases en arrière; à l’enseigne de la Victoire, on sautait dix cases en avant; à l’enseigne de la Boule de Neige, le coup était nul; enfin, après avoir parcouru les cent cases du jeu avec plus ou moins de vicissitudes, on gagnait la partie, en arrivant au nº 100, qui portait l’enseigne du Paradis. Il fallait, pour ne pas perdre toute espèce de chance favorable, passer par-dessus les enseignes de l’Enfer et du Purgatoire. Nous croyons que ce jeu de hasard avait été inventé vers 1804, au moment de la réouverture des églises et du rétablissement du culte, car, de dix numéros en dix numéros, on rencontrait une enseigne religieuse, comme les enseignes de l’Église, de la Chapelle, du Couvent, etc. Sous la Restauration, ce jeu fut renouvelé et appliqué plus exactement aux enseignes en vogue de Paris, dont il représentait fidèlement les sujets en quatre-vingt-dix petits tableaux numérotés, avec indication de la spécialité et de l’adresse des commerçants. La disposition est toujours celle du jeu de l’oie; mais celui-ci ne se jouait pas avec des dés; c’est une espèce de loto qui se tire par billets et rappelle les combinaisons de la loterie royale, ayant, comme elle, quatre-vingt-dix numéros. Les enseignes sont gravées avec un certain soin et non coloriées, du moins dans l’exemplaire unique que nous avons vu à la Bibliothèque de la ville. En voici le titre, inscrit au centre de la spirale, avec la règle du jeu: «LE JEU DE PARIS EN MINIATURE, dans lequel sont représentés les enseignes, décors, magasins, boutiques des principaux marchands de Paris, leurs rues et numéros. Éditeur, Mᵐᵉ veuve Chéreau, rue Saint-Jacques, nº 10.»

Quatre-vingt-dix enseignes y sont figurées, depuis la Famille des Jobards (marchand de tabac, rue du Faubourg-du-Temple, nº 19), portant le nº 1, jusqu’au Retour d’Astrée (magasin de nouveautés, boulevard des Panoramas, nº 12), représenté dans la case triomphale nº 90, tenant d’une main la corne d’abondance et de l’autre la branche de lis, qui date cette estampe des environs de 1815. Les numéros gagnants sont: 13, la Toison d’Or.--20, la Vestale.--26, Cendrillon.--40, la Corne d’Abondance.--54, les Trois Lurons.--59, la Chaste Suzanne.--77, le Diable à quatre.--80, Gargantua.--84, le Grand Orient, et 90, le Retour d’Astrée. Les perdants sont: 1, la Famille des Jobards.--7, la Fille mal gardée.--32, Ma Tante Aurore.--39, les Forges de Vulcain.--44, le Panier percé.--64, le Ci-devant Jeune Homme.--69, les Trois Innocents.--73, les Deux Magots.--88, le Gastronome, et 89, la Barque à Caron. La plupart de ces enseignes ne figurent plus dans le Dictionnaire anecdotique de Balzac, publié dix ans plus tard.

Nous avons vu aussi à la bibliothèque Carnavalet une suite de seize vignettes assez finement gravées et coloriées, sous la rubrique commune Enseignes de Paris. Ce sont des enveloppes destinées à ces grands bonbons plats et carrés dont on garnissait jadis le dessus des boîtes de jour de l’an. Le certificat du dépôt porte la date de 1826, la même que celle du Petit Dictionnaire des Enseignes, auquel ces vignettes pourraient servir d’illustration. Nous y remarquons: les Deux Magots, le Coin de rue, le Pauvre Diable, le Gastronome, les Forges de Vulcain, le Soldat laboureur, la Fille mal gardée, le Banquet d’Anacréon, qui ont fleuri jusqu’à nos jours. Tout cela sent fort la publicité payante, qui commençait dès lors à se faire la dent.

Le jeu de cartes des enseignes était, au contraire, tout à fait inoffensif et simple. Il n’avait pas même été imaginé comme moyen d’annonce et de réclame, au profit des marchands, auxquels on empruntait leurs enseignes, sans daigner les nommer. Nous ignorons aussi de combien de cartes se composait ce jeu innocent, qui devait faire le passe-temps des arrière-boutiques. On le jouait sans doute à deux, à quatre, à six, et toujours par nombre pair, car les joueurs devaient tous avoir le même nombre de cartes. Ces cartes se divisaient en deux catégories distinctes: les cartes à demandes et les cartes à réponses, placées un peu au hasard sous les auspices de telle ou telle enseigne. Chaque carte, entièrement gravée, offrait le dessin d’une boutique surmontée de son enseigne, le tout assez joliment colorié; au-dessous de cette image, on lisait soit la description de l’enseigne, soit une réflexion philosophique ou humoristique à son sujet; puis, au bas, sur deux colonnes, une double Demande ou une double Réponse, que les joueurs échangeaient entre eux. C’était là un simple jeu de questions, plus décent que beaucoup d’autres du même genre.

Citons, comme échantillon, quelques légendes de ces cartes, avec les demandes ou les réponses, qui en émanent plus ou moins naturellement.

Au Pauvre Diable. «Une jeune demoiselle, touchée de la situation d’un mendiant, lui offre avec grâce de quoi apaiser sa faim. Le malheureux paraît transporté de reconnaissance, en voyant tant d’humanité dans une aussi jolie personne.» Balzac, dans son Petit Dictionnaire[247], mentionne la même enseigne, qui était celle d’un marchand de nouveautés, rue Montesquieu, au coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, et la décrit autrement: «Un jeune homme, dans la figure duquel on aperçoit une sorte de distinction, bien qu’il soit sous la livrée de l’indigence, paraît supplier une jeune fille. Que lui demande-t-il? Ses faveurs? Non, non, mais sa bienveillance.»

Voici les deux demandes en rimes qui se lisent au-dessous de la carte du jeu des enseignes:

D. Par le masque de la folie, Peut-on déplaire à son amie? D. Voulez-vous, avec une bourse, Attraper l’amour à la course?

Voici maintenant deux réponses, à l’enseigne de la Pèlerine, avec une légende assez gaillarde, qui a la prétention d’être instructive: «Il est d’usage, en Espagne comme en Italie, de faire des pèlerinages, les demoiselles pour obtenir des maris, les dames pour devenir mères. Les jeunes gens fréquentent souvent ces lieux, pour éviter aux dames la fatigue de recommencer le voyage.» Balzac nous apprend que cette enseigne était celle d’un magasin de mercerie, rue Saint-Honoré, nº 275, et que la propriétaire de ce magasin l’avait adoptée, d’après une romance en vogue qui courait les rues de Paris[248]. Les réponses qui suivent cette enseigne s’en rapprochent tant bien que mal.

R. D’accord! Mais pourquoi tant le dire? R. De rester près de vous, d’admirer vos attraits.

Passons à l’enseigne de Jean de Paris et à ses demandes. La légende nous donne le sujet de cette enseigne: «Le roi, surnommé Jean de Paris, vivement épris de la fille d’un pêcheur, afin de gagner le cœur de sa belle, ne dédaigne pas de prendre le costume de cette profession. Le père le surprend aux genoux de sa fille et devient furieux. Le roi, pour se soustraire à sa juste indignation, est forcé de se faire reconnaître.»--Balzac critique fort cette enseigne d’un magasin de soieries, rue du Bac, nº 4. «Quoi! la princesse de Navarre se laisse baiser la main par Jean de Paris! s’écrie le grand sénéchal, avec un étonnement tout à fait comique. Eh bien! oui, l’indifférente princesse connaît enfin les délices de l’amour. Sur l’enseigne de la rue du Bac, c’est comme dans l’opéra, si ce n’est cependant que dans la pièce la princesse a l’air noble et la mise élégante, tandis que sur le tableau elle ressemble à une cuisinière endimanchée, et Jean de Paris à un conscrit. N’oublions pas de dire que le peintre, infiniment ingénieux, a mis un chêne centenaire, tout entier, dans la tête de l’héroïne et que cela produit un effet... Et le sénéchal donc, il est sublime comme un intendant[249].»

D. N’avez-vous pas l’âme interdite Par quelque émotion subite? D. D’amour attirant l’étincelle, Pensez-vous à la bagatelle?

Au Diable boiteux. «Le Diable boiteux, dit la légende du jeu de cartes, délivré du pouvoir magique qui le retenait dans une bouteille, voulant marquer sa reconnaissance à son libérateur, lui fait remarquer l’intérieur des maisons et lui fait connaître les mœurs, les différents quartiers et les vices de toutes les classes de la société.» Dans Balzac, «le Diable boiteux est l’enseigne d’un magasin de nouveautés, rue de la Monnaie, nº 23, et c’est une demoiselle qu’il prend sous sa protection, et le petit bonhomme à béquilles suffit pour la préserver des séductions d’une légion de diables qui ont un comptoir pour champ d’honneur et pour arme une demi-aune[250].»

R. Je ne saurais rien révéler, Mon état est de tout cacher. R. Je ne veux rien vous accuser! D’un aveu l’on peut abuser!

A la Blanche Marguerite. «Une jolie demoiselle, éprise d’un page, interroge une fleurette que l’on nomme marguerite, en l’effeuillant pour savoir si elle est aimée un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout. Elle en était à la troisième fleur qui lui ôtait toute espérance, lorsque son amant, caché dans un arbre, s’empresse de la désabuser.» Balzac n’a pas décrit cette enseigne.

D. Ne craignez-vous pas qu’on abuse D’une bonté que rien n’excuse? D. Quand un objet parle à notre âme?

A la Belle Anglaise. «Les Anglaises sont belles et fières; on les dit sages, mais, pour l’amabilité, la finesse, l’esprit, la beauté et le plaisir, on préfère les Françaises.» Balzac fait l’éloge de cette enseigne d’un magasin de soieries, rue Saint-Denis, nº 94: «Le dessin de cette enseigne est assez artistement entendu; le peintre avait probablement un modèle. Ah! si c’était la maîtresse de la maison! Mais pourquoi pas[251]?»

R. Être accueilli de vous, et mes vœux sont comblés! R. Qu’à vos désirs vous imposiez la loi.

A la Balayeuse. «Par leurs jolies balayeuses, depuis nombre d’années les marchands de lingerie attirent les chalands.» Silence de Balzac sur la Balayeuse, qui était une sorte de falbala garnissant le bas de la robe des femmes et qu’on a remis à la mode il y a trois ou quatre ans.

D. Que désirez-vous de moi? Je suis tout à vous. D. A quoi pensez-vous maintenant?

A la Pie voleuse. «Une servante du village de Palezo (sic), accusée, jugée et exécutée pour un prétendu vol, a été reconnue innocente, après son exécution, par la découverte d’une pie, qui était l’auteur du vol.» Rien de Balzac sur la Pie voleuse.

R. Une réponse compromet Ceux que l’amour tient au secret. R. Sans charades ni calembours, Mon silence répond toujours.

Voilà tout ce que nous possédons de ce beau jeu des Enseignes de Paris sous la Restauration... Mais j’oublie qu’il en reste encore une carte, à l’Ange gardien, dont la Réponse pouvait bien annoncer la fin du jeu: «La Providence, pour sauver un jeune enfant près de tomber dans un précipice, se sert de la tendre sollicitude de l’Ange gardien.» Balzac a connu cette enseigne d’un magasin de lingeries, rue Saint-Honoré, et il lui consacre quelques lignes du dernier galant: «Ce magasin doit, en effet, être bien gardé par son enseigne, car il n’est voleur qu’elle ne puisse effrayer. Il est vrai de dire que les dames des lingeries sont fort attrayantes, et qu’il faudrait n’avoir pas le sou pour ne pas acheter cravates, mouchoirs de poche, etc., etc.» Cet et cætera en dit plus qu’il n’est gros, et la Demande du jeu promet tout ce que la Réponse devait tenir:

D. Eh bien! comment suis-je à vos yeux? D. Que feriez-vous si je vous disais oui?

Hélas! le jeu s’arrête là, au plus bel endroit, et les enseignes se taisent sur le reste.

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