XXII
LES ENSEIGNES-ADRESSES DES MARCHANDS
Le savant M. Louis Courajod, dans l’excellente étude qu’il a consacrée à la Curiosité, en tête du Livre-Journal de Lazare Duvaux[238], n’a pas oublié de mentionner ces adresses gravées, qui sont ordinairement la reproduction fidèle des enseignes des marchands. «Ces marchands, dit-il en parlant de ceux qui composaient l’état-major de la bijouterie au XVIIIᵉ siècle, outre leurs enseignes dont Watteau nous a laissé un spécimen remarquable[239], avaient encore des adresses, c’est-à-dire qu’ils faisaient graver des planches de cuivre indiquant leur demeure, le symbole sous lequel ils avaient établi leurs boutiques, énumérant les différents objets qu’ils offraient aux acquéreurs, et figurant les principaux attributs de leur commerce. Comme ils commandaient fort souvent ces adresses aux plus habiles dessinateurs et aux meilleurs graveurs de leurs contemporains, on composerait une jolie collection en rapprochant les gracieux cartouches qui contiennent leurs noms, leurs demeures et les ingénieux symboles qui personnifiaient leur industrie.» M. Courajod ne parle que des enseignes-adresses ou adresses-enseignes les plus intéressantes, pour le dessin et la gravure, que les marchands-bijoutiers du XVIIIᵉ siècle avaient fait exécuter, et qui leur servaient non seulement d’annonces et de prospectus, mais encore de factures de leurs marchandises.
Ces gravures, dont l’usage remonte certainement aux premières années du XVIIᵉ siècle, nous font connaître le sujet et la disposition d’un certain nombre d’enseignes qu’il serait impossible d’apprécier sur une simple désignation. Ainsi, au XVIIIᵉ siècle, l’enseigne d’une boutique où se vendaient des objets de mode et de luxe était entourée généralement d’ornements dans le style rococo, avec des attributs et des emblèmes peints ou dorés. Nous n’avons découvert aucune de ces adresses-enseignes avant l’année 1660 environ, mais nous attribuons à leur invention et à leur emploi dans le commerce de Paris une date antérieure au plus ancien spécimen connu, qu’on ne saurait considérer comme l’essai d’un nouveau système d’annonce marchande. Nous devons donc nous borner à passer en revue chronologiquement les enseignes-adresses que nous avons vues et dont la plupart nous sont communiquées par un célèbre amateur[240]; ce sera la meilleure manière de mettre sous les yeux du lecteur les principales enseignes de Paris pendant plus d’un siècle.
Nous ne devons pourtant pas négliger de mentionner une espèce d’affiche-enseigne que M. Alfred Bonnardot a trouvée dans un recueil de pièces concernant la vente de l’hôtel de Bourgogne, en 1543, et qui servait à indiquer des places de terrain à vendre, selon les pourtraicts et figures qui auroient esté faicts et attachez sur des tableaux de bois, ès portes desdits hostels, ès portes du palais du Chastelet et autres lieux. «Ce détail est curieux relativement aux ventes d’immeubles, nous fait observer M. Bonnardot; il s’agit probablement ici d’une affiche peinte[241].»
Il y a, dans l’œuvre d’Abraham Bosse, au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, quatre ou cinq adresses-enseignes gravées de marchands, qui ne portent pas de date, mais qu’on peut placer sous l’année 1660, à l’époque où l’artiste, ayant perdu beaucoup de sa réputation, était forcé d’accepter des travaux presque indignes de lui. Ces adresses-enseignes, dessinées et gravées par Abraham Bosse, devaient être plus nombreuses que celles qui nous ont été conservées, car Mariette, dans ses notes manuscrites, en mentionne trois autres que la Bibliothèque nationale ne possède pas. La plupart de ces adresses-enseignes devaient servir de passe-partout, en quelque sorte, pour tous les marchands, qui pouvaient y ajouter à la plume leurs noms et des détails relatifs à leur commerce car elles laissaient en blanc la place de l’enseigne et du nom du marchand; ainsi trois des adresses-enseignes que nous avons sous les yeux représentent trois femmes, avec les attributs de la Fidélité, de la Renommée et du Commerce soutenant un écriteau sur lequel on lit: Nº AU, et un espace blanc réservé pour l’addition manuscrite. Comme les armoiries de la ville de Tours sont au bas de la page, on doit supposer qu’elles ont été faites pour des marchands de la ville de Tours, la ville natale d’Abraham Bosse, qui s’y retira et qui y mourut. Sur une de ces adresses-enseignes, les armoiries de Tours ont été remplacées par ces mots: Fabrique de Isaac Chardon. Toutes ces gravures sont anonymes. Celle qui pourrait avoir été faite pour un marchand de Paris offre l’Agneau pascal portant une croix avec une oriflamme; on lit au bas: Gans de l’Agneau Pascal. Cette pièce a 80 millimètres de haut sur 108 de large. Nous croyons que l’Agneau Pascal était une enseigne de Paris, et Pascal le nom du marchand[242].
La plus ancienne de ces enseignes-adresses, avec des noms de marchands de Paris, c’est-à-dire la première de cette espèce que nous ayons pu découvrir, est celle de deux marchands d’étoffes de soie: c’est une eau-forte, format in-4º, qui ne porte pas de date, mais Hennin l’a placée, sous la date de 1682, dans sa grande collection d’estampes historiques[243]. La voici:
«A la Teste noire. Verdier et Dumazelle, marchands, rue des Bourdonnois, à la Teste noire, vendent toutes sortes d’étoffes de soye, de draps d’or et d’argent, des taffetas, popeline, moires, ras de Saint-Maur, grisettes, et généralement toute sorte de soyerie, en gros et en détail.»
Il y a, dans la collection alphabétique des Portraits, à la Bibliothèque nationale, une autre eau-forte, de format in-8º, sans date, mais signée par Ertinger, né à Colmar en 1640, ce qui nous permettrait de reporter cette pièce à l’année 1676 ou 1678; en voici la description:
«Au Buste de Monseigneur. A la rue Dauphine, vis-à-vis la rue d’Anjou, à Paris, M. Savin peint, à l’huile, à fresque, à détrempe et en miniature, des Tableaux d’Histoire sainte, grecque et latine, Métamorphoses, Portraits, etc.; dessine et peint Médailles, Devises, Emblèmes, Blason, Perspective, Architecture civile et militaire, décorations pour les Églises et les Spectacles, ornemens pour les Maisons religieuses et séculières, desseings pour les graveurs et pour ouvrages en broderie sur satin, moire et taffetas, rehaussés d’or et d’argent, etc. Il enseigne à dessiner et à peindre avec facilité, et a plus de 200 tableaux à vendre sur toute sorte de sujets et en miniature.»
La troisième enseigne-adresse connue est de la plus grande beauté et porte une date certaine; elle est de format in-folio, dessinée dans le goût de Lebrun et admirablement gravée par Antoine Dieu; si elle reproduit fidèlement l’enseigne de la boutique de ce peintre, elle nous donne une grande idée de ce que pouvaient être les enseignes à cette époque.
«Au Grand Monarque. Le sieur Dieu, Mᵉ peintre, à Paris, sur le Petit-Pont, proche la porte de l’Hostel-Dieu, fait et vend toutes sortes de tableaux, tant d’histoire que de dévotion et autres; tous les Portraits de la Cour, grands et petits, en bordures ovalles et quarrées; bordures tant dorées que d’autres façons, pieds de pendules, pieds de porcelaines, crucifix sur velours et autres ouvrages de sculpture et dorure, images de vélin, de cole de poisson et roche de toutes façons, et généralement toute sorte d’ouvrages de peinture, sculpture, dorure, et le tout à prix raisonnable et en tient magazin en gros et en détaille. 1698.--Ant. Dieu inv. et sculps.»
Cette adresse est surmontée du portrait de Louis XIV, en buste, couvert d’une armure, dans un cadre ovale, soutenu par deux Renommées; au-dessous, à droite, la France, sous les traits d’une nymphe couronnée de lauriers, tenant une pique à la main, foule aux pieds la Discorde vaincue.
Citons encore une gravure, de même format, plus naïve et moins finement exécutée, qui paraît être du même temps, mais qui n’a pas de date. Ce n’est plus un peintre, c’est un simple perruquier suisse:
«Aux Treize Cantons suisses. Le Petit Suisse, marchand perruquier, fait et vend toutes sortes de perruques et des plus à la mode, vend aussi toutes sortes de cheveux de France, d’Angleterre, de Hollande, Flandre, Allemagne et d’autres des plus beaux, en gros et en détail: demeurant à Paris, sur le quay de l’Orloge du Palais, entre les deux grosses tours. Ladame scul.»
[Illustration]
Au-dessous de l’inscription de l’enseigne, dans un encadrement formé des armes des treize cantons, est représenté le portrait d’un personnage, en tête à perruque, posée sur un tapis fleurdelisé, avec cette légende: C. Patu, autrement renommé le Petit Suisse. Ce Patu, qui devait être fameux pour les perruques, comme les grands perruquiers Binet et Pascal, n’est pourtant pas nommé dans le Livre commode d’Abraham du Pradel (Nicolas de Blegny).
Voici encore une petite adresse-enseigne des dernières années du règne de Louis XIV:
«Au Perroquet, rue Petite-Truanderie, proche les Halles, la veuve Beltemont, marchande teinturière, vend toutes sortes de fils, etc. Paris, 1711.»
Nous abordons la régence du duc d’Orléans avec une enseigne-adresse qui n’a pas de date, mais dont les équivoques du texte et de la gravure annoncent que l’esprit gaulois veut reprendre tous ses droits, au risque d’effaroucher les derniers représentants du règne de Mᵐᵉ de Maintenon: A la Vice d’Or couronnée. C’est une vis de forme assez étrange, qui est représentée, sous une couronne, au-dessus du cadre ornementé, où figurent tous les instruments et outils de la coutellerie.
«A la Vice couronnée. Hebert, maître coutellier à Paris, rue de l’Arbre-Scec, à la Vice d’Or couronnée, fait de bons razoirs, lancettes, couteaux, cizeaux, trépans et toutes sortes d’instrumens servans aux chirurgiens et barbiers, et vend de très bonnes pierres à razoirs, comme aussi de bons cuirs.»
Au-dessous, de chaque côté, deux Amours assis, tenant l’un une serpette, et l’autre une sorte de cisaille, qui affectent des formes inusitées, lesquelles avaient leur raison d’être sous la Régence.
C’est encore une enseigne-adresse de coutelier qui nous offrira la date de 1715, mais sans jouer sur les mots, comme la pièce précédente; les instruments de la coutellerie sont également représentés au-dessous du nom de l’enseigne:
«Au Pied de Biche. Jacques Aumounin, maître coutellier, à Paris, demeurant rue du Mail, à l’enseigne du Pied de Biche, etc., 1715.»
Nous sommes en pleine Régence, avec l’enseigne des Trois Pucelles, qui, néanmoins, n’a pas de date. Cette enseigne, surmontée de la couronne royale, est agrémentée dans le style rococo, avec des éventails de toute espèce.
«Aux Trois Pucelles, rue Saint-Denis, entre la Fontaine des Saints-Innocents et la Picardie, Prevoteau vend toutes sortes d’éventails de nacre, yvoire, baleine, montés en peau, papier et taffetas, des plus à la mode; tient aussi magasin de dentelle noire, blonde de soye, taffetas pour mantelets; le tout en gros et en détail. A Paris.»
Puis viennent deux enseignes-adresses de joailliers, qui n’ont pas de date, mais qui sont du même temps, c’est-à-dire du commencement du règne de Louis XV; ces deux joailliers ont la même enseigne et la même adresse, l’un ayant succédé à l’autre:
«A la Gerbe d’Or, rue Saint-Antoine, vis-à-vis la vieille rue du Temple, Dessemet, marchand orfèvre, joaillier, fait, vend et achète toutes sortes d’ouvrages d’orfèvrerie, tant en or qu’en argent, achète les galons brûlés ou non brûlés et les vieilles vaisselles; il vend et achète toutes sortes de jettons. Le tout à juste prix.»
L’enseigne est dans un ovale rococo, terminé en corne d’abondance, d’où s’échappent quantité de menus bijoux, et tout à l’entour figurent les objets d’argenterie qui composent le commerce de l’orfèvre.
L’adresse-enseigne de La Chambre, marchand orfèvre joyailler, est tout à fait semblable à celle de Dessemet; on n’y a changé que le nom du marchand.
Deux enseignes-adresses de doreurs, datées, dont l’une offre ces jeux de mots qui témoignaient du caractère jovial et de l’esprit facétieux de certains marchands de Paris:
«Au Coq lié de Perles, rue de la Verrerie, vis-à-vis les murs de l’église Saint-Mery, Collié, maistre marchand doreur, argenteur sur métaux, etc. 1726.»
Ce Collié ou Coq lié eût sans doute mieux réussi, avec son calembour, au XVIᵉ siècle qu’au XVIIIᵉ. Son confrère Passevin avait une enseigne plus simple et moins bizarre.
«A la Providence, rue de la Verrerie, au coin de la rue des Coquilles, Passevin, maistre et marchand doreur. Paris, 1725.»
Son enseigne-adresse, sans image, avait été imprimée par P. Gissey, rue de la Vieille-Boucherie, à l’Arbre de Jessé.
On mettait sans façon sur des adresses comme sur les enseignes les portraits des princes morts et vivants, et lors même que ces portraits étaient horriblement peints, personne n’y trouvait à redire, car le marchand ne songeait qu’à placer son commerce sous une bonne recommandation, en cherchant sa clientèle parmi les gens de cour.
«Au Duc de Bourgogne, quay de Gesvres, maison de la Coquille d’Or, Boucard fait et vend toutes sortes de bonnes éguilles, épingles d’Angleterre et de Paris, cire d’Espagne, cure-dents, fers à coëffer, dez à coudre de Blois et de Paris, et toutes sortes d’aiguilles à tapisseries de Langres et de Blois, etc. 1728.»
«Au Prince de Condé, Bruno, doreur ordinaire des équipages et vennerie de Monseigneur le Duc, qui demeuroit cy devant rue des Prouvaires, près Saint-Eustache, demeure présentement rue des Mauvais-Garçons, faubourg Saint-Germain, au Prince de Condé. Paris, 1733.»
Nous avons, pour les années 1735 et 1737, un tabletier, un fondeur et deux quincailliers, avec de bien singulières enseignes[244]:
«Au Singe verd, rue des Arsis, proche Saint-Mery, Auxerre, tabletier, etc. 1735.»
Ce singe vert est représenté jouant seul au trictrac.
«A la Renommée des Trois Chandeliers, rue des Arcis, du côté de la rue de la Haute-Vannerie, La Vache, fondeur, etc., 1737.»
L’enseigne représente une Renommée, sonnant de la trompette, au milieu d’une quantité d’objets d’église et de luxe mondain, parmi lesquels sont trois chandeliers de différentes formes.
«Au Mulet chargé. La Mulle et Doublet, marchands, rue de la Monnoie, près le Pont-Neuf, vendent et achètent toutes sortes d’armes et de marchandises de clinquaillerie, etc. 1737.»
Le mulet chargé de l’enseigne rappelait au client que les deux marchands La Mulle et Doublet portaient une double charge dans leur commerce et demandaient un peu d’aide.
Mais les enseignes-adresses avaient produit de si heureux résultats pour les marchands qui y avaient recours, que chacun s’ingéniait à faire mieux que son voisin. Gersaint, qui avait eu la bonne fortune de recommander son magasin par une enseigne peinte de la main de Watteau, voulut avoir une adresse-enseigne dessinée et gravée par Boucher. Cette adresse est ainsi décrite par M. Louis Courajod: «Un Chinois ou un Japonais, la tête et les épaules couvertes d’une épaisse fourrure qu’il soulève, et tenant une pagode à la main, est assis sur un cabinet de vernis de la Chine. Il semble contempler au-dessous de lui divers objets disposés au pied d’une console, sur laquelle est posé le cabinet de la Chine. Ce sont les principaux meubles vendus par les marchands de curiosités, entre autres des tableaux, un coq de porcelaine, un miroir des Indes, des éventails, des manchettes, des rouleaux d’estampes, un cabaret, des coquillages, des pièces de minéralogie, une guitare, etc[245].» L’adresse est gravée au bas de l’estampe:
«A la Pagode, Gersaint, marchand jouailler, sur le pont Notre-Dame, vend toute sorte de clinquaillerie nouvelle et de goût, bijoux, glaces, tableaux de cabinet, pagodes, vernis et porcelaines du Japon, coquillages et autres morceaux d’histoire naturelle, cailloux, agathes et généralement toutes marchandises curieuses et étrangères, à Paris, 1740.»
Toutes les adresses-enseignes n’étaient pas aussi intéressantes, et bien souvent le marchand ne faisait pas des frais de gravure pour son enseigne, qu’il se contentait d’indiquer sur ses adresses, comme dans celle-ci:
«A la Belle Teste, Pevèrie, maître-tourneur, demeurant rue aux Ours, au coin de la rue Quinquempoix, fait et vend toutes sortes d’ouvrages au tour, savoir: fauteuils et chaises des plus à la mode, bidet, double bidet et chaises à deux dos, chaises fauteuils et angloises en verd pour les jardins, rouets à filer des plus fins; montre à filer, sans intérêts; dévidoir, quenouille, guéridon, porte-écran à la mode, testes à coëffer pour les dames, des plus parfaites, testes à perruques, métiers à broder et à travailler en tapisserie, jeux de quilles de Siam, et autres, boëtes, fiolles, poulies à puits, bâtons à perroquets et bâtons à faire le chocolat, le tout à juste prix, à Paris, 1739.»
Le luxe augmente, et aussi l’amour de la dépense: les dames de la cour donnent le ton, et toute la bourgeoisie riche s’efforce de les surpasser en prodigalités et en folies. Une enseigne-adresse, gravée avec un goût exquis, de la grandeur d’une carte à jouer, par un artiste nommé Le Villain, qui l’avait encadrée de roses, invitait ainsi les femmes du monde à venir chez le bijoutier dépenser l’argent de leurs maris et de leurs amants:
«A la Tabatière d’Or, Tellier, marchand joailler bijoutier, vend des bijoux d’or et d’argent, sacs à ouvrage, éventails, nœuds d’épée, et tout ce qui concerne la bijouterie; revend aussi des ouvrages en pierreries du plus nouveau goût, donne à ses pierres l’éclat et le jeu du diamant, rend les couleurs et nuances à celles qui lui sont présentées; il vend des bagues et doublets qui imitent le feu, vend les parfums, fait les envois dans tout le royaume et chez l’étranger. A Paris.»
Les hommes ne restent pas en arrière, quand il s’agit de briller à la cour et à la ville; on sème l’or à pleines mains, pour acheter tout ce qui se fait en or et en argent, pour la toilette, le mobilier et les équipages. Nous avons sous les yeux cette jolie vignette d’enseigne-adresse gravée par Bellanger et dans laquelle le Soleil d’Or est tout encadré de roses:
«Au Soleil d’Or, Vieille Rue du Temple, au coin de la rue Barbette, vis-à-vis l’hôtel de Soubise, ci-devant rue Saint-Denis. Vᵉ Gallot tient magasin de galons or et argent fin, filés or et argent, paillettes or et argent, tout ce qui concerne l’ornement d’église tant en galons d’or et d’argent, tant fin que faux et en soie, tout ce qui concerne le meuble en crette de soie, cordons, glands, franges or et argent, tant fin que faux, tout ce qui concerne la voiture tant or et argent qu’en soie, guides et tresses, tout ce qui concerne la broderie en or et argent, le tout à juste prix. A Paris.»
Ce n’est plus Louis XV qui règne, c’est Mᵐᵉ de Pompadour ou la Dubarry. L’enseigne-adresse, qui est devenue une délicieuse gravure signée Eisen ou Marillier, pénètre dans tous les boudoirs, et les femmes ne sortent plus que pour aller à des rendez-vous dans les petites-maisons des grands seigneurs et des financiers, ou pour faire des emplettes.
Ici on va chercher des étoffes et des chiffons:
«Au lever de la Reine, Bellehure tient magasin de gazes et de dentelles, linons, taffetas de toutes qualités, satin, rubans gros grain et autres, coiffure de marli brodé, vraie soie d’Angleterre à filet, et fil anglois à filet, cordons de montres et bourses à cheveux; il tient aussi des modes et des plumes dans tous les genres, garnit les robes et fait des commissions pour la province, 1770.»
Là, on ne trouve que des fleurs artificielles, qui font déjà tort aux fleurs naturelles et qui se vendent à des prix extraordinaires:
«A la Gloire du Zéphire, rue Bourbon-Villeneuve, au coin de la rue Saint-Claude. Wenzel tient fabrique et magasin de fleurs. A Paris.»
Une femme à la mode a chez elle une collection d’éventails, et cette collection s’accroît tous les jours:
«A l’Éventail des Quatre-Saisons, à Paris, rue Greneta, Josse, l’aîné, tient fabrique d’éventails de toutes sortes de goûts et de prix, en gros et en détail, pour la France et les pays étrangers. Il se charge de faire traiter toutes sortes de sujets; il les raccommode, fournit les feuilles et les bois séparément, le tout à juste prix.»
Dans cette jolie enseigne-adresse, le cadre qui la contient est surmonté d’un éventail ouvert, et dans le bas, un paon déploie sa queue en éventail de plumes.
Une autre enseigne-adresse, renfermée dans son cadre couronné d’une guirlande de roses, est un tableau représentant le port de Dunkerque, sur lequel retombe à demi un rideau portant cette légende:
«Au Petit Dunkerque, quai de Conti, au coin de la rue Dauphine, Granchez tient le grand magasin curieux de marchandises françoises et étrangères, en tout ce que les arts produisent de plus nouveau, et vend, sans surfaire, en gros et en détail.»
Cette belle enseigne du Petit Dunkerque décorait la maison qui fait le coin du quai Conti et de la rue Dauphine; il y avait, en ce magasin, un amas d’objets d’art et de curiosité, venus des quatre points du monde, et tous les jours, de midi à cinq heures, la file de voitures de maîtres s’étendait au-delà du collège Mazarin[246]. Il en était de même dans vingt endroits de Paris, où des boutiques, bien connues par leurs enseignes, voyaient affluer les acheteurs et surtout les acheteuses. Mais la Révolution approche, précédée de trois ou quatre années de stériles agitations politiques, et quand aura sonné le tocsin de 89, les équipages cesseront de se croiser dans les rues, les boutiques les mieux achalandées seront tout à l’heure désertes, et bientôt les plus belles enseignes, qui faisaient l’orgueil des marchands, auront disparu, avec ces coquettes et gracieuses images que l’art du dessin et de la gravure se plaisait à reproduire avec tant de variétés sur les adresses de l’aristocratie du commerce parisien.