XXVI
LES ENSEIGNES PENDANT LA RÉVOLUTION
La Révolution commence en 1789, et l’on peut dire, avec Colnet[268], que l’enseigne va parcourir toutes les phases de cette révolution. «Au lieu de rester, comme nous l’avons vue jusqu’ici, dit M. Amédée Berger, tantôt patronale, c’est-à-dire portant l’effigie du saint, protecteur de la corporation, tantôt parlante et représentant les outils du métier, ou enfin imaginaire avec des figures capricieuses et insignifiantes, nous allons la voir devenir politique[269].» Il y avait eu sans doute, et peut-être de tout temps, des enseignes politiques, mais ce n’était qu’une exception, au lieu d’être une généralité. Ainsi l’avénement de Louis XVI au trône avait été signalé par l’enseigne de la Poule au pot, accompagnée de ces vers satiriques:
Enfin la Poule au pot sera donc bientôt mise: On doit du moins le présumer, Car, depuis deux cents ans qu’on nous l’avait promise, On n’a cessé de la plumer.
Colnet remarque très judicieusement que les enseignes, à partir de cette époque, semblent faites pour retracer les mœurs du jour et les révolutions des idées. En 1789, après le 14 Juillet, «tout est à la Bastille, dit M. Amédée Berger: l’image de la vieille prison est représentée de cent façons diverses; on la voit sur tous les murs; les hommes portent, sur leurs habits, des boutons représentant les différents épisodes de la journée du 14 Juillet, et les femmes se coiffent avec des bonnets garnis de deux rangs de créneaux en dentelle noire. Pendant l’année 1790, tout devient à la Fédération, et en 1791, c’est le tour de Monsieur Veto.»
L’enseigne suivait le mouvement des esprits: «Il y en avait de révolutionnaires, dit M. J. Poignant[270], il y en avait de contre-révolutionnaires, et comme le Parisien est essentiellement de l’Opposition, ces dernières étaient les mieux achalandées; il y en avait de gaies, il y en avait de tristes, il y en avait d’indifférentes.» Les hôtels garnis, dont le nombre augmentait sans cesse avec la population flottante de Paris, avaient changé leurs enseignes pour se disputer les voyageurs qui arrivaient de la province plutôt que de l’étranger; un de ces hôtels, dans la rue de Richelieu, prenait l’enseigne des États-Généraux; un autre, celle de l’Assemblée nationale, un autre celle du Grand Necker.
Le plus somptueux d’entre eux existe encore; c’est le grand hôtel Mirabeau de la rue de la Paix. L’histoire de son enseigne est assez piquante, et nous a été contée par le petit-fils du fondateur. Ce brave homme, originaire du village du Lys, aux environs de Senlis, était venu, comme tant d’autres, chercher fortune à Paris vers 1789. Il avait ouvert à la Chaussée-d’Antin, qui n’était encore qu’un élégant faubourg, un modeste hôtel meublé qu’il baptisa Hôtel du Lys. Vinrent les premiers troubles de la Révolution, qui dépopularisèrent la fleur de lis à tel point, que l’enseigne du Lys, toute géographique qu’elle était, devenait compromettante. Mirabeau venait de mourir dans un hôtel de la Chaussée-d’Antin, voisin de l’hôtel garni; il n’avait pas dédaigné de venir s’asseoir à la table d’hôte avec des amis politiques, la rue de la Chaussée-d’Antin avait reçu son nom par acclamation populaire; l’hôtel adopta aussi cet illustre patronage, sous lequel il traversa vaillamment les mauvais jours de la Terreur, l’Empire et, ce qui est plus surprenant, la Restauration, que tous les hôteliers de Paris accueillirent avec enthousiasme. Le petit hôtel avait grandi; de la rue du Mont-Blanc, il était passé rue du Helder, puis rue Napoléon, dès son ouverture en 1806. A la rentrée des Bourbons, il conserva fièrement son enseigne, tandis que la rue abdiquait piteusement son nom pour prendre celui de rue de la Paix. Il ne paraît pas disposé à l’abandonner.
On reconnaît bientôt l’affaiblissement du respect des choses religieuses par la disparition successive des images de saints qui avaient été les premiers patrons de l’enseigne, et qui n’étaient pas moins fêtés dans les rues de la capitale que dans le calendrier. On fait enlever, sans bruit et sans scandale, certaines enseignes trop royalistes; on efface certaines inscriptions trop favorables à l’ancien régime: par exemple, le meilleur confiseur de la rue des Lombards, qui recommandait sa maison par l’enseigne du Grand Monarque, corrige cette enseigne en l’intitulant: Au Grand Vainqueur; mais les royalistes lui gardent rancune d’avoir débaptisé cette enseigne renommée, et ils lui tournent le dos pour donner leur clientèle aux magasins du Fidèle Berger et des Deux Amis, deux boutiques voisines dont les enseignes n’ont rien à démêler avec la politique.
Après l’arrestation du roi et de la famille royale à Varennes (juin 1791), l’Assemblée nationale rend un décret qui ordonne d’effacer partout les emblèmes de la royauté. Ce décret s’attaque surtout aux enseignes sur lesquelles figurent les armes royales et les insignes royaux. Quelquefois le commerçant, irrité de la guerre tyrannique faite à son enseigne, résistait autant que possible à ces misérables tracasseries, exercées contre lui au nom du peuple. Un restaurateur, à l’enseigne du Tigre royal, ayant été sommé par la municipalité de supprimer l’épithète de royal, la remplaça par celle de national et eut l’audace de faire inscrire, à la porte de son établissement: Au Tigre national[271]. Le frontispice d’un Almanach de 1792 représente des ouvriers enlevant des enseignes qui portaient le nom ou les armes du roi, ainsi que les symboles du gouvernement monarchique.
Depuis que l’armée des princes se formait à Coblentz dans le but de venir délivrer Louis XVI, prisonnier de l’Assemblée nationale, les bureaux des racoleurs fonctionnaient à Paris avec une fiévreuse activité pour donner des hommes à l’armée royale, qui avait besoin de nouvelles recrues en prévision d’une guerre d’invasion. D’autre part, ces bureaux s’étaient multipliés depuis que le ministère payait la prime d’engagement, et leurs enseignes, exclusivement militaires et patriotiques, avaient remplacé partout des enseignes bachiques et affriolantes, qui eurent toujours tant d’empire sur les pauvres dupes du racolage. De cette époque datent certaines enseignes qui ont subsisté jusqu’à nos jours, et qui faisaient appel à la bonne volonté des remplaçants, dont la conscription autorisait légalement le trafic, comme une espèce de marché de chair humaine. Il n’y a pas longtemps que nous avons vu disparaître le Petit Tambour, au coin de la rue de Bièvre; le Grenadier, rue Corneille, etc.; l’Ancien Tambour, quai de la Tournelle, existe même encore, ainsi que les Deux Sapeurs de la rue Jean-Jacques-Rousseau.
C’est en 1793, après le 10 Août, que la fermeture des églises porta le dernier coup aux statues de piété que la dévotion de nos aïeux avait érigées au coin des rues et sur la façade des maisons. On ne fit pas grâce à celles que le zèle de quelques courageux propriétaires s’efforçait encore de protéger. C’est alors que le buste de Marat remplaça la statue de la Vierge dans la rue aux Ours et qu’un restaurateur de la rue Saint-Honoré inaugura l’enseigne du Grand Marat, avec une double inscription; savoir, d’un côté: Il
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fut l’ami du peuple et observateur profond, et de l’autre côté:
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Ne pouvant le corrompre, ils l’ont assassiné. «En même temps, ajoute M. Amédée Berger, comme le comique a toujours chez nous sa place à côté des plus lugubres souvenirs, un marchand de la rue Saint-Eustache placarda l’enseigne suivante au-dessus de sa porte: Aux cols, brassières et ceintures nationales, avec cette incroyable inscription: «Les hommes étant convenus de porter la cocarde aux trois couleurs, comme signe de patriotisme, il est étonnant que les femmes ne soient décorées, ni pour elles ni pour leurs enfants, de rien qui puisse prouver leur civisme. C’est pour faciliter ce moyen qu’on vient de fabriquer des ceintures et des brassières aux trois couleurs, qui ne laissent aucun doute sur les principes de ceux qui les porteront.»
Sous le règne de la Terreur, il n’est pas prudent de jouer avec les enseignes, et le plus sage est de les ôter tout à fait plutôt que d’en modifier le sujet et le titre. Aussi faut-il être notoirement républicain pour oser se donner le luxe d’une enseigne nouvelle, car tout était matière à suspicion et à dénonciation. Un cabaretier de Sèvres, qui avait de longue date une belle enseigne: Au rendez-vous des marins d’eau douce, s’imagina que le tutoiement révolutionnaire n’était pas suffisamment observé dans le mot rendez-vous, qu’il changea en rends-toi, et l’on put lire sur cette enseigne: Au rends-toi des marins d’eau douce. Malheur à qui eût osé conserver sur son enseigne une croix, une couronne, ou un écusson d’armoiries!
Le moment était si lugubre et si redoutable, que personne n’avait le cœur d’être plaisant, même sur une enseigne; mais du moins la plaisanterie pouvait cacher la peur. Ainsi un marchand, nommé Basset, avait joué sur son nom en se donnant un chien pour enseigne et en l’intitulant: Au Basset[272]. Un autre, qui demeurait sur la place Vendôme, avait cru se faire de son enseigne un paratonnerre politique en y inscrivant une phrase de Robespierre relative à l’Être suprême[273]. La police, à cette époque terrible, trouvait le temps d’éplucher les enseignes et de les mettre toutes au diapason de la circonstance. Après la création du Calendrier républicain, adopté par la Convention le 24 novembre 1792, un arrêté du Bureau central de Paris enjoignit aux cabaretiers de substituer, sur leurs enseignes, aux mots: bière de mars, ceux-ci: bière de germinal[274].
M. Firmin Maillard a caractérisé ainsi les enseignes de la Terreur: «Brutus, Spartacus et quelques autres martyrs de la liberté deviennent des héros d’enseignes. C’est à la Lanterne nationale ou à la Carmagnole que vont se désaltérer les garçons bouchers: ils arrivent au cabaret, drapeau déployé, drapeau sur lequel il y a un énorme couteau et ces six mots écrits au bas: «Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers!» Voilà leur enseigne! mais rien ne peut égaler celle du libraire Tisset, «coopérateur des succès de la République française.» L’abominable homme restait rue de la Barillerie, nº 13, et il avait au-dessus de sa porte une guillotine enluminée entre les montants de laquelle se trouvaient inscrits les noms des personnes qui devaient être exécutées dans la journée. Du reste, cet aimable personnage éditait une liste de condamnés qu’il appelait: Compte rendu aux Sans-Culottes, par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine, rédigé et présenté aux amis de ses prouesses, par Tisset.»
[Illustration: AU LION D’ARGENT.]
Alors on pouvait dire qu’au-dessus de la France, il y avait une enseigne terrible, sur laquelle flamboyaient ces trois mots, qui depuis ont pris quelque chose de solennel: A la Terreur! Puis, tout finit avec des Notre-Dame-de-Thermidor, hommage ridicule, mais honnête, rendu à Mᵐᵉ Tallien, qui eut assez d’empire sur son mari pour le forcer à jouer sa tête en décidant la Convention à mettre fin au règne sanglant des Jacobins, par la révolution du 9 Thermidor.
[Illustration: AU LION FERRÉ.]
Toutes les enseignes n’ont pas disparu pendant la Révolution; ainsi qu’on a pu le voir par celles que nous avons citées, beaucoup de figures en pierre ou en bois trouvèrent grâce devant le vandalisme brutal de la populace, quand elles n’avaient aucun sens politique, comme le Lion d’Argent, charmant détail de la maison nº 1 de la rue des Prouvaires, dont la gracieuse ornementation est un des rares spécimens intacts du style Louis XV; le Lion ferré, de la rue Saint-Martin, le Vieux Satyre, de la rue Montfaucon, et surtout comme l’Hercule, de la rue Grégoire-de-Tours, alors rue des Mauvais-Garçons-Saint-Germain, que les républicains du quartier avaient pris sous leur sauvegarde, en le surnommant le Vieux Sans-Culotte, et qui, comme les trois qui précèdent, existe encore aujourd’hui.
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On vit renaître les enseignes non politiques et inoffensives sous le Directoire, mais d’abord en très petit nombre. La Terreur avait donné des leçons de prudence et de réserve aux plus aventureux[275]; on hésita quelque temps, avant de se remettre à vivre au dehors, pour ainsi dire. Dans les premiers jours de défiance et de trouble qui suivirent la grande délivrance de Thermidor (27 juillet 1794), on avait eu l’idée de faire inscrire sur les portes des maisons les noms des personnes qui habitaient ces maisons; on renonça bientôt à
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cette inquisition intolérable. La Révolution avait tué l’industrie des peintres d’enseignes; on ne les vit renaître de leurs cendres qu’au milieu du Directoire. En attendant, on avait remplacé les enseignes comme on avait pu. Mercier, dans la description qu’il fait du Palais-Égalité, ci-devant Palais-Royal, en 1799, nous fournit à ce sujet un détail bien singulier: «Les tableaux sortis des cabinets curieux, les gravures libertines, les romans érotiques, servent d’enseignes
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à une foule de prostituées logées aux mansardes[276].» On ne faisait alors aucun cas des meilleurs tableaux anciens, qui pourrissaient dans la boue chez les marchands de bric-à-brac. Sébastien Mercier, dans un autre endroit du même ouvrage, raconte qu’un savetier avait pris, pour en faire l’auvent de son échoppe, un superbe tableau de maître, représentant la Cène.
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Les premières enseignes peintes qui reparurent à Paris furent celles des restaurants, des cafés, des marchands de comestibles: c’est de ce temps-là que datent l’enseigne de l’hôtel des Américains, rue Saint-Honoré, près de l’Oratoire; la Flotte Sainte-Barbe, rue Saint-Martin; le Gourmand, de Corcellet; le Bœuf à la Mode, de la rue de Valois; le Veau qui tette, de la place du Châtelet, aujourd’hui rue des Halles; l’enseigne des Trois Frères provençaux, etc. Après les établissements de gastronomie, les débits de tabac eurent des enseignes, telles que la Bonne Prise, encore à sa place au nº 7 de la rue Saint-Jacques, la Civette, de la place du Palais-Royal et la Grosse Carotte. «Saint-Germain-l’Auxerrois[277], respecté, disent les frères de Goncourt, a tout à côté de lui une renommée nouvelle, une enseigne fameuse: la Grosse Carotte, ce débit de tabac qui rivalise avec la célèbre Carotte américaine des Halles.» Le jardin Turc, dont la vogue commençait à se prononcer au boulevard du Temple, n’avait trouvé rien de mieux, pour remplacer une enseigne peinte, que d’avoir à sa porte des Turcs, de vrais Turcs, en costume, qui fumaient indolemment leur pipe, de midi à minuit[278]. C’était le premier essai des tableaux vivants.