III
ENSEIGNES DES MARCHANDS, DU XIIIᵉ AU XVIᵉ SIÈCLE
Les enseignes des marchands ont été certainement bien postérieures à celles des maisons; ces enseignes, qui servaient à distinguer entre elles les industries et à empêcher de confondre une maison de commerce avec une autre, n’étaient pas d’une nécessité absolue, puisque toutes les maisons eurent leurs enseignes depuis la fin du xiiiᵉ siècle et que l’enseigne de la maison suffisait pour la boutique. Celle-ci, d’ailleurs, avait en quelque sorte son enseigne parlante, puisque les marchandises qu’on devait y trouver étaient exposées plus ou moins simplement aux regards du public. Cet étalage, il est vrai, n’avait aucune analogie avec les pompeux et brillants étalages de nos magasins. La boutique, qu’on nommait fenêtre ou ouvroir, au moyen âge, ne ressemblait guère, en effet, à une boutique du Palais-Royal ou des boulevards du Paris moderne. C’était généralement une salle basse du rez-de-chaussée, très obscure et très enfumée, communiquant de plain-pied avec la rue, par une porte étroite, toujours ouverte, excepté dans les plus grands froids; une large baie, sans vitrage, représentait une espèce de fenêtre, qui ne se fermait que la nuit avec des volets, et devant cette fenêtre, à hauteur d’appui, une tablette assez étroite servait à l’exposition permanente des marchandises ou des denrées qui s’offraient en nature au choix des passants. Ce qui rendait les boutiques si sombres à l’intérieur, c’était moins le peu de largeur des rues que les auvents énormes destinés à protéger les passants et les marchandises contre la pluie et le soleil. Les enseignes ne pouvaient être visibles, dans la rue, que si elles débordaient la ligne des auvents et se balançaient dans l’air au-dessus d’eux, à l’extrémité de longues potences en fer.
Il en résulta naturellement que les marchands se contentèrent longtemps des enseignes de leurs maisons, sans en ajouter à leurs boutiques, d’autant plus que la plupart des maisons étaient fort étroites, quoique très élevées, et n’avaient pas plus d’une boutique, avec deux fenêtres de façade. On s’explique ainsi comment toutes les maisons furent garnies d’enseignes, longtemps avant que les boutiques en eussent aussi pour leur propre compte. Il est, d’ailleurs, bien difficile de reconnaître les enseignes, qui appartenaient aux boutiques plutôt qu’aux maisons, car les unes et les autres, qui devaient différer de forme, d’aspect et de disposition, représentent d’ordinaire les mêmes images et affectent les mêmes dénominations. Ainsi, dans nos archives domaniales, les chartes et les actes qui concernent la propriété foncière des maisons de Paris n’indiquent que les enseignes de ces maisons et passent sous silence celles des boutiques. On a lieu de s’étonner que les érudits qui ont parlé des enseignes en général, aient négligé de faire aucune distinction entre ces deux catégories d’enseignes, n’ayant ni la même origine, ni le même but, ni le même caractère. Nous ne serions pas éloigné de croire que les changements d’enseigne, si fréquents aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, accusent non seulement des changements de propriétaires dans les maisons qui changeaient d’enseigne, mais des changements de commerce et d’industrie dans les boutiques qui dépendaient de ces maisons. D’après les renseignements certains que nous fournissent trois sources principales de documents authentiques--savoir: deux articles d’Adolphe Berty sur les Trois Ilots de la Cité, publiés en 1860 dans la Revue archéologique; trois volumes de la Topographie du vieux Paris (quartier du Louvre et quartier Saint-Germain), par le même auteur, et l’Inventaire des Archives hospitalières de Paris--les maisons, à quelques rares exceptions près, sont mentionnées sans aucune désignation, avant le XIVᵉ siècle; c’est seulement au XVᵉ siècle que les enseignes apparaissent de tous côtés et qu’elles subissent souvent deux ou trois transformations dans le cours de ce siècle-là; ces transformations d’enseigne et ces changements de nom se continuent pendant les deux siècles suivants; à partir de l’édit de police de 1661, les enseignes de maison disparaissent presque complètement et cèdent la place aux enseignes de marchand.
L’enseigne la plus ancienne qu’on ait citée jusqu’à présent[49], serait celle de la Corbeille, aux Champeaux, c’est-à-dire sur l’emplacement même où Philippe-Auguste avait fait construire les Halles en 1180; or, cette maison à enseigne, qui aurait existé, à cet endroit-là, vingt-six ans plus tard (1206), nous semble bien problématique, et le fait mériterait d’être appuyé sur une preuve incontestable, qu’Adolphe Berty n’a pas donnée avec son exactitude ordinaire dans son beau travail sur les Enseignes de Paris avant le XVIIᵉ siècle. On a cité aussi, sous la date de 1212, une autre enseigne, celle de l’Aigle, dans le cloître Notre-Dame; mais la preuve fait également défaut à cette citation. Dans tous les cas, ce ne serait pas là une enseigne de marchand. C’est dans nos chapitres consacrés aux hôtelleries et aux cabarets[50] qu’on trouvera plusieurs enseignes dont l’existence est bien constatée et qui datent de la même époque à peu près. Quant aux images de saint et de sainte qui peuvent avoir servi d’enseignes à des boutiques aussi bien qu’à des maisons, nous en parlerons dans le chapitre des enseignes de corporation et de confrérie[51]. Il s’agit, toutefois, de rechercher ici quelles sont les premières enseignes qui peuvent avoir été appendues par des marchands aux maisons où ils avaient leurs ouvroirs. Ces enseignes seraient donc, à notre avis, celles qui offrent quelque instrument de travail ou quelque autre objet applicable à telle ou telle profession, à tel ou tel commerce. Il suffira de relever ces enseignes marchandes, dans les savantes recherches d’Adolphe Berty sur trois îlots de la Cité et sur le quartier du Louvre; la Cité et le Louvre étant les deux plus anciens quartiers de Paris.
CITÉ[52]. RUE DE LA JUIVERIE. Maison de la Heuse, ou de la House, c’est-à-dire de la Botte, vers 1400; ce serait la maison d’un cordonnier.--Maison de la Chausse de Flandres, vers 1450; ce serait la maison d’un chaussetier, fabricant ou vendeur de chausses, de bas, etc.--Maison des Trois Chandeliers, 1358. Ce pouvait être la maison d’un marchand de chandelles.--Maison des Balances, 1343. Peut-être la maison d’un balancier ou vendeur de poids et balances, à moins que ce ne fût le dépôt des balances publiques ou du Poids du roi.--Maison du Pot d’étain, 1381. Ce doit être un ferblantier, qu’on appelait alors un Potier d’étain. En 1575, c’était la maison de la Roue de fer, sans doute l’officine d’un ferronnier.--Maison des Connils blancs, 1468. C’est sans doute la maison d’un éleveur de lapins domestiques.
RUE DES MARMOUSETS. Maison de la Nef d’argent, 1432. Pouvait être la maison d’un orfèvre, la nef d’argent étant un grand vase à boire ou une pièce d’orfèvrerie, qu’on ne voyait que sur la table des princes et des grands seigneurs.--Maison du Plat d’étain, 1433. Encore un potier d’étain.--Maison de la Clef, 1387. N’est-ce pas la maison d’un serrurier?--Maison de la Housse-Gilet, 1415. Maison ou boutique d’un tailleur ou couturier.
RUE AUX FÈVES. Maison du Billart, 1423. Fabrique de billes ou balles, pour les jeux de mail ou de paume, etc.--Maison de la Cage, au XVᵉ siècle. N’est-ce pas un marchand de poisson, qui avait une cage ou boutique à garder du poisson vivant?--Maison du Panier, 1346. Peut-être un vannier qui fabriquait des paniers de jonc et d’osier.--Maison du Heaume, 1429. Pourquoi ne serait-ce pas la demeure ou la boutique d’un armurier?
RUE DE LA LICORNE. Maison du Sabot, 1487: maison ou boutique d’un sabotier, sinon d’un cordier, le sabot étant un outil de deux espèces, employé par ces deux métiers.
RUE DU HAUT-MOULIN. Maison du Pourcellet, 1375. N’est-ce pas un charcutier qui demeurait là?--Maison du Chapeau, 1364, ou du Chaperon, 1445. Est-ce un fabricant ou vendeur de coiffures de tête?--Maison du Grand Godet, 1364. Marchand de hanaps, de coupes, de verres à boire.--Maison du Paon blanc, 1391.
RUE DE GLATIGNY. Maison du Cercel, c’est-à-dire du Cerceau, en 1362. Cette maison était une taverne.
QUARTIER DU LOUVRE[53]. RUE DE BEAUVAIS. Maison du Gobelet d’argent. Peut-être un orfèvre?--Maison du Coq, 1519. Un poulailler?
RUE CHAMPFLEURY. Maison du Gros tournois, 1373. Un changeur ou un banquier?--Maison de la Pantoufle, 1582. Une boutique de pantouflier.--Maison du Patin, 1573. C’est, à coup sûr, un cordonnier pour dames.--Maison de l’Entonnoir, 1591. Un tonnelier? Cette maison changea trois fois d’enseigne, à la fin du XVIIᵉ siècle, pour se placer tour à tour sous la protection de la Ville de Mantes, de la Ville de Munster et de la Ville de Bruxelles.--Maison de l’Étrille, 1353. Était-ce une écurie ou un cabaret, qu’on appelait ainsi au figuré?--Maison des Deux Coignées, 1451. A coup sûr, c’est un charpentier.
RUE DU COQ. Maison de la Chausse, 1401. Un chaussetier, bonnetier.--Maison des Trois Poissons, 1489. Un pêcheur ou un poissonnier, marchand de marée.--Maison du Van, 1490. Un vannier, ouvrier en osier, sinon un vanneur ou bluteur de farine.
RUE FROMENTEAU. Maison de la Couronne, 1420. Les couronnes d’or étaient les armes parlantes des orfèvres.--Maison du Pan, sorte de filet de chasse, 1425. Fabrique de filets.--Maison de la Cuillère, 1524. Un potier d’étain, ne fabriquant que des cuillers. Mais, en 1571, ce fut la maison de la Cuiller de bois, quand le potier d’étain eut cédé la place à un boisselier, fabricant d’objets de ménage en bois.--Maison de la Teste de Bélier, 1574. Un abattoir, ou un échaudoir.--Maison du Fer à cheval, 1550. Maréchal ferrant.
RUE SAINT-HONORÉ. Maison du Cheval rouge, 1350. Sans doute une hôtellerie.--Maison du Papegaut ou Perroquet, 1426. Un oiselier, vendeur d’oiseaux rares?--Maison des Trois Serpettes, 1568. Un fabricant de coutellerie.--Maison du Bœuf, 1378. Un boucher.--Maison du Heaulme, 1378. Un heaumier, fabricant de casques et armures de tête.--Maison de la Huchette, 1432. Menuisier, fabricant de huches et de bahuts.--Maison de la Croix d’or, 1415. Orfèvre.--Maison de la Pelle, 1410. Fabricant d’outils de bois.--Maison de la Clef, 1411. Serrurier.--Maison du Plat ou du Pot d’étain, 1489. Potier d’étain.--Maison de la Crosse, 1489. Orfèvre.--Maison du Bœuf et du Mouton, 1413. Boucher.--Maison du Godet, 1413. Potier d’étain ou plombier, fabricant de gobelets.
Nous avons remarqué que, parmi les enseignes que nous laissons de côté, en recueillant les précédentes, quelques-unes portaient les noms de différentes villes de France et de l’étranger. Ces enseignes, ce nous semble, peuvent être attribuées à des marchands, qui avaient signalé ainsi, soit le lieu de leur naissance, soit leurs rapports commerciaux avec les villes qui figuraient sur ces enseignes. Voici donc, à titre de spécimens, quels sont les noms de ville qui avaient été mis sur des enseignes, dans ces anciennes rues de la Cité et du quartier du Louvre que nous venons de parcourir sous la direction du savant archéologue Adolphe Berty.
CITÉ. RUE DES MARMOUSETS. Maison de Jérusalem, 1508. Le propriétaire de cette maison était un marchand et bourgeois de Paris, nommé Jean Legras, qui avait fait le voyage de la terre sainte, peut-être pour son commerce, et qui, en 1557, fit une fondation de vingt livres de rente annuelle, à prendre sur sa maison, en faveur de la confrérie du Saint-Sépulcre, ayant son siège dans l’église du couvent des Cordeliers.
RUE FROMENTEAU. Maison de la Ville de Tours, 1600.
RUE CHAMPFLEURY. Maison de la Ville de Mantes, 1680, puis, de la Ville de Munster, 1687; puis, de la Ville de Bruxelles, 1700. On peut supposer que cette maison, que nous avons citée déjà plus haut, était une auberge, qui a cherché successivement sa clientèle parmi les voyageurs de Mantes, de Munster et de Bruxelles, en changeant chaque fois de propriétaire.
RUE SAINT-HONORÉ. Maison de la Ville de Cornouaille, 1687. C’était assurément une auberge.--Maison de la Ville de Lude, 1687.--Maison de la Ville de Lunel, 1687.
RUE JEAN-SAINT-DENIS. Maison de la Ville de Lyon, 1668.--Maison du Bois de Boulogne, 1680[54].
La plupart de ces enseignes, avec des noms de ville, sont du XVIIᵉ siècle; on ne peut donc pas supposer que la représentation de chaque ville était sculptée en relief sur la pierre, comme cela avait eu lieu au moyen âge. Il y eut peut-être quelques tableaux dans lesquels l’imagination des peintres avait fait les frais d’une vue de la ville que l’enseigne annonçait; mais il est plus probable que l’enseigne se bornait à une simple inscription.
Quant aux enseignes héraldiques, telles que l’Écu de France, l’Écu de Bretagne, l’Écu d’Orléans, etc., c’étaient ordinairement des hôtelleries qui se les attribuaient, pour s’en faire un titre d’honneur et de recommandation. Mais les marchands ne se privaient pas de les prendre aussi, dans l’intérêt de leur commerce (nous en dirons quelque chose dans le chapitre des enseignes armoriées[55]). Ils ne craignaient pas, pour ce fait, d’être recherchés et inquiétés par les juges d’armes attachés à la Maison du roi. Les marchands se permettaient tout dans leurs enseignes, si ce n’est de blesser l’honnêteté publique, et pourtant cette enseigne drôlatique, Au Q couronné, a subsisté rue de la Ferronnerie, depuis 1680 jusqu’à nos jours, sans avoir mis en émoi la pudeur de la police. On assure même que plus d’un des propriétaires du Q couronné eut le bonheur de faire fortune, grâce à son enseigne, qui était encore plus impertinente que celle où l’on voyait figurer le Bœuf couronné et la Vache couronnée. Cependant il faut bien dire que M. l’abbé Dufour a rectifié l’opinion de M. de La Quérière, qui s’étonnait d’avoir rencontré, en 1828, cette enseigne qu’il qualifiait d’irrévérencieuse: «C’est tout simplement la marque d’un balancier, dit M. l’abbé Dufour. Les balanciers habitaient alors cette rue et prenaient pour enseigne la lettre qui leur servait à poinçonner leurs produits[56].»
[Illustration]
C’est au XVᵉ siècle que l’enseigne des marchands règne partout dans Paris et prend la place de l’enseigne des maisons. A partir de cette époque, pas une boutique, pas une échoppe qui n’ait son enseigne, modeste ou triomphante, religieuse ou libertine, sévère ou plaisante, bizarre ou ridicule. Nous pouvons, en quelque sorte, nous représenter cette variété d’enseignes, comme si nous nous promenions dans les rues du Paris de ce temps-là, en lisant et en commentant une facétie en prose intitulée: le Mariage des quatre fils Hémon et des filles de Damp Simon[57], laquelle n’est autre qu’une nomenclature des enseignes de Paris, imprimée et sans doute réimprimée plus d’une fois à la fin du XVᵉ siècle. Il y avait alors devant la grande Boucherie, près du grand Châtelet, une enseigne des Quatre fils Aimon, tous quatre montés sur le même cheval. Cette enseigne rappelait un roman de chevalerie, que tout le monde connaissait, et ce fut là sans doute ce qui fit le succès de l’enseigne, qui avait une sorte de célébrité. Une marchande de la rue du Cygne emprunta au même roman le sujet d’une autre enseigne, celle des Trois Filles de Damp Simon, qu’on pouvait regarder comme le pendant de l’enseigne des Quatre fils Aimon. Quand on avait vu la première, on voulait voir la seconde. La badauderie parisienne se chargea de la renommée des deux enseignes. Un littérateur de carrefour prit de là occasion d’inviter, en quelque sorte, toutes les enseignes de Paris au mariage des Quatre fils Aimon avec les Trois filles du seigneur Damp Simon.
Voici comment s’est fait le mariage, «avec tout l’ordre qui a été gardé au banquet». Tout par enseignes, enseignes partout. La Grâce du Saint-Esprit, du bout de la rue des Lavandières, est descendue sur l’Image Saint-Pierre, du chevet de l’église Saint-Gervais; et, à la requête des Trois Rois de Cologne, de la Grande-Rue-Saint-Jacques, et des Trois Roines, du grand ouvrouer (ouvroir), on veut faire, au carrefour Saint-Innocent, le mariage des Quatre fils Aimon, de devant la Boucherie, avec les Trois filles de Damp Simon, devant l’église Saint-Leu et Saint-Gilles, et, pour avoir une quatrième épousée, on songe à prendre la Pucelle Saint-Georges, au bout de la rue Trousse-Vache. Quant aux filles de la noce, qui devront tenir compagnie aux épousées, on a les Trois Pucelles, qui sont devant la porte de maître Jean Turquet, et la Nonnain qui ferre l’oue (l’oie), au ponceau (rue du Ponceau) de la rue Saint-Denis.
Quel doit être le parement des épousées? Les Fermiaux (agrafes) de la rue Quinquampoix, les diamants et les ceintures de la Couronne et de la Fleur de lys, du cimetière Saint-Jean. Les épousées auront, en outre, la Couronne, du carrefour de la Porte-de-Paris. Tous ceux qui viendront à la fête auront les Chappelets, de la porte Baudet, et les Gands, de la rue des Arsis. Les Ménestriers de la salle de danse qui est dans la rue de la Tonnellerie mèneront les épousées à l’église aux sons de leurs instruments. Les seigneurs de la noce seront le Chevalier au cygne, de la rue des Lavandières, Samson fortin (le fort), de la rue de la Harpe, et l’Image Saint-Georges, de la rue des Barres; les rois et les chevaliers logeront au Château de Pontoise, rue de la Cossonnerie; les reines et les dames, au Palais du Terme (des Thermes), rue de la Harpe.
Le mariage aura lieu au Moutier (église), rue de la Cossonnerie; puis, en la Chapelle du carrefour du Temple, rue des Gravilliers, devant l’Image Notre-Dame. Le Cardinal, de la Pierre-au-Lait, célèbrera le mariage; le Prêcheur, du chevet de l’église Saint-Jacques, chantera la messe; l’Ange, de devant l’église Saint-Gervais, et celui de la rue aux Fèvres, de devant l’église Saint-Innocent, tiendront les cierges. Avant la cérémonie religieuse, il faudra que les époux aillent faire leurs serments, en présence du Dieu d’amours, de devant le Palais, et en face d’un autre Dieu d’amours, de la Pierre-au-Lait: jurant que le mariage sera bon et valable, par la Fête-Dieu, du bout de la rue de la Grande-Truanderie; par le Petit-Saint-Antoine, des Halles, et par le Vaudeluque (fanfaron), de la rue des Lombards. Les Champions, de la Croix-Hémon, combattront contre tout homme qui dira le contraire.
Il faudrait maintenant choisir un homme sage, discret et clairvoyant, qui sache ordonner la dépense et tout le fait des noces. Ce sera l’Homme aux deux têtes, à la porte aux Peintres. On lui remettra donc l’argent, à savoir le Gros Tournois, de la cave de Pontis, et celui du Petit-Pont; et, pour savoir s’ils sont de poids, on les pèsera aux Balances, de la Croix-du-Tiroir. Puis, nous les mettrons en la Huchette, de la rue Saint-Martin, laquelle sera fermée avec la Clef, du cimetière Saint-Jean, et celle de la rue des Ecouffes. Ensuite, quand il s’agira de les prendre, pour faire les achats, on les mettra dans les Bourses, du Petit-Pont et dans celles de la porte Baudet, de la porte du Cloître-Notre-Dame et des Halles. Quand il s’agira de faire les Garnisons (provisions), on les prendra à la Grange du Petit-Pont; le blé sera criblé à la Cave et au Van, en la rue du Roi-de-Sicile, et, pour le porter au moulin, afin d’en faire le pain de la fête, nous le mettrons sur l’Ane rayé, en la Vannerie, ou sur celui de la Verrerie, pour l’aller moudre au Moulinet, en la Vannerie, ou aux autres Moulinets, devant Saint-Séverin et auprès de l’église Saint-Côme et Saint-Damien.
Quant au vin, il faut le chercher aux Bouteilles, devant le Palais, ou au Barillet, devant Sainte-Opportune. Au banquet, les rois et les reines boiront à la Coupe d’Or, de la Savonnerie, ou à la Coupe d’Argent, du marché Palu, et les autres convives boiront au Grand Godet, rue de la Lanterne, en la Cité; aux Gobelets, en Grève; au Voirre (verre), rue de Jouy. On cuira le pain, les tartes, pâtés et flans, au four Ganquelin, rue de l’Arbre-Sec.
Venons-en aux apprêts du banquet. On trouvera le Queux (cuisinier), au bout de la rue aux Anglais; le Chaudron, devant l’Hôtel-Dieu et à la Vieille-Monnaie; la Poële, au bout de la rue des Parcheminiers; le Pot de Cuivre, devant le parvis Notre-Dame; le Gril, rue de la Mortellerie, ou bien près de l’église Saint-Benoît, en la rue Saint-Jacques; le Jaunet (lard jaune), rue Saccalie; le Lard taillé, au carrefour Guillory; le Trépied, au carrefour du Temple; le Soufflet, à la bastille Saint-Denis, ou rue des Deux-Portes; le Mortier, rue Saint-Josse, ou rue Aubry-le-Boucher, et le Pestel (pilon), devant le Palais; le Verjus, à la Treille, rue de la Calandre; l’eau, pour faire le potage, à la Fontaine de Jouvence, et l’eau, pour laver la vaisselle, au Puits, lequel appartient à sœur Colette, qui fait si bien les bonnes saucisses, rue d’Arsis.
Or, comme il importe de faire compte des pots de cuivre et d’étain, on ira chercher les Tableaux en la rue Saint-Merry. Quant à la vaisselle d’étain, on prendra les Plats rue Tirechappe; les Quatre Ecuelles, en la rue des Prêcheurs; le Pot d’étain, à la porte aux Peintres, et à l’enseigne des Déchargeurs, rue Geoffroi-le-Sueur.
A présent, les viandes pour les rois et les reines, comme pour le commun. On prendra le Lièvre devant l’église du Saint-Sépulcre; le Veau, devant Saint-Merry; le Taureau, devant Saint-Bon; les Deux Moutons, rue de l’Hirondelle, derrière le collège d’Autun; le Chapon, devant Saint-Antoine; le Coq et la Géline (poule), rue des Lavandières; les Connins (lapins), rue de la Mortellerie, et rue de la Juiverie; les Coulons (pigeons), devant la Tête-Noire, Grande-Rue-Saint-Martin. Et, pour faire les entremets, on prendra le Paon à la pointe Sainte-Eustache; les Deux-Cygnes, rue de la Harpe; le Faisan, rue Tirechappe; les Perdrix, rue Hautefeuille, devant les Cordeliers; les Tourterelles, en la rue du Four.
Tous ceux qui serviront les rois et les reines seront vêtus de draps, qui se vendent aux Poulies, rue des Blancs-Manteaux, et ils trancheront avec des Couteaux, qui sont devant Sainte-Croix en la Cité. On mettra le relief du repas de noces aux Trois Corbillons, rue de la Tannerie, pour distribuer ce relief aux Quinze-Vingts, rue Maudetour.
On se pourvoira des meubles nécessaires pour la salle du banquet: la Table roulante, rue de la Saunerie; les Tréteaux, en la Grande-Rue-Saint-Jacques; la Chaire (siège), au Petit-Pont; le linge, au Fardel (fardeau), rue Saint-Denis; le Chandelier, rue Saint-André-des-Arts, afin d’y mettre les Chandelles de la rue Mauconseil.
Pour les convives qui ne mangent que du poisson, on aura les Deux Saumons, de la porte Montmartre; le Gournau (gournal, espèce de rouget), de la rue de la Saunerie; le Turbot, de la rue Saint-Julien-le-Pauvre; le Barbeau, de devant les Béguines, en la rue Geoffroy-l’Anier; la Raie, de la rue Geoffroy-Langevin; la Lamproie, sous les piliers des Halles, où l’on fabrique la cervoise (bière) pour ceux qui ne boivent pas de vin.
Pour issue de table, on prendra le Cerf, en la rue Baillehoé, ou en la rue de la Calandre; le Sanglier, devant l’église Saint-Julien, en la rue Saint-Martin. Quant aux fruits, on les trouvera à la Pomme, devant le Saint-Sépulcre; le Poirier, au bout de la rue du Temple; le Noyer, aux Fossés-Saint-Germain; le Figuier, au bout de la rue des Nonaindières, et le Mûrier, au Champ-Gaillard.
Précautions à prendre pour garder la fête: on aura Ysoré et Guillaume au court nez, en la place Maubert; puis, nous tiendrons l’Huis de fer, de la rue de la Saunerie, et celui de la rue Aubry-le-Boucher. Les champions seront armés de l’Haubergeon, de devant Saint-Michel, en la Cité; des Deux Heaumes, de la porte Baudet, le petit et le grand; des Gantelets, du carrefour Saint-Séverin, et du Gantelet, de la rue de Georges-la-Mer, à la Barre-du-Bec; de l’Épée, de la rue Saint-Denis; de l’Écu de France, de la rue Neuve-Notre-Dame, ou de celle de la Vannerie, ou de celle de la porte de Paris; et, pour se mieux défendre, n’ont-ils pas la Massue, de la rue Jean-Tison?
Il y aura quelques joyeux ébattements pendant le dîner, savoir: l’Homme sauvage, de la rue aux Fèvres, ou celui de la Bûcherie, au Petit-Pont; les Trois Mores, de la rue Saint-Martin, qui danseront et feront danser l’Ours et le Lion, de la rue Michel-le-Comte, ou ceux de devant l’église Sainte-Marine, et les Singes, en la rue de Vieille-Pelleterie; ils montreront la Grimace, de la rue Saint-Denis, la Truie qui file, des Halles, et la Truie qui vole, de la rue des Lombards.
Après le dîner, les convives pourront s’amuser à l’Échiquier, qui est auprès de l’église de la Madeleine, et avec les Dés, en la rue Thibaut-aux-Dés.
Et qui voudrait aller en chasse au gibier, pourrait avoir le Grand Cornet, du chevet de l’église Saint-Jean; le Cheval blanc, de la rue Neuve-Notre-Dame; le Cheval rouge, de la rue de la Verrerie; le Cheval noir, de la rue Regnault-le-Fèvre; le Cheval vert, de la rue Pierre-au-Lard. Il faudrait, en outre, la Selle, en la rue de la Tabletterie, ou celle de la rue Saint-Denis; la Heuse (botte), de la porte Baudet, et celle de la rue Saint-Martin; les Éperons, de la rue Saint-Denis; les Brides et les Freins, de la rue Perrin-Gasselin. Et, s’il pleut, ils auront contre la pluie la Housse-Gilet, de la porte Saint-Denis, et celle de la rue de la Harpe; le Chapeau rouge, de devant Saint-Jean-en-Grève, et les Moufles (gants de chasse), du pont Perrou, pour porter le Faucon, qui est devant le petit Saint-Antoine, ou pour aller prendre les Trois Canettes, devant les Moulins du Temple.
Que si les reines et les dames veulent s’ébattre à la promenade, elles auront le Chariot, de la porte Saint-Honoré. Quand elles voudront se promener par eau, elles auront la Nef d’argent, au bout de la rue des Poulies, et celle de devant l’hôtel d’Anjou, pour voir pêcher à la Nasse, en la rue de Darnetal, et pour prendre les Trois Bequets (brochets), près l’église Saint-Magloire, et les Trois Poissons, de la Savonnerie.
Quant aux gens du commun peuple, ils pourront aller voir le Jeu de Paume, de Braque, au Poncelet, et celui de la rue Grenier-Saint-Ladre. Ils viendront jouer aux Billes et au Billard, en la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Ils peuvent encore aller veiller aux champs et souper à la Pierre de Bailly, devant le Beau roi Philippe. Ils peuvent aussi aller se mettre au Lit, à l’abreuvoir Popin: c’est à savoir qu’il faut chercher la coulte (couvre-pied) et le coussin (oreiller), les draps et les couvre-chefs (bonnets), au Fardeau, déjà nommé, et le lit sera couvert de la Penne (édredon), d’auprès l’église Saint-Séverin, et nos gens iront coucher, quand l’Horloge, devant Sainte-Catherine, sonnera.
Aucune description ne donnerait une idée plus complète et plus pittoresque des enseignes de Paris, si nombreuses et si variées en ce temps-là. On a remarqué que les mêmes enseignes se trouvaient dans des quartiers différents. On a pu constater aussi que la plupart des enseignes de marchand étaient analogues à leur genre de commerce et à leur profession. Mais, dans cet ingénieux Mariage des quatre fils Hémon[58], il n’est fait mention que de cent cinquante enseignes[59], entre lesquelles il n’en est que trois ou quatre plaisantes, comme la Nonnain qui ferre l’oie, la Truie qui file, la Truie qui vole, etc. Or, on doit estimer à plus de trois mille le nombre des enseignes, qu’on voyait à Paris en ce temps-là, relatives à l’industrie, au commerce et à la marchandise.