‹ Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IVChapitre 2 sur 26 · LXXXIX.]

LXXXIX.]

Les fatigues qu'il avait éprouvées dans cette campagne le firent tomber gravement malade après sa rentrée à Urbin. La duchesse et la signora Emilia Pia lui donnèrent dans cette circonstance des marques non équivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus affectueux. Dans une lettre à sa mère, du 19 novembre 1509[56], en lui annonçant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre à Mantoue pour y chercher Éléonore Gonzague, la fiancée du nouveau duc, il l'engage vivement à remercier ces deux princesses de toutes les bontés qu'il en a reçues. «Il serait convenable, écrit-il, que vous rendissiez grâce à madame la duchesse des bontés infinies qu'elle m'a témoignées durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donné assez de preuves; il en est de même de la signora Emilia. Si j'avais été son fils ou son père, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont été faits pour moi ne seront pas exaucés d'ici à longtemps.»

[Note 56: _Ib._, t. Ier, p. 51, LVII.]

La jeune épouse du duc Francesco Maria, Léonore de Gonzague, qui lui avait été fiancée à Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut conduite à Urbin vers la fin de 1509. La mère du Castiglione accompagna cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses États avec les plus grandes démonstrations d'allégresse. Mais, comme la guerre se continuait malgré les rigueurs de l'hiver, les fêtes furent remises après la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier 1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze, gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre à Jules II, qui se trouva en personne à l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze, après une défense désespérée, à capituler en restant son prisonnier. Le Castiglione prit part aux combats de ce siège, et nous voyons, par une lettre à sa mère, du 24 janvier 1510[57], qu'il lui envoya les bagages que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de conserver.

[Note 57: Lett. LIX, t. Ier, p. 52.]

Rentré à Urbin, le Castiglione ne tarda pas à accompagner le duc qui, suivi de toute sa cour, se rendit à Rome pour présenter Éléonore de Gonzague à Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval à Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510[58].

[Note 58: Bembo, lettre du 15 avril 1510 à Gaspardo Pallavicino, dans ses _Oeuvres_, t. VII, p. 59, édit. des _Classiques de Milan_.]

Les fêtes se succédèrent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer à suivre les travaux de Raphaël au Vatican et à la villa Chigi. C'est probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand artiste. Il le trouva tout absorbé par son amour pour cette belle _Fornarina_ qui lui à servi tant de fois de modèle, et qu'il a immortalisée, en plaçant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son portrait idéalisé, comme le type de la beauté dans sa plus admirable expression: suivant en cela les préceptes de Michel Ange, le platonique adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver l'idée de celle qu'il aime:

Non pure intende al bel che agli occhi piace, Ma perche è troppo debile e fallace Trascende in ver la forma universale[59].

[Note 59: Vers cités par Missirini, dans son _Discours sur la suprématie de Raphaël_, à la suite de la description des peintures du Vatican par Bellori, p. 233.--Sur la _Fornarina_, voy. à l'appendice, nº I, une dissertation du même Missirini.]

Le Castiglione prolongea son séjour à Rome jusqu'au 20 avril 1510[60]. Il retourna ensuite à Urbin où l'arrivée de la cour fut le signal de divertissements de toutes sortes.

[Note 60: Lettre au comte de Canossa, t. Ier, p. 156, _delle Lettere di Negozj_.]

Parmi les fêtes qui furent données en cette circonstance, nous remarquons la première représentation de la comédie _la Calandria_, de Bernardo Dovizj da Bibbiena, secrétaire du cardinal Jean de Médicis, depuis Léon X, et l'un des habitués de la cour d'Urbin.

Le Castiglione, dans une lettre sans date adressée d'Urbin à son ami le comte Ludovico de Canossa, évêque de Tricarico, nous a transmis sur cette solennité dramatique des détails qui méritent d'être rapportés[61].

[Note 61: Lettres, t. Ier, p. 156, _Lett. di Negozj_.--Le savant Tiraboschi, dans son _Histoire de la littérature italienne_, t. VII, p. 144, dit que la _Calandria_ fut représentée à Urbin avant 1508; et Ginguené, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de Canossa prouve que la première représentation de la _Calandria_ eut lieu à Urbin, en présence des deux duchesses et après leur retour de Rome, c'est-à-dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un autre côté, on voit par les lettres adressées d'Urbin au Bibbiena, par son ami Bembo, que l'auteur de la _Calandria_ passa toute l'année 1507 à Rome, où il était encore le 19 mai 1508. Ce séjour, loin d'Urbin, rend peu probable la première représentation de cette comédie dans cette ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir à Urbin, avec toute la cour, pour présider aux préparatifs de la représentation de sa comédie, préparatifs auxquels le Castiglione prit une bonne part, comme on le voit dans le récit qu'il en donne.--Voyez les lettres du Bembo au Bibbiena, t. VII, liv. Ier, p. 7 à 41.]

«Nos comédies, écrit-il, ont très-bien réussi, surtout le _Calandro_, qui a été honoré d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous rendre compte de la représentation, parce que votre seigneurie en aura sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je veux seulement raconter ceci: La scène était censée se passer dans une rue située à l'extrémité d'une ville, entre le mur d'enceinte et les dernières maisons. Du plancher du théâtre jusqu'à terre on avait figuré au naturel le mur de la cité avec deux grosses tours. Aux deux entrées de la salle étaient placés d'un côté les joueurs de haut-bois (_pifferi_), et d'un autre les trompettes: au milieu était un autre passage magnifiquement décoré. La salle était disposée comme si elle eût été le fossé de la ville, traversé par deux murailles comme celles qui soutiennent des aqueducs. Le côté où étaient placés les gradins pour s'asseoir était orné de drap de Troie (_Troja_?) au-dessus, un grand entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres blanches, sur un champ d'azur, qui garnissaient toute cette moitié de la salle, disait:

Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse Caesar: magni etenim est utraque cura animi.

Au ciel de la salle étaient attachées de très-grandes guirlandes de verdure; elles garnissaient presque la voûte entière, de laquelle pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette voûte, et ces fils portaient deux rangs de candélabres d'un côté à l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au même nombre de trous percés dans la voûte. Ces lettres étaient disposées de la manière suivante:

DELICIAE POPULI.

Et elles étaient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait fait tenir depuis sept jusqu'à dix torches qui répandaient une très-grande lumière. La scène représentait une très-belle ville, avec des rues, des palais, des églises, des tours;--rues véritables ainsi que les autres choses en relief, mais exécutées en outre avec le secours d'une très-bonne peinture et d'une perspective bien entendue. Entre autres choses, on y voyait un temple à huit faces en demi-relief, si bien achevé, qu'avec toutes les ressources que possède l'État d'Urbin, il paraissait impossible qu'il eût été exécuté en quatre mois. Il était entièrement travaillé en stuc, avec de beaux bas-reliefs représentant divers traits d'histoire. Les fenêtres imitaient l'albâtre, et toutes les architraves et les corniches étaient en or fin et azur d'outre-mer: à certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des colonnettes découpées; il serait trop long d'énumérer surplus. Ce temple était placé comme au milieu. D'un côté, était un arc de triomphe, éloigné du mur d'au moins une canne[62], exécuté au mieux. Entre l'architrave et la voussure de l'arc était représentée admirablement, imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait placé deux statuettes sculptées, représentant deux Victoires tenant à la main deux trophées, en stuc. Au sommet de l'arc était une figure également très-belle, entièrement sculptée, revêtue de son armure, dans la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu étendu à ses pieds.

[Note 62: _Canna_, mesure de longueur d'environ huit palmes, à Rome, selon _l'Annuaire des longitudes pour_ 1852, p. 70, représentant 1 mètre 99 cent. 27 mill.]

De chaque côté du cheval, on avait élevé comme de petits autels sur chacun desquels était un vase de feu très-ardent qui dura pendant toute la comédie. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pièces représentées, il y eut une comédie composée par un enfant et récitée par des enfants qui, en vérité, firent honte à des acteurs plus âgés. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils jouèrent admirablement; et c'était une chose étonnante par sa nouveauté de voir ces petits vieillards, hauts d'une palme, conserver une gravité, accompagnée de gestes empruntés, mais parfaitement adaptés à ce que Ménandre aurait pu faire de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre exécutée pendant cette comédie, éclatant de divers côtés, sans qu'on pût voir d'où elle sortait. Mais je viens au _Calandro_ de notre Bernardo, qui a fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut composé très-tard, et que les acteurs qui devaient le réciter n'avaient pas le temps de l'apprendre, il en fut récité un de ma composition qui réussit assez bien. Du reste, on ne changea presque rien à la pièce, seulement quelques scènes qui ne pouvaient pas être représentées; mais ce fut peu de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les intermèdes furent ainsi: Le premier fut une moresque dansée par Jason qui parut du côté de la scène, dansant, armé à l'antique, dans un très-beau costume, avec une épée et une très-belle targe. De l'autre côté, parurent à l'instant deux taureaux imitant tellement bien les animaux de cette espèce, que plusieurs des assistants croyaient voir de vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer. Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu à peu des hommes armés à l'antique parurent naître et sortir du plancher de la scène, mais si bien, que je crois qu'il n'est guère possible de faire mieux. Les hommes se mirent à danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite, au fur et à mesure qu'ils faisaient leur entrée, ils s'entretuaient l'un après l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derrière eux, Jason fit son entrée, et il sortit aussitôt avec un voile d'or sur les épaules, en exécutant une très-belle danse à la moresque. Tel fut le premier intermède. Le second fut un char de Vénus parfaitement beau, sur lequel la déesse était assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char était traîné par deux colombes qui paraissaient réellement vivantes: elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allumés à la main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les épaules. En avant du char, quatre petits amours, et en arrière, quatre autres, avec des flambeaux allumés de la même manière, dansaient une moresque autour du char, battant la mesure avec leurs flambeaux allumés. Arrivés à l'extrémité de la scène, les amours mirent le feu à une porte de laquelle sortirent en un instant neuf galants (_galanti_), tout environnés de flammes, qui se mirent à danser une autre moresque aussi belle que possible. Le troisième intermède fut un char de Neptune traîné par deux chevaux, dont les extrémités se terminaient en nageoires couvertes d'écaillés très-bien imitées. Sur le haut du char, Neptune avec son trident; par derrière, huit monstres marins, quatre d'un rang et quatre d'un autre, mais si bien représentés que je ne saurais le dire. Ils dansaient un branle, et le char était tout rempli de feu: ces monstres étaient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne pourrait en faire la description à qui ne les a pas vus. Le quatrième intermède fut un char de Junon, également rempli de, feu, la déesse au sommet, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main, assise sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinité de bouches de vents. Le char était tiré par deux paons, tellement beaux et si naturels que moi-même je ne savais comment cela était possible; et cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux autruches; derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de ceux qui sont tachetés de diverses couleurs. Tous ces oiseaux étaient si bien imités, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait jamais aussi bien approché de la nature. Ces oiseaux dansaient également entre eux un branle avec autant de grâce qu'il est possible de le dire ou de l'imaginer. La comédie étant achevée, il sortit du plancher de la scène, à l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru précédemment et dans le même costume, lequel expliqua, dans un petit nombre de stances, la signification des intermèdes qui, bien qu'interrompus par la comédie, avaient un sens suivi. Voici cette explication: Le combat entre les frères issus de la même origine voulait montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son flambeau sacré, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans des sentiments fraternels. Ceci fut plutôt une espérance et un présage; car, en réalité, la guerre n'a été que trop vraie, pour notre malheur. Je ne voulais pas vous envoyer les stances que récita le petit amour; cependant je me décide à vous les adresser: que votre seigneurie en fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont été composées à la hâte et au milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances récitées et l'amour ayant disparu, on entendit une musique cachée de quatre violes, et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur un bel air, comme une prière à l'amour. Et c'est ainsi que se termina la fête, au grand plaisir et à la grande satisfaction de ceux qui purent y assister. Si je n'avais pas tant fait l'éloge de toutes choses, j'aurais dit la part que j'ai prise à tout cela; mais je ne voudrais pas que votre seigneurie pût croire que je veux me flatter moi-même.»

Malgré la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un des principaux organisateurs de cette fête, et qu'il en avait composé le prologue, les intermèdes et les stances qu'on y récita. Ces intermèdes ont évidemment servi de modèles à un grand nombre de ballets qui étaient à la mode sous le règne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute rapporté l'idée de l'Italie. Il est probable que l'auteur du _Calandro_ assista à la première représentation de sa comédie; elle eut un si grand succès, que Léon X, comme on sait, voulut quelques années plus tard la faire représenter à Rome en sa présence et devant la cour pontificale. Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes distingués qui brillaient à sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait représenter la première comédie régulière composée depuis l'antiquité, honneur qui vaut bien une bataille gagnée.

Peu de temps après cette représentation, le Castiglione retourna à Rome, où il resta jusqu'au mois d'août 1510. On ignore le motif de ce voyage; il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais à l'enthousiasme des arts qui l'attirait à Rome, il se mêlait sans doute une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer par le sonnet suivant qu'il paraît avoir composé à cette époque, et qui, tout en peignant son admiration pour la ville éternelle, dévoile aussi l'état de son coeur, à la manière de Pétrarque[63].

[Note 63: L'abbé Serassi, t. II, p. 286, croit, d'après Nigrine, que ce sonnet a été inspiré au Castiglione par son amour pour la duchesse d'Urbin.]

Superbi colli, et voi sacre ruine, Che'l nome sol di Roma ancor tenete, Ahi che reliquie miserande avete Di tant, anime, eccelse e pellegrine! Colossi, archi, teatri, opre divine, Trionfal pompe gloriose e liete, In poco cener pur converse siete, E fatte al vulgo vii favola al fine. Così, se ben un tempo al tempo guerra Fanno l'opre famose, a passo lento E l'opre e i nomi il tempo invido atterra: Vivrò dunque fra'miei martiri contento; Che se'l tempo da fine a ciò ch'è in terra, Darà forse ancor fine al mio tormento[64].

Superbes collines, et vous ruines sacrées, qui seules gardez encore le nom de Rome, hélas! quels restes touchants vous conservez de tant de grands hommes, de tant d'âmes illustres. Cirques, arcs, théâtres, oeuvres dignes des dieux, élevés pour orner la pompe des plus glorieux triomphes, vous êtes aujourd'hui convertis en un peu de poussière, et bientôt vous servirez de sujets aux vils récits du vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques années les monuments fameux résistent aux atteintes du temps, le terme arrive où le temps, qui détruit tout, emporte à la fois et les noms et les oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de mon martyre; car puisque le temps amène la fin de tout ce qui est sur la terre, il amènera sans doute aussi la fin de mes tourments.

Le Castiglione gagna la fièvre à Rome, dans ce voyage: il n'en était pas encore entièrement guéri, lorsqu'il revint à Urbin le 8 août 1510. Il ne resta dans cette ville que le temps strictement nécessaire a son rétablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en campagne.

[Note 64: Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a été traduit et imité en latin et en italien par un grand nombre d'écrivains cités par Serassi, t. II, p. 283.--Ce sonnet porte le nº VI et se trouve à la page 225, t. II.]

Le duc d'Urbin était alors occupé à guerroyer pour le compte du pape Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, allié des Français. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'armée pontificale. Dès l'automne, Francesco Maria s'était emparé de plusieurs places fortes; au printemps suivant, il avait porté la guerre près de Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine déroute, et ses troupes furent obligées de se débander et de se réfugier à grand'peine jusqu'au milieu de ses États. Le Castiglione, dans une lettre à sa mère du 1er juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: «Je vous fais savoir, lui écrit-il, que nous sommes sains et saufs à Urbin, mais sans bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais[65].»

[Note 65: Lettre LXXIII, p. 59, t. Ier.]

Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il était furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, légat à Bologne, qui l'avait accusé auprès du pape d'avoir causé la perte de cette ville. D'un caractère ardent, emporté, ce jeune prince résolut de se venger sur la personne même du cardinal. L'ayant rencontré dans une rue à Ravenne, il se précipita sur lui et le tua de sa propre main, en le perçant de plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le légat, surprise de cette attaque, pût venir le défendre. Telles étaient les moeurs de ce siècle: il n'était pas rare alors de voir les princes et les plus grands seigneurs se défaire eux-mêmes de leurs ennemis. Il y avait quelques années à peine que César Borgia, ce héros du _Prince_ de Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le meurtre exécuté par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime était un prince de l'Église, un légat du pape Jules II. Ce pontife, dans les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. Révolté de la violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut à Rome, fit faire le procès du duc, l'excommunia et le priva de tous ses honneurs et dignités. Cependant, après un mois de négociations, Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier à Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la fin de juin de 1511. On rapporte[66] que, pendant que le pape était occupé à examiner cette grave affaire, il tomba tout à coup malade, et que, le quatrième jour, il eut un très-long évanouissement pendant lequel on crut qu'il était mort. Le bruit s'en étant répandu dans la ville, quelques' jeunes gens des premières familles de Rome appelèrent le peuple au Capitule, cherchant à l'exciter à secouer le joug et à se déclarer libre. Mais le pape ayant recouvré l'usage de ses sens, fit sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en présence des cardinaux, il donna à son neveu l'absolution de l'homicide par lui commis, le réintégra dans ses États et ajouta même à ses possessions la ville de Pesaro qu'il lui concéda comme fief, à la condition de payer chaque année une très-légère redevance au saint-siège. Le Castiglione prit une part active à toute cette négociation: de retour à Urbin, il écrivait à sa mère, le 17 septembre 1511: «Nous sommes revenus sains et saufs de Rome, avec l'absolution et la réintégration dans l'État de nôtre illustre seigneur, ayant néanmoins passé par une infinité de désagréments et d'inquiétudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le figurer, principalement à cause de la grave maladie dont a souffert notre saint-père; lequel, on peut le dire, a dû son rétablissement à un miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'Église de Dieu[67].» Dans cette même lettre, il annonçait à sa mère qu'il allait se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait à Notre-Dame-de-Lorette, «à laquelle, dit-il, je suis engagé par voeu;» passage qui témoigne de sa piété et des idées de ce siècle.

[Note 66: Serassi, _Lett. del Castiglione_, t. Ier, p. 60, _ad notam_.]

[Note 67: Lettre LXXV, p. 60, t. Ier.]

Il avait promis à sa mère d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu lui accorder de congé, il fut obligé de retarder cette visite. Sa mère, qui venait d'être malade, en conçut un vif chagrin. Elle se figurait qu'il avait pris la résolution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait lui faire connaître cette grave détermination. Il n'en était rien cependant, et, pour la rassurer complètement, il pria son beau-frère Tommaso Strozza de lui expliquer les véritables motifs qui l'avaient empêché de se rendre près d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur à la loyauté du Castiglione, et donnent la mesure de la délicatesse de ses sentiments.

«Depuis le commencement de cette guerre, écrit-il[68], le pape a toujours pensé et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le duc de Ferrare et les Français ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait avec eux, qu'il était un traître, qu'il le ferait écarteler, et autres paroles semblables. Il les a répétées mille fois, et maintenant encore il les répète plus que jamais. Ayant résolu actuellement d'attaquer Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille compagnie, et il a établi le duc de Termine chef de deux cents hommes d'armes de conduite, avec des chevau-légers à sa solde, et le titre de lieutenant, lequel est plus élevé que celui de capitaine: de telle sorte que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'être sous les ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence paraît résolue à mourir plutôt que de supporter cet affront, et cela pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre seigneur duc a toujours cherché et cherche encore aujourd'hui à effacer cette mauvaise impression que le pape a de lui et à lui faire reconnaître son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour rentrer en grâce auprès de sa sainteté. C'est pourquoi il ne néglige aucune occasion de combattre et éloigner ces soupçons imaginaires.

[Note 68: De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; LXSVII, p. 61, t. Ier.]

Le pape a dit plusieurs fois que j'étais l'émissaire dont le duc se servait pour négocier avec les Français. Cette idée qu'il a de moi lui fut donnée, à ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien, et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est confirmé dans cette idée, lorsque étant allé à Parme conduire le capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Français avec les plus grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le pape dit un jour à l'évêque de Tricarico (le comte Fred. di Canossa), qu'il savait de source certaine que j'étais allé à Mantoue, lorsque l'évêque de Gurg[69] y vint, pour m'entendre avec lui, même pour le compte des Français; et il ne fut pas possible de le détromper, même après que l'évêque lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes que je n'avais pu aller à Mantoue. Les choses étaient en cet état, lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais le duc, dans la disposition où il est, n'a pas voulu me l'accorder et m'a prié d'attendre jusqu'à ce que le pape ait décidé ce qu'il veut faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'empêcher de croire que j'y étais allé pour ces menées. C'est pourquoi j'ai trouvé le refus du duc très-raisonnable et très à propos; et il m'a semblé que le moment aurait été mal choisi pour rompre les liens qui m'attachent à cette cour depuis tant d'années.»

[Note 69: Mathieu Lange, évêque de Gurg, négociateur de l'empereur Charles-Quint en Italie.]

Cette lettre qui n'était pas destinée à la publicité, puisqu'elle a été écrite comme la confidence la plus intime versée dans le sein d'une mère, prouve combien l'âme du Castiglione était pure et délicate. Jules II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accusé de trahison. Guichardin a cru également à cette calomnie: «Le duc d'Urbin, dit-il (lib. X), avait envoyé longtemps auparavant Balthasar Castiglione au roi de France; il avait des hommes à sa discrétion auprès de Gaston de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les Français contre son oncle» L'historien florentin aura sans doute fondé son opinion sur les _on dit_ de son époque et sur la fréquence des trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cachée sous les apparences de la plus grande loyauté. Mais le Castiglione, on le voit, était incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attaché à la cour d'Urbin, il n'y joua qu'un rôle très-inférieur à son mérite: cependant il n'aurait certainement pas été possible de le gagner à prix d'argent. Toutes ses lettres font foi de son désintéressement, malgré les dettes qu'il avait contractées et les embarras pécuniaires causés par sa médiocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Français: ils lui avaient enlevé son père, tué à la bataille du Taro; il les avait abandonnés lui-même après la bataille du Garigliano, et depuis, dans toute sa carrière, il ne paraît pas avoir désiré se rapprocher des intérêts de la France.

Toutefois, dans son livre _del Cortegiano_, il a rendu justice aux brillantes qualités des seigneurs et chevaliers français de cette époque, et il montre que dès lors ils étaient en possession d'imposer leurs modes et leurs manières en Italie, et de se faire imiter tant bien que mal. En énumérant les qualités que doit avoir un parfait gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Français pour lutter dans un tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il voudrait que dans ces exercices il fût l'égal des meilleurs chevaliers français[70].--Plus loin, après avoir fait l'éloge de la bonté, et dit que le principal et véritable ornement de l'esprit est l'amour et la connaissance des lettres, il ajoute: «Les Français n'admettent que la seule noblesse des armes et méprisent souverainement le reste; de telle sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et considèrent les littérateurs comme les hommes les plus méprisables; à ce point, qu'à leur sens, c'est adresser une grande injure à un homme que de l'appeler clerc.» Mais à ces reproches d'ignorance et de grossièreté, généralement mérités à cette époque par la noblesse française, il oppose le portrait du duc d'Angoulême, depuis François 1er, dont il met l'éloge dans la bouche de Julien le Magnifique. «Si la fortune, dit Julien, veut que monseigneur d'Angoulême succède, comme on doit l'espérer, au roi de France, je suis fermement convaincu que de même que la gloire des armes fleurit et brille en France, de même celle des lettres devra également resplendir du plus vif éclat. Il n'y a pas longtemps que, me trouvant à la cour, je vis ce seigneur, et il me parut qu'indépendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a beauté de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur, unie à un air de bonté si gracieux, que le royaume de France devait lui sembler au-dessous de son mérite. J'appris ensuite d'un grand nombre de gentilshommes tant français qu'italiens, quelles étaient ses nobles qualités: sa grandeur d'âme, sa valeur, sa libéralité; et l'on me dit, entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extrêmement les lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et qu'il reprochait aux Français d'être si étrangers à ces nobles études, eu égard surtout à ce qu'ils ont à leur disposition une université aussi célèbre que celle de Paris, où l'on vient étudier de toutes les parties du monde.... C'est grande merveille que, dès sa jeunesse, ce prince, formé seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays, se soit dirigé de lui-même dans une si bonne voie. Et comme les inférieurs suivent toujours les exemples des supérieurs, il peut arriver que les Français finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le méritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils veulent seulement prêter l'oreille à ses conseils: car il est certain qu'il n'y a rien de si désirable pour les hommes, rien qui s'identifie mieux avec eux-mêmes que le savoir: d'où il résulte que c'est une grande folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix[71].»

[Note 70: Liv. Ier, p. 37.]

Cette espérance conçue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs, en France, et de l'initiation des Français à l'amour des lettres, sous les auspices du roi François 1er, s'est heureusement réalisée quelques années plus tard. Mais les Français ne se sont pas corrigés aussi vite d'un autre défaut qu'il leur reproche[72] la vanité présomptueuse, qui était alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant l'expression du naïf La Fontaine, _proprement le mal français_. Le Castiglione n'épargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire remarquer, s'empressaient d'imiter les manières françaises, et, comme tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules. «La gravité particulière aux Espagnols, dit-il, me paraît bien mieux convenir à nous autres Italiens que cette extrême vivacité qui se fait remarquer dans les Français presque à chaque moment. Cette vivacité n'est pas désagréable dans un Français; elle a même de la grâce, parce qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui voudraient s'efforcer d'imiter cette manière, mais ils ne savent faire autre chose que remuer la tête en parlant, saluer gauchement et de mauvaise grâce, et lorsqu'ils se promènent, marcher si vite que leurs valets ont peine à les suivre. Avec ces manières, il leur semble qu'ils doivent être pris pour de véritables Français, et qu'ils en ont toute l'aisance, mais la vérité est qu'ils réussissent rarement: ceux-là seuls y parviennent, qui ont été élevés en France, et qui, dès leur enfance, ont pris l'habitude de ces manières[73].» Il n'y a rien que de très-vrai dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les étrangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialité.

[Note 71: Liv. Ier, p. 75.]

[Note 72: _Ibid._, liv. II, p. 134.]

[Note 73: Liv. Ier, p. 159.]

Le commencement de la campagne, en l'année 1512. fut assez funeste aux armes pontificales: les Français avaient gagné, le 11 avril, la bataille de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin à leurs succès. Le duc d'Urbin ne tarda pas à recouvrer les villes qui s'étaient rendues aux Français: il reprit même l'importante place de Bologne, dont la perte avait été pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et, le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entrée, avec le cardinal Sigismond Gonzague, legat du pape.

Le Castiglione prit une part active à cette campagne; il ne quitta le théâtre de la guerre que momentanément, pour aller, au commencement de juillet, recevoir à Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se rendait à Rome, muni d'un sauf-conduit de Jules II, pour tâcher de rentrer en grâce auprès du pontife et de se disculper de son alliance avec les Français; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc lui remît le duché de Ferrare, qu'il prétendait appartenir aux États de l'Église, et lui offrant, par une sorte de compensation dérisoire, la ville et le territoire d'Asti qui venaient d'être enlevés aux Français, Le malheureux prince dut donc se résigner à voir ses États ravagés par les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres capitaines, se mit à vivre aux dépens des pauvres habitants du Ferrarais[74].

[Note 74: Lettre à sa mère, du 29 septembre 1512, LXXXV, p. 68, t. Ier.]

Quelques mois après, au commencement d'octobre, il fut envoyé par le duc d'Urbin à Modène, pour conférer avec l'évêque de Gurg, le négociateur de Charles-Quint.

C'est pendant le cours de ces négociations qu'il reçut du duc la récompense de ses longs et loyaux services à la cour d'Urbin. Ce prince, on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du cardinal de Pavie et sa réintégration dans ses honneurs et dignités, avait, en outre, reçu l'investiture de la ville de Pesaro et de son territoire, comme fief héréditaire, à la seule condition d'acquitter une légère redevance à la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au Castiglione un éclatant témoignage de son estime, avait détaché de ce fief et lui avait donné un château appelé Ginestreto, situé «dans un lieu plaisant et agréable, avec la vue de la mer, entouré de très-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de revenu par an.» Dans une lettre à sa mère, du 47 octobre 1512[75], le Castiglione laisse échapper toute la joie que lui cause cette donation: «Il prie, en plaisantant, sa mère, d'avertir sa soeur Polixène de dire à la signora Camilla Gonzaga[76], l'une des plus riches et des plus belles femmes de Mantoue, qui était à marier, qu'il a son château à lui, qu'il ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui plaît, ils seront bientôt d'accord.»

[Note 75: L. LXXXVII, p. 69, Ier.]

[Note 76: Ses vertus et sa beauté ont été célébrées par Le Molza.]

Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'État de Pesaro, dont il ne reçut néanmoins l'investiture de Léon X que quelques mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et reçut des mains de son maître le château qu'il lui avait donné; mais, par des motifs qu'il n'explique pas à sa mère, il en opéra l'échange, avec l'agrément du duc, contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'étant qu'à deux milles de Pesaro, dans un très-bon air, avec une très-belle vue de terre et de mer, à cinq milles de Fano, dans un pays très-fertile. «Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre est du même revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu m'accorde la grâce d'en jouir avec contentement[77].»

[Note 77: Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, XC, p. 72, t. Ier.]

Le Castiglione était encore à Pesaro, tout occupé de la joie que lui donnait l'investiture de son château de Nuvilara, lorsque le duc reçut la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet événement inattendu devait exercer une grande influence sur les destinées de l'Italie, et particulièrement sur le sort d'un prince qui était attaché au chef de l'Église par les liens du sang et par les plus étroites relations politiques. Aussi, comprenant toute la portée de la perte qu'il venait de faire, et voulant, autant qu'il dépendait de lui, se ménager la protection de son successeur, le duc résolut d'envoyer sur-le-champ à Rome un chargé d'affaires d'une fidélité à toute épreuve et d'une habileté consommée, afin de veiller à ses intérêts et de les défendre s'ils étaient menacés. Le Castiglione était, mieux que tout autre, en position de rendre au duc ces services. Lié, de longue date, avec presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et était très-avant dans l'intimité des chefs les plus influents du sacré collège. Il pouvait donc exercer, à l'occasion, une influence favorable à son maître, et l'événement prouva que le duc ne s'était point trompé en lui confiant cette délicate mission. En effet, Jules II était mort dans la nuit du 20 février 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal Jean de Médicis, grand ami du comte et très-attaché à la maison d'Urbin, au moins il le paraissait à cette époque, fut élu pape sous le nom de Léon X.

Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, à la prise de possession de ce pontife dans l'église Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois juste après son élection. A cette occasion, les principaux habitants de Rome se distinguèrent par les décorations dont ils ornèrent leurs palais et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un témoin oculaire, le médecin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conservé un curieuse description des fêtes et des cérémonies qui eurent lieu dans cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons.

Une preuve éclatante de l'amitié dont le nouveau pontife honorait le Castiglione apparaît dans la ratification qu'il lui accorda, dès le 11 mai suivant, de la donation du château de Nuvilara qui lui avait été faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don renferme l'éloge de la valeur, de la science et des autres qualités du comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la charge de préfet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui payât tout ce qui lui était dû pour la solde de ses troupes pendant la dernière campagne; ce qui n'était point une médiocre faveur obtenue pour ce prince.

Vers la fin d'août, le Castiglione revint à Urbin, mais il y resta peu de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui être utile à Rome, ne tarda pas à l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, à la grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le souverain pontife, les cardinaux et les prélats qu'il connaissait depuis longtemps, mais surtout par les savants, les artistes et les amateurs des lettres et des arts qui, dans ses précédents voyages à Rome, avaient pu apprécier son caractère aimable, la solidité et la variété de ses connaissances, la pureté de son goût et la sûreté de son jugement.

On croit communément qu'avant l'avènement de Léon X, les sciences, les lettres et les arts n'étaient que médiocrement cultivés à Rome; que Jules II, absorbé par les grandes questions politiques, et plus porté à la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et les littérateurs. C'est là une erreur et une injustice; il est certain, au contraire, que, malgré les agitations d'un pontificat continuellement exposé aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les lettres et pour les arts que son successeur Léon X, dont ce siècle a pris le nom.

Le savant Carlo Fea[78], commissaire des antiquités à Rome, sous le pontificat de Pie VII, et l'un des archéologues les plus instruits et les plus distingués de cette époque, a tracé le parallèle de Jules II et de Léon X, et il n'hésite pas à donner le premier rang au neveu de Sixte