IV[79].
[Note 78: Il est à remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne partie de sa vie, attaché, en qualité de bibliothécaire, à la famille Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adoptée par le pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra ci-après. Le savant archéologue ne s'est pas assez défendu de ce souvenir lorsqu'il traçait le parallèle de Jules II et de Léon X, et qu'il rabaissait les qualités de ce dernier pontife pour faire mieux ressortir celles de son prédécesseur.]
[Note 79: Ce parallèle se trouve dans les _Notizie intorno Raffaele Sanzio_ _da Urbino_, etc. Roma MDCCCXXII, presso Vincenzo Poggioli, stampatore della R. C. a.]
«Sous tous les rapports, dit-il à la fin de ce parallèle[80], je ferai une dernière fois constater que le pontificat de Jules fut la véritable époque de la résurrection et de l'établissement stable de la grandeur de Rome; tandis que celui de Léon, suivi bientôt après du pontificat de son cousin Clément VII, fut le commencement d'une prompte décadence, après une splendeur et une magnificence éphémère, il suffira de dire que la population, qui était de quatre-vingt-cinq mille âmes du temps de Jules II et de Léon X, fut réduite, selon les calculs de Paul Jove, après le sac de Rome et la désolation de 1527, à trente-deux mille habitants: beau siècle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler siècle de Titan, dévoré par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long parallèle par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): _Est interdum ita perspicua veritas, ut eam_ _infirmare nulla res possit; tamen est adhibenda interdum_«_vis veritati, ut eruatur_.»
[Note 80: P. 80.]
Cette préférence accordée par le savant archéologue à Jules II sur Léon X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la postérité, et n'enlèvera pas à Léon le premier rang, comme protecteur des sciences et des arts, suprématie qui lui fut décernée par l'illustre Érasme, son contemporain[81], et qui a été confirmée depuis plus de trois siècles par tant d'écrivains éminents de toutes les nations de l'Europe. Disons aussi qu'il est peu juste de reprocher à la mémoire de Léon X et à Clément VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les soldats du connétable de Bourbon; car tout le monde sait que cet événement ne fut nullement provoqué par ce dernier pontife, qui en fut la première victime.
[Note 81: «Quantum romani pontificis fastigium inter reliques mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.» Erasmi epist., lib. 1º, epist. 30.]
Mais en faisant la part des exagérations contenues dans le parallèle de Fea pour soutenir sa thèse, on est forcé de reconnaître que, sous beaucoup de rapports, Jules II à tout autant fait pour les lettres et les arts que son successeur.
Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut à soutenir presque constamment pendant les dix années de son pontificat, Jules ne cessa pas d'attirer à Rome et de protéger les artistes et les savants.
Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute particulière Bramante, Michel-Ange et Raphaël; ce qui suffirait seul pour sa gloire.
Dès l'époque où il était cardinal sous le titre de Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait élever, de concert avec le cardinal Raphaël Riario de Saint-Georges, et sous la direction de Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'église annexée de Saint-Laurent _in Damaso_.
Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire aboutir à l'ancien pont triomphal, dont il avait résolu la reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit élever la Monnaie où furent frappés, en 1508, les _Jules_, premières pièces qui aient porté l'effigie d'un pape.
On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite _il Cortile di Bramante_, et la jonction du Vatican au Belvédère, cause première de la nouvelle bibliothèque érigée par Sixte-Quint, du nouveau musée, et des autres magniques galeries, salles et dépendances qui existent aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine, dans une étendue d'environ deux milles et à la profondeur de plus de cinquante palmes romaines[82], apporte l'eau dans le jardin du Vatican, ensuite au Belvédère et à la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une grande quantité d'églises, de monastères et d'autres édifices publics, parmi lesquels nous citerons seulement les églises de Saint-Pierre-aux-Liens, où il voulut placer son tombeau, monument du génie de Michel-Ange; des Saints-Apôtres, de Sainte-Agnès hors les murs et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, réparée en 1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'était que cardinal[83].
[Note 82: La palme romaine équivaut a 21 cent. 20 mill, environ, suivant l'_Annuaire des Longitudes_.]
[Note 83: Vasari, _Vie de Giuliano di San-Gallo_.]
Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient été exécutés par Jules II dans l'espace de moins de dix années; aussi Thomas Inghirami, en prononçant son oraison funèbre devant le sacré collège, put-il dire avec l'assentiment de l'auguste assemblée: «Cette ville, de fangeuse, sale et humble qu'elle était, il l'a rendue brillante, magnifique, superbe et digne entièrement du nom romain; de telle sorte que si l'on pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les édifices élevés depuis quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone (Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait là seulement qu'on trouverait la véritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de misérables échoppes.»
C'est grâce à la protection de Jules II, que Raphaël, présenté au pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor à son génie, en commençant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, époque où il vint se fixer à Rome, jusqu'au mois de février 1513, date de la mort du pontife, le Sanzio travailla presque continuellement à ces fresques avec une ardeur sans égale, et avec un progrès marqué dans chaque oeuvre. Pendant ces cinq années, il exécuta la _Dispute du Saint-Sacrement_, l'_École d'Athènes_, la _Jurisprudence_, le _Parnasse_, l'_Héliodore_ et la _Messe de Bolsène_; compositions qui suffiraient à elles seules pour remplir la carrière de plusieurs peintres de nos jours.
Michel-Ange ne fut pas moins occupé par Jules II: il travailla d'abord à son tombeau, dont l'admirable statue de Moïse ne devait former que la moindre partie. Plus tard, il peignit la voûte de la chapelle Sixtine, qui fut découverte et livrée aux regards du public le 1er novembre 1512[84]. Il est donc vrai de dire que Léon X n'eut qu'à continuer, aux deux grands maîtres de l'art, la protection que leur accordait son illustre prédécesseur.
[Note 84: _Le Jugement dernier_, peint par le Buonarotti, au fond, sur l'abside de la même chapelle, ne fut commencé que sous Paul III et terminé en 1547.]
Jules II fut le véritable fondateur du musée du Vatican; car c'est à lui qu'on doit la réunion des premières statues antiques qui furent découvertes et placées, sous son pontificat, dans la cour du Belvédère. Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait, en récompensant généreusement ceux qui les avaient découvertes. Le groupe du Laocoon en est un célèbre exemple.
Le savant Fea[85] rapporte un passage d'une lettre écrite par Francesco di San-Gallo, fils de Giuliano, le célèbre architecte, de laquelle il résulte que Giuliano et Michel-Ange se trouvèrent présents à la fouille faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment où fut retrouvé par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoyé par ordre de Jules II pour reconnaître cette découverte. Voici le passage de cette lettre:
[Note 85: _Ut suprà_, p. 20, nº 18.]
«J'étais, écrit Francesco, encore fort jeune, la première fois que je vins à Rome, lorsqu'il fut rapporté au pape que, dans une vigne près Sainte-Marie-Majeure, on avait trouvé certaines statues fort belles. Le pape dit à un palefrenier: «Va dire à Giuliano da San Gallo que sur-le-champ il aille les voir.» Et il partit sur-le-champ. Et comme Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment à la maison, parce que mon père l'avait fait venir et lui avait donné à faire le tombeau du pape, il voulut qu'il vînt avec lui: je montai en croupe sur le cheval de mon père, et nous partîmes. Descendus là où étaient les statues, mon père dit aussitôt: «C'est le Laocoon dont Pline fait mention.» Il fit agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, après l'avoir examiné, nous retournâmes dîner.»
«Le Laocoon, ajoute Fea, fut découvert dans la vigne de Felice de Fredis, qui s'étendait au-dessus des Thermes de Titus: _Dum arcum diu obstructum recluderet_. Aujourd'hui, l'intérieur des Thermes ayant été déblayé, on peut voir même la niche dans laquelle était le groupe. Il en fut enlevé dans le mois de janvier 1506, 3e du pontificat de Jules II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belvédère, où il fit faire exprès comme une chapelle pour l'exposer[86].»
[Note 86: «Dopo poi, il sommo pontificè l'ha voluto mettere nella villetta di Belvédère, evi ha fatto fare per essa a posta, come una capella.»--Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.]
Pline affirme[87] que le groupe du Laocoon a été exécuté dans un seul bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens:
[Note 87: Liv, XXXVI, chap. 5.]
«_Ex uno lapide eum et libères draconumque mirabiles nexus de consilii sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus Rhodii_.» Il paraît que cette opinion n'est pas tout à fait exacte; voici ce que dit à ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre précédemment citée: «Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit être d'un seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin[88], qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints ensemble à une place si cachée, et si bien ajustés et soudés, qu'ils ne peuvent être aperçus que par des personnes très-habiles dans l'art de la sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration; car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien, trois statues de grandeur naturelle, taillées dans un seul bloc de marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorité de Pline est grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit pas faire fi du vieux dicton: _«Felices fore artes, si de iis soli artifices indicarent_: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient en décider.» D'où je conclus que je ne sais que dire, ni à quelle opinion me ranger. Quoi qu'il en soit, les statues sont admirables et dignes des plus grands éloges. Vous pourrez vous en convaincre par la seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de cette ville, lequel, à on avis, a décrit le Laocoon et ses fils non moins élégamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taillé avec leur ciseau.»
[Note 88: Le texte porte: «Giovan Angelo, Romano, e Michel Cristofano, «Florentino,» Mais le docte Fea, avec sa sagacité ordinaire, prouve que Trivulzio veut désigner ici Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin.--Voy. _Notizie_, X, p. 23, nº 19.]
Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la statuaire antique, et, suivant Fea[89], on-seulement il le paya généreusement, mais il donna en outre à Felice de Fredis, le propriétaire de la vigne dans laquelle ce groupe avait été retrouvé, un emploi lucratif à la cour pontificale.
[Note 89: _Notizie_, p. 22.]
Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules II enrichit le Belvédère: il y fit placer également l'Apollon, le Torse, l'Hercule, l'Ariane abandonnée par Thésée, célébrée sous le nom de Cléopâtre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous Léon X[90], l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme d'Alexandre Sévère, en Vénus, toutes statues des plus admirables et des plus précieuses, et dont l'acquisition dénote chez le pontife un goût décidé pour les belles choses[91].
[Note 90: Voy. à l'appendice, nº II.]
[Note 91: Fea, _Notizie_, _ut suprà_.]
Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape,
«lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains[92], «était doué d'un esprit élevé et vaste dans lequel «il n'y avait point place pour les petites choses,»
c'est la construction de Saint-Pierre.
[Note 92: Panvinius, dans son _Traité inédit sur la basilique de Saint-Pierre_, cité par Fea, _Notizie_, p. 41.]
Nicolas V avait songé à réparer la basilique du prince des apôtres, et, dans ce but, il avait fait étudier un plan de cette restauration par l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'empêcha de donner suite à ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention de le reprendre. A l'avènement de Jules II, l'ancienne basilique menaçait ruine, et la nécessité de sa reconstruction ne pouvait être mise en doute. Cependant, les cardinaux se montrèrent opposés à la démolition de la vieille église; non qu'ils ne désirassent voir s'élever une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans gémir, se résigner à voir détruire de fond en comble l'ancienne église vénérée dans toutes les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de saints et de martyrs, et célèbre par tant d'événements remarquables qui s'étaient accomplis dans son enceinte.
Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife à attacher son nom à un monument digne de la puissance de l'Église et de sa propre grandeur. Le pape avait consulté Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il avait grande confiance[93]. De son côté, Bramante avait résolu de repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui ressemblât à ce qui était alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue, périlleuse, qui fit un jour à venir l'admiration de la postérité, en excitant un étonnement mêlé de terreur[94]. Pour vaincre les derniers scrupules du pontife et le déterminer à approuver son projet, Bramante fit exécuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frappé de la beauté du plan, ordonna sur-le-champ de démolir la moitié de l'ancienne église, afin qu'on pût jeter les fondements du nouvel édifice[95].
[Note 93: Fea, _Notizie_, p. 38.]
[Note 94: _Ferdinando Caroli_, description manuscrite de Saint-Pierre, en 1621, cité par Fea, _Notizie_, p. 39.]
[Note 95: Panvinius, cité par Fea, _ut suprà_, p. 42.]
La première pierre de la basilique actuelle fut posée par le pontife, le samedi 18 avril 1506, après une messe solennelle, en présence des cardinaux et d'un grand nombre de prélats.--«Après des prières et des cérémonies, Jules bénit la première pierre, fit dessus le signe de la croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme espérance que Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans une forme plus vaste cette antique basilique, qui était sur le point de périr de vétusté, lui donnerait, par le mérite des saints apôtres et par ses prières, les moyens de mener à bonne fin ce qu'il avait commencé[96].»
[Note 96: _Vide_ dans le _Bullarium Romanum_, à sa date, la bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506.]
Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus grand éclat à cette cérémonie. Vivant dans la meilleure intelligence avec le roi d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux expéditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il ordonna par sa bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506, dont nous venons de traduire le préambule, qu'il serait fait part à Henri de la pose de la première pierre de la basilique du prince des apôtres.--Ainsi, ce grand pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commencée, et persuadé que le monument élevé par Bramante exciterait l'admiration de la postérité, n'hésitait pas à signaler au monde entier la main mise à cette colossale entreprise comme un des événements les plus remarquables de son pontificat. Cette prévision du protecteur de Bramante, de Michel-Ange et de Raphaël n'a point été déçue. La basilique de Saint-Pierre, malgré les modifications introduites plus tard dans le plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin, domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville éternelle, et tant qu'elle existera, cette église sera reconnue pour le plus merveilleux édifice des temps modernes.
Les grands travaux entrepris par Jules II, le goût décidé du pontife pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux sciences, avaient attiré à Rome un grand nombre de savants, de littérateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal Jean de Médicis se faisait remarquer, Lien avant son avènement au pontificat. Ils avaient formé des réunions, modèles des académies qui se formèrent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de sujets. La maison de Léon X, lorsqu'il n'était encore que cardinal, située dans le _forum Agonale_, aujourd'hui place Navone, était fréquentée par ces littérateurs, parmi lesquels on comptait Ange Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, Béroalde le jeune, Fedor Inghirami, le poëte Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, Jérôme Vida, Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, Jérôme Niger et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait à Rome, ne manquait pas d'assister à ces réunions, dans lesquelles, suivant les expressions d'un des assistants[97], «il se faisait remarquer non-seulement par la noblesse et la dignité de ses manières, mais surtout par l'élévation de son esprit, les qualités de son coeur, et par des connaissances dignes d'un homme supérieur qui avait étudié toutes les parties des sciences.»
[Note 97: Sadolet, _Lettres_, liv. V, lett. XVIII à Ange Colocci.]
La vie littéraire, à cette époque, s'efforçait de ramener les moeurs à l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de même qu'on trouve dans les pièces de vers adressées par Béroalde et Sadolet aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises dans Horace, Tibulle et Properce, de même aussi l'on rencontre, dans les habitudes de la vie, des usages et des vices empruntés aux Romains contemporains de ces poètes. Paul Jove nous en fournit la preuve dans une anecdote qui mérite d'être rapportée.
Il paraît que lorsque les pêcheurs prenaient dans e Tibre un _hombre_, ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils étaient dans l'usage d'en offrir la tête, comme un tribut, aux trois conservateurs de la ville. «Il y avait alors à Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius, célèbre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais complètement méprisé à cause des bassesses qu'il ne craignait pas de faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet constamment aposté au marché aux poissons, et dès qu'il apprenait que la tête d'un hombre monstrueux venait d'être portée aux triumvirs, il s'acheminait aussitôt vers le Capitole. Là, feignant d'être retenu par une affaire importante, il s'efforçait adroitement, par d'habiles flatteries, de se faire inviter à dîner. Une fois, comme il accourait au Capitole, il arriva que les conservateurs décidèrent que la tête de l'hombre serait envoyée en cadeau au cardinal Riario. Tamisius apercevant à l'entrée du palais des conservateurs cette noble tête placée sur un grand plat orné de guirlandes, comprit qu'il avait manqué sa proie. Mais, sans se décourager, il se mit à la suivre à une certaine distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de vue les porteurs. Apprenant peu après qu'on avait porté ce mets succulent au palais du cardinal Riario (à la grande chancellerie): «C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons reçus à bras ouverts;» car il était depuis longtemps un des habitués de la table du cardinal, table qui l'emportait, par sa délicatesse, sur toutes les autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui était de sa nature grand et généreux, à la vue du présent que lui envoyaient les conservateurs, s'écrie: «Cette tête triumvirale, la plus grande qui ait été trouvée dans le Tibre, doit être réservée pour le plus grand des cardinaux.» Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Frédéric San Severino, célèbre par sa prodigalité. Tamisius se remet aussitôt en route, maudissant la générosité inopportune du cardinal Riario: il remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins désintéressé, donne ordre de porter la tête de l'hombre, ornée de fleurs et d'herbes fraîches et placée sur un plat doré, au riche banquier Chigi, auquel il devait de grosses sommes et des intérêts énormes. Tamisius, déçu pour la troisième fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les rues de Rome, accablé de chaleur, et hâtant le pas de sa monture, car le soleil était dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins situés dans le Trastevère, que Chigi faisait alors décorer avec la plus grande magnificence. Arrivé là, tout haletant et mouillé de sueur, à cause de son embonpoint, il est pour la quatrième fois trompé par la fortune: il trouve Chigi occupé à parer de fleurs la tête de l'hombre, et donnant l'ordre de la porter de suite à une courtisane dont il était épris, et à laquelle sa beauté, ses charmes rehaussés de la connaissance de l'antiquité avaient fait donner le surnom d'_Imperia_. Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il s'achemine vers la demeure d'_Imperia_, bravant un soleil ardent qui brûlait la rue conduisant au pont Sixte. En résumé, telles furent la persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux, qu'après avoir été ainsi ballotté par toute la ville, ce savant en robe, ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane, étonnée de l'arrivée d'un hôte si peu attendu[98].»
[Note 98: Paul Jove, _De Piscibus romanis_, cap. V, p. 49 et seq. Édit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. Chigi, 1, 867, _ad notam_.]
Cette courtisane Imperia était alors la femme à la mode, _la lionne_, _la dame aux camélias_ de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme Béroalde le jeune, elle s'efforçait de vivre comme avaient pu faire quinze cents ans plus tôt Lesbie, Glycère ou Lydie. Elle cultivait la poésie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'était _pour l'amour du grec_ qu'elle recevait les compliments et les caresses de ses adorateurs.
C'est probablement à cette courtisane que le Castiglione adressa ces distiques, à l'imitation d'Horace et de Properce:
Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit? Improbus et verè rusticus ille fuit. Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor. Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras? Lividam ab impresso agnosco ego dente notam. Atque utinam non ulteriora etiam malus ille Sumserit. Heu duras in amore vices[99]!
[Note 99: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 306,