Première Partie. I. – La Comédie humaine · Scènes de la Vie privée
2 édition. 17 volumes. 1869-1870.
I. Avant-Propos, daté de juillet 1842. Préface générale écrite pour la première édition de la Comédie humaine, 1842-1846, dont la première livraison fut mise en vente le samedi 23 avril 1842 ; cet avant-propos parut inédit, dans la dernière livraison du premier volume. (Voir tome XXII, page 379, la préface et la note de la première édition des Scènes de la Vie privée.)
II. La Maison du Chat-qui-pelote, daté de Maffliers, octobre 1829. Dédié à mademoiselle Marie de Montheau. Parut pour la première fois, sous le titre de Gloire et Malheur, dans la première édition des Scènes de la Vie privée, deux volumes in-8, avril 1830. Cette nouvelle n’a été datée pour la première fois qu’en 1835, dans la troisième édition de ces Scènes, et n’a reçu sa dédicace et le titre qu’elle porte aujourd’hui qu’en 1842, dans le tome I de la cinquième édition (première de la Comédie humaine).
III. Le Bal de Sceaux, daté de Paris, décembre 1829. Dédié à Henry de Balzac (frère de l’auteur). Parut pour la première fois avec le sous-titre de : ou le Pair de France, dans la première édition des Scènes de la Vie privée, deux volumes in-8, avril 1830. La dédicace parut pour la première fois en 1842 dans le tome I de la cinquième édition (première de la Comédie humaine), et la date dans la troisième, en 1835.
IV. Mémoires de Deux Jeunes Mariées, daté de Paris, 1841. Dédié à George Sand, dédicace datée de Paris, juin 1840. Imprimé pour la première fois dans la Presse, du 1 novembre 1841 au 15 janvier 1842, après avoir été annoncé longtemps dans la Revue de Paris, sous le titre de : Mémoires d’une Jeune Mariée, et publié en volumes en 1842, chez Souverain, deux volumes in-8, avec la dédicace et une préface datée des Jardies, mai 1840, toutes deux inédites (voir tome XXII, page 549) ; ce roman entra la même année (1842) dans le tome II de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine). Dans la première édition, après le mot « profession », ligne 3, page 130, on lisait : « Sous le nom charmant de Sœur Marie des Anges. » On sait que Balzac annonça longtemps un roman sous le titre de Sœur Marie des Anges ; voilà la seule trace, aujourd’hui effacée, qui laisse deviner quel devait être le personnage principal de cet ouvrage.
V.La Bourse, daté de Paris, mai 1832. Dédié à Sofka. Parut pour la première fois dans la deuxième édition des Scènes de la Vie privée, quatre volumes, mai 1832. En 1835, cette nouvelle entra, datée pour la première fois, dans le tome I de la première édition des Scènes de la Vie parisienne, d’où elle fut retirée en 1842 pour rentrer, augmentée de sa dédicace, dans le tome I de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine).
VI.Modeste Mignon, daté de Paris, mars-juillet 1844. Dédié d’abord à une étrangère, aujourd’hui à une Polonaise, qui est du reste la même personne. Imprimé pour la première fois, avec la dédicace, dans le Journal des Débats, la première partie du 4 au 18 avril, la deuxième du 17 au 31 mai, et la troisième du 5 au 21 juillet 1844, cet ouvrage parut, daté, la même année chez G. Roux et Cassanet, en quatre volumes in-8, avec le sous-titre de : ou les Trois Amoureux, et suivi de : un Épisode sous la Terreur et une Passion dans le désert.
En volumes, cet ouvrage était divisé ainsi :
La publication de ce roman dans le Journal des Débats avait été précédée d’une lettre datée du 25 mars 1844 insérée dans ce journal, le 30 du même mois (voir tome XXII, page 563).
En 1845, Modeste Mignon entra dans le tome IV de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine).
VII. Un Début dans la vie, daté de Paris, février 1842. Dédié à Laure (de Balzac), depuis madame Surville, sœur de l’auteur. Imprimé pour la première fois dans la Législature, du 26 juillet au 4 septembre 1842, sous le titre de : le Danger des mystifications ; ce roman était alors divisé en chapitres dont voici les titres :
Cet ouvrage dut porter d’abord le titre de : les Jeunes Gens.
Suivi de la Fausse Maîtresse, il fut publié ensuite, daté, en deux volumes in-8, chez Dumont, en 1844, sous le titre qu’il a gardé, puis en 1845, toutes les divisions de chapitres supprimées, et dédié pour la première fois, dans le tome IV de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine).
VIII. Albert Savarus, daté de Paris, mai 1842. Dédié à madame de Girardin, « comme un témoignage d’affectueuse admiration » ; ces mots ont disparu aujourd’hui, et le nom seul de la personne à qui ils étaient adressés est resté. Cet ouvrage fut imprimé pour la première fois dans le Siècle, du 29 mai au 11 juin 1842, divisé en chapitres dont voici les titres :
Albert Savarus entra la même année (1842), augmenté de sa dédicace et de sa date, dans le tome I de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine), sans aucune division de chapitres. En 1844, il reparut encore chez Souverain, complément de la Muse du département (dont les deux derniers volumes portaient comme titre : Rosalie ; version datée de Paris, mai 1843), en deux volumes in-8, avec sa division en chapitres, et suivi de la Justice paternelle (un Drame au bord de la mer) et du Père Canet (Facino Cane). Dans le Siècle, le personnage qui prit plus tard le nom de Rosalie, porte celui de Philomène ; il fut maintenu dans la première édition de la Comédie humaine, mais l’ouvrage y fut accompagné de cette note, qui explique le changement de nom opéré plus tard :
Nous n’ignorons pas que le culte de sainte Philomène n’a commencé qu’après la révolution de 1830 en Italie. Cet anachronisme, à propos du nom de mademoiselle de Watteville, nous a paru sans importance ; mais il a été si remarqué par des personnes qui voudraient une entière exactitude dans cette histoire de mœurs, que l’auteur changera ce détail aussitôt que faire se pourra.
C’est par suite de ce changement de nom que l’auteur a supprimé dans l’édition définitive ce fragment, qui se plaçait autrefois ligne 2, page 156, après le mot « ville ».
De là le nom de Philomène imposé à sa fille, née en 1817, au moment où le culte de cette sainte ou de ce saint — car, dans les commencements, on ne savait à quel sexe appartenait ce squelette — devenait une sorte de folie religieuse en Italie, et un étendard pour l’ordre des jésuites.
IX. La Vendetta, daté de Paris, janvier 1830. Dédié à Puttinati. Imprimé pour la première fois dans la première édition des Scènes de la Vie privée, deux volumes, avril 1830. Cette nouvelle était alors divisée en quatre chapitres dont le premier avait paru déjà dans la Silhouette du 1avril 1830. Voici les titres de ces chapitres :
Un fragment de cette nouvelle a été réimprimé aussi dans le Courrier des électeurs du 9 mai 1830. La dédicace et la date ont paru pour la première fois en 1842, dans le tome I de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine).
X. Une Double Famille, daté de Paris, février 1830-janvier 1842. Dédié à la comtesse Louise de Türhein. Parut pour la première fois, sous le titre de la Femme vertueuse, dans la première édition des Scènes de la Vie privée, deux volumes, avril 1830 ; un fragment de ce récit avait déjà paru dans le Voleur du 5 avril 1830, sous le titre de la Grisette parvenue. Enlevée de la troisième édition de cet ouvrage, 1834-1835, cette nouvelle entra, toujours sous le titre de la Femme vertueuse, et datée de Paris, février-mars 1830, dans le tome I de la première édition des Scènes de la Vie parisienne (1835) ; elle fut placée définitivement avec la même date dans les Scènes de la Vie privée, en 1842, cette fois sous le titre qu’elle porte encore aujourd’hui, et entra, augmentée de sa dédicace, dans le tome I de leur cinquième édition (première édition de la Comédie humaine). Cette dernière version fut légèrement remaniée, ce qui explique les dates actuelles, 1830-1842, qui sont une correction posthume de l’auteur.
XI. La Paix du ménage, daté de juillet 1829. Dédié à Valentine Surville (nièce de l’auteur). Parut pour la première fois dans la première édition des Scènes de la Vie privée, deux volumes, avril 1830, et, daté de la Boulonnière, juillet 1829, dans leur troisième édition, 1834-1835 ; la dédicace n’y fut jointe qu’en 1842, dans le tome I de la cinquième édition de ces Scènes (première édition de la Comédie humaine).
XII. Madame Firmiani, daté par erreur de Paris, février 1831 (c’est février 1832 qu’il faut lire, comme dans toutes les éditions datées antérieures à la Comédie humaine). Dédié à Alexandre de Berny. Imprimé pour la première fois dans la Revue de Paris de février 1832, ce récit parut pour la première fois en volume la même année dans les Nouveaux Contes philosophiques, un volume in-8, chez Ch. Gosselin, et entra ensuite, daté de février 1832, dans le tome IV de la première édition des Scènes de la Vie parisienne, 1835. Il fut placé définitivement en 1842, augmenté de sa dédicace, dans le tome I des Scènes de la Vie privée, lors de leur cinquième édition (première édition de la Comédie humaine).
XIII. Étude de femme, daté de Paris, février 1830. Dédié au marquis Jean-Charles di Negro. Imprimé pour la première fois dans la Mode du 12 mars 1830, ce récit parut pour la première fois en volume, daté, à la suite de la deuxième édition de la Peau de chagrin, publiée en 1831, sous le titre de Romans et Contes philosophiques, trois volumes in-8, chez Ch. Gosselin. En 1835, il est entré sous le titre de Profil de marquise, dans le tome IV de la première édition des Scènes de la Vie parisienne ; puis, sous son titre actuel et augmenté de sa dédicace, il fut placé en 1842 dans le tome I de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine), où il est resté.
XIV. La Fausse Maîtresse, daté de Paris, janvier 1842. Dédié à la comtesse Clara Maffeï. Imprimée pour la première fois dans le Siècle du 24 au 28 décembre 1841, cette nouvelle parut pour la première fois en volume, augmentée de sa dédicace et de sa date, en 1842, dans le tome I de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine). En 1844, elle termina encore le deuxième volume d’un Début dans la vie. La première version du Siècle était divisée en chapitres dont voici les titres :
La version publiée après un Début dans la vie l’était ainsi :
XV. Une Fille d’Ève, daté des Jardies, décembre 1838. Dédié à la comtesse Bolognini, née Vimercati. Imprimé pour la première fois avec sa date, dans le Siècle du 31 décembre 1838 au 14 janvier 1839, avec les divisions de chapitres suivantes :
ce récit parut pour la première fois en volume, augmenté de sa dédicace, en 1839, suivi de Massimilla Doni, deux volumes in-8, chez H. Souverain, avec une préface spéciale datée des Jardies, février 1839 (voir tome XXII, page 518). Il a été réuni pour la première fois aux Scènes de la Vie privée lors de leur cinquième édition, tome I, 1842 (première édition de la Comédie humaine).
XVI. Le Message, daté de Paris, janvier 1832. Dédié au marquis Damaso Pareto. Imprimé pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes du 15 février 1832, ce récit parut pour la première fois en volume dans le tome III de la deuxième édition des Scènes de la Vie privée, mai 1832 ; il y est intitulé le Conseil, et comprend en outre une des trois nouvelles que Balzac intitula plus tard la Grande Bretèche ou les Trois Vengeances, en les réunissant ensemble (voir Autre Étude de femme). Cette version contenait des fragments curieux qui ont disparu dans toutes les éditions suivantes et que nous recueillons ici pour la première fois. En 1833 (daté 1834), et en 1839, Balzac inséra le Message, qui depuis lors garda ce titre, dans le tome II de la première et de la deuxième édition des Scènes de la Vie de province, et, en 1842, cette nouvelle fut définitivement placée, augmentée de sa dédicace et de sa date, dans la cinquième édition des Scènes de la Vie privée, tome II (première édition de la Comédie humaine). Voici la première version du Conseil.
LE CONSEIL.
— La pièce est, je vous l’assure, madame, souverainement morale.
— Je ne partage pas votre avis, monsieur, et je la trouve profondément immorale.
— Voilà des gens bien près de s’entendre !… dit un jeune homme.
— Ils ne connaissent pas la pièce !… lui répondit à voix basse une jeune femme.
— Vous avez été la voir ? demanda le jeune homme.
— Oui, reprit-elle.
— Et vous étiez au spectacle avec M. de la Plaine…
— Cela est vrai !…
— Sans votre mari ni votre mère.
— Mon Dieu !… reprit-elle en riant d’un rire affecté, contraint même, l’incognito est bien difficile à garder dans Paris !
— Vous vouliez donc vous cacher ?
— Non…, dit-elle ; et, si j’en avais eu l’intention, voyez un peu comme j’y aurais réussi ! Mais vous êtes donc mon espion ?
— Non, madame, reprit le jeune homme, je suis votre ange gardien…
— N’est-ce pas la même chose ? dit-elle ; les anges gardiens sont les espions de l’âme.
— Oui, mais un espion doit être payé. Or, répondit-il, pourriez-vous me dire ce que gagnent les bons anges ?
La jeune femme regarda d’un air inquiet son interlocuteur.
Pendant cet aparté, la discussion, ayant continué, s’était échauffée.
— Monsieur !… disait la maîtresse de la maison au représentant de l’opinion contraire à la sienne, il y a deux manières d’instruire une nation. La première et, selon moi, la plus morale, consiste à élever les âmes par de beaux exemples : c’était la méthode des anciens. Autrefois, les forfaits représentés sur la scène y apparaissaient au milieu de tous les prestiges de la poésie et de la musique ; les leçons données par le théâtre participaient donc de la noblesse même du sujet et de la pompe employée à la reproduire. Jamais alors la scène ne souilla la vie privée, jamais les poëtes comiques ou tragiques d’aucun pays ancien ne levèrent le chaste rideau qui doit couvrir le foyer domestique. Il a fallu voir en France la ruine de l’art pour en voir la dégradation. Je vais condamner par un seul mot le système actuel : je puis mener ma fille voir Phèdre, et je ne dois pas la conduire à ce drame honteux, qui déshonore le théâtre où il se joue, ce drame où la femme dégradée insulte à tout notre sexe et au vôtre ; car, ou vous faites la femme ce qu’elle est, ou elle vous fait ce que vous êtes : dans les deux cas notre avilissement est la condamnation du peuple qui l’accepte. — La seconde manière de former les mœurs est de montrer le vice dans tout ce qu’il produit de plus horrible, de le faire arriver à ses dernières conséquences, et de laisser dire chacun à son voisin : « Voilà où mènent les passions déréglées !… » Ce principe est devenu le moteur secret des livres et des drames, dont les auteurs modernes nous accablent. Il y a peut-être de la poésie dans ce système ; il pourra faire éclore quelques belles œuvres ; mais les âmes distinguées, les cœurs auxquels il reste quelque noblesse, même après la tourmente des passions et les orages du monde, le proscriront toujours : la morale au fer chaud est un triste remède, lorsque la morale décente et pure peut encore suffire à la société.
— Madame, répondit le défenseur de la poésie hydrocyanique, je vous le demande, s’est-il jamais rencontré de jeune fille qui, après avoir vu jouer Phèdre, ait emporté une idée bien exacte de la moralité contenue dans cette tragédie ?…
La discussion continua fort vivement, et le jeune homme qui, en entendant parler haut, avait interrompu la conversation commencée avec sa voisine, la reprit aussitôt.
La jeune dame à laquelle il paraissait si vivement s’intéresser était une des femmes de Paris qui subissaient alors le plus d’hommages et de flatteries. Mariée depuis quatre ans à un homme de finance, admirablement jolie, ayant une physionomie expressive, de charmantes manières et du goût, elle était le but de toutes les séductions imaginables.
Les jeunes fils de famille, riches et oisifs ; les gens de trente ans, si spirituels ; les élégants quadragénaires, ces émérites de la galanterie, si habiles, si perfides, grâce à de vieilles habitudes ; enfin tous ceux qui, dans le grand monde, jouaient le rôle d’amoureux par état, par distraction, par plaisir, vocation ou nécessité, semblaient avoir choisi madame d’Esther pour en faire ce que l’on nomme à Paris une femme à la mode.
La supposant mal défendue par un banquier, ou pensant que peut-être l’âge et les manières de son mari devaient lui avoir donné quelque aversion secrète du mariage, ils cherchaient à l’entraîner dans ce tourbillon de fêtes, de voyages, d’amusements faux ou vrais, au milieu duquel une femme, en se trouvant toujours en dehors d’elle-même, ne peut plus être elle. Au sein de cette atmosphère de bougies, de gaze, de fleurs, de parfums ; dans ces courses rapides et sans but, où force lui est d’obéir aux exigences d’une perpétuelle coquetterie d’esprit et au besoin de lutter avec des rivales, à peine une femme peut-elle réfléchir ; alors, tout est complice de ses étourderies, de ses fautes : hommes et choses. Puis, si, par prudence, elle reste vertueuse, ses prétendus amis la calomnient. Il faudrait qu’elle fût un ange pour résister à la fois au mal et au bien, à des passions vraies et à d’adroits calculs.
En ce moment, madame d’Esther avait distingué, parmi tous les hommes du monde qui se pressaient vainement autour d’elle, un jeune officier de mérite, nommé M. de la Plaine.
Ernest de la Plaine était bien fait, élégant sans fatuité, possédait le don de plaire par ses manières et par une certaine grâce native. Il avait une de ces figures graves auxquelles la nature a, dans un moment d’erreur, donné tous les caractères de la passion et toutes les séductions de la mélancolie ; il était éminemment spirituel et très-instruit. En le rencontrant, madame d’Esther préféra sa conversation à celle des gens dont elle était environnée, parce que les hommes instruits et spirituels n’abondaient pas autour d’elle ; Ernest lui plut, et elle laissa voir son goût pour lui, parce qu’elle n’avait aucune arrière-pensée ; sa naïveté fut mal comprise, et les gens du monde dirent, dans leur langage si favorable à la médisance, que madame d’Esther avait distingué M. de la Plaine.
Ernest, se voyant distingué par une femme à la mode, la rechercha, redoubla de soins pour elle, obéissant ainsi à sa double vocation d’homme et d’officier. Il s’efforça de plaire à M. le comte d’Esther. Aujourd’hui le titre de comte ou de baron semble être une conséquence nécessaire de la patente des banquiers. Or, le bon capitaliste, ayant rencontré peu de gens capables de l’écouter, reçut à merveille M. de la Plaine, dont il croyait être compris ; et, de concert avec sa jolie femme, il conspira le bonheur de l’officier, qui, disait-il, était un très-aimable jeune homme.
Ces rencontres, ces soins, ces visites, ces conversations à onze heures qui s’établirent entre madame d’Esther et le capitaine étaient des choses extrêmement naturelles, en harmonie avec nos usages, et ne froissaient en rien ni les mœurs ni les lois. M. d’Esther pouvait bien prier M. de la Plaine de mener madame la comtesse au spectacle et au bal, quand, en sa qualité de mari, il n’en avait pas le temps. — M. Ernest la lui ramenait fidèlement. — Mais, pour un observateur, madame d’Esther marchait très-vertueusement, et, à son insu peut-être, sur la glace d’un abîme, sur une glace dont elle seule n’entendait pas les craquements.
Il existe dans la nature un effet de perspective assez vulgaire pour que chacun en ait été frappé. Ce phénomène a de grandes analogies dans la nature morale. Si vous voyez de loin le versant d’une allée sur une route, la pente vous semble horriblement rapide, et, quand vous y êtes, vous vous demandez si ce chemin est bien réellement la côte ardue que vous aviez naguère aperçue. Ainsi, dans le monde moral, une situation dangereuse épouvante en perspective ; mais, lorsque nous sommes sur le terrain de la faute, il semble qu’elle n’existe plus ; et alors nous sommes tous un peu comme M. de Brancas, l’original du Distrait peint par la Bruyère, qui, jeté dans un bourbier, s’y était si bien établi, qu’il demanda : « Que me voulez-vous ? » aux gens empressés de l’en tirer.
En ce moment, madame d’Esther se trouvait dans le plus brillant des trois ou quatre salons de Paris où l’on s’intéresse encore à la littérature, aux arts, à la conversation française d’autrefois, où le jeu est un accessoire souvent dédaigné, où la poésie règne en souveraine, où les hommes les plus distingués de la noblesse française, si peu tyrannique et si calomniée, se rencontrent avec les hommes transitoires de la politique. La discussion y est polie, spirituelle surtout. Là, les naufragés de l’Empire causent avec les débris de l’émigration ; les artistes y sont près des gens de cour, leurs juges naturels, puissance contre puissance. Ce salon est un asile d’où les lieux communs sont bannis ; la critique y sourit ; le bon goût y interdit de parler du fléau régnant ou de ce que tout le monde sait ; enfin, vous pouvez y apporter votre idiome et votre esprit, vous serez compris ; chaque parole y trouve un écho. Les sots ne viennent pas là ; ils s’y déplairaient ; ils y seraient comme des chats dans l’eau ; leur esprit tout fait n’aurait pas cours en ce salon, et ils le fuient, parce qu’ils n’aiment pas à écouter.
Le jeune homme que madame d’Esther nommait son espion appartenait à l’une de ces catégories sociales entièrement ruinées par les barricades de Juillet. — C’était le neveu d’un pair de France !… — Or, presque toutes les industries tuées en juillet 1830 ont reçu peu ou prou de mesquines indemnités ; mais celle des neveux de pairs de France a été complètement détruite, sans que la moindre souscription ait dédommagé les victimes. Être neveu d’un pair de France était jadis un état, une position : c’était au moins un titre qui éclipsait même le nom patronymique d’un jeune homme ; et à cette question faite sur lui : « Qui est-il ?… » tout le monde répondait :
— C’est le neveu d’un pair de France !…
Ce bienheureux népotisme valait une dot ; il impliquait un brillant avenir, il supposait la pairie pour la seconde génération : le neveu d’un pair de France était l’espérance incarnée.
Or, ayant tout perdu, fortune positive et fortune problématique ; de chiffre, étant devenu zéro, M. de Villaines s’était vu dans la cruelle nécessité d’être quelque chose par lui-même. Il tâchait donc de passer pour un homme spécial, et, depuis deux ans, s’occupait de beaux-arts.
Les beaux-arts semblent n’exiger aucune étude sérieuse chez les gens qui aspirent à les diriger. Il leur faudrait bien, à la vérité, avoir quelque haute pensée, comprendre leur siècle, et sentir vivement les grandes conceptions ; mais qui n’a pas la prétention de se connaître aux arts ?… Alors, la capacité de l’homme auquel les gouvernements confient cette importante direction ne peut résulter que d’une croyance. Donc, le but des intrigants sans âme, et à qui trop souvent les destinées de l’art ont été remises, a toujours été d’accoutumer le public à croire en eux.
M. de Villaines, homme d’esprit et d’une grande finesse, envieux comme tous les ambitieux, prenait le devant sur ses rivaux en flattant les artistes ; en publiant des ouvrages spéciaux ; en comptant des colonnes renversées ; en rétablissant le texte d’inscriptions inutiles ; en demandant la conservation de quelques monuments que personne ne songeait à détruire ; enfin, pour avoir le droit d’administrer les ruines de la France, il enrégimentait les débris de l’Asie, de Palmyre, de Thèbes aux cent portes, et faisait graver les tombeaux de l’Égypte ou de la Sicile.
Grâce à ce savoir-faire, il se faisait du savoir à bon marché et devenait une espèce de préjugé. Il ignorait les premiers éléments de tous les arts, mais son nom retentissait dans les journaux ; et, si dans un salon une question d’art s’était élevée, tout à coup, à son aspect, une dame disait :
— Mais voilà M. de Villaines qui va nous expliquer cela…
Et M. de Villaines expliquait tout, en donnant des avis parfaitement motivés ; car c’était un improvisateur, et un homme de tribune, au coin de la cheminée. Quand il avait le bonheur d’être encore le neveu d’un pair de France, il jouissait d’une certaine réputation comme conteur. Sa conversation spirituelle, semée d’anecdotes, d’observations fines, le faisait rechercher ; il était la providence des salons entre minuit et deux heures du matin.
Madame d’Esther n’entrait presque pour rien dans l’intérêt que M. de Villaines lui portait. M. de Villaines haïssait cordialement Ernest de la Plaine ; et, pour venger de vieilles injures, il avait résolu d’éclairer la comtesse sur le danger dont elle était menacée. — La plupart des belles actions n’ont pas eu d’autre principe que l’égoïsme. Aussi, pour rester philanthrope, il faut peu voir les hommes : l’indulgence ou le mépris du monde doivent être écrits au fond du cœur de ceux qui demeurent dans le monde ou qui le gouvernent.
En ce moment, la discussion était arrivée au terme où elles tendent toutes : à un oui devant un non, exprimés, de part et d’autre, avec une exquise politesse. Alors les gens de bon goût cherchent à changer le sujet de la conversation ; mais M. de Villaines, qui voulait tirer parti de cette dissertation, se leva, vint se placer à la cheminée, et, regardant les principaux avocats des deux opinions contraires, qui s’étaient eux-mêmes réduits au silence, il leur dit :
— Je vais essayer de vous mettre d’accord !… Dans les arts, il faut faire le moins de traités possible. L’œuvre la plus légère sera toujours mille fois plus significative que la plus belle des théories.
« Supposez, dit-il en jetant à madame d’Esther un regard d’intelligence qu’il eut l’adresse de dérober à tout le monde, supposez que, dans ce salon, se rencontrât une jeune femme charmante, prête à s’abandonner à tous les plaisirs, à tous les dangers d’une première passion… L’homme auquel elle va sacrifier sa vie aura tous les dehors flatteurs et décevants qui font croire à une belle âme ; mais moi, observateur, je connais cet homme : je sais qu’il est sans cœur, ou que son cœur est profondément vicieux, et qu’il entraînera cet ange dans un abîme sans fond. N’est-ce pas là le premier acte du drame dont vous blâmez la représentation ?… Eh bien, croyez-vous que je puisse obtenir de cette femme une renonciation entière et complète à ses espérances en lui disant quelques phrases éloquentes et classiques, taillées en plein drap dans Fénelon ou dans Bossuet ?… »
Àces mots, madame d’Esther rougit.
— Non, elle ne m’écoutera seulement pas… Mais, si je lui racontais une aventure effrayante, arrivée récemment, qui peignît énergiquement les malheurs inévitables dont toutes les passions illégitimes sont tributaires, elle réfléchirait, et… peut-être…
— Réalisez la supposition en nous donnant d’abord votre conseil : je consens à être cette femme, et à prendre le danger sur mon compte… Voyons, prêchez-moi…, dit en riant la maîtresse de la maison.
Tout le monde s’étant groupé autour de M. de Villaines, il commença en ces termes :
— Je ne sais pas s’il y a parmi vous beaucoup d’amants, dit-il en jetant un regard à demi sardonique sur tout le monde, mais je suis bien certain de ne jamais dire mon aventure à des personnes plus dignes de l’entendre…
Ici, le Message commençait, et, après le mot risées (voir tome III, page 3, ligne 17), se plaçait ceci :
— Je vous demande grâce, madame, dit M. de Villaines à la maîtresse du logis, pour ces détails ; plus tard, vous… — Allez, dit-elle, votre remarque est plus dangereuse que vos confidences. N’interrompez plus votre récit.
Après cette interruption, le Message reprenait et se terminait sans changements, complété par ces quelques lignes :
— Et vous avez cru voir dans cette aventure, dit la maîtresse du logis, une leçon pour les jeunes femmes !… Rien ne ressemble moins à un conte moral… Qu’en pensez-vous ?… ajouta-t-elle en quêtant autour d’elle des approbations à son opinion. — Il faut conclure de cette histoire, dit un jeune fat, que nous ne devons pas voyager sur les impériales !… — C’est un malheur, mais ce n’est pas une leçon !… reprit une jeune dame. Vous nous avez représenté la comtesse si heureuse, et son mari si bien dressé, que la morale de votre exemple est en conscience peu édifiante ! dit-elle en s’adressant au narrateur. — Quoi ! mesdames, répondit M. de Villaines, n’est-ce donc rien que de vous montrer quelle instabilité frappe les liaisons criminelles ; de vous faire voir le hasard, les hommes, les choses, tout, aux ordres de cette justice secrète dont la marche est indépendante de celle des sociétés ?… Il n’y a pas de quoi faire frémir une femme au moment où elle va se livrer au malheur ?… À ces mots, madame d’Esther leva la tête vers M. de Villaines ; elle était profondément émue. — Prenez garde, reprit-il en s’adressant aux dames, si vous ne trouvez pas cette histoire assez tragique, vous donnez gain de cause à ceux qui plaident pour cette pièce dont vous condamniez le sujet ; mais, à des femmes moins jeunes, moins naïves que celle à laquelle j’étais censé m’adresser, je pourrais dire une tragédie domestique plus effrayante… — Supposez-nous moins naïves, alors…, dit une dame. Madame d’Esther était muette et pensive. — Je ne me fais jamais prier…, dit M. de Villaines. Il s’assit sur une causeuse, le silence se rétablit, et chacun écouta de nouveau.
Ici se plaçait le fragment de la Grande Bretèche ou les Trois Vengeances, qui termine aujourd’hui Autre étude de femme. Après ce récit, le Conseil se terminait ainsi :
— Eh bien, mesdames, dit M. de Villaines, après un bref moment de silence, pendant lequel chacun de ses auditeurs cherchait des critiques à faire, ou se remettait de ses émotions, est-ce une leçon ?… N’y a-t-il pas dans cette aventure l’épouvantable angoisse que doivent donner les mensonges perpétuels auxquels vous condamne une passion illégitime ?… Eh bien, cette affreuse tragédie est moins horrible pour moi que le spectacle d’une jeune et jolie femme, encore pure, prête à devenir la proie d’un homme sans principes… — Cette histoire est-elle vraie ?… demanda la maîtresse de la maison. — Oui, répondit-il ; mais qu’importe ? M. de Villaines revint s’asseoir près de madame d’Esther. La conversation prit un autre cours ; et, quelques instants après, des discussions s’élevèrent au sujet de ces deux histoires. La jeune comtesse, saisissant un moment où personne ne faisait attention à elle, alla dans un boudoir voisin, suivie du neveu de l’ex-pair de France. Là, ils s’assirent ensemble sur le même divan, assez embarrassés l’un et l’autre, n’osant pas se parler ; mais, comme le silence est très-bavard entre un jeune homme et une jolie femme, la comtesse retrouva bientôt la parole. — Monsieur, lui dit-elle d’un son de voix touchant, n’êtes-vous pas lié depuis longtemps avec M. de la Plaine ?… — Oui, madame. — Et le connaissez-vous bien ?… — Oui… — Alors je vous remercie, monsieur, du conseil indirect que vous m’avez donné. — Vous êtes mon véritable ami, vous !… Vous avez raison : il n’y a pas de bonheur assez grand pour faire affronter les secrètes tortures que les passions illégitimes nous font subir. M. de Villaines, auquel il restait une ombre de pudeur dans l’âme, rougit du rôle qu’il venait de jouer ; et, dès ce moment, il devint passionnément épris de madame d’Esther.
XVII. La Grenadière, daté d’Angoulême, août 1832. Dédié d’abord à Caroline en ces termes : « À la poésie du voyage, le voyageur reconnaissant. » Aujourd’hui : À D. W. Imprimée pour la première fois dans la Revue de Paris d’octobre 1832, cette nouvelle, qui dut s’appeler d’abord les Orphelins, parut pour la première fois en volume, datée d’août 1832, dans le tome II de la première édition des Scènes de la Vie de province, 1833 (daté 1834) ; elle fit aussi partie de la deuxième édition de ces Scènes, en 1839, et n’entra dans celles de la Vie privée, augmentée de sa première dédicace, qu’à leur cinquième édition, tome II, 1842 (première édition de la Comédie humaine) ; la dédicace actuelle est une correction inédite de l’auteur.
XVIII. La Femme abandonnée, daté d’Angoulême, septembre 1832. Dédié à la duchesse d’Abrantès en août 1835. Imprimé pour la première fois dans la Revue de Paris de septembre 1832, ce récit parut pour la première fois en volume dans le tome II de la première édition des Scènes de la Vie de province, 1833 (daté 1834). Il fut placé, augmenté de sa dédicace et de sa date, dans les Scènes de la Vie privée, lors de leur cinquième édition. Tome II, 1842 (première édition de la Comédie humaine).
XIX. Honorine, daté de Paris, janvier 1843. Dédié à Achille Devéria. Divisé en six chapitres sans titres, ce roman parut pour la première fois dans la Presse du 17 au 29 mars 1843, précédé de l’épigraphe ci-contre, empruntée à Mademoiselle de Maupin :
« Idéal ! fleur bleue à cœur d’or dont les racines fibreuses, mille fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au fond de notre âme pour en boire la plus pure substance ! fleur douce et amère, on ne peut t’arracher sans faire saigner le cœur, sans que de ta tige brisée suintent des gouttes rouges !
théophile gautier. »
Balzac avait déjà cité ces lignes à la fin d’une Fille d’Ève ; dans les premières éditions, il en nommait l’auteur, qu’aujourd’hui il appelle : « Un des plus remarquables poëtes de ce temps. »
Ce récit fut ensuite imprimé avec sa dédicace et sa date en deux volumes in-8, 1844 (daté 1845), chez de Potter ; il était accompagné dans cette édition d’un Prince de la bohème (les Fantaisies de Claudine), et divisé comme suit :
Honorine entra enfin en 1845 dans le tome IV de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine). La première édition se termine par ces mots, supprimés depuis : « Merci, dirent à la fois Claude Vignon et Léon de Lora. »
XX. Béatrix, daté de 1838-1844. Dédié à Sarah (dédicace portant le titre d’Envoi, et datée des Jardies, décembre 1838, dans le feuilleton du Siècle). Les deux premières parties actuelles de cet ouvrage, les personnages et le drame, datées de janvier 1839, — où les journaux du temps prétendirent reconnaître, dans les personnages de Camille Maupin, de la marquise de Rochefide (qui s’appelait d’abord de Rochegude), de Claude Vignon et de Conti, George Sand, la comtesse d’Agoult, Gustave Planche et Liszt, — ont paru d’abord dans le Siècle, du 13 au 26 avril et du 10 au 19 mai 1839, sous le titre de Béatrix ou les Amours forcés ; puis, la même année (daté 1840), sous le même titre, avec une préface (voir tome XXII, page 536), en deux volumes in-8, datés des Jardies, janvier 1839, chez Souverain. Ces deux versions étaient divisées ainsi :
Cette version diffère légèrement de celle qui entra, en 1842, non datée, — toutes divisions de chapitres supprimées, portant simplement l’indication de « première partie », et sous le seul titre de Béatrix, — dans le tome III de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine). Entre autres modifications, cette partie de l’ouvrage se terminait, en 1839, par le fragment suivant, qui a été supprimé depuis ; après les mots : « Signons, dit-il, » lesquels remplaçaient le dernier paragraphe qui existe aujourd’hui, on lisait :
L’abbé Grimont, à qui revenait l’honneur de la conversion de cette femme célèbre, fut nommé vicaire général du diocèse. Calyste, riche et marié à la plus belle femme de Paris, conserve un fonds de tristesse que rien n’a dissipé, pas même la naissance d’un fils, né à Guérande, en 1838, à la grande joie de Zéphirine du Guénic. Béatrix vit toujours au fond de son cœur, et il est impossible de prévoir ce que causerait de désastres dans ce jeune ménage une rencontre de Calyste et de madame de Rochegude.
La troisième partie, un Adultère rétrospectif, parut d’abord dans le Messager, du 24 décembre 1844 au 23 janvier 1845, sous le titre de : les Petits Manèges d’une femme vertueuse ; puis, en 1845, sous le titre de la Lune de miel, en deux volumes in-8, chez Chlendowski ; elle était suivie, dans ces volumes, de : les Premières armes d’un lion (Autre Étude de femme). Ces deux versions étaient divisées en chapitres dont voici les titres :
Enfin, en 1845 encore, cette partie entra, datée comme aujourd’hui, sous le seul titre de « dernière partie », et toutes les divisions de chapitres enlevées, dans le tome IV de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine). Elle se terminait alors par ces mots, enlevés en partie aujourd’hui :
Calyste tendit la main à sa femme et la lui serra si tendrement, en lui jetant un regard si éloquent, qu’elle dit à l’oreille de la duchesse : « Je suis aimée, ma mère, et pour toujours ! »
Aujourd’hui, comme on l’a vu, tout l’ouvrage porte pour la première fois sa division en trois parties avec titres, et la date de 1838-1844.
XXI. Gobseck, daté de Paris, janvier 1830. Dédié au baron Barchou de Penhoën en 1840. Cette nouvelle parut pour la première fois dans le tome I de la première édition des Scènes de la Vie privée, deux volumes, avril 1830, sous le titre de : les Dangers de l’inconduite ; elle était alors divisée en trois chapitres : l’Usurier, l’Avoué et la Mort du mari, dont le premier avait paru inédit dans la Mode du 26 février 1830. En 1835, sous le titre de : le Papa Gobseck, elle entra, datée pour la première fois, dans le tome I de la première édition des Scènes de la Vie parisienne, d’où, en 1842, elle fut retirée pour reprendre place, sous son titre actuel et augmentée de sa dédicace, dans le tome II de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine).
XXII. La Femme de trente ans : I. Premières fautes. II. Souffrances inconnues. III. À trente ans. IV. Le Doigt de Dieu. V. Les Deux Rencontres. VI. La Vieillesse d’une mère coupable. Daté de Paris, 1828-1844. Dédié à Louis Boulanger. Les différents chapitres de ce récit parurent d’abord détachés, et même, dans la première édition de librairie, où ils forment le tome IV de la deuxième édition des Scènes de la Vie privée, mai 1832, ils ne sont pas réunis entre eux, et un avis de l’éditeur (voir tome XXII, page 382) donne seul quelque lien aux chapitres. Dans l’édition suivante, où les chapitres sont datés, tome IV de la troisième édition des Scènes de la Vie privée, 1834-1835, Balzac intitula le tout Même histoire, et fit une préface datée du 25 mars 1834 (voir tome XXII, page 382), qui expliquait sommairement sa pensée ; pourtant ce ne fut qu’en 1842, dans le tome III de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine), que les personnages continuèrent à porter les mêmes noms à travers les divers chapitres du roman, qui devint alors définitivement un ouvrage suivi. Il est facile de découvrir le motif qui avait forcé l’auteur à ne pas attribuer d’abord à une même personne les diverses aventures de la Femme de trente ans. À l’époque où il publiait les différents chapitres de cette œuvre, qu’il fait commencer en 1813, sous le premier Empire, l’héroïne n’eût pu, si c’eût été un seul et même personnage, avoir atteint l’âge qu’il lui attribuait dans les différentes parties de son récit, qui embrasse une période de trente et un ans ; aussi s’empressa-t-il, en préparant la dernière version qu’il ait corrigée de ce roman, de le dater de 1828-1844 au lieu de 1828-1842, afin de prolonger encore l’intervalle existant entre la date du début et celle de la fin de l’ouvrage. Il rendit possible ainsi l’indication qu’il plaça à la première ligne du dernier chapitre, que l’histoire s’achève en 1844, et non plus en 1842, comme dans l’édition précédente. La dédicace fut publiée pour la première fois en 1842 dans le tome III de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine).
Voici maintenant l’origine de ces divers chapitres. Le premier, Premières fautes, a paru pour la première fois sous le titre de : le Rendez-vous, dans la Revue des Deux Mondes, numéros de septembre et d’octobre 1831 ; il y était divisé ainsi : la Jeune Fille, la Femme, la Mère, la Déclaration, le Rendez-vous. La première de ces divisions avait déjà paru, signée « comte Alex. de B. », dans la Caricature du 25 novembre 1830, sous le titre de : Dernière Revue de Napoléon, et elle a reparu depuis dans divers journaux reproducteurs sous celui de : une Revue au Carrousel ; ce morceau finit à la fin de la ligne 16, page 530. Le Rendez-vous parut pour la première fois en volume et sous ce titre dans le tome IV de la deuxième édition des Scènes de la Vie privée, mai 1832. Ce n’est que dans la troisième édition, 1834-1835, que ce chapitre fut daté de Paris, janvier 1831, et ce n’est qu’en 1842, dans le tome III de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine) que ce morceau prit son titre actuel, toutes divisions supprimées.
Le deuxième chapitre, Souffrances inconnues, a paru pour la première fois, inédit, daté de Paris, 15 août 1834, dans le tome IV de la troisième édition des Scènes de la Vie privée, 1834-1835.
Le troisième chapitre, À trente ans, daté pour la première fois d’avril 1832 dans la troisième édition des Scènes de la Vie privée, 1834-1835, a paru pour la première fois dans la Revue de Paris d’avril 1832, sous le titre de la Femme de trente ans, titre qui servit depuis 1842 à tout l’ouvrage, et, pour la première fois en volume, dans le tome IV de la deuxième édition des Scènes de la Vie privée, mai 1832. C’est de ce fragment seul que Sainte-Beuve parle avec éloge dans le tome II des Causeries du lundi.
Le quatrième chapitre, le Doigt de Dieu, a été publié en deux parties distinctes ; la première, sous le seul titre de : le Doigt de Dieu, a paru pour la première fois dans la Revue de Paris du 25 mars 1831, et, pour la première fois en volume, dans le tome IV de la deuxième édition des Scènes de la Vie privée, mai 1832. Il a porté pour la première fois la date de mars 1831 et le sous-titre de la Bièvre, dans l’édition de 1834-1835. La deuxième partie, intitulée la Vallée du torrent, a paru pour la première fois, inédite, datée du 25 mai 1834, dans le tome IV de la troisième édition des Scènes de la Vie privée, 1834-1835. Ces sous-titres et ces divisions ont été supprimés en 1842 dans la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine), et Balzac ajouta le paragraphe III de la page 629 pour souder les deux parties ensemble.
Le cinquième chapitre, les Deux Rencontres, parut pour la première fois dans la Revue de Paris, des 21 et 28 janvier 1831 ; il était divisé en deux parties dont voici les titres : la Fascination, le Capitaine parisien, et se terminait par ces mots : « S’il y eut entre ces deux êtres une troisième rencontre, ce ne fut ni sur la terre, ni sur les eaux… » paragraphe qui fut enlevé lorsque les Deux Rencontres parurent pour la première fois en volume dans le tome IV de la deuxième édition des Scènes de la Vie privée, mai 1832. L’auteur y ajouta en revanche une troisième partie inédite, qui porta le titre d’Enseignement, et, dans l’édition de 1834-1835, où il data pour la première fois les morceaux, il mit la date de janvier 1831 à la fin seulement des trois chapitres des Deux Rencontres, ce qui était absolument inexact pour l’Enseignement, écrit en 1832. En 1842, dans la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première de la Comédie humaine), toutes ces divisions ont disparu.
Enfin, le sixième chapitre, la Vieillesse d’une mère coupable, a paru pour la première fois, inédit, sous le titre de l’Expiation, dans le tome IV de la deuxième édition des Scènes de la Vie privée, mai 1832. Il fut daté de Saint-Firmin, mai 1832, dans la troisième édition, 1834-1835. Ce dernier chapitre n’a pris le titre qu’il porte aujourd’hui qu’en 1842, dans la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine).
Il est regrettable pour l’histoire littéraire que la plupart des dates que nous venons de recueillir ici aient été effacées depuis l’édition qui a précédé la version définitive sur laquelle nous faisons ce travail ; d’autant plus que celles de 1828-1844, que l’auteur y a substituées, ne sont vraies ni l’une ni l’autre ; on a pu s’en convaincre en lisant la présente étude.
XXIII. Le Père Goriot, daté de Saché, septembre 1834. Dédié à Geoffroy Saint-Hilaire. Imprimé pour la première fois dans la Revue de Paris des 14 et 28 décembre 1834, 28 janvier et 11 février 1835, ce roman parut en 1835 chez Werdet et Spachmann, en deux volumes in-8, marqués « deuxième édition » (la publication de la Revue étant comptée pour la première), avec une préface datée du 6 mars 1835 (voir tome XXII, page 407), laquelle avait paru d’abord dans la Revue de Paris en mars de cette même année. Il eut encore, en 1835, une seconde édition véritable, marquée « troisième », et augmentée d’une seconde préface inédite, datée de Meudon, 1 mai 1835 (voir tome XXII, page 415). Ces trois versions étaient divisées en chapitres dont voici les titres :
Toutes ces divisions ont disparu en 1843, lorsque cet ouvrage entra, daté et augmenté de sa dédicace, dans le tome I de la troisième édition des Scènes de la Vie parisienne (première édition de la Comédie humaine, tome IX). Dans l’édition définitive qui nous occupe, Balzac l’a désigné dans ses notes posthumes, pour entrer dans les Scènes de la Vie privée, et a enlevé le passage suivant, qui se trouvait après les mots : « cette gracieuse femme », ligne 5, page 220 :
En entrant dans la galerie où l’on dansait, Rastignac fut surpris de rencontrer un de ces couples que la réunion de toutes les beautés humaines rend sublimes à voir. Jamais il n’avait eu l’occasion d’admirer de telles perfections. Pour tout exprimer en un mot, l’homme était un Antinoüs vivant, et ses manières ne détruisaient pas le charme qu’on éprouvait à le regarder. La femme était une fée, elle enchantait le regard, elle fascinait l’âme, irritait les sens les plus froids. La toilette s’harmoniait chez l’un et chez l’autre avec la beauté. Tout le monde les contemplait avec plaisir et enviait le bonheur qui éclatait dans l’accord de leurs yeux et de leurs mouvements. — Mon Dieu, quelle est cette femme ? dit Rastignac. — Oh ! la plus incontestablement belle, répondit la vicomtesse. C’est lady Brandon ; elle est aussi célèbre par son bonheur que par sa beauté. Elle a tout sacrifié à ce jeune homme. Ils ont, dit-on, des enfants. Mais le malheur plane toujours sur eux. On dit que lord Brandon a juré de tirer une effroyable vengeance de sa femme et de cet amant. Ils sont heureux, mais ils tremblent sans cesse. — Et lui ? — Comment ! vous ne connaissez pas le beau colonel Franchessini ? — Celui qui s’est battu… ? — Il y a trois jours, oui. Il avait été provoqué par le fils d’un banquier ; il ne voulait que le blesser, mais par malheur il l’a tué. — Oh ! — Qu’avez-vous donc ? vous frissonnez, dit la vicomtesse. — Je n’ai rien, répondit Rastignac. Une sueur froide lui coulait dans le dos. Vautrin lui apparaissait avec sa figure de bronze. Le héros du bagne donnant la main au héros du bal changeait pour lui l’aspect de la société.
XXIV. Le Colonel Chabert, daté de Paris, février-mars 1832. Dédié à la comtesse Ida de Bocarmé, née du Chasteleer. Imprimé pour la première fois dans l’Artiste des 20, 27 février, 6 et 13 mars 1832, sous le titre de la Transaction, avec les subdivisions suivantes : I. Scène d’étude. II. La Résurrection. III. Les Deux Visites. IV. L’Hospice de la vieillesse, ce conte reparut la même année dans le tome I du Salmigondis, recueil en douze volumes in-8, chez Fournier jeune, par divers auteurs, sous le titre de : le Comte Chabert, et dans le tome IV de la première édition des Scènes de la Vie parisienne, 1835, daté de février-mars 1832, sous le titre de : la Comtesse à deux maris. Il avait alors trois subdivisions : une Étude d’avoué, la Transaction, l’Hospice de la vieillesse, qui disparurent en 1844 lorsqu’il prit son titre actuel, en entrant, augmenté de sa dédicace, dans le tome II de la troisième édition des Scènes de la Vie parisienne (première édition de la Comédie humaine, tome X). C’est dans l’édition définitive que l’auteur met pour la première fois la date 1840 au lieu de 1832, ligne 16, page 305. Même observation qu’au numéro précédent, relativement à sa présence aujourd’hui dans les Scènes de la Vie privée.
XXV. La Messe de l’athée, daté de Paris, janvier 1836. Dédié à Auguste Borget. Imprimé pour la première fois dans la Chronique de Paris du 3 janvier 1836, ce récit parut pour la première fois en volume, avec sa date et sa dédicace actuelles, en 1837, dans le tome XII de la quatrième édition des Études philosophiques, d’où il fut enlevé en 1844 pour entrer dans le tome II de la troisième édition des Scènes de la Vie parisienne (première édition de la Comédie humaine, tome X). Voici une note qui l’accompagnait dans le journal en 1836 et qui a disparu depuis :
Quoique les circonstances de ce récit soient toutes vraies, ce serait un tort grave d’en faire l’application à un seul homme de cette époque, l’auteur ayant rassemblé sur une même figure des documents relatifs à plusieurs personnes.
Même observation qu’aux récits précédents, relativement à l’entrée de celui-ci dans les Scènes de la Vie privée.
XXVI. L’Interdiction, daté de Paris, février 1836. Dédié au contre-amiral Bazoche. Imprimée pour la première fois dans la Chronique de Paris des 31 janvier, 4, 7, 11 et 18 février 1836, avec les divisions suivantes :
cette nouvelle parut pour la première fois en volume, datée, en 1836, dans le tome XXV de la quatrième édition des Études philosophiques ; elle fut placée, en 1839, dans le tome II de la deuxième édition des Scènes de la Vie parisienne, dont elle fit encore partie en 1844, augmentée de sa dédicace et entra, comme les numéros précédents, dans l’édition définitive des Scènes de la Vie privée.
XXVII. Le Contrat de mariage, daté de Paris, septembre-octobre 1835. Dédié à G. Rossini. Ce roman fut imprimé, inédit et daté, sous le titre de la Fleur-des-pois, en 1835, dans le tome II de la troisième édition des Scènes de la Vie privée, 1834-1835, avec les divisions suivantes :
En 1842, augmenté de la dédicace, il entra, sous son titre actuel et toutes les divisions enlevées et remplacées par une seule : Conclusion, dans le tome III de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine).
XXVIII. Autre Étude de femme, daté de Paris 1839-1842. Dédié à Léon Gozlan. Publié pour la première fois en volume, avec sa dédicace, en 1842, dans le tome II de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée (première édition de la Comédie humaine), ce récit contient plusieurs nouvelles et fragments pris à d’autres ouvrages de Balzac, non réimprimés dans la Comédie humaine, tels que des fragments d’une Conversation entre onze heures et minuit (voir plus loin), notamment un récit inséré d’abord sans titre dans cette nouvelle, puis, sous celui de la Maîtresse de notre colonel, dans le numéro 10 du Napoléon, mars 1834, et le commencement de la Femme comme il faut, étude qui parut, en 1840 dans les livraisons du tome I des Français peints par eux-mêmes, huit volumes in-8 chez Curmer, 1840-1842. Autre Étude de femme a paru de nouveau, sous le titre de : les Premières Armes d’un lion, en 1845, à la suite de la Lune de miel (voir plus haut Béatrix), et était alors divisée ainsi :
Dans l’édition définitive qui nous occupe, Balzac a placé à la suite d’Autre Étude de femme, la Grande Bretèche, nouvelle dont il a enlevé le titre de façon à faire suivre sans interruption les deux récits. La Grande Bretèche parut pour la première fois, inédite, dans le tome III de la deuxième édition des Scènes de la Vie privée, mai 1832, avec le Message, sous le titre collectif de : le Conseil (voir plus haut, le Message) ; puis, datée de 1832-1836, dans le tome III de la première édition des Scènes de la Vie de province, 1834-1837, où, augmentée de deux autres récits, le Grand d’Espagne et l’Histoire du chevalier de Beauvoir, extrait d’une Conversation entre onze heures et minuit, elle ne contient plus le Message ; elle porte, dans cette édition et la suivante, 1839, le titre de la Grande Bretèche ou les Trois Vengeances, motivé par les trois récits que cette version contient. Les deux contes ajoutés avaient paru tous deux pour la première fois en février 1832, dans les Contes bruns, un volume in-8, chez Urbain Canel et Adolphe Guyot, volume anonyme par Charles Rabou, Philarète Chasles et H. de Balzac, dont la part de collaboration à ce livre se bornait au Grand d’Espagne et à la Conversation entre onze heures et minuit. Ils ont été, en 1843, enlevés de la Grande Bretèche, et placés dans la Muse du département (Dinah Piédefer) ; enfin, en 1845, dans le tome IV de la cinquième édition des Scènes de la Vie privée, où ce récit entra allégé des deux contes en question, il a gardé seulement le titre de la Grande Bretèche, fin de Autre Étude de femme, le sous-titre de : les Trois Vengeances, ne pouvant plus rester après le retranchement des deux nouvelles qui l’avaient motivé ; et, comme nous l’avons dit en commençant, l’auteur lui enleva définitivement ce titre, en datant pour la première fois ces deux morceaux ainsi réunis, dans l’édition qui nous occupe. Il a enlevé aussi ce court fragment qui se plaçait après le mot « perdu ? » ligne 37, page 554 :
Pour moi, je trouve la fuite de la duchesse de Langeais, dit la princesse en regardant le général de Montriveau, tout aussi grande que la retraite de mademoiselle de la Vallière. — Moins le roi, répondit le général.
Peu d’ouvrages de Balzac ont été aussi travaillés et remaniés que cette nouvelle ; il en prit encore d’autres fragments qu’il plaça dans la Muse du département (Dinah Piédefer), en 1843 ; et dans toutes les éditions que nous venons de citer, jusqu’à celle de 1845, il y a des pages entières qui ont disparu dans l’édition définitive, et qui ne se trouvent chacune que dans une édition. Voici, pour commencer, la deuxième version de la Grande Bretèche (voir plus haut pour la première : le Conseil, dans le Message), extraite de la première édition des Scènes de la Vie de province, 1834-1837. Cette version est en quelque sorte le germe de la Muse du département ; aussi s’y trouve-t-il quelques très-courtes parties semblables.