‹ Histoire des œuvres de BalzacChapitre 2 sur 28 · Première Partie. I. – La Comédie humaine · Scènes de la Vie privée · LA GRANDE BRETÈCHE

Première Partie. I. – La Comédie humaine · Scènes de la Vie privée · LA GRANDE BRETÈCHE

ou les trois vengeances.

Un des plaisirs les plus vifs en province, et que chacun poursuit avec le plus d’acharnement, est la découverte des secrets en amour ; mais aussi, n’est-ce pas la chasse transportée dans la région des sentiments ? Peut-être cette curiosité générale rend-elle les passions plus profondes dans une sous-préfecture que partout ailleurs. La rigidité des mœurs, la continuité de l’espionnage, la surveillance officieuse qui fait de la vie privée une vie quasi publique, la promiscuité que la disposition des lieux et que les habitudes domestiques introduisent dans les intérêts et jusque dans les pensées des maîtres et des serviteurs, tout oblige les amours illicites à s’envelopper des précautions les plus minutieuses, à observer un mutisme absolu, à garder une dissimulation perpétuelle. Une passion devient là comme une partie où chacun des amants joue sa vie, un duel où tous deux se battent contre mille adversaires. Qui, dans une petite ville, n’a pas ses ennemis ? Il suffit donc d’une inimitié poussée à bout par des circonstances souvent fortuites, pour qu’un homme soit victime de quelque trahison impossible à prévoir : un hasard, une lettre anonyme, un piége habilement tendu, un bon mot dit avec la légèreté qui caractérise la nation française. Ces réflexions que les Parisiens et les gens de province ont pu faire, et dont le mérite consiste dans leur excessive vulgarité, s’appliquent à la principale aventure narrée dans cette Scène ; elles sont d’ailleurs nécessaires pour expliquer la conversation de quatre chasseurs qui traversaient, à cinq heures du matin, par un effroyable brouillard, le parc du Grossou, château situé au bord de la Loire, à quelques lieues de Sancerre.

— Savez-vous pourquoi le procureur du roi n’a pas voulu venir chasser avec nous ? dit Gatien Boirouge, fils du président du tribunal, beau jeune homme de vingt-deux ans, le boute-en-train du pays.

— Pourquoi ? demanda le receveur des contributions.

— Il aime madame de la Baudraye, et va se trouver ce matin seul avec elle, puisque M. de la Baudraye part après déjeuner pour Sancerre.

— Mais pourquoi vous mêlez-vous de leurs petites affaires ? dit le troisième chasseur, nommé Horace Bianchon, enfant du pays, qui, après s’être fait recevoir médecin à Paris, était venu se distraire de ses études avant d’aller reprendre le collier de fer que l’ambition ou la gloire mettent au cou de tous les D. M. P. (doctor medicus parisiensis).

— Horace a raison, dit le quatrième, qui était un auteur également arrivé de Paris depuis quelques jours. Je ne comprends pas comment vous vous occupez autant les uns des autres. Vous perdez votre temps à des riens.

Horace Bianchon regarda son ami Émile Lousteau, comme pour lui dire que les malices de feuilleton, les bons mots de petit journal, étaient incompris à Sancerre. Le receveur des contributions et le fils du président s’interrogèrent par un coup d’œil qui voulait dire : « N’y a-t-il pas dans cette phrase quelque chose de piquant pour nous ? devons-nous rire ou nous fâcher ? »

— Ma curiosité doit vous paraître extraordinaire, à vous autres qui rencontrez à Paris autant de femmes différentes qu’il y a de jours dans l’année, dit Gatien ; mais à Sancerre, où il ne s’en trouve pas six, et où, de ces six femmes, quatre ont des prétentions désordonnées à la vertu, quand les deux plus belles vous tiennent à une distance énorme par des regards dédaigneux comme si elles étaient des princesses de sang royal, il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de chercher à deviner les secrets d’une de ces deux femmes, car alors elle sera forcée d’avoir des égards pour lui.

— Cela s’appelle des égards ici, dit le journaliste.

Le receveur des contributions directes, qui possédait, par voie de légitime mariage, une femme qui, en 1815, avait épouvanté un jeune Cosaque, coula un regard défiant sur son entreprenant compagnon.

— La question change, dit Horace Bianchon. Puis je n’aime pas le procureur du roi. Mais j’accorde à madame de la Baudraye trop de bon goût pour croire qu’elle s’occupe de ce vilain singe ; son mari est mille fois mieux, et je ne vois pas de motifs à cette liaison.

— Oh ! — oh ! — oh ! s’écria le receveur des contributions d’un air drolatique et sur trois tons différents. Laissez-moi vous chiffrer l’affaire. M. de la Baudraye n’a pas six mille livres de rente, et, avec son petit air de sainte nitouche, la belle madame de la Baudraye est pleine d’ambition ; Sancerre lui déplaît, elle rêve des grandeurs parisiennes et voudrait piloter son mari vers les régions supérieures du gouvernement. Or, notre petit procureur du roi a fait accroire à madame de la Baudraye qu’il est protégé par M. de Villèle ; elle le suppose doué de talents éminents, elle le voit bientôt procureur général ; de ce haut siège, il devient, quelque conspiration aidant, procureur général près la cour des pairs, et subsidiairement, comme il dit, garde des sceaux. M. de la Baudraye entrerait alors, par sa protection, dans le corps auguste des receveurs généraux. Selon moi, ceci constitue le placement à gros intérêts des capitaux de l’amour. Un procureur du roi qui peut fourrer de pareilles idées dans la tête d’une femme, est bien capable de la séduire. L’éloquence a de grands privilèges. Si M. de Clagny a fasciné madame de la Baudraye au point de faire briller à ses yeux la simarre des sceaux, il a bien pu changer en agréments d’Adonis sa peau de taupe, ses yeux faux, sa crinière ébouriffée, sa voix d’huissier enroué, sa maigreur de poëte crotté. Si madame de la Baudraye le voit procureur général, elle peut le voir joli garçon. Joignez à ces calculs et à cette fascination l’ennui qui règne à Sancerre, la liaison du procureur du roi et de madame de la Baudraye devient très-naturelle.

— Ce monsieur joue joliment serré, dit Gatien Boirouge.

— Mais les procureurs du roi sont tenus d’être rusés ; leurs fonctions les obligent d’avoir autant de finesse qu’ils ont d’ambition ; il n’en est pas un qui ne croie être du bois dont on fait les gardes des sceaux, dit le journaliste.

— Ne flétrissez pas la belle madame de la Baudraye par de simples suppositions, s’écria le savant élève du premier chirurgien de l’Hôtel-Dieu, qui, malgré ses études, ou peut-être à cause de ses études, avait conservé quelque jeunesse de cœur.

— Monsieur a raison. Comment as-tu découvert leur secret, Gatien ? dit le receveur des contributions directes. Je ne suis pas un béjaune, j’ai vu d’étranges choses dans ma vie, je n’ai pas encore aperçu entre M. de Clagny et madame de la Baudraye le moindre indice d’intimité. Ni amis ni ennemis, ils paraissent si parfaitement indifférents, que…

— Hier, en sortant de table, le mouchoir de madame de la Baudraye est tombé ; il était près d’elle, il ne l’a pas ramassé.

— Le receveur ne te semble-t-il pas au désespoir d’avoir une femme trop laide pour lui permettre de faire l’usure dont il nous parlait ? dit Bianchon à l’oreille de Lousteau.

— Horace, dit à haute voix le journaliste, voyons, savant interprète de la nature humaine, tendons un piège à loup au procureur du roi, nous rendrons service à notre ami Gatien, et nous rirons. Je n’aime pas les procureurs du roi.

— Tu as un juste pressentiment de ta destinée, dit Horace. Mais pourquoi troubler de pauvres gens occupés à être heureux ?

— Messieurs, dit le receveur, je propose de leur raconter, après le dîner, quelques histoires de femmes surprises par leurs maris, et qui soient tuées, assassinées avec des circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame de la Baudraye et M. de Clagny.

— Pas mal, dit le journaliste. Je connais à Paris un directeur de journal qui, dans le but d’éviter une triste destinée, n’admet que des histoires où les amants sont brûlés, hachés, pilés, disséqués ; où les femmes sont bouillies, frites, cuites ; il apporte alors ces effroyables récits à sa femme en espérant qu’elle lui sera fidèle par peur ; il se contente de ce pis aller, le modeste mari. « Vois-tu, ma mignonne, où conduit la plus petite faute ! » lui dit-il en traduisant le discours d’Arnolphe à Agnès. Effrayons assez madame de la Baudraye pour que, pendant son séjour au Grossou, elle envoie promener mon petit procureur du roi. Ce sera drôle.

— Eh bien, dit le receveur des contributions, moi qui ai vu d’étranges choses dans ma vie… — Oui, messieurs, ajouta-t-il en surprenant un sourire échangé entre le médecin et le journaliste, lorsqu’on a été payeur général dans les armées de Napoléon, qu’on a roulé sa bosse pendant dix ans en Égypte, en Italie, en Allemagne, on a dû observer le monde. Eh bien, selon moi, la frayeur causée par le pressentiment d’un danger rapproche deux amants plutôt qu’elle ne les désunit.

— Mon Dieu ! s’écria Gatien, pourquoi vous ai-je parlé de madame de la Baudraye ! nous la mettons là comme une morte sur un amphithéâtre de dissection.

— Allons, dit le journaliste en interrompant Gatien, après l’avoir accusée, vous voilà chevauchant la morale. Vous me faites de la peine, mon jeune ami. Après avoir entendu l’admirable théorie de M. Gravier, qui nous a déduit les raisons sur lesquelles se fonde la passion de madame de la Baudraye, vous revenez au donquichottisme ! je vous croyais plus fort. Décidément vous êtes de votre âge.

— La question mérite d’être étudiée, dit le savant médecin. La terreur rapproche-t-elle ou sépare-t-elle deux personnes qui s’aiment ? Mais, reprit-il en examinant avec une excessive rapidité les faces de la question, le résultat doit être en raison directe avec les caractères. Une formule générale est impossible. Cependant il n’existe que deux manières de résoudre le problème : on se fuit ou l’on se rapproche, il y a prudence ou imprudence, les tempéraments sanguins-nerveux seront imprudents, les lymphatiques seront prudents. Que deviennent alors les sous-genres, les métis ?…

— Ils se confessent, répondit Lousteau, ils hésitent, ils pleurent, ils se suicident.

— Que diable se disent-ils ? demanda M. Gravier à Gatien.

— Madame de la Baudraye pourrait être parfaitement innocente, et ce jeune homme pourrait avoir la berlue, dit Émile. D’abord, cette femme n’a pas assez d’esprit pour être ambitieuse ; puis elle a vingt-six ans, elle ignore l’amour ; enfin M. de la Baudraye est un homme âpre, content de lui-même, croyant à chaque instant qu’on le trompe, une espèce de sanglier défiant capable de donner un coup de boutoir à tort et à travers sans réfléchir au mal qu’il ferait. D’autre part, madame de la Hautoît est une dévote incapable d’inviter au Grossou l’amant de sa fille. Madame de la Baudraye aurait à tromper son père, sa mère, son mari, sa femme de chambre et celle de sa mère ; c’est trop d’ouvrage, je l’acquitte.

— D’autant plus que son mari ne la quitte pas, dit M. Gravier riant du calembour en vrai receveur de contributions qu’il était. Enfin, ils sont logés au premier, et M. de Clagny a été mis au second étage, dans l’appartement destiné aux autorités supérieures.

— Si madame de la Baudraye est vertueuse, dit doctoralement le journaliste, nos investigations feront éclater son mérite à nos yeux ; si elle est coupable d’aimer, même en tout bien tout honneur, le chef du parquet, attendu que cette passion est fondée sur d’infâmes calculs, nous sommes suffisamment autorisés à venger la belle jeunesse et les vingt-deux ans de Gatien, rival malheureux du ministère public. N’est-il pas le fils du président ? l’affaire ne sortira donc pas du tribunal, elle sera jugée à huis clos, et, tout en nous amusant ce soir, nous environnerons la beauté du plus grand respect et du mystère le plus profond. Ainsi, convenons de nos faits : cherchons des histoires à faire trembler la belle Samaritaine de Sancerre. Messieurs, je vous recommande une tenue sévère ; montrez-vous diplomates, ayez un laisser-aller sans affectation ; étudiez, sans en avoir l’air, la figure des deux criminels, vous savez ?… en dessous, ou dans la glace, à la dérobée. Nous passerons une soirée amusante. Mais voici le garde et ses chiens. Ce matin, nous chasserons le lièvre ; ce soir, nous chasserons le procureur du roi.

Cette conversation explique ce qui se passa le soir, après dîner, au château de Grossou. Le café pris, madame de la Hautoît s’assit dans sa bergère au coin du feu, M. de la Hautoît et M. de Clagny commencèrent leur trictrac. Le fils du président eut l’excessive complaisance d’apporter la lampe aux deux joueurs, de manière à ce que la lumière tombât d’aplomb sur madame de la Baudraye, innocemment occupée à garnir de laine le canevas en osier d’une corbeille à papier. Les quatre conspirateurs se groupèrent, les uns debout, les autres assis, autour de ces personnages.

— Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madame ? dit le journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance ?

— Non, dit-elle.

— Vous êtes bien indiscret, dit le receveur des contributions.

— Monsieur n’est pas du pays, dit Gatien, il ne connaîtra pas l’heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame.

— Il n’y a pas d’heureux mortel, reprit la jeune femme en rougissant, elle est pour M. de la Baudraye.

Le procureur du roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la corbeille comme s’il se fût dit intérieurement : « Voilà ma corbeille à papier perdue ! »

— Comment, madame, et vous ne voulez pas que nous le disions heureux ? heureux d’avoir une jolie femme, heureux de ce qu’elle lui fait d’aussi charmantes choses sur ses corbeilles à papier. Le dessin est rouge et noir, à la Robin des Bois. Si je me marie, je souhaite qu’après huit ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.

— Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous ? dit madame de la Baudraye en levant sur Jules un œil bleu plein d’une angélique pureté.

— Les Parisiens ne croient à rien, dit le procureur du roi d’un ton amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une effrayante audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous faites, messieurs les écrivains, vos revues, vos pièces de théâtre, toute votre infâme littérature repose sur l’adultère…

— Eh ! monsieur le procureur du roi, reprit Jules en riant, je vous laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que vous faites un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j’ai broché plus de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez ; mais j’avoue que, si je les ai réprimandés, c’était pour dire quelque chose qui ressemblât à de la critique. Soyons justes : si vous les condamnez, il faut condamner Homère et son Iliade, laquelle roule sur la belle Hélène ; il faut condamner le Paradis perdu, de Milton ; Ève et le serpent me paraissent un gentil petit adultère symbolique. Il faut supprimer les Psaumes de David, inspirés par les amours de ce Louis XIV hébreu. Il faut jeter au feu Mithridate, le Tartuffe, l’École des Femmes, Phèdre, Andromaque, le Mariage de Figaro, l’Enfer du Dante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean-Jacques Rousseau, les romans du moyen âge, l’histoire de France, l’histoire romaine, etc., etc. Je ne crois pas, hormis l’Histoire des Variations de Bossuet et les Provinciales de Pascal, qu’il y ait beaucoup de livres à lire, si vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à l’encontre des lois.

— Le beau malheur ! dit le procureur du roi.

Jules, piqué de l’air magistral que prenait M. de Clagny, voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, une véritable plaisanterie de journaliste.

— En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous mettre, dit-il en continuant sans relever l’exclamation, en revêtant la robe de procureur général à toutes les époques, car tous les gouvernements ont leur ministère public, eh bien, la religion catholique se trouve infectée dans sa source d’une violente illégalité conjugale. Aux yeux du roi Hérode, à ceux de Pilate qui défendait le gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère, puisque, de son propre aveu, Joseph n’était pas le père du Christ. Le juge païen n’admettait pas plus l’immaculée conception que vous n’admettriez un miracle semblable si quelque religion se produisait aujourd’hui en s’appuyant sur des mystères de ce genre. Croyez-vous qu’un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle opération du Saint-Esprit ? Or, qui peut oser dire que Dieu ne viendra pas racheter encore l’humanité ? Est-elle meilleure aujourd’hui que sous Tibère ?

— Votre raisonnement est un sacrilége, reprit le procureur du roi.

— D’accord, dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans une mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques, vous ne sauriez ôter Pilate de la Passion. Selon moi, Pilate condamnant Jésus-Christ, Anytus, organe du parti aristocratique d’Athènes, demandant la mort de Socrate, représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anytus étaient alors aussi logiques que les procureurs généraux qui demandent aujourd’hui la tête des sergents de la Rochelle, qui font tomber la tête des républicains armés contre le trône légitime, et celles des novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles d’Athènes et de l’empire romain, Socrate et Jésus étaient criminels ; pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles de la Montagne ; supposez leurs sectateurs triomphants, ils eussent fait un léger 93.

— Où voulez-vous en venir, monsieur ? dit le procureur du roi.

— À l’adultère ; ne doit-il pas entrer comme élément littéraire dans une littérature qui peint une époque où cet élément abonde comme il abondait jadis dans les anciennes sociétés ? Je conclus, monsieur, en disant qu’un mahométan, en fumant sa pipe, peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur l’adultère ; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son Coran est une répétition de la Bible et de l’Évangile, et que Dieu n’a jamais eu la moindre intention de faire de ce conducteur de chameaux son prophète.

— S’il y avait en France beaucoup d’hommes comme vous, et il y en a malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible.

— Et il n’y aurait pas de religion, dit madame de la Hautoît, dont le visage avait fait d’étranges grimaces pendant cette discussion.

— Tu leur causes une peine infinie, dit Bianchon à l’oreille de Jules ; ne parle pas religion, tu leur dis des choses à les renverser.

— Si j’étais écrivain et romancier, dit le receveur des contributions, je prendrais le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu beaucoup de choses, et d’étranges choses, je sais que, dans le nombre des maris trompés, il s’en trouve dont l’attitude ne manque point d’énergie, et qui, dans la crise, sont très-dramatiques, pour employer un de vos mots, monsieur, dit-il en regardant Jules. Je connais une histoire où l’époux outragé n’était pas bête.

— Vous avez raison, mon cher monsieur Gravier, dit Bianchon, je n’ai jamais trouvé ridicules les maris trompés ; au contraire, je les aime…

Trois personnes seulement se mirent à rire : d’abord M. de la Hautoît, qui était un bon vieillard revenu des erreurs de la jeunesse ; puis le journaliste, ce féroce moqueur qui par état cherchait des quolibets pour consoler les malheurs ; enfin Gatien. Le procureur du roi, M. Gravier et les deux dames restèrent graves.

— Riez, dit Horace, je serai jusqu’à mon dernier soupir le défenseur des dupes et l’adversaire des fripons.

Le procureur du roi jeta ses dés d’une façon convulsive, et ne regarda point le jeune médecin.

— Ne trouvez-vous pas, disait Bianchon, un mari sublime de confiance ? il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du charbonnier. S’il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en moquez ; s’il est défiant et jaloux, vous le haïssez ; dites-moi quel est le moyen terme pour un homme d’esprit ?

— Dites-nous plutôt votre histoire, monsieur Gravier, reprit Jules.

— Volontiers, si ces dames le permettent, car M. le procureur du roi, quoique célibataire, vient de se prononcer ouvertement contre l’immoralité des récits où la charte conjugale est violée.

— Comment donc ! mais il est si amusant de travailler en entendant raconter des aventures ! Je préfère une narration à une lecture, chacun alors peut causer dit madame de la Baudraye, tandis que le silence continu exigé par un livre est fort ennuyeux.

Ici se lisait l’Histoire du chevalier de Beauvoir, placée aujourd’hui dans la Muse du département ; puis le récit continuait ainsi :

Ni le procureur du roi, ni madame de la Baudraye ne parurent croire qu’il y eût dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les intéressés se jetèrent des regards interrogatifs, en gens surpris de la parfaite indifférence des deux prétendus amants. — Bah ! j’ai mieux à vous raconter, dit Jules Lousteau, qui comprit que l’histoire de M. Gravier n’allait pas assez directement au but. — Voyons, dirent les auditeurs. — Lors de l’expédition entreprise en 1823-24, par le roi Louis XVIII, pour sauver Ferdinand VII du régime constitutionnel, je me trouvais, par hasard, à Tours, sur la route d’Espagne. La veille de mon départ, j’étais au bal chez une des plus aimables femmes de cette ville, où l’on sait s’amuser mieux que dans aucune autre capitale de province. Peu de temps avant le souper (on soupe encore à Tours), je me joignis à un groupe de causeurs au milieu duquel un monsieur qui m’était inconnu racontait une aventure. Cet orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois, dîné chez le receveur général. En entrant, il s’était mis à une table d’écarté ; puis, après avoir passé plusieurs fois, au grand contentement de ses parieurs dont le côté perdait, il s’était levé, vaincu par un sous-lieutenant de carabiniers. Pour se consoler, il avait pris part à une conversation sur l’Espagne, sujet habituel de mille dissertations inutiles. Pendant le récit, j’examinais avec un intérêt involontaire la figure et la personne du narrateur. Mon homme était un de ces êtres à mille faces qui ont des ressemblances avec tant de types… — Types ! encore un de leurs mots, dit le receveur à l’oreille de madame de la Baudraye. — … Que, dit Jules en continuant, l’observateur reste indécis, et ne sait s’il faut les classer parmi les gens de génie obscurs ou parmi les intrigants subalternes. D’abord, il était décoré d’un ruban rouge, symbole trop prodigué qui ne préjuge plus rien en faveur de personne. Le procureur du roi fit un léger haut-le-corps en entendant cette proposition contre la Légion d’honneur. — Puis il avait un habit vert, et je n’aime pas les habits verts au bal ; enfin, il avait de petites boucles d’acier à ses souliers ; sa culotte était horriblement usée, sa cravate inélégante me fit même de la peine, non pour lui, mais pour la ville de Tours ; bref, je vis bien qu’il ne tenait pas beaucoup au costume. Ses manières et sa voix avaient je ne sais quoi de commun ; sa figure, en proie aux rougeurs que les travaux de la digestion y imprimaient, ne rehaussait par aucun trait saillant l’ensemble de sa personne ; il avait le front découvert et peu de cheveux sur la tête. D’après tous ces diagnostics, j’hésitais à en faire soit un conseiller de préfecture, soit un ancien commissaire des guerres, lorsqu’en lui voyant poser familièrement la main sur la manche de son voisin, je le jetai dans la classe des plumitifs, bureaucrates et consorts. Enfin, je fus tout à fait convaincu de la vérité de mon observation en remarquant qu’il n’était écouté que pour son histoire. Aucun de ses auditeurs ne lui accordait cette attention soumise et ces regards complaisants qui sont le privilège des gens considérés. Je ne sais si vous voyez bien l’homme se bourrant le nez de prises de tabac, parlant avec la prestesse des gens empressés de finir leur discours, de peur qu’on ne les abandonne ; s’exprimant d’ailleurs avec une grande facilité, contant bien, peignant d’un trait, et jovial comme un loustic de régiment. — Permettez-moi, dit Lousteau, de donner à son histoire la forme d’un article, elle y gagnera. Je commence.

Ici se lisait le Grand d’Espagne, aussi placé aujourd’hui dans la Muse du département, puis le récit continuait ainsi :

Le procureur du roi jeta sur Lousteau un regard judiciaire. — L’Espagne est un singulier pays, dit madame de la Baudraye ; quelle histoire ! Il ne s’en passe point de semblables en France. — La France, madame, dit le procureur du roi, n’est malheureusement pas exempte de crimes. — J’ai aussi la mienne, dit le docteur Bianchon. Nous ne sommes pas loin du théâtre où le drame s’est accompli, car la Touraine et le Berry se touchent ; puis votre aventure me l’a rappelé, il s’agit aussi d’un Espagnol. — Contez vite, dit M. Gravier. — Il n’y a que moi qui n’aurai rien à dire, s’écria Gatien. — Vous n’avez pas pu voir encore beaucoup de choses, lui répondit M. Gravier. — Laissez donc parler M. Bianchon, dit madame de la Hautoît.

Enfin ici se plaçait la Grande Bretèche, placée aujourd’hui à la fin de : Autre Étude de femme, dont les deux récits précédents expliquaient le sous-titre de : ou les Trois Vengeances ; il n’y avait qu’une seule variante à relever dans ce récit : à la ligne 10, page 564, après le mot « logis », il y avait cette interruption :

— Le procureur du roi leva la tête et fit un geste de dénégation pour protester contre une loi tombée en désuétude.

Puis on lisait :

Cette dernière histoire avait fait tressaillir plus d’une fois madame de la Baudraye ; cette naïve et charmante femme dit alors avec un accent plein de naturel : — Mais, qu’est-ce qui peut engager une femme à se mettre dans des états pareils ? — Ah ! madame, dit Lousteau, l’amour, le bel amour, le bonheur ! — Mais, monsieur, dit-elle, en quoi l’amour est-il plus amusant que le mariage ? À cette question posée avec simplesse, les quatre conspirateurs se regardèrent en témoignant de leur surprise. — Elle est bien fine ! se dit Émile. — Femme sublime, s’écria Gatien, je t’adore ! — Nous verrons bien si elle est aussi niaise qu’elle veut le paraître, pensait le receveur des contributions. — Pauvre créature ! fit Bianchon, quelle vie elle mène, et quelle belle existence elle pourrait avoir si elle appartenait à un homme capable de l’apprécier ! — Madame, répondit l’impitoyable journaliste à la ravissante madame de la Baudraye, personne ne vous expliquera l’amour mieux que M. de la Baudraye. — Je le mettrai dès demain sur ce chapitre, répondit-elle. Le procureur du roi se moucha précipitamment. Il regardait madame de la Baudraye avec un étonnement où les deux Parisiens voulurent voir de l’affectation. — Je rêverai de toutes ces horreurs, dit madame de la Hautoît. — Au risque d’y rêver, ma chère maman, répondit madame de la Baudraye, je voudrais que toutes nos soirées fussent aussi agréables. Mais M. Bianchon et M. Lousteau retourneront à Paris, où vont tous les gens d’esprit… (Ici, le procureur du roi fit un léger salut.) Et personne ne nous fera plus de contes ! — Pour que cela fût amusant, il faudrait convenir de ne point parler religion, dit madame de la Hautoît. — Madame, répondit Lousteau, je me plaçais pour raisonner dans la situation des païens et des mahométans… — Monsieur, répliqua vivement madame de la Hautoît en ôtant ses besicles, dans aucune situation un homme bien élevé ne doit mettre en doute les vérités de la religion catholique… — Madame, chez vous, mes paroles étaient sans danger ; dans tout le département, il n’y a qu’ici où l’on puisse impunément nier la vertu des femmes, et s’entretenir de la position de Joseph relativement aux gentils. M. Gravier et Émile se mirent à blâmer les séducteurs avec un emportement qui sembla si peu naturel au procureur du roi, qu’il intervint. — Monsieur, dit-il à Émile, votre sévérité vous place dans une situation bien dure ou bien modeste. Si vous avez des bonnes fortunes, vous vous condamnez ; si vous n’en avez pas, vous faites bon marché de vos prétentions, et l’on ne saurait vous accuser de fatuité. — Je vous ai donc amené, dit le journaliste en riant, à quelque indulgence pour l’adultère, comme si c’était une question personnelle. Monsieur le procureur du roi, votre dilemme pèche par une énumération incomplète : on peut avoir des bonnes fortunes sans se rendre coupable du délit d’adultère ; car, selon la loi française, ce crime horrible est un délit ; si la critique littéraire en fait un cas pendable, la police correctionnelle en sourit. Le magistrat regarda les conteurs comme s’il voyait en eux des voleurs à interroger. — Bon ! fit Émile Lousteau, je saurai le mot de l’énigme. La vie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries, parmi lesquelles il en est qui sont d’une horrible perfidie. M. Gravier, qui avait vu tant de choses, proposa, quand chacun s’alla coucher, de mettre les scellés sur la porte de madame de la Baudraye et sur celle du procureur du roi. Les canards accusateurs du poëte Ibicus ne sont rien en comparaison du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur l’ouverture d’une porte par deux petites boules de cire aplaties, et placé si bas, qu’il est impossible de se douter de ce piége. Le galant sort-il et ouvre-t-il l’autre porte soupçonnée, la coïncidence des deux cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endormi, le médecin, le journaliste, le receveur des contributions et le jeune adorateur de madame de la Baudraye vinrent pieds nus, en vrais voleurs, condamner mystérieusement les deux portes, et se promirent de venir à cinq heures vérifier l’état de ces scellés. Jugez de leur étonnement et du plaisir de Gatien, lorsque tous quatre, un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux, et trouvèrent celui du procureur du roi, ainsi que celui de madame de la Baudraye dans un satisfaisant état de conservation. — Est-ce la même cire ? dit M. Gravier. — Sont-ce les mêmes cheveux ? demanda Lousteau. — Oui, dit Gatien. — Mais, s’écria le docteur Horace Bianchon, il y a, selon moi, de fortes raisons pour que, malgré ce certificat de bonnes vie et mœurs, la question reste indécise. — L’avenir nous éclairera, dit Émile. M. de Clagny ne fut ni procureur général, ni garde des sceaux. Ce digne magistrat était un homme sans ambition, qui devint tout uniment président du tribunal à Sancerre. M. de la Baudraye ne changea point son état de propriétaire, faisant valoir ses biens, doué d’une forte dose d’estime pour lui-même, et attendant avec impatience la mort du brave M. de la Hautoît, pour habiter, exploiter, améliorer la terre du Grossou. Madame de la Baudraye ne mania jamais le canif avec lequel les femmes donnent des coups dans le parchemin de leur contrat. Quoiqu’elle eût d’abord trouvé son mari peu agréable, elle arriva par degrés à l’indifférence des prisonniers auxquels une évasion paraît impossible ; elle roula paisiblement dans l’ornière du mariage, en sacrifiant à ses enfants et à son mari le peu d’idées extraconjugales qu’elle pouvait avoir conçues. Ses relations avec M. de Clagny restèrent dans les bornes d’une amitié sincère, et personne n’y vit rien d’illicite, quoiqu’en définitive le panier se trouvât chez lui. La belle dame de la Baudraye vieillit et se fana si bien, que, quand Horace Bianchon la revit en 1836, il ne la reconnut point. Quoique peu dramatique, ce dénoûment est celui de beaucoup d’existences, dont la monotonie fait dire à certaines femmes supérieures, enfoncées à la campagne, que… elles s’ennuient à périr. Madame de la Baudraye s’ennuyait sans doute, mais elle n’en disait rien, ce qui semble une rare supériorité à beaucoup de tyrans domestiques.

1832-1836.

Voici maintenant la fin de la Femme comme il faut, qui n’a pas été conservée dans Autre Étude de femme ; elle commence après les mots : « C’est une femme comme il n’en faut pas ! » tome IV, page 553, ligne 7.

Maintenant, qu’est cette femme ? à quelle famille appartient-elle ? d’où vient-elle ? Ici, la femme comme il faut prend des proportions révolutionnaires. Elle est une création moderne, un déplorable triomphe du système électif appliqué au beau sexe. Chaque révolution a son mot, un mot où elle se résume et qui la peint. Expliquer certains mots, ajoutés de siècle en siècle à la langue française, serait faire une magnifique histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l’Empire, il contient Napoléon tout entier. Depuis cinquante ans bientôt, nous assistons à la ruine continue de toutes les distinctions sociales ; nous aurions dû sauver les femmes de ce grand naufrage, mais le code civil a passé sur leurs têtes le niveau de ses articles. Hélas ! quelque terribles que soient ces paroles, disons-les : les duchesses s’en vont, et les marquises aussi ! Quant aux baronnes, elles n’ont jamais pu se faire prendre au sérieux, l’aristocratie commence à la vicomtesse. Les comtesses resteront. Toute femme comme il faut sera plus ou moins comtesse, comtesse de l’Empire ou d’hier, comtesse de vieille roche ou, comme on dit en italien, comtesse de politesse. Quant à la grande dame, elle est morte avec l’entourage grandiose du dernier siècle, avec la poudre, les mouches, les mules à talons, les corsets busqués ornés d’un delta de nœuds en rubans. Les duchesses aujourd’hui passent par les portes sans les faire élargir pour leurs paniers. Enfin l’Empire a vu les dernières robes à queue ! Je suis encore à comprendre comment le souverain qui voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours des robes à queue n’a pas établi pour certaines familles le droit d’aînesse et les majorats par d’indestructibles lois. Napoléon n’a pas deviné l’application du Code dont il était si fier. Cet homme, en créant ses duchesses, engendrait des femmes comme il faut, le produit médiat de sa législation. Sa pensée, prise comme un marteau par l’enfant qui sort du collége ainsi que par le journaliste obscur, a démoli les magnificences de l’état social. Aujourd’hui, tout drôle qui peut convenablement soutenir sa tête sur un col, couvrir sa puissante poitrine d’homme d’une demi-aune de satin en forme de cuirasse, montrer un front où reluise un génie apocryphe sous des cheveux bouclés, se dandiner sur deux escarpins vernis ornés de chaussettes en soie qui coûtent six francs, tient lorgnon dans une de ses arcades sourcilières en plissant le haut de sa joue, et, fût-il clerc d’avoué, fils d’entrepreneur ou bâtard de banquier, il toise impertinemment la plus jolie duchesse, l’évalue quand elle descend l’escalier d’un théâtre, et dit à son ami pantalonné par Blain, habillé par Buisson, gileté, ganté, cravaté par Bodier ou par Perry, monté sur vernis comme le premier duc venu : « Voilà, mon cher, une femme comme il faut. » Les causes de ce désastre, les voici. Un duc quelconque (il s’en rencontrait sous Louis XVIII et sous Charles X qui possédaient deux cent mille livres de rente, un magnifique hôtel, un domestique somptueux) pouvait encore être un grand seigneur. Le dernier de ces grands seigneurs français, le prince de Talleyrand, vient de mourir. Ce duc a laissé quatre enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans la manière dont il les a mariés tous, chacun de ses hoirs n’a plus que cent mille livres de rente aujourd’hui ; chacun d’eux est père ou mère de plusieurs enfants, conséquemment obligé de vivre dans un appartement, au rez-de-chaussée ou au premier étage d’une maison, avec la plus grande économie. Qui sait même s’ils ne quêtent pas une fortune ? Dès lors, la femme du fils aîné n’est duchesse que de nom : elle n’a ni sa voiture, ni ses gens, ni sa loge, ni son temps à elle ; elle n’a ni son appartement dans son hôtel, ni sa fortune, ni ses babioles ; elle est enterrée dans le mariage comme une femme de la rue Saint-Denis dans son commerce ; elle achète les bas de ses chers petits enfants, les nourrit, et surveille ses filles, qu’elle ne met plus au couvent. Les femmes les plus nobles sont ainsi devenues d’estimables couveuses. Notre époque n’a plus ces belles fleurs féminines qui ont orné les grands siècles. L’éventail de la grande dame s’est brisé. La femme n’a plus à rougir, à médire, à chuchoter, à se cacher, à se montrer, l’éventail ne sert plus qu’à s’éventer ; et, quand une chose n’est plus que ce qu’elle est, elle est trop utile pour appartenir au luxe. Tout en France a été complice de la femme comme il faut. L’aristocratie y a consenti par sa retraite au fond de ses terres où elle a été se cacher pour mourir, émigrant à l’intérieur devant les idées, comme à l’étranger devant les masses populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons européens, commander l’opinion, la retourner comme un gant, dominer le monde en dominant les hommes d’art ou de pensée qui devaient le dominer, ont commis la faute d’abandonner le terrain, honteuses d’avoir à lutter avec la bourgeoisie enivrée de pouvoir et débouchant sur la scène du monde pour s’y faire peut-être hacher en morceaux par les barbares qui la talonnent. Aussi, là où les bourgeois veulent voir des princesses, n’aperçoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd’hui, les princes ne trouvent plus de grandes dames à compromettre, ils ne peuvent même plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de Bourbon est le dernier prince qui ait usé de ce privilége, et Dieu sait seul ce qu’il lui en coûte ! Aujourd’hui, les princes ont des femmes comme il faut, obligées de payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur royale ne grandirait pas d’une ligne, qui filent sans éclat entre les eaux de la bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout à fait nobles, ni tout à fait bourgeoises. La presse a hérité de la femme. La femme n’a plus le mérite du feuilleton parlé, des délicieuses médisances ornées du beau langage ; il y a des feuilletons écrits dans un patois qui change tous les trois ans, des petits journaux plaisants comme des croque-morts et légers comme le plomb de leurs caractères. Les conversations françaises se font en iroquois révolutionnaire d’un bout à l’autre de la France par de longues colonnes imprimées dans des hôtels où grince une presse à la place des cercles élégants qui brillaient jadis. Le glas de la haute société sonne, entendez-vous ! Le premier coup est ce mot moderne de « femme comme il faut » ! Cette femme, sortie des rangs de la noblesse, ou poussée de la bourgeoisie, venue de tout terrain, même de la province, est l’expression du temps actuel, une dernière image du bon goût, de l’esprit, de la grâce, de la distinction réunis, mais amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en France, mais il y aura longtemps des femmes comme il faut, envoyées par l’opinion publique dans une haute chambre féminine, et qui seront pour le beau sexe ce qu’est le gentleman en Angleterre. Voici le progrès : autrefois, une femme pouvait avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un front de courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied gros, la main épaisse, elle était néanmoins une grande dame ; mais aujourd’hui, fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient jamais être ainsi, elle ne serait pas femme comme il faut. »

D’autres fragments encore d’une Conversation entre onze heures et minuit, ont reparu sous le titre d’Échantillon de causerie française dans les Œuvres diverses, où ils seront mentionnés.

Nous donnons ici, pour terminer les Scènes de la Vie privée, l’introduction écrite pour les Études de mœurs au xix siècle, 1834-1837, sous l’inspiration de Balzac, par M. Félix Davin en 1835 ; elle était destinée à paraître avant celle du même auteur écrite pour les Études philosophiques (voir plus loin) ; mais un retard survint qui ne permit de la publier qu’après et obligea d’en modifier le début, où la seconde Étude dut être rappelée. Cette introduction ouvrait la publication, comme nous l’avons indiqué au commencement de ce travail.

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