Première Partie. I. – La Comédie humaine · Scènes de la Vie de province · FRAGMENTS D’UN ROMAN
publié sous l’empire, par un auteur inconnu.
— Monsieur, voici des livres que votre libraire vous envoie !…
— Bien ; mettez-les sur mon bureau.
Puis je retombai dans la méditation la plus profonde à laquelle je me sois jamais abandonné. C’était une méditation sans substance et sans but, espèce de voyage fait dans un labyrinthe ténébreux où l’esprit ne pouvait rien apercevoir, où l’imagination marchait en aveugle qui n’a plus de bâton. Alors, l’âme est comme un orgue dont le musicien jouerait à vide parce que le souffleur s’est endormi ; les cordes touchées ne résonnent point.
Au milieu de ce néant, j’étais physiquement récréé par le lointain murmure de Paris, et par le frissonnement des bûches humides qui criaient dans mon foyer solitaire. Mes yeux, machinalement arrêtés sur le marbre de ma cheminée, y voyaient des paysages, des figures de vieilles femmes emmanchées sur des cous de chameau, des chèvres fantastiques, configurations bizarres qui ne me parlent et ne se montrent qu’en ces moments où le cœur est en deuil. Quand je suis heureux je ne les retrouve plus. Le bonheur est une chimère jalouse, elle tue toutes les autres. Alors, j’aurais donné volontiers au diable dix heures à prendre sur mon éternité bien heureuse pour pouvoir lire quelque livre gai, le Poëme du bonheur, par feu Marchangy, ou quelques mauvais articles faits par un camarade ; lorsque, soudain, sur la ligne droite, tracée par la tranche du paquet, j’aperçois le titre courant d’un livre, jadis jeté dans les gémonies littéraires, livre battu, pulvérisé par le pilon, réduit en bouillie, devenu carton, et qui peut-être a servi au bonheur de quelque joueur sous forme d’as de pique, ou à celui de quelque lady sous figure de boîte à pains à cacheter. Je lus avidement ces mots imprimés en petites capitales : olympia, ou les vengeances romaines !…
— Ah ! sac à papier! m’écriai-je, le marbre de ma cheminée, la musique du feu, les paysages rouges de mon brasier, tout ce qu’il y a de plus vague au monde, même le souvenir de la sublime tête de jeune fille que j’ai admirée hier aux Bouffons, cette tête fantastique ornée de cheveux abondants, magnifique diadème d’un front dédaigneux, ces yeux gris où deux cent vingt-trois romans étaient en germe ; tout le fantastique, allemand, français, etc., pâlit devant Olympia, ou les Vengeances romaines.
Malheureusement, cet incident n’est pas nouveau. Sterne a trouvé l’histoire du petit notaire sur le papier dans lequel sa fruitière lui avait envoyé du beurre. Avant-hier, un de mes amis a rencontré le conte le plus bouffon sur une vieille feuille d’un vieux livre latin dans laquelle un quincaillier lui avait envoyé des clous. Certes, amis et ennemis, si je parle de cette maculature me jetteront au nez la biographie du chat Murr entremêlée des feuilles où l’incompréhensible Hoffmann a parlé de lui sous le nom de Kreisler…
Mais comment se souvenir des tours de bissac en usage parmi les mendiants littéraires, quand on voit bien réellement : Olympia, ou les Vengeances romaines, un vrai titre, impossible à inventer, imprimé en caractères vulgairement nommés têtes de clous dans l’idiome typographique ; quand on tient deux feuilles du format in-douze bien jaunies, presque noires vers la marge, marbrées par le temps ; puis dix pages dont l’étroite justification ne contient pas plus de dix-neuf lignes à vingt-trois lettres ; le fragment d’un véritable roman jadis édité par Maradan, un roman fait sous l’Empire, auctore incerto, sans nom d’auteur, petit livre qui reparaît comme dut reparaître quelque meuble de l’archevêché dans les filets de Saint-Cloud ?…
Je ne sais si vous parcourerez, avec autant de bonheur que je l’ai fait, les campagnes pittoresques de la nature littéraire, et si vous composerez avant la lecture des fragments que je transcris ici, la préface dont je me suis donné le divertissement. J’en doute. Il faut avoir bien médité le corps de cette œuvre inconnue pour en comprendre les haillons ; il faut être anatomiste pour s’amuser dans un cimetière !
Olympia, ou les Vengeances romaines ! À quelle époque vivait cette Olympia ? Était-ce sous les Tarquins, sous la République, sous les Césars ? Est-ce du temps des papes ? En quel siècle ? Puis est-ce une femme ? Sera-ce une nuit de sang ou de plaisir ? Il y a peut-être des coups de poignard et de l’amour tout ensemble ! Mais c’est un roman de l’Empire ! Il y aura quelque chevalier, ou des bardes, de froides allégories sous le schako d’un officier français. Peut-être n’y aura-t-il rien du tout.
Après une demi-heure de rêveries, j’avais fait mon Olympia. C’était une ravissante courtisane qui chaussait souvent la tiare, vendait toujours des barrettes, cotait les péchés, entretenait sa table avec les dispenses de mariages, et nourrissait ses chevaux avec les parties casuelles. Bonne fille, d’ailleurs ! rieuse, vindicative, et faisant tuer les gens qui la calomniaient. C’était du xvi siècle tout pur, et, j’oubliais que, sous l’Empire, les bibliophiles étaient au lycée occupés à fonder leur moyen âge. Alors, par une dernière réflexion, je fis d’Olympia la cause innocente de l’assassinat du citoyen Duphot.
Que d’erreurs ! Jugez ! Olympia était une duchesse romaine, duchesse comme Torlonia, le marchand de rubans, est duc ; duchesse par la grâce du pape, comme le roi était roi par la grâce de Dieu !… Voici l’ordre dans lequel je lus les maculatures :
Ici se place le fragment inséré dans la Muse du département ; cette réflexion seulement a été enlevée :
« Nous te bannirons parce que tu es Aristide le juste » est le mot d’ordre des journalistes, et tout le journal est là… Aristide était le précurseur de Socrate, Socrate celui de Jésus-Christ, Jésus-Christ l’éternel symbole des anges terrestres persécutés.
L’article se termine ainsi :
Foi d’honnête homme, j’avais le frémissement que les hommes de talent nous donnent par leurs œuvres les plus éloquentes, et la feuille s’arrêtait là.
Voici maintenant les fragments omis de la Femme de province :
En acceptant pour femmes celles-là seulement qui satisfont au programme arrêté dans la Physiologie du mariage, programme admis par les esprits les plus judicieux de ce temps, il existe à Paris plusieurs espèces de femmes, toutes dissemblables. Foi de physiologiste, aux Tuileries, un observateur doit parfaitement reconnaître les nuances qui distinguent ces jolis oiseaux de la grande volière. Ce n’est pas ici le lieu de vous amuser par la description de ces charmantes distinctions avec lesquelles un auteur habile ferait un livre, quelque subtile iconographie de plumes au vent et de regards perdus, de joie indiscrète et de promesses qui ne disent rien, de chapeaux plus ou moins ouverts et de petits pieds qui ne paraissent pas remuer, de dentelles anciennes sur de jeunes figures, de velours qui ne sont jamais miroités sur des corsages qui se miroitent, de grands châles et de mains effilées, de bijouteries précieuses destinées à cacher ou à faire voir d’autres œuvres d’art. La jolie femme qui, vers avril ou mai, quitte son hôtel de Paris et s’abat sur son château pour habiter sa terre pendant sept mois, n’est pas une femme de province. Est-elle une femme de province, l’épouse de cet omnibus appelé jadis un préfet, qui se montre à dix départements en sept ans, depuis que les ministères constitutionnels ont inventé le Longchamps des préfectures ? La femme administrative est une espèce à part. Qui nous la peindra ? La Bruyère devrait sortir de dessous son marbre pour tracer ce caractère. Oh ! plaignez la femme de province ! Ici, l’encre devrait devenir blême ; ici, le bec affilé des plumes ironiques devrait s’émousser. Pour parler de cet objet de pitié, l’auteur voudrait pouvoir se servir des barbes de sa plus belle plume, afin de caresser ces douleurs inconnues, de mettre au jour ces joies tristes et languissantes, de rafraîchir les vieux fonds de magasin que cette femme impose à sa tête, de cylindrer ces étoffes délustrées, de repasser ces rubans invalides, remonter ces rousses dentelles héréditaires, secouer ces vieilles fleurs aussi artificieuses qu’artificielles, étiquetées dans les cartons, ou serrées dans ces armoires dont les profondeurs rappelleraient aux Parisiens les magasins des Menus-Plaisirs et les décorations des opéras qu’on ne joue plus ? Quel style peut peindre les couleurs passées de la bordure qui entoure le portrait de cette pâle figure ? Comment expliquer que les robes sont flasques en province, que les yeux sont froids, que la plaisanterie y est, comme les semestres des rentes sous l’Empire, presque toujours arriérée ; que les cœurs souffrent beaucoup, et que le laisser-aller général de la femme de province vient d’un défaut de culture de ce même cœur infiniment négligé, mal entretenu, peu compris ? La femme de province a un cœur, et s’en sert très-peu ou mal, ce qui est pis. Or, la vie de la femme est au cœur, et non ailleurs. Aussi la sagesse des enseignes a-t-elle précédé les lois de la science médicale, en disant la femme sans tête pour exprimer une bonne femme, la vraie femme. Une femme heureuse par le cœur a un air ouvert, une figure riante ; jamais vous ne verrez une femme de province réellement gaie ou ayant l’air délibéré. Presque toujours le masque est contracté. Elle pense à des choses qu’elle n’ose pas dire ; elle vit dans une sorte de contrainte, elle s’ennuie, elle a l’habitude de s’ennuyer, mais elle ne l’avouera jamais. J’en appelle à tous les observateurs sérieux de la nature sociale, une femme de province a des rides dix ans avant le temps fixé par les ordonnances du code féminin. Les femmes de province ont des blessures à l’esprit et au cœur, blessures si bien couvertes par d’ingénieux appareils que les savants seuls savent les reconnaître, et si sensibles qu’il est difficile à un Parisien d’être une demi-journée avec une femme de province sans l’avoir touchée à l’une de ses plaies et lui avoir fait grand mal. Il a imité ces amis imprudents qui prennent leur ami par le bras gauche sans voir les bandelettes dont l’humérus est enveloppé et qui le grossissent. L’amour-propre impose silence à la douleur. L’ami ventousé par Hippocrate présente dès lors sa droite et refuse sa gauche à cette aveugle amitié. La femme de province, si elle rencontre un étourdi, ne sait bientôt plus quel côté présenter. La femme de province est dans un état constant de flagrante infériorité. Aucune créature ne veut s’avouer un pareil fait, tout en en souffrant. Cette pensée rongeuse opprime la femme de province. Il en est une autre plus corrosive encore : elle est mariée à un homme excessivement ordinaire, vulgaire et commun. Son mari n’est pas seulement ordinaire, vulgaire et commun, il est ennuyeux, et vous devez connaître ce fameux exploit signifié à je ne sais quel prince, requête de M. de Lauraguais, par lequel on lui faisait commandement de ne plus revenir chez Sophie Arnould, attendu qu’il l’ennuyait, et que les effets de l’ennui chez une femme allaient jusqu’à lui changer le caractère, la figure, lui faire perdre sa beauté, etc. À l’exploit était jointe une consultation signée de plusieurs médecins célèbres qui justifiaient les dires de la signification. La vie de province est l’ennui organisé, l’ennui déguisé sous mille formes ; enfin l’ennui est le fond de la langue. J’y ai vu de belles jeunes filles, richement dotées, mariées par leur famille à quelque sot jeune homme du voisinage, enlaidies, après trois ans de mariage, au point de n’être plus, non reconnaissables, mais reconnues. Les hommes de génie éclos en province, les hommes supérieurs, sont dus à des hasards de l’amour. Toute femme est plus ou moins portée à chercher des compensations à ses mille douleurs légales dans mille félicités illégales. Ce livre d’or de l’amour est fermé pour la femme de province, ou du moins elle le lit toute seule, elle vit dans une lanterne, elle n’a point de secret à elle, sa maison est ouverte et les murs sont de verre. Si, dans la province, chacun connaît le dîner de son voisin, on sait encore mieux le menu de sa vie, et qui vient, et qui ne vient pas, et qui passe sous les fenêtres avant de passer par la fenêtre. La passion n’y connaît point le mystère. Vous avez passé quelques mois en province, vous avez dit par désœuvrement quelques mots d’amour à la femme la moins laide du département ; là, elle vous paraissait jolie, et vous avez été vous-même. Cette plaisanterie est devenue sérieuse à votre insu. Madame Coquelin, que vous avez nommée Amélie, votre Amélie vous arrive à six ans de date, veuve et toute prête à faire votre bonheur quand votre bonheur s’est beaucoup mieux arrangé. Ceci n’est pas de l’innocence, mais de l’ignorance. Vous la dédaignez, elle vous aime ; vous arrivez à la maltraiter, elle vous aime ; elle ne comprend rien à ce que l’on a si ingénieusement nommé le français, l’art de faire comprendre ce qui ne doit pas se dire. On ne peut éclairer cette femme, il faut l’aveugler. Toutes ces impuissances de la province prennent les noms orgueilleux de sagesse, de simplicité, de raison, de bonhomie. On ne saurait imaginer la masse imposante et compacte que forment toutes ces petites choses, quelle force d’inertie elles ont, et combien tout est d’accord : langage et figure, vêtement et mœurs intérieures. Dans la toilette d’une femme de province, l’utile a toujours le pas sur l’agréable. Chacun connaît la fortune du voisin, l’extérieur ne signifie plus rien. Puis, comme le disent les sages, on s’est habitué les uns aux autres, et la toilette devient inutile. C’est à cette maxime que sont dues les monstruosités vestimentales de la province ; ces châles exhumés de l’Empire, ces robes ou exagérées, ou mal portées, ou trop larges, ou trop étroites ! La mode s’y assied au lieu de passer. On tient à une chose qui a coûté trop cher, on ménage un chapeau. On garde pour la saison suivante une futilité qui ne doit durer qu’un jour. Quand une femme de province vient à Paris, elle se distingue aussitôt à l’exiguïté des détails de sa personne et de sa toilette, à son étonnement secret et qui perce, ou ostensible et qu’elle veut cacher, excité par les choses et par les idées. Elle ne sait pas ! Ce mot l’explique. Elle s’observe elle-même, elle n’a pas le moindre laisser-aller. Si elle est jeune, elle peut s’acclimater ; mais, passé je ne sais quel âge, elle souffre tant dans Paris, qu’elle retourne dans sa chère province. Ne croyez pas que la différence entre les femmes de province et les Parisiennes soit purement extérieure, il y a des différences d’esprit, de mœurs, de conduite. Ainsi la femme de province ne songe point à se dissimuler, elle est essentiellement naïve. Si une Parisienne n’a pas les hanches assez bien dessinées, son esprit inventif et l’envie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque ; si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque, la Parisienne est capable d’en faire un agrément, cela se voit souvent ; mais la femme de province, jamais ! Si sa taille est trop courte, si son embonpoint se place mal, eh bien, elle en prend son parti, et ses adorateurs, sous peine de ne pas l’aimer, doivent la prendre comme elle est, tandis que la Parisienne veut toujours être prise pour ce qu’elle n’est pas. De là ces tournures grotesques, ces maigreurs effrontées, ces ampleurs ridicules, ces lignes disgracieuses offertes avec ingénuité, auxquelles toute une ville s’est habituée et qui étonnent les Parisiens. Ces difformités orgueilleuses, ces vices de toilette existent dans l’esprit. À quelque sphère qu’elle appartienne, la femme de province montre de petites idées. C’est elle qui, à Paris, trouve de bon goût d’enlever à sa meilleure amie l’affection de son mari. Les femmes de province ne savent pas se venger avec grâce, elles se vengent mal ; elles n’ont pas dans le discours ni dans la pensée l’atticisme moderne, ce parisiénisme (ce mot nous manque) qui consiste à tout effleurer, à être profond sans en avoir l’air, à blesser mortellement sans paraître avoir touché, à dire ce que j’ai entendu souvent : « Qu’avez-vous, ma chère ? » quand le poignard est enfoncé jusqu’à la garde. Les femmes de province vous font souffrir et vous manquent ; elles tombent lourdement quand elles tombent ; elles sont moins femmes que les Parisiennes. Mais, ce qui dans tout pays est impardonnable, elles sont ennuyeuses, elles ont le bonheur aussi ennuyeux que le malheur, elles outrent tout. On en voit qui mettent quelquefois un talent infini à éviter la grâce. La femme de province n’a que deux manières d’être : ou elle se résigne, ou elle se révolte. Sa révolte consiste à quitter la province et s’établir à Paris. Elle s’y établit légitimement par un mariage et tâche de devenir Parisienne ; elle y triomphe rarement de ses habitudes. Celle qui s’y établit en abandonnant tout ne compte plus parmi les femmes. Il est une troisième révolte qui consiste à dominer sa ville et à insulter Paris ; la femme assez forte pour jouer ce rôle est toujours une Parisienne manquée. Aussi la vraie femme de province est-elle toujours résignée. Voici les choses curieuses, tristes ou bouffonnes qui résultent de la femme combinée avec la vie de province. Un Parisien passe par la ville, un de ses amis lui vante la belle madame une telle, il le présente à ce phénix, et le Parisien aperçoit une laideron parfaitement conditionnée. Il arrive alors des aventures comme celle-ci. Un jeune homme a quelques jours d’exil à passer dans une petite ville de province, il y retrouve l’éternel ami de collége, cet ami de collége le présente à la femme la plus comme il faut de la ville, une femme éminemment spirituelle, une âme aimante et une belle femme. Le Parisien voit un grand corps sec étendu sur un prétendu divan, qui minaude, qui n’a pas les yeux ensemble, qui a passé quarante ans, couperosé, des dents suspectes, les cheveux teints, habillé prétentieusement, et le langage en harmonie avec le vêtement. Le Parisien fait contre bonne fortune mauvais cœur, et se garde bien de revenir à ce squelette ambitieux. Le Parisien moqueur félicite son ami de son bonheur, il le mystifie en prenant cet air convaincu que prennent les Parisiens pour se moquer. La veille de son départ, le Parisien, questionné par son ami sur l’opinion qu’il emporte de la petite ville, répond quelque chose comme : — Je me suis royalement ennuyé, mais j’ai toujours eu la plus belle femme de la ville ! Le lendemain matin, l’ami le réveille ; armé d’une paire de pistolets, il vient lui proposer de se brûler la cervelle, en lui posant ce théorème : — Si vous avez eu la plus belle femme de la ville, ce ne peut être que ma maîtresse ; allons nous battre, vous n’êtes qu’un infâme ! On vous présente à la femme la plus spirituelle, et vous trouvez une créature qui tourne dans le même genre d’esprit depuis vingt ans, qui vous lance des lieux communs accompagnés de sourires désagréables, et vous découvrez que la femme la plus spirituelle de la ville en est simplement la plus bavarde. Deux femmes également supérieures et toutes deux en province, où l’auteur de ces observations a eu la douleur de les trouver, expliquent admirablement le sort des femmes de province. La première avait su résister à cette vie tiède et relâchante qui dissout la plus forte volonté, détrempe le caractère, abolit toute ambition, qui enfin éteint le sens du beau. Elle passait pour une femme originale ; elle était haïe, calomniée ; elle n’allait nulle part, on ne voulait plus la recevoir, elle était l’ennemi public. Voici ses crimes : Pour entretenir son intelligence au niveau du mouvement parisien, elle lisait tous les ouvrages qui paraissaient et les journaux ; et, pour ne jamais se laisser gagner par l’incurie et par le mauvais goût, elle avait une amie intime à Paris qui la mettait au fait des modes et des petites révolutions du luxe. Elle demeurait donc toujours élégante, et son intérieur était un intérieur presque parisien. Hommes et femmes, en venant chez elle, s’y trouvaient constamment blessés de cette constante nouveauté, de ce bon goût persistant. Une haine profonde s’émut, causée par ces choses. Mais la conversation et l’esprit de cette femme engendrèrent une bien plus cruelle aversion. Cette femme se refusait au clabaudage de petites nouvelles, à cette médisance de bas étage qui fait le fond de la vie en province ; elle remuait des pensées au lieu de remuer des mots. Elle fut atteinte et convaincue de pédantisme, chacun finit par se moquer effrontément de ses nobles et grandes qualités, d’une supériorité qui blessait toutes les prétentions, qui relevait les ignorances et ne leur pardonnait pas. Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité. Cette femme fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, et le désert se fit autour d’elle. Pas une de ses démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée, dénaturée. Il résultait de ceci qu’elle était impie, immorale, dévergondée, dangereuse, d’une conduite légère et répréhensible. — Madame une telle, oh ! elle est folle. Tel fut l’arrêt suprême porté par toute la province. La seconde avait deviné l’ostracisme que sa résistance lui vaudrait, elle était restée grande en elle-même, elle livrait son intérieur seulement à ces minuties. Ce fut à elle que je demandai le secret de l’amour en province ; je ne voyais pas dans la journée une seule occasion de lui parler, dans toute la ville un seul lieu où l’on pût la voir sans qu’elle fût observée. — Nous souffrons beaucoup l’hiver, me dit-elle ; mais nous avons la campagne ! Je me souvins alors qu’au mois d’avril ou de mai, les jolies femmes d’une ville de province sont les premières à décamper. En province, la maison de campagne est le fiacre à l’heure de Paris. Quoique l’homme le plus spirituel de la ville, un homme d’avenir, disait-on, et qui fit un épouvantable fiasco à la Chambre, lui rendit des soins, cette femme mourut jeune et dévorée comme un ver. La supériorité comporte une action invincible qui, au besoin, réagit sur celui que la nature a doué de ce don fatal.
XXXVII. Les Rivalités ; la Vieille Fille, daté de Paris, octobre 1836. Dédié à E. Midy de la Greneraye-Surville (beau-frère de l’auteur). Imprimé pour la première fois dans la Presse du 23 octobre au 4 novembre 1836, ce roman parut pour la première fois en volume, daté, en 1837, dans le tome III de la première édition des Scènes de la Vie de province, 1834-1837. C’est en 1844, augmenté de sa dédicace actuelle, qu’il prit place avec le Cabinet des antiques, sous le titre collectif de : les Rivalités, dans le tome III de la troisième édition des Scènes de la Vie de province (première édition de la Comédie humaine, tome VII). La première version était divisée en trois chapitres, supprimés aujourd’hui :
XXXVIII. Les Provinciaux à Paris ; le Cabinet des antiques, daté des Jardies, juillet 1837. Dédié au baron de Hammer-Purgstall. Les deux parties de ce récit, annoncé avec le sous-titre de Fragments d’histoire générale, parurent pour la première fois, l’une, sans date, sous le titre de : le Cabinet des antiques, dans la Chronique de Paris du 6 mars 1836 ; l’autre, datée des Jardies, septembre 1838, sous le titre de : les Rivalités en province, dans le Constitutionnel des 22, 24, 26, 28 et 30 septembre, 1, 3, 4, 5, 7, et 8 octobre 1838. Cette version de la seconde partie y était divisée ainsi :
En réunissant ces deux parties en un même ouvrage, dont l’article de la Chronique de Paris forme tout le début, Balzac le publia avec la dédicace actuelle datée des Jardies, février 1839, et l’ouvrage daté des Jardies, septembre 1838, en deux volumes in-8 chez Souverain en 1839, sous le titre de : le Cabinet des antiques, suivi de : Gambara. Il y ajouta une préface (voir tome XXII, page 513) et supprima le fragment que voici qui terminait la partie publiée dans la Chronique de Paris, et se plaçait après le premier paragraphe de la page 13 de cette édition :
Chacun de nous fut emporté par le cours de sa vie ; douze ans se passèrent. Ici commencent les événements de cette histoire dont ceci n’est que le préambule ; il sera certes pardonné à l’auteur de l’avoir écrit. Qui de nous, dans son enfance, n’a pas éprouvé quelque admiration pour des hommes et des choses dont la grandeur était peut-être factice, mais qui n’en était pas moins imposante, car la plus vivace poésie est celle que nous créons en nous-même ?
Il y modifia aussi tout le dénoûment de la version du Constitutionnel ; il y introduisit la partie judiciaire qui va dans cette édition de la page 94, ligne 29, après les mots : « Mon Dieu, tu dois sauver la maison d’Esgrignon ! » jusqu’à la page 125, ligne 29, aux mots : « que vous avancerez d’une demi-heure. » Dans le Constitutionnel, toute cette partie était remplacée par ceci :
Il se coucha quasi mort sous le poids de tant d’émotions et de tant de fatigues. Il fut bientôt réveillé par la vieille gouvernante : elle lui présenta le plus adorable homme du monde, un tigre coquet qui n’était rien moins que madame de Maufrigneuse. La duchesse avait pris le vêtement neuf d’un de ses grooms, un enfant de dix ans, elle était venue en calèche, et seule ! — Me voici, lui dit-elle, j’arrive pour le sauver ou pour périr avec lui. J’ai cent mille francs que le roi m’a donnés sur sa cassette pour acheter l’innocence de Victurnien, si l’adversaire est corruptible. J’ai des lettres pour éclairer la religion des juges, des lettres que je dois rapporter à ceux qui les ont écrites ; elles doivent être lues, mais supprimées… Et si nous échouons, j’ai du poison pour le soustraire à l’accusation. Chesnel rendit scène pour scène à la duchesse : il s’élança de son lit, en chemise, il tomba à ses pieds, les baisa, et courut à sa robe de chambre en demandant pardon pour l’oubli que la joie lui faisait commettre. Il s’habilla, donna le bras à la duchesse, car il se hâta d’aller chez le juge d’instruction avant que celui-ci eût rien commencé. De sept heures du matin à dix heures, pendant que l’abbé Couturier prêchait madame du Croisier, avant l’heure du Palais, Chesnel avait démontré au juge d’instruction combien l’accusation portée contre M. le comte d’Esgrignon était calomnieuse, en lui produisant le reçu des cent mille écus remis par lui-même, Chesnel, à madame du Croisier, en l’absence de son mari. Madame du Croisier, ignorante en ces sortes d’affaires, avait serré la somme sans en rien dire à son mari. Cette erreur avait fait tout le mal. M. du Croisier avait trop ardemment saisi l’occasion de perdre une famille qu’il haïssait. L’instruction, conduite dans ce sens, amenait la mise en liberté sous caution du jeune comte. Le juge d’instruction ne pouvait rien ; cette affaire regardait le tribunal et non lui ; M. du Ronceret y était puissant, il fallait être sûr de l’opinion de deux autres juges qui, avec la sienne, emporteraient la majorité. Le groom s’avança, dit au juge, qui elle était, sortit de sa poche une lettre qu’elle déplia, la lui fit lire en la gardant serrée entre ses doigts mignons. Après lecture, le juge fut disposé à faire tout ce qui ne serait pas contre sa conscience. Mais il ne pouvait rien sans l’aide de deux autres juges. Il fallut remettre au soir les démarches décisives. À midi, Monseigneur et mademoiselle Armande étaient à l’hôtel d’Esgrignon, où le charmant tigre couché par les soins de Chesnel se reposait de ses fatigues à l’insu du marquis. Du Croisier, appelé entre une heure et deux chez le juge d’instruction, fut interrogé sur trois points. L’effet argué de faux ne portait-il pas sa signature ? Avait-il eu, avant cet effet, des affaires avec M. le comte d’Esgrignon ? M. le comte d’Esgrignon n’avait-il pas tiré sur lui des lettres de change avec ou sans avis ? Puis Chesnel n’avait-il pas plusieurs fois déjà soldé ces comptes ? Enfin, du Croisier n’avait-il pas été absent à telle époque ? Toutes ces questions furent résolues affirmativement par du Croisier. Quand elles furent consignées au procès-verbal, le juge termina par cette foudroyante interrogation : savait-il que l’argent de l’effet argué de faux avait été déposé chez lui cinq jours avant la date de l’effet ? Cette dernière question mit du Croisier en défiance contre le juge, auquel il demanda ce que signifiait un pareil interrogatoire, en faisant observer que, si les fonds avaient été chez lui, il n’eût pas rendu de plainte. Le juge le renvoya sans répondre : la justice s’éclairait, voilà tout. Chesnel avait déjà comparu pour expliquer l’affaire. La véracité de ses assertions fut corroborée par la déposition de madame du Croisier. Le juge fit comparaître le comte d’Esgrignon qui produisit la première lettre par laquelle du Croisier lui avait écrit de tirer sur lui, sans lui faire l’injure de déposer les fonds chez lui. Puis, soufflé par Chesnel, il produisit une lettre que Chesnel lui aurait écrite en le prévenant du versement des cent mille écus chez M. du Croisier. Avec de pareils éléments, l’innocence du jeune comte devait triompher devant le tribunal. Pour éviter la colère de son mari, madame du Croisier s’était enfuie au Prébaudet, suivie de l’abbé Couturier, qui lui assurait qu’elle était une sainte, et que plus elle souffrirait pour cette cause, plus elle serait agréable à Dieu.
Voici les divisions de cette version :
En 1844, avec la Vieille Fille, et sous le titre collectif de : les Rivalités, dont le Cabinet des antiques formait la deuxième partie, cet ouvrage entra, toutes divisions supprimées, dans le tome III de la troisième édition des Scènes de la Vie de province (première édition de la Comédie humaine, tome VII). Ce n’est que dans l’édition définitive que Balzac a enlevé à ces deux récits leur titre collectif et y a substitué pour le second, celui de : les Provinciaux à Paris.
XXXIX. Illusions perdues. I. Les Deux Poëtes. II. Un Grand Homme de province à Paris. III. Les Souffrances de l’inventeur, daté de 1835-1843. Dédié à Victor Hugo. La première partie de ce récit, sous le seul titre d’Illusions perdues, parut inédite en 1837, datée du château de Saché, juillet-novembre 1836, et accompagnée d’une préface (voir tome XXII, page 388), formant le tome IV de la première édition des Scènes de la Vie de province, 1833-1837. Elle était alors divisée en chapitres dont voici les titres :
L’auteur réimprima dans cet ouvrage deux pièces de vers qu’il avait publiées dans les Annales romantiques pour 1827-1828, par divers auteurs, un volume in-18 chez Urbain Canel, 1828 ; on les retrouvera aux pages 179 et 212 de cette édition ; mais, comme elles présentent de légères différences entre les deux versions, nous réimprimons ici la première pour que les curieux puissent les comparer.
ODE À UNE JEUNE FILLE.
Du sein de ces torrents de gloire et de lumière
Où, sur des harpes d’or, les Esprits Immortels,
Aux pieds de Jéhova, redisent la prière
De nos plaintifs autels ;
Souvent un Chérubin à chevelure blonde,
Voilant l’éclat de Dieu par son front reflété,
Laisse au parvis des cieux son plumage argenté,
Et descend sur le monde :
Comprenant du Très-Haut le sublime regard,
Il vient sourire au pauvre à qui tout est souffrance :
Et par son tendre aspect rappeler au vieillard
Les doux jeux de l’enfance ;
Il inscrit des méchants les tardifs repentirs ;
À la vierge amoureuse il accourt dire : « Espère ! »
Et, le cœur plein de joie, il compte les soupirs
Qu’on donne à la misère.
De ces Anges d’amour, un seul est parmi nous
Que le soin de notre heur égara dans sa route ;
En soupirant, il tourne un regard triste et doux
Vers l’éternelle voûte.
Ce n’est point de son front l’éclatante blancheur
Qui m’a dit le secret de sa noble origine ;
Mais son tendre sourire et l’accent enchanteur
De sa plainte divine.
Ah ! gardez, gardez bien de lui laisser revoir
Le brillant Séraphin qui vers les cieux revole ;
Trop tôt, il lui dirait la magique parole
Que, pour nager dans l’air, ils prononcent le soir.
Vous les verriez, des nuits perçant les sombres voiles,
Comme un point de l’aurore atteindre les étoiles
De leur vol fraternel ;
Et, le marin, le soir, assis sur le rivage,
Levant un doigt craintif aux campagnes du ciel,
De leurs pieds lumineux montrerait le passage.
II
VERS ÉCRITS SUR UN ALBUM.
Le magique pinceau, les Muses mensongères
N’orneront pas toujours de ces feuilles légères
Le fidèle vélin ;
Et le crayon furtif de ma jeune maîtresse
Me confiera souvent sa secrète allégresse
Et son muet chagrin.
Et, quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées
Demanderont raison de ses jeunes années,
Aujourd’hui l’avenir,
Alors, veuille l’Amour que de son beau voyage
Le fécond souvenir
Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage.
Àpropos des vers de Balzac, il nous semble que c’est ici la place de citer une pièce de lui tout à fait inconnue, qui a été publiée dans la Caricature du 17 février 1831, où elle est intitulée : Ci-gît la muse de Béranger ; nous y ajoutons deux fragments de sa jeunesse, publiés pour la première fois par M. Champfleury, dans le numéro 1 de sa gazette (Gazette de Champfleury), novembre 1856, et réimprimés en 1861 dans son volume intitulé : Grandes figures d’hier et d’aujourd’hui. Ces fragments ont été copiés par M. Champfleury sur le manuscrit original.
Cette fille si belle
A quitté pour toujours
La dépouille mortelle
Qu’elle dut aux Amours.
De sa voix qu’on accuse
Ce fut le cri dernier :
« Français, pleurez la muse
Du pauvre chansonnier ! »
Sa vie était brillante
Au soleil des trois jours ;
Mais une fièvre lente
En a terni le cours.
Mon pays, l’on t’abuse !
Entends-la s’écrier :
« Français, pleurez la muse
Du pauvre chansonnier ! »
Une inquiète flamme
A ranimé ses yeux,
Quand, pensive, son âme
Remonta dans les cieux ;
La Liberté, confuse,
Effeuillait un laurier !
Français, pleurez la muse
Du pauvre chansonnier !
Ô toi que l’on immole,
Cherche à travers tes pleurs,
Peuple, qui te console
En tes jours de malheurs.
On lisait ton excuse
Aux murs de son grenier !…
Français, pleurez la muse
Du pauvre chansonnier !
Héros de la Belgique,
Courageux Polonais,
Qui de sa voix magique
Attendiez les bienfaits,
Dupin vous désabuse ;
Il est son héritier.
Français, pleurez la muse
Du pauvre chansonnier !