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HISTOIRE
D’UN
DICTIONNAIRE LATIN
Ce fut le 2 octobre, le lendemain de la rentrée des classes, que je fis mon apparition dans les brillants magasins de M. Valleuse, le libraire classique de la rue des Facultés, à Paris, Quelle agitation y régnait ! On aurait dit une gare de chemin de fer (dont les voyageurs eussent tous été des livres) ; train d’arrivée et train de départ s’y succédaient sans interruption.
On m’exposa dans une vitrine, comme un appât pour les gourmands… de latin, après m’a voir ceint d’une belle écharpe blanche où ces mots magiques :
VIENT DE PARAÎTRE
s’étalaient en gros caractères.
Mon premier soin fut d’examiner mes voisins : tous coquets, pomponnés, illustrés comme des livres d’étrennes, ces bouquins classiques-là ; … les uns revêtus d’un bleu tendre, les autres d’un vert-amande ou d’un gris-argent, en un mot, tout à fait Jeune France ; tandis que moi…
Ah ! permettez, chers lecteurs, que je me présente à vous, tel que j’étais au temps de ma florissante jeunesse.
Dictionnaire latin-français, pour vous servir ; Quicherat revu par Merlin. Au moral, l’âme d’un Romain (d’un Romain qui aurait vaincu le monde) ; au physique, habillé d’une toge… non, c’est d’une toile que je veux dire, grise de la tête aux pieds ; un vrai Cincinnatus pour la simplicité… Seul, comme la bande de pourpre des consuls, l’écriteau rouge où se marquait mon titre, sur mon dos, me donnait l’air militaire, et la correction même de ma tenue faisait valoir mon embonpoint.
S’il y avait, pour les livres, quelque chose d’analogue à la Société des 100 kilos pour les hommes, j’aurais dû avoir un prix, tout au moins un accessit. J’avais un peu l’air d’un gros colonel, bien sanglé dans son uniforme, et colonel certes j’étais ; ne devais-je pas bientôt commander la manœuvre… des versions latines ? D’ailleurs, j’étais aussi fier de mon bagage de linguistique que l’est un colonel de ses campagnes et de ses décorations.
Jamais amour-propre ne fut mieux chevillé dans un cœur que le mien n’était fixé dans mes pages. Vous allez pouvoir juger de ma modestie :
« En tant que dictionnaire, me disais-je, je suis un livre d’ordre supérieur ; les dictionnaires ont la science infuse. On lit les autres livres ; on les critique, fussent-ils Horace ou Virgile ; nous, dictionnaires, on nous consulte, on s’incline devant nos décisions ; nous jugeons, nous condamnons sans appel : nous sommes infaillibles ! »
Pardon de m’appesantir ainsi sur mon état d’âme d’alors ; vous comprendrez mieux ainsi de quelle influence il fut sur ma vie, sur mes malheurs.
Le principal employé de la maison, M. Beauchard, quand il me reçut de chez le relieur, moi, premier-né de la première édition, parut charmé de ma tenue. Pourtant, sans égards pour la supériorité dont je viens de me vanter, il ne me mit pas à part comme un livre d’élite (première déception pour moi !) et me plaça tout simplement au milieu d’autres livres… J’avais pour voisins immédiats un exemplaire des fables de La Fontaine, annotées par Vertugeot, à l’usage de la sixième, et un exemplaire des fables de Phèdre, prescrites pour la cinquième.
Entre livres bien élevés, on se salue ; mes voisins agitèrent poliment leurs pages à mon arrivée, et se rangèrent pour me faire place.
« Cher ami, dis-je au volume de Phèdre, je te salue ; tu portes la sagesse des temps sous les grâces de la fable : tu es un vrai Latin ! »
Puis me tournant vers La Fontaine :
« Quant à vous, monsieur, permettez-moi de vous féliciter qu’Ésope et Phèdre, voire le bon Horace, aient vécu avant vous ; votre réputation y a fort gagné ; vous n’êtes qu’un plagiaire ! »
Le bonhomme La Fontaine allait sans doute répondre, M. Beauchard l’en empêcha ; un client le demandait ; il partit, laissant mon insolence impunie.
Non loin de moi, un livre d’Ésope riait à se tordre (si les livres pouvaient se tordre).
« Qu’avez-vous, lui dis-je, à rire ainsi ?
— J’ai, me répondit-il, que plagiaires nous serions tous, à votre compte. La Fontaine le serait de Phèdre, et Phèdre de moi ; moi-même, Ésope, ne le serais-je pas de Pilpaï, le fabuliste indien ? Quand tu auras trouvé, ô dictionnaire, ajouta-t-il (en me tutoyant à l’antique), une idée neuve sous le soleil, tu auras beau l’enfermer, elle s’échappera pour faire le tour du monde. »
Et le malin Ésope se mit à rire de nouveau.
Cette raillerie me déplut, venant d’un Grec ; aussi voulus-je lui river son clou.
« Monsieur, lui dis-je froidement, convenez qu’il est un point sur lequel nous autres Latins ne vous avons point copiés, ni vous ni personne ; notre noble langue latine n’a pas d’articles ; la vôtre en a, tout comme une vulgaire langue vivante, vous ne pouvez le nier.
— Les articles, reprit-il, donnent de la clarté à la langue ; ce n’est pas par là que vous brillez, vous autres Latins, et… »
Àce moment, on vint aussi chercher dans la vitrine mon Ésope, ce qui lui coupa la parole.
« Aoh ! monsieur le Grec, il avoir raison, appuya un dictionnaire anglais à qui nul ne parlait ; nous aussi avoir des articles ; ceci n’a pas empêché nous de conquérir une aussi grande empire que vos Romains d’autrefois, monsieur latiniste…
— Qui faites tant de cas de votre langue, ajouta, par un calembour déplorable, une grammaire française, vexée peut-être d’être privée de cas, elle.
— Et, reprit le dictionnaire anglais, pas joli, ça, pour un « gentleman », s’être fait l’accusateur des autres !
— Dites plutôt l’accusatif, » reprit la grammaire pince-sans-rire.
Et sur ce mot peu spirituel, tous les livres modernes de s’esclaffer.
« Je méprise vos quolibets, m’écriai-je ; entre vous et moi point d’entente possible ! »
Et je me renfermai dans un silence méprisant, tandis que les chuchotements railleurs continuaient à mon adresse.
Mon attention venait d’ailleurs d’être attirée d’un autre côté. Parmi les nombreux acheteurs du magasin, je remarquai en cet instant un monsieur et son fils : le père, d’âge moyen, aspect distingué, une mince bande de ruban pourpre à la boutonnière ; le fils, onze à douze ans, gamin à l’air franc, ouvert, un peu mou peut-être, mais si gentil !
Père et fils, M. d’Avor et Paul d’Avor, étaient en quête d’un dictionnaire latin-français.
M. Beauchard, qui, dans la maison, s’occupait de la vente des ouvrages de classe, fit mon éloge.
« Pour le moment, c’est le meilleur, le plus nouveau aussi : Il vient de paraître, dit-il.
— Encore un Quicherat, comme dans mon temps, fit le papa ; rien de nouveau sous le soleil !
(À part moi, je me dis : « Il pense comme le livre d’Ésope. »)
— Pardon, dit M. Beauchard, Quicherat s’est transformé, amélioré, grâce aux excellentes modifications de M. Merlin, docteur ès lettres, professeur de rhétorique au grand lycée Colbert.
— C’est mon lycée, s’écria gaiement le petit Paul.
— Un lycée de progrès, remarqua M. Beauchard.
— De progrès, Paul, tu entends, insista le père ; de progrès ; en fais-tu, toi ?
— Je voulais dire, reprit M. Beauchard, conciliant, un lycée de réformes ; tous les essais y sont introduits avant de l’être dans les autres établissements d’enseignement secondaire. Mais, pour revenir au « Quicherat revu par Merlin », il est en tout conforme au programme de 189… Pas d’essai dangereux à craindre, quoiqu’il soit tout nouveau.
— Alors, je peux l’acheter sans être accusé d’hérésie. Il te nourrira, Paul, de « la moelle des auteurs latins, » ajouta le papa avec une emphase souriante.
Pendant que ces messieurs causaient, le petit garçon s’était approché du comptoir où M. Beauchard m’avait déposé ; il me contempla d’abord plein de respect, puis me feuilleta avec une sorte de vénération curieuse. On sentait que, pour lui, avoir un grand dictionnaire au lieu du modeste lexique dont il s’était servi en sixième, était un acte mémorable dans sa vie d’écolier ; sans doute il honorait en moi la langue sacrée, langue d’Église, langue de Droit, hier encore langue universelle des savants !
« Si ce volume ne vous plaît pas, dit M. Beauchard en s’approchant de l’enfant, j’aurai d’autres exemplaires ce soir ; celui-ci est le premier qu’on m’ait apporté… Je m’aperçois qu’il a une légère éraflure.
— Oh ! si, il me plaît, fit le petit garçon ; je le trouve tout à fait gentil !
— C’est vrai qu’il a bonne tournure ; c’est pourquoi je l’ai mis tout de suite à l’étalage, sans attendre ses compagnons ; il me plaisait comme à vous. C’est singulier, ajouta-t-il, sur cinquante exemplaires d’un même ouvrage, pas un n’est semblable à l’autre ; chacun a sa physionomic particulière.
« Avez-vous besoin d’autres livres ? demanda-t-il à son petit client.
— Bien sûr, s’écria l’écolier, en tirant sa liste de sa poche :
« De Viris illustribus ;
« Selectæ ;
« Histoire de la Grèce ;
« Tragédie d’Esther, etc., etc. »
Et, tout occupé du choix de ses autres livres, Paul me laisse seul sur le comptoir et s’éloigne de quelques pas, avec son père et M. Beauchard.
« Que voulez-vous, monsieur ? dit un autre employé de la maison à quelqu’un qui entrait.
— Un dictionnaire latin-français, » répondit d’une voix sourde, quoique enfantine, le nouvel arrivant.
Le timbre de cette voix me frappa ; ce qu’il y avait en elle de faux, de malsonnant, était indicible. Je regardai alors le plumage de l’oiseau dont j’avais entendu le ramage ; oui, l’un valait bien l’autre : un brun de forte taille, douze ans au moins ; front bas et fuyant, les yeux errants et inquiets, quelque chose de sournois dans la bouche.
« Voici un excellent dictionnaire, lui dit l’employé en me prenant sur la table où m’avait oublié Paul : « Quicherat revu par Merlin » ; il vient de paraître.
— Je le prends alors, dit le jeune garçon ; mais je n’ai pas d’argent sur moi ; voulez-vous l’envoyer chez mon oncle ? Je vais vous donner son adresse, »
Cette phrase, prononcée à voix haute, fit retourner mon Paul ; il me vit entre les mains d’un autre : un regret le saisit.
« Je viens de le choisir, ce dictionnaire-là, » s’écria-t-il.
Cher petit Paul ! je l’aurais embrassé.
« C’est différent, reprit brusquement le nouveau venu ; on m’avait dit qu’il était à vendre. C’est bien ; j’en prendrai un autre.
— Ah ! c’est toi, Philippon, dit Paul, qui reconnut alors, en la personne du jeune garçon, un camarade de classe ; si tu préfères avoir ce dictionnaire-là, je te le laisse très volontiers ; je prendrai un de ses pareils ; tous les dictionnaires se valent !… après tout. »
« Ah ! c’est toi, Philippon ! »
Quelle hérésie vous faisiez là, mon cher Paul ! Tous les dictionnaires se valent !… Autant dire que toutes les intelligences sont égales !
« Non, merci, » dit sèchement Philippon à l’aimable Paul.
Et il se détourna pour ne pas continuer la conversation, non sans avoir jeté sur mon petit ami un regard où perçait la haine.
Cinq minutes après, le cher petit bonhomme m’emportait triomphant sous son bras ; tout mon cœur s’élançait vers lui ; mais plus je me sentais disposé à l’aimer, plus je redoutais pour lui cet ennemi, à peine entrevu, qui devait le détester… Le détester !… Et pourquoi ? lui si gentil !…