La poupée fée
Cinq ou six fillettes sont réunies chez Marcelle Giraldet, un après-midi d’hiver ; on a joué au loto, au croquet, à cache-cache ; on a goûté et on a bu du thé ; il est cinq heures, et le jour baisse. En attendant que la première lampe allumée ramène un nouveau jeu, les fillettes s’assoient ; le feu seul éclaire le grand salon devenu obscur ; leurs poupées sont près d’elles ; on cause à demi-voix.
« Ah ! dit Marcelle, fillette à l’imagination vive, j’ai vu une drôle de chose aujourd’hui !
— Quoi donc ?
Ma poupée neuve, Pistachette, qui a, dans la rue, souri et envoyé un baiser à une vieille marchande d’oranges !
— Folle, va ! tu l’as rêvé !
— Il n’y a que Marcelle pour avoir des idées pareilles !
— Tu veux te moquer de nous.
— Mais non je vous assure.
— Marcelle n’a pas rêvé, mesdemoiselles, dit tout à coup une petite voix flûtée qui fit tressaillir toutes les fillettes ; et, si vous voulez, je vous conterai mon histoire.
— Bravo ! bravo ! l’histoire de la poupée ! » applaudissent en chœur les petites filles.
⁂
Pistachette toussa légèrement, se redressa sur son petit fauteuil de bambou doré et commença ainsi :
« Je ne suis pas une poupée, je suis une fée prisonnière »
« Moi, que vous voyez confondue parmi tant d’autres, sous les traits d’un bébé Jumeau aux grands yeux bleus, aux boucles blondes, à la robe vert-pistache qui me vaut mon nom, je ne suis pas une poupée comme une autre ; je suis fée, fée prisonnière, fée enchaînée, mais fée. Fillettes impatientes et colères, vous pourrez me casser (bien que M. Jumeau me prétende incassable), vous ne détruirez pas en moi la petite étincelle qui est ma personnalité de fée, et si vous me cassiez, je m’envolerais par la fenêtre, fût-elle fermée, ou par la cheminée, y eût-il du feu, pour aller me loger dans le corps d’une autre poupée ; et cela jusqu’à… jusqu’à ce que je sois délivrée de mes chaînes, et rendue à la vie d’être supérieur pour laquelle je suis faite…
« Depuis tantôt soixante ans… moi qui suis toujours jeune, je voyage ainsi de poupée en poupée… et plus je vieillis, plus j’embellis, les poupées devenant de plus belles en plus belles… Je revois encore le jour mémorable où, dans le conseil des fées, la sentence fut prononcée contre moi.
⁂
J’étais, il faut l’avouer, pour une jeune fée encore ignorante, bien désobéissante aux ordres de mes supérieures. On résolut de me punir, de me forcer à obéir ; mais comment ? Là était le difficile ! La fée Archimada, présidente du conseil, avait bien proposé de faire de moi un soldat. Dame ! un soldat… il faut qu’il obéisse ; sans cela, la prison, les arrêts… la salle de police ! Mais un soldat fait la guerre, et les fées sont du parti de la paix… de la paix universelle. Son avis fut donc écarté. On avait pensé à la marine… mais je suis sujette au mal de mer ; … au travail des mines… mais les fées aiment trop le ciel bleu pour condamner l’une des leurs à la nuit noire… On avait songé au couvent… mais une fée dans un couvent, c’est comme un diable dans un bénitier ; … à la vie de collège… mais les collégiens obéissent bien peu… puis ils deviennent des hommes et n’obéissent plus du tout.
« Ces diverses situations étant rejetées, fée Générosa s’écria tout à coup :
« — Si nous faisions d’elle une poupée ?… Une poupée est bien le plus obéissant des serviteurs, vis-à-vis du plus exigeant des maîtres, car les enfants ont mille caprices, et, pour lui faire le caractère, point ne serait de meilleure méthode. »
« Toutes les fées opinèrent… de leur couronne dorée.
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« J’écoutais tremblante : l’idée devenir poupée ne me tentait guère… Il faut vous dire que, il y a tantôt soixante ans, les poupées n’étaient pas jolies. Or, la pensée de devenir un horrible poupard en carton, sans bras ni jambes, avec des joues plaquées de rouge et une tête passée au cirage, me paraissait à moi, jeune et jolie fée, un supplice plus cruel que celui du cardinal La Balue enfermé dans une cage de fer… Je me jetai donc aux pieds des fées, les suppliant de m’épargner… Peine perdue ! ma transformation en poupard fut votée à l’unanimité, et je pus voir, ô horreur ! pendant que j’avais, par une mauvaise habitude de jeune fée coquette, les yeux fixés sur le miroir, je pus voir ma métamorphose s’opérer sous les baguettes levées de cinquante fées qui composaient le conseil…
« Étais-je assez hideuse !… Aussitôt défigurée de la sorte, je me sentis enlevée dans les bras de fée Générosa, l’inventeur de mon supplice ; elle m’emporta à tire-d’aile hors du royaume des fées, arriva jusqu’en France, s’arrêta à la nuit tombante au-dessus d’une fête de village, me déposa sans bruit dans une pauvre boutique de jouets, ou plutôt dans une sorte de tir, au milieu d’autres produits d’une industrie grossière, et elle s’envola… me laissant seule et sans défense. Le lendemain était un dimanche ; beaucoup de monde vint à la fête ; la boutique, ou plutôt le tir dont je faisais partie, avait beaucoup de succès : c’était une espèce de billard anglais ; à tous les coups l’on gagnait, soit une douzaine de macarons, soit un mirliton d’un sou, soit (et c’étaient les gros lots) d’affreux poupards comme moi. Une grosse petite blonde de quatre à cinq ans, fraîche et rose dans sa blouse d’indienne, ne me quittait pas des yeux et murmurait dans son patois :
« “— Oh ! le beau poupard !”
« Le père de l’enfant, un brave Auvergnat à l’air bonhomme, pour faire plaisir à sa gamine, se mit à tirer des coups au billard. Au bout de trois coups, il me gagna ; je lui revenais à six sous, c’était bien payé ; il me donna à l’enfant, qui battit des mains et m’emporta joyeusement à sa maison… Ma vie nouvelle était commencée !
« Le logis était pauvre, mais assez propre pour un logis d’Auvergnat ; quelques brins de paille furent ma couchette, un vieux chiffon bleu fut tout mon costume, mais j’étais aimée… aimée comme je ne l’ai jamais été depuis ! Ma petite maman me menait avec elle dans les sentiers verts, et si parfois elle ne quittait pour ramasser des cailloux ou courir après les papillons, bien vite elle revenait près de moi, me disant mille choses tendres. Tant d’affection me consolait un peu de ma triste vie… Et comme je ne souffrais pas, en somme, que ni coups de pied ni coups de poing n’étaient appliqués sur mon pauvre corps, j’aurais pu résider des années dans l’enveloppe du poupard sans le fil d’or de la mercière, M Tricot. Cette M Tricot aimait beaucoup ma petite maman Pierrette, qu’elle avait vue naître, et lui faisait sans cesse de petits cadeaux ; tantôt c’était une bobine vide, pour jouer à roule-roule sur le pas de la porte ; tantôt de beaux rubans de papier qui avaient servi à enrouler des rubans de soie.
« Ce jour-là, ce fut un fil d’or, brillant et superbe :
« “Tiens Pierrette, fais-en un collier à ton poupard”, dit-elle.
« Ma petite maman, tout heureuse, m’affubla de cet ornement très voyant, puis elle ne coucha sur l’herbe bien douillettement et alla jouer avec ses amies.
« Margot la pie, oiseau voleur s’il en fut, avait aperçu mon collier d’or.
« Dès que Pierrette eut le dos tourné, Margot vint en sautillant jusqu’à moi et chercha, avec son bec, à m’enlever le précieux bijou. Elle eut beau secouer, mon collier tenait bon… Colère alors de la pie, qui, m’empoignant par le fil d’or, m’emporte dans son bec et s’envole. Pierrette revenait en cet instant vers moi (elle ne me laissait jamais longtemps seule, la chère petite !). Elle m’aperçoit dans les airs et jette des cris. Son père arrive, il met Margot en joue ; Margot, pour mieux se sauver, me lâche, et je tombe au milieu d’un petit ruisseau. Vous savez que j’étais en carton. Quand on me tira de là, j’étais toute amollie et comme fondue !… bonne à jeter, dirent les parents de Pierrette ! Pierrette pleura beaucoup, la chère mignonne, elle m’aimait tant ! Mais on lui promit un autre poupard plus gros que moi, et elle sécha ses larmes, tandis que moi, quittant mon enveloppe détrempée, je partis sans crier gare, Bernard-l’Ermite de l’espace, en quête d’une autre maison !
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« Depuis, j’ai été l’âme de bien des poupées ; j’ai eu bien d’autres petites mamans, plus ou moins capricieuses ; j’ai été cassée bien des fois et j’ai beaucoup obéi.
« Dans mes berceaux dorés, sur mes oreillers de dentelle, j’ai moins bien dormi que sur ma première couchette de paille, et mes robes de soie brodées, en me faisant plus vaniteuse et plus coquette, ne m’ont pas rendue plus heureuse.
« Souvent je revois de belles dames, dont j’ai été en d’autres temps la fille plus ou moins chérie, et je n’en suis pas émue.
« C’est qu’aucune d’elles ne m’aima vraiment pour moi-même ; aux yeux de toutes, je ne fus qu’un jouet, préféré quand il était neuf, puis délaissé pour un plus nouveau ou plus brillant.
« Mais hier, j’ai revu ma petite Pierrette ; elle est vieille maintenant ; c’est une brave marchande d’oranges qui s’en va en criant par les rues : “La belle Valence ! la belle Valence !” et tout mon cœur s’est élancé vers elle ; aussi n’ai-je pu résister à lui envoyer, de mes mains articulées, le meilleur des baisers !
« Certes, elle n’a pu reconnaître, en l’élégante poupée que je suis, le grotesque poupard que j’étais… pourtant elle m’a souri ; je l’ai bien vu… Puisse un rayon de ma reconnaissance réchauffer son vieux cœur en lui rappelant sa joyeuse enfance. »
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Si la poupée eut d’autres aventures, c’est ce qu’on ne peut savoir, la femme de chambre étant entrée en ce moment pour apporter les lampes. Marcelle se précipita sur sa poupée sui s’était tue : Pistachette avait repris son sourire immuable de poupée bien élevée, sans qu’aucune trace restât sur son visage des émotions qui venaient d’agiter la « poupée fée ».