Le porte-monnaie
Aujourd’hui 31 juillet, la distribution des prix au lycée de filles Jean Racine vient d’avoir lieu.
On voit sortir en foule les parents en toilettes de cérémonie, les fillettes parées de robes blanches ; presque toutes portent fièrement de beaux livres rouges aux tranches dorées, des livres de prix gagnés par leur travail.
Sur les visages de ces enfants se lit l’expression d’une joie sérieuse, la satisfaction d’un succès bien acquis.
Au milieu de ces familles heureuses, la foule des curieux, et, parmi les curieux, au premier rang, les mendiants et les rôdeurs coudoient les blanches toilettes, harcèlent parents et enfants de leurs demandes y réitérées.
Une fillette, oh ! si jolie ! blonde aux grands yeux bleus, sort, compatissante, son petit porte-monnaie pour satisfaire aux appels d’un vieux mendiant.
Le sou donné, la fillette replonge son porte-monnaie dans les flots de mousseline, puis, s’abandonnant aux félicitations de sa mère, de ses sœurs, elle se laisse emmener sans regarder en arrière.
Or, le porte-monnaie n’a pas trouvé le fond de la poche, les flots de mousseline l’ont laissé dérouler sur le sol.
Un gamin mal vêtu, de treize à quatorze ans, qui, seul peut-être de ses pareils, regardait d’un air d’extase le défilé des jeunes lauréates, sort très à point de son extase pour mettre la main sur l’objet, auquel il fait sans difficulté trouver le chemin de sa poche… La foule des parents et des enfants s’est écoulée ; quelques garçons de mauvaise mine restent seuls sur la place.
« Chançard ! dit au gamin, un gars de son espèce qui l’a vu faire le coup.
— Partageons les “jaunets”, mon vieux Bastien, fait un autre.
— Non, laissez-moi, répond Bastien ; tout à l’heure…
— Voyez-vous ce cafard-là, dit un quatrième, qui exhibe un mouchoir escamoté par lui, tandis qu’un cinquième ouvre la main pour laisser voir sa capture, un pauvre crayon argenté sans valeur. C’est toi qui as la veine, et tu ne veux pas partager, brigand !
— Vous ne savez pas, dit un autre, railleur, c’est qu’il veut le rendre…
— Mes compliments, mon cher ! Va le porter à la directrice du lycée. Demande-lui aussi si elle n’aurait pas une place de confiance à te donner.
— Si tu crois, reprend le plus âgé de la bande, que c’est le moyen de te faire recevoir de notre société !
— Tu n’est pas digne d’être un “franc-chipeur”.
— Tu es un faux frère !
— Tiens ! — Tiens ! — Tiens !… »
Coups de pied et coups de poing pleuvaient sur le petit malheureux. Il n’avait qu’une main pour se défendre ; de l’autre, il fermait sa poche pour garder sa trouvaille.
Le concierge Hippolyte, un Alsacien, solide gaillard, était en train de refermer la grande porte :
« Que che fous y foie, maufais trôles, s’écria-t-il, à fous pattre ainsi ; je fous apprendrai à engomprer les apords du lycée ! »
Sa grosse voix, jointe à son air furieux et à ses grandes moustaches, eut un effet subit ; tous filèrent…
Bastien, possesseur incontesté de sa capture, s’éloigna aussi ; il pénétra dans le square voisin du lycée, par hasard désert en cet instant. Il s’assit sur un banc et tira de sa poche l’objet de tant de convoitises.
C’était un ravissant porte-monnaie portefeuille, tout en cuir bleu pâle incrusté de mignonnes fleurettes d’or et d’argent ; sa beauté, son exquise fraîcheur, inspirèrent au petit vagabond je ne sais quel respect ; instinctivement il regarda ses mains, puis alla les laver à une fontaine voisine. Sûr de ne pas salir ainsi le précieux bijou, il l’ouvrit.
« 31 juillet 1889 : donné par ma bonne mère, » était écrit sur le premier feuillet ; dans la poche aux cartes, quelques toutes mignonnes cartes de visite : le nom de « Marie Rosel » y était imprimé. Dans la poche à l’argent, douze pièces de cinquante centimes toutes neuves (douze, autant que d’années sans doute), plus quelques sous neufs aussi ; sur une page blanche, la fillette avait écrit cette réflexion :
« Puisque je suis si heureuse aujourd’hui, que ne puis-je faire le bonheur de quelque malheureux, ramener au bien quelque enfant égaré ! »
Égaré ! — Ce mot frappa Bastien. — N’était-il pas, lui, un enfant égaré ? Des souvenirs d’une vie bien différente de celle qu’il menait alors lui remontaient parfois au cœur ; le mignon porte-monnaie les évoquait ce matin-là malgré lui. Oui, il n’avait pas toujours été le petit chenapan d’aujourd’hui. Quelque chose de doux, de chaud, de tendre, avait passé sur lui quand il était tout petit… Il se revoit vêtu de beaux habits ; un peu plus tard, toute cette tendresse, tous ces soins, tout ce luxe a disparu sous le tablier noir des enfants des écoles dans une petite ville de province ; il apprend à lire, à écrire… Mais déjà plus de papa ni de maman… Il vivait alors avec deux vieux, le mari et la femme, durs et méchants ; un jour, ils l’avaient arraché à l’école et au bon instituteur et emmené à Paris ; ils y logeaient dans un taudis. Lui, il faisait leurs commissions, soignait leurs infirmités et recevait en échange du pain… moins qu’à sa faim, et des coups… à discrétion. Le reste du temps, il vagabondait dans le quartier avec des petits désœuvrés comme lui… Il avait déjà presque volé, deux ou trois fois ramassé des objets perdus, aidé d’autres objets à tomber des poches. Comme il semblait habile à ce jeu malhonnête, on voulait l’enrôler dans les « francs-chipeurs », une société de méchants petits garnements qui se glissaient partout pour faire des mauvais coups, surtout aux sorties des théâtres, aux mariages, et mettaient en commun ou tiraient au sort leurs « bonnes aubaines ».
Bastien n’était encore qu’aspirant, bientôt il serait tout à fait des leurs ; pour l’être, il fallait partager avec eux ses trouvailles.
« Eh bien, non, se dit-il, tant pis, ils ne l’auront pas ; c’est trop joli pour eux… Dans leurs mains, il serait tout sali… »
Et il ne se lassait pas de contempler la gracieuse petite épave. Du monde arrivait dans le square ; Bastien se leva et mit de nouveau le porte-monnaie dans sa poche, non sans l’avoir enveloppé d’une feuille de papier-réclame très propre, que tendait un camelot aux passants.
Allait-il rentrer ainsi chez les vieux avec qui il vivait ? Mais la mère Larue, la vieille, visitait ses poches tous les soirs ; sa trouvaille serait vite abîmée, souillée, profanée, vidée de son contenu.
Une petite voix semblait partir du porte-monnaie :
« Il faut me rendre, disait-elle.
— Oui, mais à qui ?
— Va me reporter au lycée.
— Ah ! bien oui, et le concierge ? Il chasse plus les gamins que les chiens, et puis… »
… Ici, Bastien cessa d’écouter la voix… Et les pièces de dix sous ? C’était bien tentant pour un pauvre gamin qui ne mangeait pas toujours à sa faim. Il hésitait à rendre le porte-monnaie, à garder l’argent… Mais la petite voix parla de nouveau :
« Rends tout ! » disait-elle.
N’hésitant plus alors, Bastien sonne à la porte et demande à être introduit.
« Que feux-tu, maufais trôle ! crie rudement le concierge à l’enfant en guenille.
— Rendre un objet perdu, monsieur, » répond, avec une certaine fierté d’honnête homme, l’enfant tout à l’heure encore si près d’être un coquin.
Àl’économat, étonnement de l’excellente dame à la vue d’un tel acte accompli par un tel être ; pourtant, charitablement, elle voulut l’encourager.
« C’est bien, ce que tu fais là, mon garçon… Tiens, mais c’est à Marie Rosel, une de nos meilleures élèves. Ton nom ?
— Bastien Marnier.
— Ton adresse ?
— Pourquoi, Madame ?
— Mais pour la récompense… En ferais-tu fi ?
— Oh ! non, Madame, pas de récompense pour ça ! Je lui dois trop, au petit porte-monnaie bleu. »
Et l’enfant, éclatant, confia toute son histoire à la dame économe, et son séjour près des vieux, et les « francs-chipeurs » (il ne dit pas leurs noms, pourtant), tout, jusqu’au petit porte-monnaie sauveur…
Deux personnes étaient entrées pendant qu’il parlait : une dame et une fillette, celle-ci portant encore ses livres de prix. C’étaient Marie Rosel et sa mère, à la recherche du porte-monnaie. La petite fille avait tressailli en apercevant le cher petit objet sur le bureau de l’économe, et déjà s’élançait pour le réclamer.
Sa mère la retint par la main. Quand elles eurent toutes deux écouté en silence et inaperçues l’histoire du pauvre petit :
« Eh bien ! maman, dit Marie, n’est-ce pas l’occasion que je rêvais de faire le bien, de sauver un enfant égaré ? »
Et, se tournant vers le petit malheureux :
« Merci de tout cœur, dit-elle avec effusion, je ne vous oublierai pas ! »
Et Marie tint parole. Le soir même, elle raconta l’aventure à son père, et le pria de s’intéresser au petit vagabond. M. Rosel hésita bien un peu, car les renseignements étaient plutôt médiocres, et quand un garçon a pris de mauvaises habitudes, il faut plus d’un jour pour l’en corriger complètement.
Mais tant d’infortune lui fit pitié ; il jugea que l’étude, mieux que tout autre travail, pourrait régénérer le petit vagabond.
L’enfant avait un commencement d’instruction ; il le confia donc à un instituteur dévoué. Bastien Marnier répara si bien le temps perdu, que, l’année suivante, M. Rosel put le faire entrer dans une école d’arts et métiers de province ; il s’y montre élève appliqué, ses maîtres sont contents de lui.
Les premiers temps furent durs pour l’ancien associé des « francs-chipeurs ». Mais contre les mouvements d’impatience et les tentations de paresse, Bastien avait un talisman infaillible : le petit porte-monnaie bleu à fleurs d’or, que Marie Rosel, par une délicate attention de petite fille, avait donné à son protégé, et qui jamais ne le quittait.
Et voilà comment ce bienheureux porte-monnaie, après avoir failli le jeter dans la voie du mal et du crime, fit de lui un honnête travailleur et — chose plus rare encore — un obligé reconnaissant.