HISTOIRE D’UN FAIT DIVERS
(NOUVELLE)
Par un assez beau jour de février 1863, dans l’omnibus de Batignolles au Jardin des Plantes, qui roulait en ce moment le long de la rue Saint-Honoré, se trouvait une jeune femme en proie à une préoccupation marquée. C’est d’elle seule que nous nous occuperons, au détriment des autres voyageurs, bien que chacun d’eux aussi, laid ou beau, riche ou pauvre, nature choisie ou vulgaire, porte en lui l’histoire secrète de ses vues particulières, de ses souffrances et de ses désirs. C’est elle d’ailleurs qui attire le plus l’attention par ces harmonies où se plait le regard. Elle porte une robe de laine grise, ruchée de taffetas noir et s’enveloppe avec grâce dans un bournous de drap noir, dont l’entre-bâillement laisse apercevoir la riche agraffe de sa ceinture et des lignes exquises ; son chapeau de velours noir, orné en dessous d’un cordon de volubilis bleus, encadre une chevelure blonde et la plus charmante figure. Pureté, sensibilité, douceur, telles sont, au premier abord, les idéalités écrites sur le visage de la jeune femme en ces caractères universels, dont tout œil reçoit le sens. Son front n’est pas très-haut, mais ouvert et bombé ; ses yeux ne sont pas très-grands, mais d’une profondeur extrême ; des yeux gris, voilés par de longues paupières, où toutes les impressions semblent plus mouvantes, où tous les contrastes semblent s’unir. On compare les yeux bleus à l’azur céleste ; moins monotones, les yeux gris rappellent la mer, glauque, mystérieuse, souriante, profonde. Et que la mer ne soit pas humiliée de cette comparaison ; si grande qu’elle soit, un regard humain est plus vaste encore. En la résumant, il l’agrandit et bégaie l’explication de ses mystères.
Obstinément attachés sur la vitre de l’omnibus, les yeux de la jeune femme révélaient une inquiétude, un doute. Évidemment, des questions contradictoires s’agitaient en elle. De temps en temps, les ailes du nez frémissaient un peu ; ses lèvres roses et bien dessinées, tantôt s’avançaient pour former une moue légère, comme si elle se disait : non ; tantôt se serraient dans une attention pleine d’anxiété. Que pouvait-elle considérer ainsi ? Ce n’était pas un objet fixe, puisque ses yeux restaient attachés sur la même vitre et que l’omnibus roulait toujours.
Peut-être cette contemplation était-elle intérieure ? et la jolie voyageuse s’enfonçait-elle dans une de ces recherches pendant lesquelles nous fixons notre vue pour ne pas voir ? — Non, son regard voyait ; même il s’efforçait de mieux saisir, et puis, toute distinguée que fût cette aimable figure, elle n’avait rien qui annonçât le travail de la pensée. Dans ces contours pleins et arrondis, sous ce teint d’une blancheur transparente, sous ce front sans plis, à je ne sais quelle empreinte par les habitudes frivoles, qui remplissent d’ordinaire la vie de femmes, on reconnaissait l’absence des soucis intellectuels. Toutefois, de ce minutieux examen ressortait une autre révélation : sous les yeux, au coin de ces lèvres, si roses et si fraiches pourtant, çà et là, de légers sillons affirmaient que cette jolie créature n’avait pas été respectée par la souffrance.
L’objet que la jeune femme contemplait avec une ardeur de plus en plus vive, à mesure qu’une certitude semblait l’envahir, c’était l’image de l’omnibus, réfléchie dans les glaces des boutiques, avec les voyageurs de ce côté de l’impériale, dont les figures et l’attitude s’y trouvaient reproduites assez nettement.
Une ressemblance l’avait frappée ; et d’abord, elle s’était dit : « Ce ne peut être lui. » Mais chaque fois que l’omnibus passait devant une devanture plus haute et plus claire, elle s’écriait en elle-même : « C’est lui ! c’est bien lui ! »
« Oui, c’est bien son front bas, son épais sourcil, ses yeux vifs, qui regardent avec impatience à droite et à gauche, son pied petit et bien chaussé, qu’il met toujours en avant. Ce geste saccadé ! oui, c’est bien cela ! Il serre son cigare entre ses lèvres, qui disparaissent, et son menton se plisse, comme lorsqu’il songe ou travaille. C’est lui ! et voici bien le pantalon rayé qu’il a mis ce matin, et son cache-nez à bandes violettes. Mais comment n’est-il pas à Saint-Germain ? »
« Il paraissait pressé de partir et avait seulement une commission à faire dans le quartier. On ne va pas à Saint-Germain par le Jardin des Plantes. Il avait donc changé d’idée, ou plutôt il avait menti, sans doute. Et alors, où allait-il ? »
Sans les glaces, qui étaient fermées, car l’air était froid, cet homme, en descendant, près de la rue de la Monnaie, eût aperçu le brusque mouvement de la jeune femme, quand elle se pencha pour le mieux voir. Complétement certaine alors de ne s’être pas trompée, elle rougit, le suivit des yeux, et tout à coup se souleva comme pour descendre ; mais pendant son indécision l’omnibus roulait toujours, et la rue de la Monnaie était déjà loin. Elle prit alors son parti, s’enfonça plus profondément sur son siége, croisa son manteau, baissa ses beaux yeux avec tristesse, et, cette fois, se mit à songer profondément.
Place Saint-Victor, elle descendit, pénétra dans une maison neuve et alla sonner à la porte d’un appartement, où son entrée fut accueillie par les acclamations joyeuses d’une autre jeune femme : — Emmy ! À la bonne heure ! tu es charmante ! Je me disais : On ne la voit plus ! Enfin, te voilà !
Et bientôt les deux amies se trouvèrent assises sur une causeuse, en face d’un feu de coke, dans un petit salon. Débarrassée de son manteau et de son chapeau, Emmy était encore plus jolie.
On n’aurait pu refuser la même épithète à sa compagne ; mais ceci eût prouvé que le sens d’un mot peut varier à l’infini, selon l’objet auquel il s’applique. Victorine Levert est une de ces petites femmes brunes, blanches et fluettes, aux traits délicats et réguliers, que vous avez si souvent rencontrées, un peu partout. Elle a de grands yeux, mais ils semblent vides ; car la pensée n’y est pas et l’émotion ne s’y peint jamais. L’ovale de son visage est très allongé ; ses lèvres sont fines et molles. Elle est mise avec goût, et sa taille menue se prête à des enjolivements un peu surchargés. C’est pour elle que semble avoir été faite l’expression : une petite femme… nous ajouterons fort bien, si vous voulez, réservant pour Emmy le nom de charmante.
Celle-ci, quoique peu développée, a de l’intérieur ; on peut chercher en elle, et, qui mieux est, trouver. Tout en causant avec son amie, elle songe à la rencontre qui l’a tant préoccupée, et sa rêverie devient si visible que Victorine s’écrie :
— Mais qu’as-tu donc ? On dirait que tu es tourmentée de quelque chose. Ta petite fille n’est pas malade ?
— Je ne serais pas ici, répond Emmy.
— Qui donc alors ? ton père ? ta mère ?
— Ils vont bien, je pense. En te quittant, je me rendrai chez eux, comme à l’ordinaire.
— Et ton mari ?
—… Il m’a dit qu’il allait passer la journée à Saint-Germain.
— Ah ! c’est cela, tu es mécontente qu’il ne t’ait pas emmenée.
— Non, vraiment, c’est si ennuyeux une bâtisse ! Gervais n’en bouge pas, et je n’ai que la vue lointaine de la forêt.
— Est-ce que tu en es encore à pleurer quand ton mari te laisse seule ?
Emmy baissa la tête, et d’un accent doux et mélancolique :
— Non, à présent je suis plus raisonnable ; il faut bien se résigner. Mais il y a pourtant des choses que je trouverais difficiles à accepter… Oh ! pour cela, non, dit-elle vivement, comme se parlant à elle-même.
— Dis-moi ce que c’est, voyons, demanda Victorine, émue de curiosité.
— Mais… ce n’est rien peut-être. Pourtant, ça me paraît louche, et ça me tourmente… beaucoup. Figure-toi… mais tu me promets de n’en pas parler ?
— Par exemple, pour qui me prends-tu ? Est-ce que je ne suis pas ta confidente, ta meilleure amie ?
— Il y avait près d’une heure que Gervais était parti, ma chère, quand j’ai pris l’omnibus Chaussée-d’Antin. Y était-il déjà ? non, sans doute, car il m’aurait vue. Il est sans doute monté sur le boulevard, un peu plus loin ; je ne lui avais point dit que je viendrais te voir. Enfin, je l’ai bien reconnu rue Saint-Honoré, sur l’impériale, en jetant les yeux sur les glaces d’un magasin. Puis, il est descendu rue de Rivoli, et a pris par la rue de la Monnaie. Pourquoi m’a-t-il dit qu’il allait à Saint-Germain ?
Victorine pinça les lèvres et remua la tête de haut en bas :
— Eh bien, c’est gentil. Ma chère, il fallait le suivre.
— Je n’ai pas osé.
— Tu étais dans ton droit. Ton mari te trompe, c’est clair. Ma foi, j’aurais voulu connaître ma rivale, au moins voir la maison où il entrait. Tu as manqué là une occasion !…
— J’y ai bien songé ; mais s’il s’était retourné, et s’il m’avait vue ?…
— Tu lui aurais dit : je vous suis, monsieur. N’est-ce pas le devoir d’une femme ?
— Ma chère, tu ne sais pas combien il est vif et emporté.
— Le fait est qu’il a l’air dur. Oh ! moi, je te l’ai dit, tout franchement, quand j’ai bien vu que la lune de miel était passée, M. Talmant ne m’a jamais convenu pour toi. Il est trop brun, trop sec, trop… enfin, c’est un homme qui ne me va pas du tout ; je ne sais pas pourquoi tes parents se sont tant pressés de te marier. Il était riche, c’est vrai ; mais tu aurais pu trouver autant de fortune avec un meilleur caractère. Ah ! à propos : je ne m’étais pas trompée. Ce pauvre M. Martel est amoureux fou de toi, ma chère, il me l’a avoué, autant vaut dire. Il ne fait que parler de toi. Ne t’a-t-il pas fait visite ?
— Il est déjà venu deux fois, dit Emmy en souriant. C’est pour parler à mon mari ; mais il arrive toujours avant ou après l’heure, et Gervais est sorti.
— Alors, tu le reçois ?
— Que veux-tu que je fasse ? Il me demande. Ces provinciaux, on ne sait comment…
— Et que te dit-il ?
— Oh ! nous parlons de Paris et puis de sa province. Mon Dieu, la conversation traine un peu, cependant il ne peut pas se décider à partir.
— Je le crois bien, un provincial et un amoureux ! C’est égal, il est très-aimable. En voilà un, tiens, qui t’aurait rendue heureuse. Un si brave garçon ! Et plus riche que M. Talmant.
— Oh ! ne parle pas ainsi, dit Emmy confuse ; ce n’est pas bien. Gervais est mon mari, et je ne dois pas même penser que j’aurais pu en aimer un autre.
— Tu as raison, c’est aussi ce que je dirais s’il s’agissait de Jules et de moi. Mais pourtant, si ton mari te trompe, ma foi… ce n’est pas bien.
— Je n’en suis pas sûre.
— Dam, ça y ressemble. Quel dommage que tu ne l’aies pas suivi !
Elle revint tant et si bien là-dessus, ainsi que sur les perfections de M. Martel, qu’Emmy emporta ces deux idées mêlées dans sa tête, comme si elles eussent été liées par d’étroits rapports.
ANDRÉ LÉO.
(La suite au prochain numéro).
HISTOIRE
D’UN
FAIT DIVERS
(NOUVELLE)
Suite.
Tandis que cette jeune femme se rendait à pied, lentement, de la place Saint-Victor à la rue Saint-Denis, elle repassait en elle toute sa vie antérieure, depuis l’enfance jusqu’à présent, depuis son désir de l’oiseau bleu jusqu’à ce vide qu’elle éprouvait au cœur aujourd’hui. Elle n’avait pas dix-huit ans quand on l’avait mariée. Son prétendu ne lui plaisait pas d’abord. Il avait plus de trente ans et l’intimidait beaucoup avec ses yeux perçants et sa barbe noire. Elle n’avait pas encore désiré de se marier. Mais M. et Mme Denjot, le père et la mère d’Emmy, faisaient sans cesse l’éloge de M. Talmant. Il avait offert des cadeaux superbes ; puis elle songeait aux splendeurs de la noce, au plaisir d’être mariée avant toutes ses jeunes amies qui l’enviaient, de porter des bijoux et de beaux châles, d’être appelée madame et d’avoir un salon à elle, où elle recevrait du monde ; enfin d’être maîtresse en tant de choses où il lui fallait toujours consulter sa mère et lui obéir.
Àl’église, elle avait prié de tout son cœur et s’était sentie émue ; elle avait alors pris la résolution d’aimer son mari, et de surmonter la crainte qu’il lui inspirait. Il l’aimait tant alors ! il était si complaisant et si bon pour elle que, décidément, elle l’avait aimé tout à fait et s’était donnée à lui de toute son âme. Pendant près d’une année ils avaient été heureux. Mais depuis la naissance de Paulette, Gervais n’était plus le même : il fuyait la maison de plus en plus ; il était devenu sévère, grondeur, emporté. Loin de prévenir, comme autrefois, les désirs de sa femme, il ne lui accordait qu’avec peine ce dont elle avait besoin. Plus de ces adorations, de ces enthousiasmes qui, d’abord, l’avaient étonnée, qu’elle avait acceptés ensuite, et qui, enfin, lui étaient devenus nécessaires, puisqu’elle n’avait rien à faire en ce monde qu’aimer son mari. Elle avait donc pleuré, gémi de sa solitude ; elle s’était trouvée malheureuse.
Souvent, elle prenait sa fille dans ses bras et l’embrassait à l’importuner ; souvent, la contemplant avec amour, elle cherchait dans cette petite âme la tendresse intelligente qui donne autant qu’elle reçoit ; mais elle ne parvenait qu’à fatiguer et ennuyer l’enfant. L’enfant avait tout à recevoir et rien à donner. Emmy n’avait donc pour consolation que le dévouement ; mais, à vingt-et-un ans, presque enfant elle-même encore, elle ne trouva pas que ce fût assez.
Cependant, ne pouvant mieux, elle s’était efforcée de se distraire. Elle avait plus fréquemment visité ses amies et sa mère. Celle-ci lui avait assuré que l’amour ne dure jamais qu’un temps, et qu’ensuite il suffit au bonheur d’une jeune femme d’être bien mise, d’avoir une maison convenable, de faire des visites, de recevoir ses parents et d’aller chez eux. Le père ajoutait que, puisque M. Talmant était agent d’affaires, il était bon qu’il sortit et vit du monde, et qu’il fallait songer à la dot de Paulette, qui serait bonne à marier dans quinze ou seize ans.
Emmy s’était donc résignée, et comme endormie dans sa vie uniforme de petits soins journaliers. Mais l’aventure de ce jour, cette rencontre de son mari venait de tout remuer en elle, et c’était un tumulte de réclamations passionnées, de colères, d’indignations qu’elle ne pouvait apaiser. Si Gervais la trompait !… S’il avait une maîtresse !… Oh ! pourtant, c’était trop indigne ; elle ne pouvait pas accepter cela. Elle, à son âge, délaissée, méprisée ainsi ! Elle était digne d’être aimée cependant, et à la place de Gervais, bien d’autres… C’est alors qu’elle revoyait le regard de M. Martel, ce regard timide et brillant, tout chargé d’amour, et c’était lui que dans sa pensée elle prenait à témoin de l’injustice qui lui était faite. Il lui semblait le seul à qui elle pût s’en fier pour la sentir profondément, aussi profondément qu’elle même. Jusque-là, elle n’avait fait que sourire, par vanité, de la passion de ce jeune homme. Il devenait tout à coup son ami, presque son protecteur.
La nature humaine est une. Affirmation trop naïve, si elle n’était nécessaire en face des différences extrêmes que l’on veut établir. On aura beau prêcher deux morales pour l’homme et la femme, il se produira toujours dans la conscience ce double fait : que toute injure inspire le désir d’une revanche ; qu’une rupture du contrat par l’un des contractants semble délier l’autre — du moins quant à ce qu’il doit à celui-là.
Emmy, qui n’était point raisonneuse, n’entra pas dans ces réflexions ; mais elle pouvait n’en glisser que mieux sur la pente où elle se trouvait, quitte à s’éveiller plus tard à quelque rude choc et à mesurer d’en bas la hauteur de sa chute. Elle en était à se rappeler le prénom de M. Martel, Olivier, qu’on avait prononcé devant elle une fois. Elle trouvait ce nom-là tout à fait poétique et doux, lorsqu’à l’entrée de la maison paternelle elle s’éveilla en se disant : — Mais, après tout, Gervais aura peut-être songé à quelque affaire de l’autre côté de l’eau, et il aura renoncé à son voyage de Saint-Germain. S’il en est ainsi, nous l’aurons à dîner ce soir, chez ma mère, et mon imagination et celle de Victorine auront travaillé pour rien, heureusement.
M. et Mme Denjot, les parents d’Emmy, tenaient, depuis vingt-cinq ans, une boutique de mercerie dans la rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue du Petit-Lion. Contents d’une belle fortune qu’ils avaient amassée, ils fermaient tous les dimanches à midi précis et consacraient le reste de la journée à recevoir leur fille et leurs amis. Depuis longtemps, la jeune femme venait seule à ce rendez-vous de famille. Elle y trouva Paulette, que la bonne avait amenée, et deux ou trois vieux amis ; mais Gervais n’y était pas et ne parut point de toute la soirée. On fit après le dîner une promenade sur les boulevards, puis on prit des sirops dans un café. La soirée était belle ; on voyait la foule se presser à la porte des théâtres illuminés.
— Il ne me mène plus au spectacle, se dit Emmy ; c’est qu’il y mène une autre, sans doute. — Elle étouffait de chagrin, de colère et de dépit, et se promit d’éclaircir à tout prix ses soupçons.
M. Talmant rentra dans la nuit et ne parla ni le lendemain, ni les jours suivants qu’il ne fût point allé à Saint-Germain. Emmy était froide et boudeuse ; il ne s’en aperçut même pas.
M. Martel vint plusieurs fois pendant cette semaine pour parler à M. Talmant. Et bien que celui-ci ne reçût qu’à deux heures de l’après-midi, c’était toujours à une heure qu’arrivait M. Martel.
— Après son déjeuner, vous trouverez toujours M. Talmant au café… avait dit Emmy. Mais le jeune homme sans doute n’avait pas entendu, et cet avis n’avait pas été répété Il restait, presque suppliant, parlant peu d’abord et couvrant son embarras par des taquineries à Paulette, à laquelle il apportait chaque fois un sac de bonbons. C’était Emmy qui était obligée de soutenir la conversation, et pendant qu’elle parlait, M. Martel la contemplait avec tant d’adoration, qu’à son tour elle se sentait confuse et intimidée. Peu à peu, il s’animait, et bientôt parlait avec charme.
Quand il n’était plus là, en songeant à lui, Emmy se sentait doucement émue, et se disait : On entend la voix de son cœur dans tout ce qu’il dit. Comme il est sensible et bon !
Simplement, c’est qu’il aimait, et que la présence d’Emmy surexcitait ce qu’il y avait en lui de sentiment. Sa mère, qui le trouvait un peu égoïste, comme les enfants le sont presque tous, eût été surprise de l’entendre parler avec tant de sensibilité. Il racontait aussi ses voyages, et il n’avait rien trouvé dans le monde qui valut l’amour. Ce n’est pas qu’il osât prononcer ce mot ; mais la pensée n’en était pas moins exprimée et revenait à chaque instant.
Toutes ces réticences fort claires, le langage de ses yeux, bien plus expressif que des paroles, plus persuasif surtout, cela était plus dangereux pour Emmy que des aveux ; elle n’avait point à y répondre ; elle ne pouvait s’en fâcher. M. Martel l’occupa tant qu’elle s’en effraya. Emmy était faible, ou croyait l’être ; on ne lui avait jamais appris du moins qu’elle dût chercher sa force en elle-même. Jetant autour d’elle des regards éperdus, elle ne voyait que son mari qui lui fût un appui naturel et sûr. Mais, s’il l’avait abandonnée ? S’il la trompait ?…
Le dimanche suivant, elle se tint prête, et peu d’instants après que son mari fut sorti, elle descendit de son appartement, situé rue Taitbout, au premier étage, et se rendant à la station la plus proche, elle prit une voiture : « Rue de Rivoli, en face la rue de la Monnaie, » dit-elle au cocher.
Là, elle le fit stationner près d’un magasin et attendit. L’impatience et la crainte l’agitaient. S’il avait pris un autre chemin ?
Bientôt, cependant, elle vit M. Talmant descendre de l’omnibus comme la première fois et enfiler la rue de la Monnaie. Alors, d’une main tremblante, glissant 5 fr. dans la main du cocher, la jeune femme désigna son mari et ordonna de le suivre.
M. Talmant prit par le Pont-Neuf. Il marchait à grands pas et ne regardait ni à droite, ni à gauche ; mais en avant. Rue Dauphine, il s’arrêta tout à coup devant une boutique de mercerie et modes, à demi-fermée, où il entra.
— À présent, ma petite dame, que faut-il faire ? demanda le cocher en se penchant vers Emmy, d’un air familier et protecteur.
Elle le pria d’aller s’arrêter un peu plus loin, puis le renvoya et se dirigea vers la mercerie. Elle était toute pâle sous son voile baissé, tremblante, et ses mains crispées serraient avec force son manchon sur sa poitrine. Cependant, elle était résolue à savoir.
Sur la vitre de la porte, en lettres dorées, était écrit : Mme Léocadie Bodin. Emmy entrant demanda un chapeau.
Il n’y avait là que deux jeunes filles qui s’apprêtaient à sortir, et que l’arrivée d’une cliente sembla contrarier un peu. Cette contrariété s’accrut quand les exigences de la jeune femme parurent difficiles à satisfaire, et la plus âgée des demoiselles déclara bientôt nettement que ce que demandait madame ne se faisait pas ici.
— Mais, répliqua Emmy, cela se peut faire, et Mme Bodin s’en acquitterait à merveille. On m’a recommandé votre magasin ; je tiens à m’arranger avec vous. Ne puis-je parler à Mme Bodin ?
Car elle avait bien vu que ni l’une ni l’autre de ces fillettes n’était la femme qu’elle cherchait.
— Madame est occupée, dit la première demoiselle en regardant la plus petite ; je ne crois pas qu’on puisse la déranger.
— Elle n’est pas dans sa chambre, dit l’enfant. Elle est encore là. Vous pouvez lui demander.
Son regard indiquait une porte à droite, au fond, où la première demoiselle se décida enfin à aller frapper. À sa timide question, jetée à travers la porte entre-baillée, une voix impérieuse répondit : « J’y vais. »
Des instants longs pour Emmy s’écoulèrent. Elle couvrait la porte du regard ; son cœur battait. On entendait causer ; mais les intonations arrivaient confuses. Enfin, apparut une femme, une femme brune, belle, richement parée, qui se présenta d’un air de reine, et saluant Emmy légèrement, lui demanda ce qu’elle voulait.
Son prétexte, Emmy ne se le rappelait plus ; elle balbutia une réponse équivoque. Cette femme lui faisait mal à voir. Elle avait des cheveux d’un noir admirable et la peau d’une blancheur extrême ; de grands yeux noirs bien fendus, le sourcil beau ; son front bas et peu large était bien modelé ; le nez droit, un peu trop pointu peut-être, les lèvres charnues et bien dessinées, le menton fort et le bas du visage plein ; une taille abondante, mais ferme et gracieuse ; des bras à demi-nus, d’une beauté parfaite ; dans la physionomie quelque chose de hardi, de spirituel et de nonchalant ; le regard plein d’éclairs endormis ; une Athénienne, augmentée d’une grisette, avec l’accent de Paris.
En la regardant, le doux cœur d’Emmy se gonflait de haine. Plus cette femme lui semblait belle, plus elle la trouvait haïssable. Et quelque chose lui disait que cette beauté-là devait bien plus charmer M. Talmant que la sienne à elle.
La demoiselle de magasin, prenant la parole, avait expliqué ce que demandait Emmy, et Mme Bodin, en femme entendue, proposait diverses combinaisons. Mais en vérité, la nouvelle cliente était par trop irrésolue ou par trop distraite. Elle répondait à peine en songeant : Il est là ! Mais comment le voir ? Vais-je partir sans une certitude ?
Elle cherchait un expédient, quand l’objet de sa recherche vint de lui-même, impatient ou flâneur, se présenter dans le cadre de la porte restée ouverte. En l’apercevant, Emmy releva son voile. « Gervais ! s’écria-t-elle ; quoi vous êtes ici ? »
Un moment, il resta frappé de stupeur ; puis il s’avança. — Mais oui, dit-il, un de mes clients désire acheter le magasin de madame, et j’étais venu…
— Un dimanche ! reprit-elle, et voilà pourquoi vous faites semblant d’aller à Saint-Germain ?
Elle s’arrêta et sentit les forces lui manquer sous le regard plein de fureur que lui jeta son mari.
— Voilà une drôle de scène ! s’écriait Mme Bodin. Qu’est-ce que c’est que cette petite dame ?
— Venez ! dit brutalement M. Talmant en prenant le bras de sa femme. Et il l’entraina hors du magasin.
Quand ils furent dehors :
— Ainsi vous me surveillez, vous m’espionnez ? Je ne vous croyais pas de cette force là. Ah ! vous voilà toute tremblante à présent ! Ce que c’est que de faire des choses pour lesquelles on n’est pas né ! Ma chère, il faut vous occuper de votre fille et de vos chiffons, à moins que vous ne teniez absolument à être malheureuse…
Il fit signe à un cocher qui passait à vide.
— Avec moi, je vous en préviens, ça ne vous manquerait pas, si vous n’étiez pas raisonnable.
— C’est ainsi, dit-elle, que vous me parlez, quand…
— Montez, reprit-il en ouvrant la porte de la voiture ; montez donc.
Il la poussa dans l’intérieur, ferma la porte sur elle, donna l’adresse de sa maison et retourna chez la modiste.
Le trouble, la stupéfaction, le chagrin d’Emmy étaient à leur comble. La froide colère de son mari l’épouvantait et brisait d’un seul coup tout son plan d’attaque. Eh quoi ! il ne cherchait pas même à nier, à s’excuser ! De droit, il n’en était nullement question ; mais seulement de force, de pouvoir ! Eh bien, que pouvait-elle contre lui ? Rien. — Et lui, que pouvait-il contre elle ? Tout.
Il la tenait dans sa main tout entière ; il pouvait à son gré la faire souffrir. D’un mot, par cela seul qu’il s’en tenait à son droit légal vis-à-vis d’elle, rejetant ainsi les palliatifs que l’opinion et les mœurs ont apportés aux lois, il anéantissait toute réclamation, coupait court à tout reproche. Serments violés, confiance trahie, bonheur perdu, tout cela n’était rien, ne comptait pas. Ni droit, ni justice, ni pitié. Sa volonté seule. Il ne restait plus à Emmy qu’à se faire pardonner sa faute, la faute qu’elle avait commise de découvrir la trahison et de protester contre elle.
Maintenant, elle regrettait amèrement sa démarche. Sa situation vis-à-vis de son mari venait de changer profondément. Il y avait une heure, elle n’avait que des doutes et l’aimait encore. À présent, elle ne pouvait que le maudire, presque le haïr… Dans quelle situation, à vingt ans, il la jetait ! Un veuvage éternel ! Toute la vie à passer ainsi, sans amour, sans joie, sous le joug de cet homme qui ne l’aime plus et qui — elle le pressent — se vengera sur elle de ses propres fautes.
Elle arriva chez elle pâle, défaite, éperdue. Mme Denjot, venue pour chercher Paulette et qui mettait la dernière main à la toilette de la petite, en voyant sa fille, jeta un cri.
— Qu’as-tu ? bon Dieu ! qu’y a-t-il ? Emmy était trop émue pour se contenir. Au milieu d’un torrent de larmes, elle dit son malheur.
Certes, si contre l’instinct de la jeune fille, ce mariage s’était fait, une moitié au moins de la responsabilité en revenait à Mme Denjot. Affolée de ce gendre, qu’elle trouvait un homme superbe, et qui l’avait séduite par ses attentions, c’est elle qui avait pris à tâche de vaincre les répugnances confuses d’Emmy. Elle avait employé pour cela toute l’influence que possède une mère sur l’esprit d’une fille de dix-huit ans, et cependant que savait-elle de cet homme ? Il avait 200,000 francs, une agence accréditée, une famille recommandable, voilà tout. De plus, il était plein de déférence pour Mme Denjot, la menait au spectacle et lui offrait des bouquets. Il paraissait fortement épris d’Emmy. Sur tout cela, Mme Denjot n’avait point eu de paix que sa fille n’eût dit oui, et le père Denjot, fier de la position sociale de son gendre, le jour du mariage se frottait les mains.
Cependant, au récit d’Emmy, Mme Denjot éclata en lamentations et en invectives. Gervais était un scélérat ! Comme il l’avait trompée ! Oh ! les hommes… Si l’on pouvait se fier à aucun être de cette espèce-là… Depuis longtemps, elle voyait bien qu’il n’était plus le même. Il ne venait plus chez eux. C’est à peine présent s’il daignait dire bonjour à sa belle-mère quand il la rencontrait, et il ne l’embrassait plus et l’appelait Madame, comme si elle ne lui était de rien. Un homme autrefois si attentionné ! si insinuant ! Elle tourna ensuite sa fureur contre ces coquines qui débauchent les hommes mariés. — Est-ce pour mieux repousser une solidarité compromettante ? ou servilité d’opinion ? ou plutôt, cette lâcheté instinctive de notre pauvre race, qui préfère s’en prendre au moins fort ? Toujours est-il qu’en pareil cas c’est contre la femme surtout, ou même contre elle seule que s’exerce la colère des femmes. — On devrait couper le cou à ces créatures-là, dit en terminant son réquisitoire Mme Denjot. Ah ! si je la tenais ! Mais laisse-moi faire, ma fille ; il faudra bien que je trouve moyen de te rendre ton bonheur.
Cela semblait à Emmy n’être plus possible. Elle s’efforça de dissuader sa mère de parler à Gervais. Elle savait le peu de considération que ses parents inspiraient à son mari. Et puis, si cet amour, que trop jeune et trop naïve elle avait cru éternel, le souvenir de tant d’heures, si intimes et si vraies, tout le bonheur qu’il avait reçu d’elle, et tant de confiance, et leur enfant, si tout cela pour lui n’était plus rien, que pouvaient des remontrances ?
D’ailleurs, elle sentait qu’à présent c’était fini, qu’elle n’aurait plus de confiance en son mari. À vingt ans, l’âme a trop de vigueur et d’innocence pour savoir tolérer et pardonner. — Maintenant, se disait-elle, je serai toujours malheureuse ! Et elle pensait ensuite avec terreur combien ce serait long, jeune comme elle était.
Emmy passa le reste du jour, rue Saint-Denis, chez ses parents, dont les récriminations augmentaient sa peine, au lieu de la consoler. À force de rêver à l’aventure du matin, elle se rappela qu’elle avait déjà vu quelque part cette Léocadie, et finit par retrouver dans sa mémoire la scène, l’époque et le lieu. C’était dans les bois de Meudon, il y avait plus d’un an. Cette femme faisait partie d’un groupe folâtre qui passa près d’eux avec des rires et des quolibets. L’un des hommes avait tutoyé Gervais ; et cette femme, elle, lui avait fait signe, d’un air mystérieux et familier, qui avait donné fort à penser à Emmy. — C’est une artiste que j’ai vue trois fois, avait dit Gervais ; ces femmes-là sont ainsi. — Emmy l’avait cru, et maintenant elle voyait bien que dès ce temps son mari la trompait, que sa liaison avec cette femme datait de loin, que c’était une maîtresse en titre, c’est-à-dire, outre l’humiliation et le chagrin d’un tel partage, un malheur de famille, un danger sérieux.
Le lendemain Gervais se montra sombre et dur ; mais il n’y eut pas d’explication. Emmy, brisée et fiévreuse, ne se sentait pas la force de supporter une nouvelle épreuve, et s’entourait de Paulette comme d’un bouclier. Décidément, c’était elle la coupable. Jour à jour, elle se remit cependant un peu. Ses joues avaient si bien l’habitude du rose qu’elles le reprirent sans y songer. Mais au cœur, la plaie restait. Parfois, devant une naïveté de sa petite fille, les lèvres de la jeune femme laissaient échapper un éclat de rire ; mais, tout de suite après, elle pleurait d’avoir ri. C’était en elle un combat perpétuel entre la douleur qui dédaigne les biens de la vie, et la jeunesse qui veut en jouir. Un rayon de soleil, les premières violettes, les modes du printemps, un concert, une promenade l’attiraient instinctivement ; mais ensuite elle s’obstinait à rester chez elle, assise, immobile pendant des heures, tenant à la main sa broderie qu’elle n’augmentait pas d’une fleur, et pleurant silencieusement.
Olivier Martel vit ces larmes ou les devina. Il aimait trop sincèrement pour songer à profiter du chagrin de la jeune femme ; mais il en fut si touché, si malheureux, et chercha si naïvement à l’égayer et à la distraire, que la vérité en ceci — comme toujours peut-être, — lui servit mieux que l’habileté. La tromperie n’a d’autre but que de remplacer par des fantômes les trésors absents ; les cœurs vides en ont seuls besoin. Emmy se sentit aimée. Dès lors, elle continua à se dire de temps en temps, avec de grands soupirs, qu’elle était bien malheureuse, tandis qu’au fond elle ne l’était plus.
Cette pauvre enfant, à vrai dire, n’avait pas aimé. Mariée par ses parents à un homme alors fort amoureux d’elle, elle s’était mise à aimer son mari, comme le font en pareil cas toutes les jeunes femmes, avec une spontanéité de décision qui fait certainement honneur à leur bonne volonté, mais plus encore à ce pouvoir surhumain qu’on appelle force des choses. Reconnaissance, devoir, intérêt, tous ces mobiles avaient créé l’illusion dans le cœur d’Emmy, et cette illusion-là peut durer toujours chez une honnête femme, quand son mari le veut bien. Mais enfin cet amour, brutalement imposé, que n’avaient point précédé des émotions plus hautes et plus chastes, il ne pouvait avoir de bien fortes racines. — Dans l’ordre moral aussi, la liberté seule est féconde et forte. Ce que nous avons nous-même choisi, seulement, devient nôtre.
Maintenant, elle sentait se réveiller en elle, sous le regard d’Olivier, toute une nichée d’émotions pures et charmantes, qui sans lui ne seraient jamais écloses, et qui l’étourdissaient de leur chant divin. Elle redevenait jeune fille et recommençait son printemps. Elle se sentait vivre dans un autre avec délices. Tous les mouvements du cœur d’Olivier, qu’elle percevait par une vue nouvelle, étaient les siens ou le devenaient. Elle vivait double, plus encore peut-être, car l’amour a le don de tout agrandir, et les âmes où il entre, et le milieu qu’elles habitent. C’est le grand créateur de l’idéal, matière intarissable, dont l’homme forge sa vie, et c’est pourquoi, sans doute, — bien qu’à tâtons souvent et sans lumière, — l’homme cherche tant l’amour.
Il entrait, la saluait du regard plus que de la voix, s’asseyait timidement, et prenait tout de suite Paulette sur ses genoux. À ses premières visites, autrefois, il se plaçait très-loin de la jeune femme : c’était presque ridicule ; on eût dit qu’il avait peur. Mais il s’était rapproché de plus en plus, et il osait, enfin, s’asseoir près d’elle sur le canapé. Quelquefois, en causant de choses qui les émouvaient, il prenait la main d’Emmy et la gardait longtemps dans les siennes. Elle eût trouvé cela inconvenant d’un autre ; de la part d’Olivier cela lui semblait si naturel, et son désir allait si bien au-devant de ces hardiesses, qu’elle n’en remarquait pas l’importance ; elle craignait seulement que la fréquence des visites de M. Martel ne fût remarquée. Il venait presque tous les jours, de bonne heure. Une ou deux fois, il eut l’esprit de s’en aller avant la rentrée de M. Talmant, bien qu’il fût venu pour affaires, comme toujours. M. Talmant commençait à trouver extraordinaire que ce jeune client l’attendit au salon. Puis, les affaires n’aboutissaient pas. — M. Martel paraît fort empressé de placer son argent. Mais il ne se décide à rien, disait l’agent d’affaires un peu mécontent.
ANDRÉ LEO.
(La suite au prochain numéro).