HISTOIRE D’UN FAIT DIVERS
(NOUVELLE)
Suite
Olivier Martel, fils d’une famille du Berry, venait, à 23 ans, d’hériter de son père une fortune considérable. Au bout de six mois de deuil, il était arrivé à Paris, sous prétexte de placer ses fonds, avec l’intention d’en dépenser une partie à vivre dans ce Paris dont il rêvait ; c’était une nature naïve, audacieuse, pleines d’aspirations, indécises encore. Il connaissait M. Levert, le mari de Victorine, qui l’avait mis en relation avec M. Talmant. Dès la première visite, faite avec Mme Levert, il avait vu Emmy, et cette douce et gracieuse figure l’avait si vivement frappé, qu’il fut sur le point, le lendemain, d’obéir à la raison qui lui conseillait de partir pour Londres, et peut-être pour New-York.
Mais c’était un garçon plein de politesse, et il ne put se résoudre à manquer si gravement à M. Talmant, qui lui avait parlé d’une excellente affaire, et qu’il s’était engagé à revoir.
Peu de jours après, Victorine lui avait appris qu’Emmy n’était pas heureuse. Il l’avait deviné déjà, et il avait formé le projet de l’enlever, quand il aurait pu se faire aimer d’elle, projet qui lui paraissait plein de délicatesse. Il avait pour excuses une passion vraie, sa bonne foi et la morale flottante de son époque. Il avait tout de suite conquis l’enfant, complice ordinaire et victime naturelle de ces trahisons domestiques. Olivier, lui aussi, depuis quelques jours, était bien heureux, car il espérait d’être aimé, avec assez de doute, toutefois, pour que le charme d’espérer encore augmentât son bonheur.
Les choses en étaient là quinze jours après la scène de la rue Dauphine, quand un dimanche matin M. Denjot entra chez sa fille. M. Denjot ne sortait jamais que le dimanche, et il était déjà venu huit jours auparavant, mais un peu tard ; Gervais était déjà sorti. M. Denjot n’avait pas été fâché peut-être de ruminer tout ce temps l’allocution qu’il devait adresser à son gendre. Franchement, il était mal à son aise M. Denjot, bien que sa toilette et son air fussent solennels ; mais son gendre l’intimidait, et si sa femme ne lui eût fait un devoir absolu de cette démarche, il eût certainement trouvé des raisons de s’en dispenser.
On allait déjeuner. Emmy, en entendant la voix de son père dans le corridor, courut l’embrasser, un peu inquiète et voulut l’entraîner dans le salon. Mais il la repoussa doucement :
— Ton mari est-il là ? je veux lui parler.
— Il est dans son cabinet, murmura la jeune femme, et plus bas encore elle ajouta : Que veux-tu lui dire ? Non. Viens, je t’en prie. Nous causerons.
— Laisse-moi, ma petite, c’est une chose que je dois faire ; il faut que ton mari sache que tes parents n’entendent pas que tu sois malheureuse. Ah ! par exemple ! c’est bien pour ça que nous t’avons mariée !
En même temps, il heurtait à la porte du cabinet.
— Entrez, dit M. Talmant.
Emmy tremblante s’éloigna.
Il y avait dans les traits du bonhomme, dans son attitude et dans les gants noirs qu’il avait mis, quelque chose d’inusité qui agaça dès l’abord M. Talmant. Il offrit en silence un fauteuil à son beau-père.
— Il faut bien que je vienne vous voir, Gervais, puisque vous ne venez plus chez nous.
Et Denjot toussa un peu.
— Je suis fort occupé, monsieur, vous le savez.
— Sans doute, sans doute ; mais il y a occupations et occupations. Quand on est bon mari et bon père, on s’occupe de ses affaires et puis de son intérieur. On ne peut pas toujours faire le jeune homme ; on a des devoirs, et quand on possède une femme charmante, un bijou d’enfant, eh bien, monsieur, c’est tout ce qu’il faut à un honnête homme et…
— Où voulez-vous en venir ? demanda M. Talmant, dont les sourcils se froncèrent.
— Vous le savez bien, monsieur. Ma fille a eu connaissance de votre conduite, et ça ne pouvait pas manquer de lui faire un grand chagrin…
M. Talmant se leva :
— Ceci ne regarde que moi, monsieur. Croyez-vous que je m’en vais écouter humblement vos remontrances ? Je ne suis plus d’âge à être en tutelle. Je fais ce qui me plaît.
— C’est juste, balbutia M. Denjot. Mais vous avez promis de rendre ma fille heureuse…
— C’est sa faute. De quoi se mêle-t-elle ? A-t-elle le droit de m’espionner ? Je n’ai pas de maîtresse chez moi ; donc, elle n’a rien à voir à ma conduite.
— Je ne dis pas, monsieur, je sais bien que c’est la loi. Pourtant, si vous nous aviez parlé comme ça le jour du mariage…
M. Talmant poussa un éclat de rire sec :
— Évidemment ! Que voulez-vous, monsieur, il y a deux manières de comprendre la chose, à ce qu’il paraît. Dans ce temps-là j’étais de votre avis : les lois du cœur ! la justice ! l’amour !… Pour le moment, je trouve que l’autre manière vaut mieux.
— Monsieur, permettez-moi de vous dire que ceci est du cynisme.
— Comment ! mon cher monsieur, du cynisme ! Quand j’observe et vénère la loi ? Prenez garde !… Et puis, M. Denjot, entre hommes, voyons, n’est-il pas puéril de tant se fâcher ? Que diable ! chacun n’a-t-il pas eu ses petites incartades, dans le temps, hein ?
C’était une allusion sans doute à quelque phase de la vie du bonhomme ; car au moment où son gendre, en disant ces mots, le regarda en face d’un air ironique et insultant, M. Denjot se troubla, et bégaya des mots incohérents. Mais, tout à coup, le père domina tout en lui.
— Tout ça ne signifie rien, s’écria-t-il. La vraie loi, la vraie justice, la raison des raisons c’est que ma fille doit être heureuse. Qu’est-ce qu’elle a donc fait pour ne l’être pas ? Si vous voulez votre plaisir, vous, est-ce qu’elle a mérité de passer sa vie toute seule, sans autre joie que celle d’élever une petite fille — pour que celle-ci peut-être soit malheureuse à son tour ? Quand on ne veut pas rester attaché à une femme, on ne doit pas se marier ; au moins on ne trompe personne. Belle et charmante comme elle l’est, notre Emmy, la voilà donc, elle aussi, épousée comme pour son argent et tenue à la gêne pour vos affaires et pour vos plaisirs ! Elle n’a rien à elle ! Vous lui avez pris sa dot, son bonheur, sa liberté, tout ! Et c’est pour ça, croyez-vous, que nous élevons nos filles, pour que vous jouissiez de notre bien en les tenant à la chaîne ! Ma foi, c’est trop fort ! ça ne se peut pas ; je ne le veux pas ; j’empêcherai ça ! Je l’empêcherai quand je devrais… car enfin, il est impossible que des choses comme ça soient souffertes dans le monde. Il y a des pères ! Ah ! si j’avais su !…
M. Talmant s’était rassis à son bureau : il sifflotait entre ses dents. Évidemment, M. Denjot lui agaçait les nerfs au plus haut point. La main crispée sur le bras de son fauteuil, il se réfugiait dans l’ironie pour échapper à la colère. Il sourit :
— Ne vous emportez pas comme ça, M. Denjot. Vous n’avez rien à faire. C’est moi qui suis, de par la loi, le seul protecteur d’Emmy et… son maître en même temps. Ne savez-vous pas que si je lui ordonnais de rompre toute relation avec vous, elle serait forcée de m’obéir ?
— Monsieur ! s’écria le père, nous ne sommes pourtant pas dans un pays où la loi autorise tous les crimes. Il faudra voir…
— Je vous demande pardon, elle autorise tout, sauf les sévices et la dilapidation des biens. Je ne l’ai point battue, du moins nul n’en peut témoigner ; je fais de bonnes affaires et la dot de votre fille est en sûreté ; vous n’avez pas à vous occuper du reste.
— Et elle ne dispose de rien ! Elle ne peut pas se permettre une fantaisie ! Vous allez de côté et d’autre vous amuser, vous ! et la laissez seule ; et si elle se permettait d’aller aux spectacles et aux réunions sans vous, on la croirait légère ou malhonnête et vous le lui défendriez. Que voulez-vous donc qu’elle fasse ? Enfin, elle n’a que vingt ans ! Elle a sa fille, je sais bien ; mais on ne se marie pas seulement pour être mère ; on se marie aussi pour avoir un mari. Que vous a-t-elle fait ? Elle s’est toujours bien conduite ; elle est douce, bonne, tout le monde l’aime. Il n’y a que vous qui, après l’avoir adorée, à présent, ne l’aimez plus. Et puis, croyez-vous que c’est pour fournir à vos débauches que j’ai travaillé ? C’était pour elle, ma pauvre petite ! Vous la privez de son bien, vous la volez !
Gervais haussa les épaules.
— Pas de gros mots, monsieur, dit-il.
Mais le vieillard reprit avec emportement en se levant :
— Ah ! vous avez tous les droits sur elle ! Son argent, son bonheur, tout ! Moi, je vous dis que ça n’est pas possible. Vous n’avez pas le droit de la tuer, peut-être ? Eh bien ! n’est-ce pas tuer une femme que la rendre malheureuse ? La santé, d’abord s’en va peu à peu, et puis vient une maladie et… l’on meurt. Et vous croyez que je souffrirai cela ? Je vous attaquerai partout, devant tous les tribunaux : je dirai du mal de vous ; on saura ce que vous êtes…
— Et vous perdrez partout, cher monsieur Denjot. Que voulez-vous ? la loi est la loi : la femme appartient à son mari, corps et âme, sauf les biens ; avec cette restriction qu’il n’est pas permis de la battre ; mais vous sentez bien…
Il se leva aussi, s’approchant de son beau-père et baissant la voix :
— Tenez, à votre place, cher monsieur Denjot, moi, je ne trouverais pas prudent d’irriter comme cela le mari de ma fille, un homme qui peut tout contre elle ; car enfin, vous le sentez, dans ce tête-à-tête à huis-clos, où l’autorité du mari règne, tout est possible : la femme, non-seulement physiquement faible, mais privée de tout droit ; l’homme non-seulement vigoureux, mais armé de tous les pouvoirs… Oui, à votre place, je prendrais bien garde. Le public n’est pas toujours-là. Le scandale même, ce scandale que les femmes craignent tant, parce que le monde le leur tient à déshonneur, il n’est pas toujours facile. Voyons, supposez que nous sommes seuls, elle et moi ici, comme nous le sommes vous et moi. Il fait nuit, la bonne dort là-haut, au sixième. Ma foi, les plaintes de votre fille, ses reproches, ou bien le souvenir de ceux de ses parents, m’agacent les nerfs. Je cède à la colère ; je la prends par le cou — remarquez bien, elle ne peut pas même crier — et je martèle un peu le mur avec sa tête. — On peut avoir de ces moments-là. — Ça ne paraît pas, ou bien, rien ne prouve que ce soit moi : puis encore, le respect humain, la crainte de violences nouvelles, la faiblesse de volonté cultivée par l’habitude, la séquestration même, enfin la famille, le nom, l’enfant, tout cela. Une femme peut souffrir ainsi des années sans qu’on le sache, ou que rien le puisse prouver, et, dans cette situation, un coup maladroit, la peur, la fatigue, que sait-on ? Une fièvre peut venir qui devient bientôt mortelle ; je vous le répète, ce n’est pas prudent.
— Ô mon Dieu : s’écria le pauvre vieillard en joignant ses mains tremblantes, j’ai donné ma fille à un scélérat !
ANDRÉ LÉO.
(La suite au prochain numéro).