HISTOIRE D’UN FAIT DIVERS
(NOUVELLE)
Suite.
Deux amants séparés, dont l’un au moins est bien décidé à ne pas renoncer à l’autre, ne peuvent manquer de s’écrire longuement et fréquemment. Chaque lettre d’Olivier se terminait ou par des questions pressantes, auxquelles il fallait répondre, ou par des emportements qu’il fallait calmer, ou par des doutes et des désespoirs auxquels Emmy sentait encore plus le besoin de venir en aide. Ces lettres étaient apportées par Victorine, vaincue par les prières de M. Martel, et les réponses d’Emmy étaient jetées par elle-même à la poste. Il se passa donc plusieurs jours pendant lesquels Mlle Maria n’eut aucune occasion de prouver sa bonne volonté.
Mais, une fois qu’Emmy venait de terminer une lettre pour Olivier, elle se sentit si épuisée, si défaillante qu’elle ne put sortir. La fatigue d’avoir à combattre ses plus chers désirs, la continuité de cette lutte, les exigences imprudentes de son amant, tout cela enfin la brisait. Elle éprouvait des éblouissements ; un cercle de fer lui serrait les tempes ; les jambes lui manquaient. Forcément, elle s’assit et, pendant longtemps, elle chercha en vain à se remettre. Une demi-heure après, un peu plus forte, elle mettait son chapeau quand M. Talmant rentra :
— Où allez-vous ? lui demanda-t-il.
— Prendre l’air un moment.
— Vous êtes folle ! il pleut ; il n’y a dehors que des gens affairés et vous n’avez rien à faire, restez.
— Mais, enfin, j’ai mal à la tête.
— Raison de plus ! Y pensez-vous ? Restez, vous dis-je, votre santé m’est trop chère pour que je puisse céder à un tel caprice.
En parlant ainsi, il la regardait d’un air si haineux qu’elle frémit. Elle ôta son chapeau et se retira dans sa chambre. Mais Olivier ! qu’allait-il devenir ? lui qui attendait toujours sa lettre avec des transports d’impatience, lui qu’une heure de retard pouvait jeter dans une crise de doutes, de suppositions extrêmes, et peut-être pousser à de folles démarches.
En songeant à cela, Emmy médita de sortir malgré la défense de son mari. S’il s’en apercevait, comme c’était probable, eh bien, une fois de plus, elle subirait ses insultes, peut-être même le contact de sa main brutale… Qu’importe ? Olivier n’attendrait pas. Mais une pensée l’arrêta : cette démarche exalterait les soupçons de M. Talmant ; il pouvait la tenir enfermée et désoler Olivier bien autrement.
Elle appela la bonne et la chargea de quelques commissions de ménage ; puis, au moment où cette fille sortait, elle la rappela. Elle hésitait cependant encore ; un instinct la retenait ; mais, en pensant à l’inquiétude d’Olivier, elle se décida :
— Ah ! tenez, Maria, cette lettre que j’oubliais. N’y manquez pas.
D’un œil inquiet, elle suivit la bonne jusqu’au bas de l’escalier.
— Il n’y a plus rien à craindre, se dit-elle ensuite ; dans quelques minutes la lettre sera partie.
Mais, tandis qu’Emmy s’applaudissait de ce mauvais pas franchi, sa lettre revenait à la maison dans la poche de Maria, qui la remettait à M. Talmant.
La vue seule de cette adresse : À M. Martel, écrite de la main d’Emmy, persuada Gervais qu’il était un mari trompé. Et dès lors, cette persuasion, rien ne put la modifier, même quand il lut ce passage :
« Non, Olivier, je vous l’ai dit, et sur ce point vous me trouverez toujours invincible, je ne veux point sacrifier ma fille. Je ne puis pas la laisser à son père, qui la rendrait malheureuse et l’élèverait mal, et nous n’avons pas le droit de lui arracher sa famille et sa fortune, le milieu où elle est née, pour lequel elle est faite, et, sans doute, la considération sociale qu’elle perdrait aussi bien que moi. Toutes ces choses, pour nous, sont de bien peu de valeurs en comparaison de notre amour ; mais la volonté de l’enfant et sa destinée ne nous appartiennent pas. Elle porterait tous les maux de notre situation sans partager notre bonheur, et plus tard la faute de sa mère serait un obstacle à son mariage. Dieu me l’a donnée, mon bien cher ami, c’est pour que je l’élève et la protége. Celle que vous aimez ne s’appartient plus. »
Mais il lut et relut, en frémissant de rage, les phrases où s’accusait le plus vivement la chaste passion de cette pauvre femme, heureuse d’être aimée. Lire n’est pas comprendre. Ce que nous voyons partout et dans tout, en réalité, c’est nous. Aux yeux de M. Talmant, Emmy ne pouvait être qu’adultère. Ses luttes, ses refus, n’étaient que les répugnances d’une femme qui craint le scandale. Elle préférait se donner à l’abri du toit conjugal.
Alors, une épouvantable colère s’empara de lui. Ah ! on le trompait ! lui ! Sa femme le trompait ! Elle osait le trahir ! Elle ne l’aimait plus ! Mais c’était odieux ! Mais elle était indigne, cette femme, de manquer à ses devoirs d’épouse, ainsi ! Eh quoi ! ce n’était pas assez qu’on lui ravit sa maîtresse ! Sa femme le trompait ! Mais, véritablement, ils étaient insensés de l’irriter à ce point ! Car enfin, il se vengerait ! Il ne se laisserait pas ainsi désoler et bafouer ; non ! quand il devrait abîmer le monde, se perdre lui-même !
Il était dans un de ces paroxysmes sous l’empire desquels un sauvage saisit sa hache et frappe : mais Gervais, nous l’avons vu, s’il était violent, savait se maitriser. La vie civilisée lui avait donné cette somme de prudence, qui est la seule conscience de beaucoup de gens.
Il ne lui vint pas à l’idée une fois que la faute d’Emmy était la conséquence naturelle, presque inévitable, des siennes : qu’il était justement puni ; que délaissée, mal traitée par lui, femme, elle avait aimé pour ne pas mourir. Non, doué par son sexe et par sa fortune, de tous les avantages dans l’ordre social, il avait toujours trouvé cela naturel, et sa réflexion ne s’était appliquée jamais qu’à ses intérêts. Ne trouvant point sous sa main de croyances toutes faites, incontestées, il n’avait pas pris la peine de s’en former et n’en avait pas senti le besoin, tant il était occupé de vivre. Il n’était point d’humeur à passer sa vie dans une recherche incertaine, et se contentait de croire à son existence et à son plaisir. Sa parole était railleuse, ironique — superficiellement. Il avait reconnu tant de différences entre la parole et l’acte ; il avait tant entendu parler de morale par ceux qui n’avaient, ainsi que lui, d’autre culte que leur intérêt, que toute expression de beaux sentiments le faisait rire, dans le Moniteur aussi bien que dans la Gazette, et dans la conversation comme au sermon. Il ne manquait pas d’amis. Le fond de ses idées était celui de bien d’autres, qui se trouvaient être, les uns bons, les autres mauvais, selon le gré de la nature et des circonstances. Plusieurs fois, nous l’avouerons, il était arrivé à M. Talmant de trouver du plaisir à obliger, ce qu’il avait fait, en conséquence, avec bonne grâce et empressement. Ses amis disaient de lui : c’est un bon vivant, excellent, quoique un peu vif.
Mais en cette occurrence, où il se sentait frappé au plus vif de son être, dans ses désirs, dans son orgueil, il n’appartenait tout entier qu’à mille projets de vengeance et de haine, sans considération d’aucune autre sorte. Il s’estimait atteint dans ses droits les plus sacrés, et de la manière la plus coupable. Pourquoi ne l’aurait-il pas cru, puisque l’expression la plus arrêtée des croyances humaines en fait de justice, la loi, lui affirmait qu’il avait le droit de faire ce qu’il avait fait, et que l’infidélité d’Emmy, au contraire, était un crime digne des plus sévères châtiments ? Ce n’était pas dans le désordre de son courroux qu’il pouvait réviser ce qu’avait décidé, de sang-froid, la sagesse des hommes.
Il s’abandonna donc, très logiquement, à toute sa colère. Non-seulement Emmy, soutenue par sa famille, lui était un obstacle, mais elle devenait sa honte. Oh ! pourquoi l’a-t-il épousée ? Que ne peut-il s’en débarrasser ! Entrave insupportable qui le gêne à chaque pas ! Menace perpétuelle contre son honneur ! Ah ! s’il était libre ! ou veuf ! L’espoir seul du mariage aurait bientôt ramené Léocadie dans ses bras. Mais il le lui laisserait espérer toujours, bien que cette créature belle et passionnée lui convint mieux cent fois que la pâle Emmy, cette créature niaise et perfide. Oh ! Léocadie ! l’impétueuse ! la voluptueuse ! l’insinuante ! Il l’aime ! il la veut ! il la lui faut !
Quand ses premiers emportements se furent un peu calmé, M. Talmant se jeta dans son fauteuil, devant son bureau, et, le front dans ses mains, il tomba dans une longue et profonde méditation.
André Léo.
(La suite au prochain numéro).