HISTOIRE D’UN FAIT DIVERS
(NOUVELLE)
Suite et fin.
Le lendemain matin, Emmy, assise dans la salle à manger, tenait sa fille sur ses genoux et lui faisait épeler ses lettres, quand Gervais entra. Ce n’était pas encore l’heure du déjeuner ; aussi la jeune femme eut-elle peur de quelque querelle, et Paulette sentit que les genoux de sa mère tremblaient.
Mais Gervais montrait une sorte de belle humeur et se frottait les mains. Il s’approcha de la fenêtre en disant :
— Un temps superbe ! Nous aurons demain, sûrement, une belle journée. C’est, tu le sais, jour de fête. Ma foi, nous pourrions bien aller à Saint-Germain.
Après une minute de silence, tirant légèrement une des boucles de sa fille, il reprit :
— Veux-tu, Paulette, y venir avec moi ?
— Et avec maman ? dit l’enfant.
— Certainement. Veux-tu venir, Emmy ?
Étonnée de cette proposition, et du ton amical dont elle était faite, Emmy s’efforçait d’articuler un consentement, quand M. Talmant se ravisa :
— Non, pas demain ! C’est partout encore plein de plâtre et de débris. Il faut que ce soit plus convenable pour de fines chaussures et de petits pieds. Non, J’irai seul demain faire déblayer tout cela et rendre ma villa plus digne de votre visite. Quelles charmantes parties nous y ferons cet été !
Il joua quelque temps avec l’enfant, puis s’écria tout à coup :
— Encore cette diable de douleur ! je ne sais pas ce que j’ai dans la main droite, des élancements, on dirait la goutte. J’ai cessé d’écrire tout-à-l’heure à cause de cela. Et cependant, J’ai des lettres pressées. Veux-tu me servir de secrétaire ? demanda-t-il à sa femme.
— Volontiers, répondit-elle.
Ils passèrent ensemble dans le cabinet de M. Talmant, et sous sa dictée la jeune femme écrivit deux lettres d’affaires.
— Ah ! fit-il ensuite, en frappant du pied.
— Qu’y a-t-il ?
— Un mot à écrire à ce Martel.
— Si ce n’est qu’un mot, vous pourriez peut-être l’écrire vous-même.
— Pourquoi donc ? il ne connait pas, je pense, votre écriture. Écrivez ! poursuivit-il d’un ton impérieux.
Elle obéit ; c’était une réclamation de frais, occasionnés par certaines démarches. Quand la lettre fut achevée, M. Talmant la signa : puis, la mettant sous enveloppe, il fit écrire aussi l’adresse de la main d’Emmy. Elle n’osait refuser : mais elle souffrait de la déception que son écriture sur cette lettre allait causer à Olivier.
— Mais je vais lui écrire moi-même, se dit-elle, et je verrai sans doute Victorine aujourd’hui.
— Encore une, la dernière, dit M. Talmant en posant devant sa femme une nouvelle feuille de papier.
Tout de suite elle mit en haut : Monsieur,
Il la lui arracha des mains.
— Ce n’est pas cela. Pas de titre. Faites ce que je vous dis et rien davantage, écrivez :
« Demain, à deux heures, chez moi : nous serons seuls. »
— Donnez, c’est tout ce qu’il faut, je signerai.
Emmy le regardait avec surprise ; il poussa un éclat de rire :
— Te voilà bien intriguée ? C’est pour Saint-Germain. Si tu y tiens, je t’expliquerai ça plus tard. Pour le moment, va presser le déjeuner. Je meurs de faim.
Quand il fut seul, il tira de son enveloppe la lettre qu’il disait destinée à M. Martel, la réunit aux deux autres qu’il avait fait écrire en premier lieu, et les brûla toutes les trois dans le foyer. Puis, dans l’enveloppe qui portait l’adresse de M. Martel, écrite de la main d’Emmy, il inséra la feuille où se trouvait cette seule phrase : « Demain, à deux heures, chez moi : nous serons seuls. »
Il cacheta, prit son chapeau et se dirigea vers la porte. Là, son pas se ralentit, son regard devint indécis : et il s’arrêta :
— Eh bien, murmura i-il, n’est-elle pas coupable ?
Alors, d’un brusque mouvement, il sortit.
Quand il revint, il était un peu pâle. Il entra dans la cuisine, et trouvant la bonne seule, il dit :
— Si Mme Levert venait aujourd’hui, vous lui diriez que Madame est sortie, et n’y sera pas non plus demain.
Pendant le reste de la journée, Emmy espéra en vain la visite de Victorine et des nouvelles d’Olivier. Deux ou trois fois, la sonnette retentit, et chaque fois elle crut voir paraitre son amie ; mais c’était seulement, lui dit Maria, des personnes qui demandaient Monsieur, ou qui se trompaient de porte.
Elle écrivit à Olivier ; mais quand elle voulut porter la lettre, son mari se trouva à la porte en même temps qu’elle, lui offrit son bras, l’accompagna tout le temps qu’elle fut dehors, et la ramena à la maison. Elle ne put mettre sa lettre à la poste, et dut encore la confier à Maria.
Des rêves incohérents, affreux, remplirent sa nuit, et elle se leva, brisée. Quand elle se plaça devant sa glace pour peigner ses beaux cheveux, elle se vit pâle comme une morte.
— Qu’ai-je donc, dit-elle, quel poids sur mon cœur ! Serait-il arrivé quelque chose à Olivier ?
Tandis qu’elle songeait ainsi, Paulette, descendue de son petit lit, se roulait sur les chats de la tapisserie et leur parlait en les agaçant.
— Tu vas avoir froid, ma chérie, dit la jeune mère, et saisissant l’enfant demi-nue, elle l’enveloppa de son sein et de ses bras. En contemplant cette jolie tête blonde, ses yeux se mouillèrent : « Paulette : dit-elle en la serrant contre elle, Paulette ! ma chère fille ! » Un nouveau transport la prit au cœur et elle serra l’enfant plus fort encore, en répétant ! — Ma chère fille !
— Oh ! tu me fais mal, dit la petite. Qu’est-ce que tu as comme ça, à pleurer toujours ? ajouta-t-elle avec son bégayement enfantin, les yeux fixés sur sa mère.
— Ce n’est rien, dit la jeune femme, rien, mon ange. Et fâchée d’avoir inquiété l’enfant, elle ouvrit la fenêtre en disant :
— Vois comme il fait beau !
Au dehors brillait un soleil radieux, ce doux premier soleil qui dore les feuilles naissantes, et va éveiller sous la mousse les fleurs des bois. Des marmots joyeux gazouillaient sous la fenêtre. Sur le trottoir, en face, une jeune fille souriante choisissait un bouquet dans un panier de fleurs. C’étaient des muguets.
— Un bouquet ! demanda Paulette.
Emmy envoya la bonne en acheter un et quand on lui remit ces fleurs à l’enivrant parfum, elle les respira longtemps.
— Oh ! le printemps ! murmura-t-elle. Est-ce bon !
Un instant après, elle éloigna le bouquet, disant qu’il lui faisait mal. Mais son oppression et son malaise persistèrent.
Cependant, elle voulut s’habiller elle passa une jupe de soie grise, garnie de bleu, un corsage blanc et serra sa jolie taille d’une ceinture bleue, à longs bouts. Au réseau qui soutenait sa blonde chevelure pendaient aussi de longs rubans bleus. Elle était ainsi charmante à ravir. Tout en s’habillant, elle se demandait : — Irai-je chez ma mère ? ou bien resterai-je ici ? — Car elle s’était interdit la maison de Victorine, chez qui elle aurait pu rencontrer M. Martel. Elle y songeait pourtant, mais se disait : — Non, je ne dois pas.
Le déjeuner fut morne ; au milieu du silence, le babillage de Paulette seul prenait ses ébats. Gervais, en se levant de table, dit à sa femme :
— Je vais donc prendre le chemin de fer ; avez-vous l’intention de sortir ?
— Mais… je ne sais, répondit-elle.
— Veuillez ne pas sortir avant trois heures. Il pourrait venir une personne… M. de Saurres. Vous lui diriez que je passerai demain chez lui, et vous auriez la bonté d’être fort aimable. C’est un de mes plus précieux clients. N’envoyez-vous pas Paulette à la promenade ? Il fait très beau.
— Quand la bonne aura fini son ouvrage. Mais comme vous êtes pâle, Gervais, seriez-vous malade ?
— Je me porte fort bien, dit-il sèchement, et il sortit.
Après son départ, Emmy s’occupa de la toilette de l’enfant ; et elle ne pouvait se lasser de la regarder, allant et venant dans la chambre, de son petit air important et fier. — Comme elle était jolie ! sa Paulette ! Aux Tuileries, souvent, on se retournait pour la voir. Elle a le cœur bon aussi ; elle est aimante, comme à cet âge on peut l’être. Emmy, du moins, est une heureuse mère. Cependant, plus elle contemple sa fille, plus ses yeux se remplissent de larmes, et elle se demande encore : — Mon Dieu, qu’ai-je donc ?
Paulette partie avec la bonne, la jeune femme alla s’asseoir, toute pensive, dans le salon. Sur le canapé de velours bleu, cette harmonieuse figure, penchée, se détachait idéale ; et de la glace placée derrière elle, les autres glaces la répétaient à l’envi.
Par moments elle respirait fortement, comme oppressée ; elle regardait la pendule, puis le ciel. — N’aurons-nous pas de l’orage ? — se demandait-elle, et de temps en temps elle pressait de la main son cœur agité.
La pendule marquait deux heures à peine, quand un coup de sonnette fit tressaillir la jeune femme.
— Sans doute, ce M. de Saurres, pensa-t-elle en allant ouvrir.
Mais une exclamation étouffée de joie, de surprise et de terreur lui échappa. C’était Olivier.
Il entra vivement et referma la porte.
— Nous sommes bien seuls, vraiment ? demanda-t-il, et il la serra dans ses bras avec transport.
— Ah ! mon ami, lui dit-elle, quelle imprudence !
— Oui ; mais qu’importe ? Merci ! merci mille fois ! Oh ! que tu es bonne !
Par lettres, dans le lyrisme de sa passion, il l’avait tutoyée déjà. Et les angoisses de l’absence, et ces épanchements de l’âme que de loin rien n’arrête, avaient rendu profonde leur intimité.
Quand elle eut repris sa place dans le salon, il dit encore, en s’agenouillant devant elle :
— Oh merci ! Je voulais te voir ; il le fallait ! Je rêvais des choses impossibles, folles ! quand ta lettre m’est venue. Que je suis heureux !
— Ma lettre n’autorisait pas une telle imprudence. Olivier ! si mon mari, comme l’autre fois, revenait ! Je meurs de terreur.
— Ne m’as-tu pas écrit de venir à deux heures, que nous serions seuls ?
— Non ! non !
— Comment ! tu rêves, mon amour, j’ai ta lettre, la voici.
Elle reconnut la phrase écrite par elle-même, la veille, sous la dictée de son mari ; et les yeux pleins d’épouvante :
— Que veut dire cela, mon Dieu : Oh ! que va-t-il faire ! Je ne comprends pas ; mais j’ai peur ! Olivier, pars, je le veux, tout de suite, je t’en supplie, pars !
— Soit, s’écria-t-il, mais avec toi. Et moi aussi, je le crains pour toi cet homme, et je n’aurai ni bonheur ni sécurité que je ne t’aie arrachée à lui. Suis-moi ; viens, aujourd’hui même !
— Je vous l’ai dit, mon ami, c’est impossible.
— Alors, vous ne m’aimez pas. Vous ne comprenez pas que loin de vous la vie m’est insupportable. Je ne puis plus, je ne veux plus, non, souffrir ainsi. Non, vous ne n’aimez pas. Votre fille, toujours, qu’importe ? Que m’importe ma mère à moi ? Elles vivront sans nous. Quand on s’aime comme nous nous aimons, on est seul au monde, et le devoir, l’honneur, Dieu même, c’est l’amour !
Il l’enveloppait de ses bras et la pressait sur son cœur en parlant ainsi. Elle se taisait ; il crut qu’elle était vaincue, et se levant, il la prit par la main pour qu’elle se levât aussi :
— Va mettre ton chapeau ; je cours chercher une voiture, et nous serons libres, heureux !
— Olivier, dit-elle d’une voix faible, oh ! vous n’êtes pas généreux ! Ce n’est pas bien ! Vous êtes fort. On vous a fait connaitre le devoir, la justice ; on vous a donné la science et la réflexion. Moi, je suis restée ignorante et faible, vous voulez m’entrainer au mal. Je vous aime ! oui, oh oui ! je vous aime, Olivier ! mais je ne dois pas abandonner mon enfant.
Il resta muet un instant, debout devant elle, toujours assise sur le canapé. Tout à coup, il vit les traits de la jeune femme exprimer une vive terreur ; elle étendit le bras en avant, comme pour écarter quelque chose d’horrible. Un coup sec se fit entendre : les bras d’Emmy s’écartèrent ; sa tête se pencha sur sa poitrine, et un flot de sang rougit au-dessous du sein la mousseline blanche.
M. Talmant était debout au milieu du salon, un révolver à la main. Comme Olivier, revenu de sa stupeur, allait se précipiter sur lui, il l’ajusta et lui cassa l’épaule. Se dégageant alors facilement de l’étreinte du jeune homme, il sortit. Sur l’escalier, à la première personne qu’il rencontra, il dit :
— Je viens de venger mon honneur. J’ai tué ma femme dans les bras de son amant.
Il se rendit ensuite chez le commissaire de police le plus proche, et se constitua prisonnier.
Les personnes accourues sur le lieu de cette catastrophe y trouvèrent Olivier qui, fou de douleur, s’efforçait en vain, par les appels les plus tendres et les caresses les plus passionnées, de rappeler Emmy à la vie. Elle était morte. La balle avait frappé le cœur. Elle était là, dans sa fraîche toilette, maintenant toute souillée de sang, renversée comme une fleur que la faux vient de trancher et son front, son doux visage gardant encore une expression de pureté, qui du sein de la mort repoussait l’outrage.
Le lendemain je lisais ce fait-divers dans les journaux, entre une réclame de fête et le récit d’un vol. De tous ceux qui lurent, moi seul peut-être y pensai l’instant d’après. Ces tristes annales de la 3 page offrent cependant la mesure de la moralité de nos temps et mériteraient les méditations du philosophe.
Peut-être les temps et les peuples que nous appelons barbares auraient-ils des mépris à nous rendre à ce sujet ?
Pour moi, ce fait me frappa et me jeta en des réflexions profondes.
J’appris bientôt qu’Olivier Martel était le héros de cette triste histoire. Je le connaissais un peu et l’allai voir. Il n’avait à Paris d’autres amis que les Levert, et ne voulait point appeler sa mère. Je le soignai : c’est lui qui m’a tout raconté. Maintenant, il est guéri ; et bien triste encore. Il assure même qu’il ne sera jamais consolé. Le temps en décidera.
Absous par la loi et par ses juges, M. Talmant n’a subi qu’un mois de prison. Il avait renoué avec Léocadie. Mais elle vient de partir pour l’Amérique, avec un banquier de New-York, dont elle a fait la connaissance au Château des Fleurs. M. et Mme Denjot élèvent Paulette. Ils arrondissent magnifiquement sa dot et se proposent de la marier, aussitôt qu’elle aura seize ans.
André Léo.