II:
Do wuohs in Niderlanden eins edelen Küniges kint Des vater der hiez Sigemund sîn muoter Sigelint In einer rîchen bürge wîten wol bekant Nidene bî dem Rîne, diu was ze Santen genant.
Ainsi, pour me résumer, la légende de l’origine troyenne des Francs a été suggérée au commencement du VIIe siècle, à un Ripuaire peu cultivé, par de simples analogies de noms. Elle ne lui coûta pas de grands frais d’imagination[743]. Il n’eut pas même besoin d’inventer le nom du fondateur de la ville, le héros éponyme des Francs étant déjà connu depuis une ou deux générations[744]. Bien que tout semblât lui conseiller de faire de ce personnage un fils de Priam, il ne paraît pas même y avoir pensé, et c’est après lui que les légendaires ont pourvu à la nécessité de rattacher la généalogie de Francio à celle des souverains de Troie. Rien, on le voit, de moins épique, rien de moins populaire que cette aride et incolore fiction.
[743] Selon Heeger, il n’en serait pas ainsi: Frédégaire II devrait absolument tout ce qu’il sait sur la tradition franco-troyenne à Frédégaire I, et, par conséquent, la phrase qu’il ajoute ne pourrait avoir son origine que dans Frédégaire I mal compris. Mais la manière dont Heeger cherche à prouver cette affirmation p. 15 et 16 ne me satisfait nullement, et l’objection qu’il fait p. 16 à l’identification de Xanten avec Troja dès le VIIe siècle est oiseuse: «Xanten wird erst spaeter mit der Trojanersage in Verbindung gebracht» p. 16. C’est justement ce qu’il s’agirait de démontrer.
[744] Heeger a donc tort d’écrire p. 18: «Der Namen Francio bildete sich Fred. I selbst um davon den Namen Franci abzuleiten.» Francio (Francus) est, comme nous l’avons vu, l’éponyme des Francs depuis le VIe siècle au moins.
Cette date assignée à l’origine de la légende ne permet pas de supposer que Grégoire de Tours en ait déjà eu connaissance. Je sais bien que beaucoup sont d’un avis contraire et les termes de Grégoire, avec lesquels on voit ceux de Frédégaire s’accorder en somme, laissent supposer, d’après eux, que l’évêque de Tours a connu la légende, mais qu’il s’en est défié[745].
[745] C’est notamment l’opinion de Roth p. 40, de Loebell, Gregor von Tours und seine Zeit, et de Giesebrecht dans sa traduction de Grég. de Tours II, p. 265 et suiv. Elle est combattue par Lüthgen p. 12 et par Heeger p. 9.
J’ai moi-même, à plusieurs reprises, indiqué les scrupules de l’esprit critique chez Grégoire; j’ai montré que son procédé ordinaire, lorsqu’il rencontre une légende qui lui inspire des doutes, c’est de la passer sous silence, ou de n’en garder que les éléments vraisemblables. Je ne serais donc pas éloigné d’admettre qu’ici encore il applique le même procédé, si je pouvais me persuader que cela résulte de son texte. Mais comment un homme qui s’est donné tant de mal pour trouver les rois des Francs, et qui avoue avec chagrin qu’il n’a rencontré que des ducs, aurait-il omis de signaler tout au moins, fût-ce même pour contester leur existence, ces rois francs d’origine troyenne? Je ne veux pas insister: ce point est assez obscur pour qu’un autre avis puisse se défendre avec succès, et j’avoue même que la mention de Pannonia dans le texte de Grégoire semble une allusion à la fiction troyenne qui fait, elle aussi, venir les Francs par le chemin du Danube sur le Rhin. Dans cette hypothèse, il faudrait reculer l’origine de la légende troyenne jusqu’au milieu du VIe siècle au moins. A quelque parti qu’on s’arrête, il n’en résultera aucune modification dans les conclusions formulées ci-dessus.
Telle est la forme primitive de la légende franco-troyenne. Elle se ramène originairement à la supposition pure et simple que les Francs sont des Troyens; ce que Frédégaire y ajoute est pure fiction, qui ne parvint jamais à la popularité. Tout ce qu’on savait et qu’on se disait chez les Francs, c’est qu’on avait pour ancêtres les rois de Troie. Sur cette base imaginaire on voit s’appuyer deux autres versions qui, tout en étant postérieures à celle de Frédégaire, sont indépendantes d’elle. La première est celle du Liber Historiae; la seconde se ramifie en trois rédactions différentes que nous rencontrons, l’une dans le pseudo-Ethicus, l’autre dans un résumé du pseudo-Darès interpolé dans quelques manuscrits de Frédégaire, la troisième dans un Origo Francorum faisant partie d’une compilation du XIIe siècle.
La version du Liber Historiae date, comme on sait, du premier tiers du VIIIe siècle. Je dis qu’elle est indépendante de Frédégaire, parce qu’il est universellement admis que l’auteur du Liber Historiae n’a pas connu cet auteur[746]. Elle a cela de particulier qu’elle contient, en réalité, deux traditions parfaitement distinctes. La première de ces traditions, c’est la légende franco-troyenne dans une rédaction originale, qui donne les deux noms de Troie (Troja, Illium), où Énée apparaît comme roi des Francs, où Anténor est donné comme compagnon de Priam dans sa fuite au Palus Meotides, et que termine le récit de la fondation de la ville de Sicambria par les Francs en Pannonie, près des rives du Palus Meotides (sic). La seconde, c’est une légende qui développe le mot de saint Isidore de Séville: Alii eos (sc. Francos) a feritate morum existimant.
[746] G. Kurth, Étude critique sur le Gesta Reg. Franc. Le seul Rajna p. 74, n. se demande s’il est impossible que l’auteur du Liber Historiae ait connu l’Historia Epitomata, et n’ose se prononcer.
D’après cette légende, qui apparaît ici pour la première fois, les Alains révoltés contre l’empereur Valentinien se sont réfugiés dans le Palus Meotides. L’empereur ayant concédé la remise de dix ans de tribut à qui voudrait les en expulser, les Troyens de Priam s’en chargent et s’acquittent de la tâche. Alors Valentinien les appela, en langue attique, Francs, c’est-à-dire sauvages, par allusion à la dureté et à la fierté de leurs cœurs. Mais, les dix ans passés, les Francs ne voulurent pas se remettre à payer tribut, et ils tuèrent le duc Primarius envoyé pour le leur réclamer. Une seconde armée, plus nombreuse, commandée par Aristarque, eut raison de leur résistance. Priam fut tué, et son peuple, fuyant Sicambria, vint s’établir sur les bords du Rhin sous Marcomir, fils de Priam, et de Sunno, fils d’Anténor. Après la mort de Sunno, Marcomir leur donna le conseil d’élire un roi: ils s’y conformèrent et choisirent Faramond.
L’auteur du Liber Historiae a fondu assez ingénieusement ces deux récits en un seul. Pour cela, il lui a suffi d’écarter le héros éponyme Francio, à qui la seconde légende enlevait toute raison d’être. Preuve de plus, soit dit en passant, que Francio ne faisait pas partie de la forme primitive de la légende franco-troyenne, autrement le Liber Historiae l’aurait conservé, et aurait écarté l’interprétation Franci a feritate. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans l’examen du détail de chacune de ces deux légendes, cela m’entraînerait trop loin de mon sujet, qui est de prouver leur origine non populaire; je m’en tiendrai donc à ces quelques indications, qui suffisent, je crois, pour la démonstration de ma thèse. On remarquera surtout la peine qu’a prise notre auteur, comme déjà Frédégaire avant lui, pour raccorder son récit à celui de Grégoire: pour cela, il a fait de Marcomir et de Sunno les fils de Priam et d’Anténor, sans s’apercevoir, dirait-on, de l’écart prodigieux d’une douzaine de siècles au moins qui sépare ces personnages les uns des autres.
L’autre version est, comme je l’ai dit, en trois rédactions. La première fait partie de la Cosmographia du pseudo-Ethicus, compilation du VIIe ou du VIIIe siècle, que plusieurs ont eu la naïveté de prendre pour une œuvre ancienne qui aurait été traduite par saint Jérôme, et qui serait la vraie source à laquelle fait allusion Frédégaire II[747]. Il est tout au contraire établi que le pseudo-Ethicus, qui cite saint Avitus de Vienne et qui a beaucoup mis à contribution les Étymologies de saint Isidore de Séville, est un produit de l’érudition mérovingienne, et de valeur fort médiocre[748]. Un simple coup d’œil sur la légende qu’il raconte suffit, dans tous les cas, pour faire reconnaître la modernité de celle-ci comme on va le voir tout à l’heure. Une deuxième rédaction de cette même légende se trouve dans un pseudo-Darès qu’un copiste de Frédégaire a insérée dans la chronique de celui-ci, et qui est reproduite par plusieurs des manuscrits de cet auteur[749]. Ce pseudo-Darès, différent du pseudo-Darès que nous possédions déjà, présente une forte ressemblance avec le pseudo-Ethicus dont il a été question; nous n’avons d’ailleurs aucun intérêt à constater ici le caractère spécial de leur rapport, et il suffira de noter que, malgré quelques divergences de détail, leur récit est le même. J’en dirai autant de la troisième rédaction contenue dans une compilation juridique du XIIe siècle: elle présente, avec ses variantes propres, le même fond légendaire que les deux précédentes.
[747] Par exemple H. Wuttke dans son édition de la Cosmographia, et K. Pertz, De Cosmographia Ethici Libri III, p. 142 et suiv.
[748] V. sur cette question Teuffel, Geschichte der roemischen Literatur, 4e édit., p. 1194, et les autorités qu’il cite. Teuffel se trompe seulement sur un point, à savoir lorsqu’il prétend que le saint Jérôme dont parle Frédégaire II serait ce pseudo-Ethicus; il se trompe surtout en attribuant cette opinion à Lüthgen, qui l’a au contraire victorieusement réfutée.
[749] Ce texte a été publié pour la première fois par G. Paris, Romania III (1874), p. 129-144, puis d’après un plus grand nombre de manuscrits par Krusch, Script. Rer. Merov. II, p. 194-200. Il faut lire sur ce texte les observations de ces deux savants.
La légende qui est à la base de ces trois rédactions a été évidemment imaginée pour rendre compte de deux termes de la langue politique des Francs, à savoir Francus et Vassus. Francus et Vassus, d’après elle, sont deux princes troyens descendants de Priam, qui, après une série d’aventures diversement racontées dans nos trois rédactions, viennent fonder la ville de Sicambria, qui est la capitale des Francs. Cette légende, dont j’omets les détails extravagants, date d’une époque où les deux termes Francus et Vassus s’opposaient l’un à l’autre comme les désignations des deux principales catégories d’hommes libres du royaume[750]; elle ne peut donc pas être antérieure au VIIe siècle, et elle ne remonte probablement pas beaucoup plus haut que le VIIIe. Elle introduit d’ailleurs dans l’histoire légendaire des Francs un élément nouveau, qu’on y verra souvent figurer par la suite.
[750] Francus a signifié, jusqu’à Clovis, un barbare appartenant au peuple des Francs. A partir de Clovis, tout en conservant ce sens primitif, il s’est enrichi d’un autre plus large, désignant tout homme libre faisant partie du royaume mérovingien. Vers le VIIIe siècle, se greffant sur ce second sens, apparaît le troisième qui signifie simplement homme libre. Vassus, d’autre part, est un terme d’origine celtique qui a signifié primitivement esclave, et qui, dans le royaume franc, a été employé vers le VIIIe siècle pour désigner l’homme libre dans ses relations avec celui dont il dépendait.
Il est manifeste que dans notre légende ces deux termes sont employés l’un et l’autre dans leur sens le plus récent, et épuisent à eux deux toute la classe libre du royaume franc. La légende n’est donc pas antérieure à l’époque où est né ce sens dérivé.
Tous les chroniqueurs du moyen âge qui ont rapporté la légende franco-troyenne se sont bornés à reproduire l’une ou l’autre de ces versions, parfois plusieurs à la fois, en cherchant, comme l’a déjà fait le Liber Historiae, à les combiner entre elles. Il ne serait pas sans intérêt de les passer en revue pour se rendre compte de l’étonnante vitalité qu’a eue la légende inventée par un barbare ignorant du VIIe siècle. On verrait la ténacité avec laquelle, à la manière d’un lierre, elle a enfoncé ses tendons dans toutes les fissures de l’histoire pour s’y faire de nouvelles attaches. Mais ce travail appartient à un autre ordre de recherches.