‹ Histoire populaire de la Révolution françaiseChapitre 1 sur 2 · I. Du 11 mai 1774 au 21 janvier 1793.

I. Du 11 mai 1774 au 21 janvier 1793.

Louis XV étant mort après un règne immonde, son petit-fils, Louis XVI, lui succéda le 11 mai 1774.

C’était un homme sans passions d’aucune sorte et sans caractère, d’une intelligence médiocre, extrêmement dévot, menteur par faiblesse et faux par éducation religieuse. Il avait épousé, avant son avénement, Marie-Antoinette, archiduchesse d’Autriche, femme hautaine, violente et entêtée, qui poussa son mari à commettre toutes les fautes et tous les crimes politiques dont il se rendit coupable.

En 1774, la monarchie était déjà fort ébranlée et menaçait ruine. Le gouvernement des prostituées royales et de leurs créatures avait laissé les finances dans un désarroi complet. Des guerres funestes, la perte de l’Inde et de nos possessions d’Amérique, l’avilissement politique du pays, la marine désorganisée, l’industrie anéantie, avaient aggravé la situation générale en multipliant les maux particuliers. La nation, préparée à la revendication de ses droits par les écrits d’hommes de génie tels que Montesquieu, Voltaire, Rousseau, s’agitait sourdement, et le nouveau roi, contraint d’admettre la nécessité de quelques réformes, choisit pour ministres Turgot et Malesherbes.

Turgot proposa l’unité d’administration, la suppression des privilèges de caste, des servitudes féodales, des corvées, des douanes intérieures, des corporations et des jurandes, et voulut que la noblesse et le clergé fussent soumis aux impôts comme le reste de la nation.

Malesherbes proposa la liberté de conscience, la liberté de la presse, l’abolition de la torture, des lettres de cachet et de la censure.

Le premier ministre Maurepas et les courtisans firent chasser Turgot et Malesherbes.

Necker, qui succéda à Turgot, voulut rétablir les finances en mettant les recettes au niveau des dépenses, et faire voter les impôts par les assemblées provinciales. Les courtisans le firent chasser à son tour.

Marie-Antoinette prit à cette époque une influence complète sur Louis XVI. Elle fit nommer Calonne contrôleur général des finances. Celui-ci, homme sans principes, capable de tout pour plaire à la reine et aux courtisans, jeta l’argent par les fenêtres, poussa les emprunts à un milliard six cent quarante millions et tua le crédit public. Une assemblée des notables, réunie à Versailles pour réparer le désordre, ne tarda pas à se séparer après avoir voté un nouvel impôt sur le timbre et constaté qu’il y avait un déficit annuel de 140 millions.

Calonne fut remplacé par Brienne, archevêque de Sens, qui, de concert avec le garde des sceaux Lamoignon, exila toute la magistrature de France, parce que celle-ci refusait d’enregistrer les édits ministériels ; mais il y eut des troubles dans presque toutes les provinces ; le payement des rentes de l’État fut suspendu, ce qui était un commencement de banqueroute ; Brienne se retira, et Necker, rappelé, convoqua les états généraux à Versailles pour le 5 mai 1789.

Les trois ordres, noblesse, clergé et tiers état, se réunirent au jour fixé. Le roi prononça le discours d’ouverture. Il demandait de l’argent et invitait les députés à se mettre d’accord pour lui en donner. Le garde des sceaux Barentin compléta le discours royal en déclarant qu’il n’y avait pas lieu de s’occuper d’innovations dangereuses, attendu que toutes les réformes justes avaient été réalisées ce qui était absolument faux, puisque aucune réforme n’avait été faite.

Il était évident que la cour voulait annuler l’assemblée dès sa première séance. La séparation en trois ordres l’y aidait, la noblesse et le clergé n’ayant d’ailleurs d’autre désir que de conserver leurs privilèges et leurs richesses. Restait l’ennemi commun, le tiers état, beaucoup plus nombreux, et le vrai représentant de la nation.

La situation était donc nette : d’un côté, le roi, le clergé et la noblesse coalisés pour sauvegarder les abus, les dilapidations et l’arbitraire, et, d’un autre côté, les députés des communes, c’est-à-dire le peuple français tout entier résolu à conquérir la liberté et l’égalité. La lutte était inévitable et ne devait pas tarder à s’engager.

Le tiers état voulait que la vérification des pouvoirs se fît en commun, Les deux autres ordres s’y refusaient. Après d’inutiles pourparlers, le tiers, tranchant la question, se constitua en assemblée nationale le 17 juin ; mais le roi suspendit les séances et fit occuper la salle des États par la force armée. Les représentants se réunirent alors dans le Jeu-de-Paume et jurèrent solennellement, le 20 juin, de ne se séparer qu’après avoir donné une constitution à la France.

Le 23 juin, les trois ordres étant présents, Louis XVI vint menacer l’Assemblée, casser ses arrêtés et lui commander de se dissoudre. Le clergé et la noblesse obéirent, mais le tiers état, sur la proposition de Sieyès et de Mirabeau, ne quitta point le lieu de ses séances, décréta l’inviolabilité de ses membres et se remit à délibérer. Peu de jours après, une partie du clergé vint se joindre aux communes ; puis quarante-sept nobles se rallièrent ; enfin le roi céda, et les trois ordres, cessant d’exister de droit et de fait, constituèrent uné assemblée unique.

Cependant la cour n’était point résignée à la défaite. Les troupes arrivaient de tous côtés, composées surtout de régiments étrangers, mercenaires prêts à massacrer les représentants sur un signe du roi. Paris souffrant déjà du manque de pain était profondément agité. La présence de nombreux soldats à Sèvres, à Saint-Denis, au Champ de Mars, et surtout l’exil de Necker, mirent le comble à l’irriration publique. Un jeune homme, aors inconnu, Camille Desmoulins, monta sur une table, au Palais-Royal, et appela le peuple aux armes. La foule fut chargée et sabrée sur la place Louis XV et dans les Tuileries par les dragons de Lambesc ; mais bientôt les gardes-françaises, prenant parti pour l’insurrection, repoussèrent jusqu’à Chaillot les régiments allemands et suisses.

À Versailles, l’assemblée prit aussitôt des résolutions plus radicales : elle décréta la responsabilité des ministres et des conseillers du roi, et déclara qu’elle voulait le renvoi immédiat des troupes et l’organisation des milices bourgeoises.

Le 13 juillet, l’insurrection de Paris devint permanente. Un comité siégeant à l’Hôtel de ville et comptant sur la parole de Flesselles, prévôt des marchands, qui avait promis douze mille fusils, s’occupa d’organiser la garde nationale ; mais, le 14, les fusils de Flesselles n’arrivant pas, le peuple en trouva vingt-huit mille cachés dans les caves des Invalides. Puis, apprenant que les canons de la Bastille écaient braqués du côté du faubourg Saint-Antoine, tandis que les troupes campées à Saint-Denis marchaient contre la ville, il se porta en masse sur la forteresse royale. Sommé de se rendre, le gouverneur de Launay fit tirer à mitraille. Le combat durait depuis quatre heures, quand les gardes-françaises arrivèrent avec du canon. La garnison contraignit de Launay d’ouvrir les portes, et la foule se précipita dans la Bastille conquise. Le gouverneur et quelques Suisses furent tués au milieu du tumulte. Le reste s’échappa.

On trouva dans la poche de Launay une lettre du prévôt des marchands, Flesselles. Il lui disait : « J’amuse les Parisiens par des promesses. Tenez bon ; vous aurez du renfort ce soir. » Comme on le menait au Palais-Royal pour le juger, un homme s’approcha de lui et le tua d’un coup de pistolet.

Pendant que ceci se passait à Paris, la cour prenait ses dernières dispositions pour en finir. L’armée, campée dans les communes suburbaines sous le commandement du maréchal de Broglie, avait reçu l’ordre d’agir dans la nuit du 14 au 15 ; mais la nouvelle de la prise de la Bastille épouvanta Louis XVI. Il se rendit aussitôt à l’Assemblée et annonça que les troupes allaient s’éloigner, qu’il rappelait Necker et qu’il allait à Paris.

Bailly fut nommé maire et Lafayette commandant de la garde nationale.

Louis XVI entra à l’Hôtel de ville avec la cocarde tricolore au chapeau, approuva les nouvelles magistratures et retourna à Versailles. Son frère, le comte d’Artois, suivi de ses deux fils, le prince de Condé et la famille Polignac émigrèrent aussitôt. Ils allaient provoquer la guerre civile en France et la coalition européenne contre leur pays.

Les provinces, à l’exemple de Paris, établirent partout des municipalités et des gardes nationales.

Enfin, dans la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée décréta par acclamations la suppression des servitudes personnelles, des droits féodaux, le rachat des dîmes, l’abolition du droit de chasse et de colombier, des justices seigneuriales, de la vénalité des charges, de l’inégalité des impôts, du casuel des curés, des jurandes et des maîtrises. Tous les Français devinrent égaux, purent parvenir à tous les emplois et exercer librement l’industrie.

Malgré cet accord momentané, il n’y avait et il ne pouvait y avoir unanimité d’opinion dans la Constituante. Les nobles et les évêques ne songeaient qu’à rétablir leurs privilèges et conspiraient avec la cour. Ils avaient pour orateurs spéciaux l’abbé Maury et Cazalès, l’un déclamateur et prolixe, l’autre toujours agressif ; mais le talent de la parole qu’ils possédaient tous deux ne rendait pas meilleure la misérable cause qu’ils défendaient.

Les royalistes constitutionnels, Mounier, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre, ralliaient la minorité des nobles et des évêques. Le parti national, formant le reste de l’Assemblée, avait alors pour chefs Barnave, Duport et Lameth ; mais le vrai tribun de la Constituante était Mirabeau, homme de mœurs décriées, dont la jeunesse désordonnée s’était consumée en lucres contre le despotisme paternel et l’arbitraire royal, renié par sa caste, accueilli par le tiers état, et qui mettait encore, à cette époque, au service de la Révolution, une audace sans bornes et une éloquence sans égale.

La cour étant, par suire des derniers événements, réduite à conspirer au lieu d’agir, l’Assemblée s’occupa de discuter et de rédiger la constitution promise au pays, et qu’elle fit précéder de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Contre l’opinion des royalistes constitutionnels qui voulaient une chambre haute, à l’exemple de l’Angleterre, on décréta une assemblée unique. Puis vint la discussion sur le veto, c’est-à-dire le droit donné au roi de refuser les lois votées par les représentants de la nation. L’agitation de Paris pesa heureusement sur les délibérations, et on décida que le veto royal ne pourrait se prolonger au delà de deux législatures.

Louis XVI avait déjà refusé de sanctionner les décrets du 4 août, et il refusait de nouveau de sanctionner la déclaration des droits. Les gardes du corps furent doublés à Versailles ; des dragons et le régiment de Flandres furent appelés. On en fêta les officiers dans la salle de spectacle du château. Le roi et la reine avec le dauphin dans ses bras assistaient au repas. On joua la marche des hulans, des cocardes blanches furent distribuées et la cocarde tricolore fut foulée aux pieds. Cela se passait le 1 octobre 1789, et se renouvela le 3.

Àcette nouvelle Paris s’insurgea. Le 5, la farine ayant absolument manqué, les femmes affamées partirent les premières pour Versailles, bientôt suivies du peuple, de la garde nationale et des gardes-françaises. Le 6, malgré la résistance des gardes du corps, le château fut envahi, et, sans Lafayette qui obtint de la foule qu’elle se retirât des appartements, la royauté eût cessé d’exister ; mais le peuple exigea que la cour vînt se fixer à Paris et l’y escorta. L’Assemblée s’y rendit, de son côté pour reprendre le travail de la constitution.

D’après le projet de Sieyès, elle divisa la France en quatre-vingt-trois départements, le département en districts, le district en cantons et le canton en communes. Les conseils administratifs du département et du district furent soumis à l’élection, mais à plusieurs degrés. Les officiers municipaux des communes furent seuls nommés au suffrage direct.

Les états du Languedoc et de Bretagne, les parlements de Metz, de Rouen, de Bordeaux et de Toulouse, entièrement à la dévotion de la noblesse et du clergé, s’élevèrent contre la nouvelle division du pays. L’abolition des dîmes, dont l’Assemblée n’avait voté que le rachat dans la nuit du 4 août, décida la rupture définitive du clergé et de la nation. Un décret du 29 décembre transféra l’administration des biens cléricaux aux municipalités, ordonna d’en vendre pour quatre cents millions et créa un papier-monnaie, l’assignat, qui facilita cette vente. Alors les prédications furieuses commencèrent dans le Midi, et les prêtres excitèrent les catholiques au massacre des protestants. Puis vint la nouvelle constitution du clergé c’est-à-dire la nomination des évêques par les électeurs civils, la suppression des chapitres et la réduction des évêchés au nombre des départements. D’ailleurs, le culte catholique restait le seul subventionné par l’État.

On voit tout l’illogisme de cette constitution civile du clergé. Il fallait ne reconnaître légalement aucun culte et par conséquent n’en subventionner aucun ; d’autant plus que les catholiques, loin de se montrer très-reconnaissants de cette exception en leur faveur, devinrent plus furieux que jamais.

Les émigrés tentèrent alors de soulever Lyon et le Midi, et Louis XVI essaya de fuir ; mais le marquis de Favras, qui devait l’enlever fut pendu, et l’évasion échoua. C’est à cette époque que Mirabeau se vendit à la cour. En trahissant la Révolution, il s’annihila sans profit pour la royauté condamnée.

L’Assemblée décréta la nouvelle organisation judiciaire. Toutes les magistratures furent désormais temporaires ; on introduisit le jury dans les causes criminelles. Il y eut deux degrés de juridiction et une cour de cassation. Quant au droit de guerre ou de paix, l’initiative en fut donnée au roi, mais la Constituante se réserva de décider l’une ou l’autre. Le 20 juin, elle abolit les titres, les armoiries et les ordres de chevalerie. Il est à remarquer que cette abolition de ses titres irrita infiniment plus la noblesse que la perte de ses priviléges. L’émigration augmenta et les haines s’accrurent.

Le 14 juillet 1790, anniversaire de la prise de la Bastille, réunit au Champ de Mars les délégués des départements, les membres de la Constituante et la garde nationale de Paris, qui tous, ainsi que le roi, devaient prêter serment à la constitution. Un autel fut dressé au milieu du Champ de Mars. L’évêque d’Autun y célébra la messe, entouré de quatre cents prêtres. Lafayette, le président de l’Assemblée, les députés répétèrent tour à tour la formule du serment. Enfin Louis XVI jura d’employer tout le pouvoir qui lui était délégué par l’acte constitutionnel à maintenir la constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par lui. Le peuple, ajoutant foi à ce serment que le roi devait violer comme tous ceux qu’il prêta, applaudit avec enthousiasme, et la fête prit fin au milieu de la joie générale ; mais, dès le lendemain, les intrigues de la cour recommencèrent.

Necker, effrayé, donna sa démission et quitta la France. L’armée se désorganisa. La noblesse, n’ayant plus le monopole des grades que le nouveau code militaire accordait à l’ancienneté, excita par ses concussions et par son arrogance le soulèvement des soldats. Trois régiments s’insurgèrent contre leurs officiers, à Nancy, en août 1790, et furent écrasés par le marquis de Bouillé, qui commandait à Metz. L’Assemblée eut le tort très-grave de féliciter Bouillé qui conspirait évidemment avec les émigrés et la cour.

La constitution civile du clergé et le serment de la maintenir qu’on exigea des évêques et des curés, sous peine de destitution, furent repoussés à peu près par tous. La minorité qui prêta le serment fut qualifiée par les orthodoxes d’hérétique et d’excommuniée. Les tantes du roi, filles de Louis XV, partirent, et Louis XVI les eût suivies s’il n’en avait été empêché par la garde nationale. L’Assemblée décréta que sa fuite entraînerait sa déchéance. Elle voulut ensuite mettre un terme à l’émigration. On proposa de prononcer la mort civile et la confiscation des biens des fugitifs, mais un discours de Mirabeau fit repousser le projet qui sembla trop radical.

Peu de jours après, le 2 mars 1791, Mirabeau mourut en pleine popularité. Paris tout entier suivit son cercueil et on déposa son corps au Panthéon qui venait d’être consacré aux grands hommes.

Cet homme avait puissamment aidé aux premiers triomphes de la Révolution par son initiative audacieuse et son génie oratoire, mais son dessein bien arrêté de restaurer une monarchie plus ou moins libérale ne pouvait aboutir. Déjà sa moralité politique était suspecte à beaucoup. Les événements se précipitaient d’ailleurs avec une telle rapidité que, par la force des choses, ou il eût émigré à son tour, ou il eût été exécuté deux ans plus tard.

Cependant tous les rois de l’Europe se coalisaient contre la France. Louis XVI donnait à son frère, le comte d’Artois, l’autorisation de traiter avec l’Autriche, les cercles d’Allemagne, la Prusse, L’Espagne, la Suisse, la Sardaigne et l’Angleterre. La coalition décida à Mantoue, en mai 1791, que l’invasion aurait lieu sur toutes les frontières à la fois, pourvu que le roi n’excitât pas les soupçons en essayant de fuir ; mais celui-ci, ne se fiant nullement à son frère et à la noblesse émigrée, s’entendit avec le marquis de Bouillé, dont le camp de Montmédy lui paraissait un refuge plus sûr que Coblentz, et il s’échappa des Tuileries, déguisé, avec toute sa famille, dans la nuit du 20 juin. Paris et l’Assemblée n’apprirent cette fuite que le lendemain. On crut d’abord tout perdu, comme si un homme emportait toute une nation avec lui. Louis XVI, reconnu et arrêté à Varennes le 21, fut ramené à Paris par les gardes nationales des départements et provisoirement suspendu de ses pouvoirs. D’après le décret antérieur de l’Assemblée, la fuite entraînait la déchéance ; mais les républicains étaient encore peu nombreux. Les royalistes constitutionnels, menés par les Lameth, et Barnave, firent décréter que le roi ne serait frappé de déchéance que s’il rétractait son serment à la constitution et s’il faisait la guerre à la nation à la tête d’une armée.

Dès l’adoption de ce décret, le peuple se rendit en foule au Champ de Mars, afin d’y signer une pétition demandant la déchéance. Danton et Camille Desmoulins le haranguèrent sur l’autel de la fédération. Alors Lafayette et Bailly le firent mitrailler et le dispersèrent. Ce massacre des républicains par le parti monarchique fut suivi de la déclaration de Pilnitz, du 27 août 1791, par laquelle les rois de l’Europe ordonnaient à l’Assemblée de se dissoudre et de rétablir la royauté telle qu’elle était avant l’ouverture des états généraux, sous peine d’une invasion immédiate.

Cette déclaration insolente rapprocha le peuple et l’Assemblée. On arma les frontières et on leva cent mille gardes nationaux. Puis la Constituante, ayant terminé ses travaux, songea à se séparer. L’acte constitutionnel fut de nouveau présenté à l’acceptation de Louis XVI qui jura de nouveau aussi de le maintenir, bien résolu de n’en rien faire dès qu’il le pourrait. Son pouvoir lui fut rendu, et l’Assemblée déclara sa mission terminée, le 29 septembre.

Aucun membre de la Constituante ne fit partie de l’Assemblée législative, qui ouvrit ses séances le 1 octobre 1791.

Bien qu’elle eût été nommée sous l’influence d’idées révolutionnaires communes au plus grand nombre des électeurs, l’Assemblée renfermait aussi, comme la précédente, une droite et une gauche. La droite était composée de royalistes constitutionnels, qu’on nomma le parti des Feuillants, et qui était soutenu par la garde nationale et l’armée. À gauche siégeaient les députés qui prirent le nom de Girondins, parce qu’ils avaient pour chefs les représentants de la Gironde, Vergniaud, Guadé, Gensonné. Brissot fut le journaliste de ce parti, Condorcet son législateur, et Pétion son homme d’action. Merlin de Thionville, Chabot, Bazire, formaient avec quelques autres une extrême gauche affiliée aux sociétés populaires.

Robespierre dirigeait le club des Jacobins ; Danton, Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine menaient celui des Cordeliers qu’ils avaient fondé.

Les premiers décrets de l’Assemblée furent relatifs aux émigrés et au clergé réfractaire. Elle décida que les Français assemblés en armes au delà des frontières seraient traités en conspirateurs, que les revenus de leurs biens seraient perçus au profit de la nation et qu’ils seraient passibles de mort s’ils ne se dispersaient pas avant le 1 janvier 1792. En second lieu, les prêtres réfractaires durent prêter le serment civique sous peine de n’être plus pensionnés par l’État. Un décret, particulier au frère du roi, Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, le requit de rentrer en France dans deux mois, sous peine d’être déchu de ses droits à la régence.

Louis XVI sanctionna le décret qui concernait son frère et mit son veto sur les deux autres ; mais l’Assemblée n’en vota pas moins vingt millions pour former trois armées commandées par Rochambeau, Luckner et Lafayette. Le comte d’Artois, le comte de Provence et le prince de Condé furent décrétés d’accusation. Le roi, intimidé, demanda des ministres aux Girondins qui lui donnèrent, entre autres, Servan, Dumouriez et Roland. Dumouriez était ambitieux, intrigant et sans conviction politique. Roland, bien que très-honnête, très-austère et très-convaincu, ne comptait que grâce au génie de sa femme qui dirigeait toute la Gironde. La cour, furieuse de subir cette pression, ne désigna plus le nouveau pouvoir que sous le nom du ministère sans-culotte.

Le 20 avril 1792, la guerre fut déclarée à l’Autriche. Les débuts n’en furent pas heureux. Le plan qu’avait fait adopter Dumouriez, et qui consistait à se porter rapidement en Belgique, échoua par la faute des chefs autant que par celle des troupes indisciplinées et peu aguerries. Dillon fut battu, le 28 avril, dès le passage de la frontière, et massacré par ses propres soldats. Biron, de son côté, fut repoussé en désordre. La satisfaction que les royalistes témoignèrent publiquement à la nouvelle de ces échecs prouva que le roi était secrètement d’accord avec la coalition. L’Assemblée licencia la garde soldée de Louis XVI, décréta l’exil des prêtres réfractaires et la formation d’un camp de 20,000 hommes sous Paris ; mais le roi mit son veto sur les décrets, renvoya son ministère girondin et en prit un autre parmi les Feuillants. En même temps il se mit en relations suivies avec l’ennemi par l’intermédiaire de Mallet-Dupan.

C’est alors qu’eut lieu la journée du 20 juin, anniversaire du serment du Jeu de Paume.

Le peuple, conduit par Chabot, Santerre et Legendre, envahit les Tuileries, demandant la sanction des décrets. Louis XVI mit un bonnet rouge, but à la santé de la nation et ne sanctionna rien. Dans l’intervalle, Pétion, maire de Paris, vint calmer la foule et l’engagea à se retirer, ce qu’elle fit après cette démonstration inutile qui produisit une sorte de réaction en faveur du roi. Les constitutionnels de l’Assemblée et la garde nationale s’offrirent à lui, et Lafayette lui proposa de l’emmener à Compiègne au milieu de son armée ; mais, comptant sur l’ennemi étranger plus que sur les constitutionnels, il repoussa toutes ces offres.

Les Girondins préparèrent le 10 août, que la marche des Prussiens et le manifeste de Brunswick vinrent hâter.

Danton, Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine, Robespierre, Marat, organisèrent l’insurrection. Le château des Tuileries était défendu par les Suisses, quelques bataillons de la garde nationale et une foule d’officiers de la garde royale licenciée ; mais, avant l’arrivée des assaillants, Louis XVI et sa famille quittèrent le palais pour se réfugier à l’Assemblée nationale. Cependant, le combat s’engageait entre les Suisses et le peuple conduit à l’assaut des Tuileries par Westermann, un ami de Danton. Les Suisses, après une résistance acharnée, furent balayés et massacrés pour la plupart.

Désormais c’en était fait de la royauté. L’Assemblée décréta la suspension du roi, la convocation d’une Convention, la mise à exécution de ses décrets et la déportation de 4,000 prêtres réfractaires. Louis XVI fut enfermé au Temple avec sa famille, et l’ouverture de la Convention nationale fut fixée au 23 septembre.

Pendant ce temps, les Prussiens, passant la frontière, repoussaient l’armée de Sedan, prenaient Longwy et investissaient Verdun. L’agitation de Paris à ces nouvelles devint extrême. Danton se concerta avec la Commune pour frapper un coup terrible et terrifier l’ennemi. La prise de Verdun précipita l’événement, et, le 2 septembre, les prisonniers détenus aux Carmes, à l’Abbaye, à la Conciergerie et à la Force furent massacrés par une bande soudoyée par la Commune. Cet égorgement dura trois jours sans que l’Assemblée pût s’y opposer.

Du 2 septembre au 20, Dumouriez arrêta la marche des Prussiens dans l’Argonne, et, à cette dernière date, Kellermann les battit à Valmy et détermina leur retraite.

La Convention nationale avait ouvert ses délibérations le 21. Dès sa première séance elle abolit la royauté et proclama unanimement la République, bien qu’elle fût déjà partagée entre deux partis hostiles : la Gironde et la Montagne.

Les Girondins n’étaient au fond que des royalistes constitutionnels. Beaucoup d’entre eux en donnèrent la preuve plus tard. Depuis le 10 août, devenus républicains par entraînement et par nécessité, ils voulaient bien que le peuple fût la source de tous les pouvoirs, mais ils lui refusaient le droit de les exercer pour une part quelconque. Aussi leurs adversaires purent-ils les accuser d’en appeler sans cesse au peuple contre le peuple et de trahir la République. Les Montagnards, moins éloquents, moins instruits, moins embarrassés par le choix des moyens, voulaient gouverner avec le peuple et par lui. Quant à la Plaine ou Marais, comme on désignait le centre de l’Assemblée, il n’y avait là ni opinion, ni système, ni sympathies d’aucune sorte pour qui que ce soit. Le Marais fut toujours de l’avis du plus fort.

Les Girondins avaient le ministère, la majorité dans la Convention et l’influence de leurs journaux et de leurs brochures sur la plupart des départements ; mais les Montagnards disposaient du club des Jacobins, tout-puissant alors, de la Commune de Paris et, par la Commune, des sections et des faubourgs, c’est-à-dire de l’insurrection permanente. La lutte était donc fort inégale entre les deux partis. La Gironde put s’en convaincre par l’insuccès de ses premières accusations contre Robespierre et Marat qu’elle dénonça, l’un comme aspirant à la dictature, et l’autre comme l’ayant conseillée dans son journal, l’Ami du peuple. Aucune de ces accusations n’eut de suite, mais, dès lors, la Gironde devint suspecte au peuple, et celui-ci resta bientôt convaincu que ce parti conspirait contre l’indivisibilité de la République et contre la République elle-même.

La Montagne, appuyée par les sociétés populaires de Paris et des départements, fit décréter par la Convention qu’elle déciderait du sort de Louis XVI. Les pièces trouvées après le 10 août dans les bureaux de la liste civile et celles que renfermait une armoire de fer découverte dans un mur des Tuileries prouvèrent tous les complots de la cour contre la Révolution et l’alliance secrète du roi avec les Autrichiens, les Prussiens et les émigrés. Cependant la discussion s’engagea d’abord entre les partisans de l’inviolabilité et ceux qui la niaient comme n’étant qu’un vain mot, entre le comité chargé du rapport qui concluait à ce que la Convention s’érigeât en tribunal et ceux qui, comme Robespierre et Saint-Just, repoussant à la fois l’inviolabilité et les formes juridiques, voulaient que Louis XVI fût mis à mort immédiatement et sans jugement. ― « Louis, dit Robespierre, n’est point un accusé, vous n’êtes pas des Juges. Vous n’avez point de sentence à rendre contre un homme ; vous n’avez qu’une mesure de salut à prendre. Louis est déjà condamné, ou la République n’est pas absoute. »

La Gironde et la Plaine n’en firent pas moins décréter que le roi serait jugé dans les formes par la Convention elle-même. L’acte des faits imputés à Louis XVI fut rédigé par Robert Lindet, au nom d’une commission de vingt et un membres, et le prisonnier du Temple fut conduit à la barre de l’Assemblée.

Il nia tous les faits qui lui étaient reprochés et que constataient toutes les pièces écrites et signées de sa main. Il demanda un défenseur, et la Convention lui accorda un conseil composé de Malesherbes, de Tronchet et de de Sèze. Celui-ci prononça la défense, qui fut écoutée au milieu du plus grand silence. On fit retirer l’accusé, et l’Assemblée déclara à l’unanimité qu’il était coupable. Puis la discussion s’ouvrit sur la peine à infliger. Après quatre heures d’appel nominal, la peine de mort fut prononcée à la majorité de vingt-six voix. Les Girondins tentèrent d’obtenir un sursis et l’appel au peuple, mais inutilement. L’Assemblée décida que l’arrêt serait immédiatement exécuté. Le 21 janvier, au matin, une voiture vint prendre Louis XVI au Temple et le conduisit à la place de la Révolution, où était dressé l’échafaud. À dix heures dix minutes sa tête tomba. Il avait trente-neuf ans et avait régné seize ans et demi.

L’exécution de Louis XVI était-elle nécessaire à l’affermissement de la République ? Les faits postérieurs ont prouvé qu’elle n’a rien affermi. Était-elle légitime ? Elle était évidemment légitime au même degré que le combat mortel engagé entre le peuple et la royauté ; mais la Convention crut tuer le roi et ne tua qu’un homme insignifiant, convaincu d’ailleurs qu’il n’avait à se reprocher aucun des crimes qu’on lui imputait.

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