II. Du 21 janvier 1793 au 18 brumaire.
Les opérations militaires n’avaient pas été interrompues. Dumouriez avait gagné la bataille de Jemmapes, le 6 novembre 1792, et envahi la Belgique. Puis il vint à Paris pour se concerter avec la Gironde et sauver Louis XVI. N’y ayant point réussi, il retourna à l’armée avec le dessein de s’en servir pour arrêter le mouvement révolutionnaire.
L’acte du 21 janvier souleva toute l’Europe contre la France, à l’exception de la Suisse, de la Suède, du Danemark, de la Turquie et de la Russie occupée au second partage de la Pologne. Tandis que les Anglais bloquaient les côtes, toutes les frontières furent attaquées à la fois. La Convention décréta une levée de trois cent mille hommes, et, sur la proposition de la Montagne, l’établissement du tribunal révolutionnaire destiné à juger sans appel les ennemis de l’intérieur.
Tandis que Dumouriez entrait en Hollande, les Autrichiens passèrent la Meuse et battirent l’armée française à Liége.
La nouvelle de ces revers détermina la Montagne, appuyée par le club des Jacobins, à dénoncer les Girondins, les ministres et les généraux comme étant d’accord pour trahir et perdre la République. Les Jacobins et les Cordeliers élurent un comité d’insurrection qui décida qu’on arrêterait les députés suspects au milieu de la Convention elle-même, dans la nuit du 10 mars ; mais ceux-ci, avertis, ne se rendirent point à la séance et le coup manqua. Vergniaud dénonça inutilement le comité d’insurrection au conseil exécutif. Aucune mesure ne fut prise. La majorité conventionnelle, longtemps sympathique à la Gironde, subissait déjà la pression énergique des Montagnards, et l’insurrection de la Vendée vint donner à ceux-ci plus d’audace et de résolution.
Le soulèvement royaliste et clérical des provinces de l’Ouest, préparé en 92 par le marquis de la Rouarie, eut lieu lorsque la levée de trois cent mille hommes fut décrétée. Neuf cents communes se révoltèrent sous le commandement des nobles Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein, d’Elbée, Talmont, du voiturier Cathelineau et du garde-chasse Stofflet. Les généraux républicains des bataillons mobilisés des gardes nationales furent battus à Saint-Vincent, à Baupréau, aux Aubiers, à Cholet. Les Vendéens se formèrent en trois corps : l’armée d’Anjou sous Bonchamps, la grande armée sous d’Elbée, et l’armée de la basse Vendée sous l’officier de marine Charette. Cathelineau fut élu généralissime.
En même temps, Dumouriez, battu à Norwinde par les Autrichiens, entama des négociations avec l’ennemi dans le but de se réunir à lui, de marcher ensemble sur Paris et de rétablir la monarchie. Le club des Jacobins lui envoya trois de ses membres pour s’assurer du fait. Il les reçut et leur déclara nettement son dessein. La Convention chargea quatre représentants et le ministre de la guerre d’aller l’arrêter au milieu de ses soldats ; mais il les fit saisir par des hussards allemands et les livra aux Autrichiens. Puis il tenta d’entraîner l’armée, qui l’abandonna. Alors il passa à l’ennemi avec le duc de Chartres, depuis Louis-Philippe.
Cette défection fut le signal d’une lutte à outrance entre la Gironde et la Montagne. Robespierre dénonça Vergniaud, Pétion, Gensonné, dans la Convention, et Marat les accusa, aux Jacobins qu’il présidait, dans une adresse où il demandait qu’on épurât l’Assemblée. Traduit devant le tribunal révolutionnaire, il fut acquitté et porté en triomphe. La nomination d’un comité de douze membres chargés d’examiner la conduite de la Commune, et le discours du Girondin Isnard, qui déclara que, si l’on portait atteinte à la représentation, Paris serait anéanti par la France, mirent le comble à l’exaspération populaire, et, le 31 mai, les Clubs et les sections marchèrent sur les Tuileries, où siégeait la Convention.
Cependant, malgré l’investissement de l’Assemblée et un discours de Robespierre qui concluait au décret d’accusation contre la Gironde, le comité de salut public, en cassant la commission des Douze, réussit à contenter la multitude, qui se dispersa.
Le 2 juin, quatre-vingt mille hommes entourèrent de nouveau la Convention qui, cette fois, décréta l’arrestation des Girondins Vergniaud, Gensonné, Guadet, Brissot, Gorsas, Pétion, Salles, Barbaroux, Chambon, Buzot, Birotteau, Lidon, Rabaud, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lehardy, Lesage, Louvet, Valazé, Lebrun, ministre des affaires étrangères, Clavières, ministre des contributions, et les membres des Douze. Ils furent détenus chez eux.
Buzot, Lanjuinais, Pétion, Barbaroux, Guadet et Louvet s’évadèrent et allèrent soulever les départements, Une armée girondine se forma dans le Calvados sous le commandement de Wimpfen, afin de marcher sur Paris. Charlotte Corday partit de Caen et vint poignarder Marat dans son bain. Lyon, Marseille, Bordeaux, soixante départements se soulevèrent, tandis que quarante mille Vendéens prenaient Saumur d’assaut et attaquaient Nantes.
La situation de la République semblait désespérée. Ses armées étaient battues au nord, au midi et dans l’ouest. La Convention décréta la levée en masse et l’arrestation de tous les gens suspects. Les étrangers et les royalistes constitutionnels furent emprisonnés. On créa une armée parisienne de six mille hommes et de mille canonniers pour l’intérieur de la ville, et chaque citoyen indigent eut quarante sous par jour pour assister aux assemblées permanentes des sections. L’énergie révolutionnaire triompha bientôt de tant d’ennemis. L’armée girondine du Calvados fut battue. On reprit Toulon livré aux Anglais par les royalistes, ainsi que Lyon, après un siége sanglant. De leur côté, les Vendéens avaient échoué devant Nantes et s’étaient retirés derrière la Loire, où ils battaient encore Canclaux et Rossignol ; mais, écrasés à Chatillon et à Cholet, Lescure, Bonchamps et d’Elbée étant tués, ils quittèrent la Vendée au nombre de quatre-vingt mille, afin de soulever la Bretagne. Mis en déroute au Mans et entièrement défaits à Savenay, ils furent anéantis. Jourdan, Hoche, Pichegru et Kellermann repoussèrent aussi de toutes les frontières l’ennemi étranger, et la République fut partout victorieuse.
Le 16 octobre 1793, Marie-Antoinette, veuve de Louis XVI, fut condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire et exécutée. Vingt Girondins périrent sur l’échafaud le 31 du même mois : Brissot, Vergniaud, Gensonné, Fonfrède, Ducos, Lasource, Sillery, Gardien, Carra, Duperret, Duprat, Fauchet, Beauvais, Duchâtel, Mainvielle, Lacaze, Boileau, Lehardy, Antiboul et Vigée. Quant à Valazé, il s’était tué d’un coup de couteau. Salles, Guadet et Barbaroux furent exécutés à Bordeaux ; on trouva Buzot et Pétion morts dans un champ et à moitié dévorés par les loups. Condorcet s’empoisonna et madame Roland fut guillotinée. Cette jeune femme, douée d’une haute intelligence et d’une grande âme, mourut héroïquement.
Le comité de salut public, créé le 6 avril, fut renouvelé en partie et composé de Robespierre, de Saint-Just, de Couthon, de Collot-d’Herbois, de Billaud-Varennes, de Hérault de Séchelles, de Robert Lindet, de Barrère, de Carnot, de Cambon, de Prieur de la Côte-d’Or, de Prieur de la Marne. Le comité de sûreté générale fut aussi composé de douze membres.
Les deux comités exercèrent une dictature réelle. Celui de salut public nommait et destituait généraux, commissaires, ministres, gouvernait les départements, disposait de la liberté individuelle par la loi des suspects, de la vie de chacun par le tribunal révolutionnaire et des propres membres de la Convention par la terreur qu’il inspirait à la majorité, appuyé qu’il était par l’insurrection permanente de la multitude. Il fit décréter le calendrier républicain. L’ère républicaine commença au 22 septembre 1792. Douze mois égaux divisèrent l’année : vendémiaire, brumaire et frimaire, pour l’automne ; nivôse, pluviôse et ventôse, pour l’hiver ; germinal, floréal et prairial, pour le printemps ; messidor, thermidor et fructidor, pour l’été. Chaque mois fut divisé en trois décades, c’est-à-dire de dix jours chacune, qu’on nomma : primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, sextidi, septidi, octidi, nonidi et decadi. Cinq jours de surplus, intitulés sans-culottides, furent mis à la fin de l’année.
La Montagne et la Commune, coalisées pour abattre la Gironde, n’eurent pas plus tôt fondé la toute-puissance du comité de salut public, qu’elles voulurent, de part et d’autre, secouer son joug. Les hommes de la Commune, Chaumette, Hébert, Ronsin, Anacharsis Cloots, anarchistes et athées par principe, ne voulaient en aucune façon ni d’une dictature politique, ni du christianisme, ni du déisme de Robespierre, et décrétèrent le culte de la Raison. C’est pourquoi le comité de salut public résolut de détruire la Commune. Robespierre l’attaqua à la Convention, le 15 frimaire an II, — 5 décembre 1793. Peu de jours après, Chaumette, Hébert, Ronsin, Cloots, Moumoro, Vincent et autres furent condamnés par le tribunal révolutionnaire et guillotinés.
Restait la Montagne, dont les chefs étaient Danton et Camille Desmoulins ; mais avec ceux-ci la lutte était moins aisée. Danton était l’homme du 10 août et du 2 septembre. Son audace, son éloquence abrupte et ses motions soudaines avaient produit les actes les plus terribles de la Révolution. Cependant, aussitôt que le triomphe de celle-ci lui parut assuré, il résolut, de concert avec ses amis politiques, Desmoulins, Lacroix, Philippeaux, Fabre d’Églantine, Westermann, de s’opposer à la dictature des deux comités, de suspendre le tribunal révolutionnaire, d’ouvrir les prisons qu’avait emplies la loi des suspects et de faire succéder un gouvernement légal au régime de terreur et de despotisme populaire qui opprimait la Convention et ensanglantait le pays.
Camille Desmoulins publia les premières livraisons du Vieux Cordelier, pamphlet de génie, écrit avec une éloquence et une verve sans égales. Il y soutint les idées de son parti, la fin de la dictature des comités, l’établissement d’un comité de clémence et la mise en liberté des suspects. Les Dantonistes essayèrent d’abord de gagner Robespierre, qui avait attaqué le premier les anarchistes de la Commune. On s’entendit momentanément. Le dictateur approuva le Vieux Cordelier et défendit Danton aux Jacobins ; mais Saint-Just, Billaud-Varennes et Collot-d’Herbois obtinrent bientôt de lui le sacrifice des modérés, en lui persuadant que sa propre sûreté dépendait de leur perte, et que, d’ailleurs, la lutte contre l’étranger et contre l’ennemi intérieur ne pourrait continuer sans la dictature.
Danton, Camille Desmoulins, Lacroix, Philippeaux, Fabre d’Églantine, Westermann, furent donc arrêtés le 10 germinal et enfermés au Luxembourg. On les traduisit devant le tribunal révolutionnaire, on les mit hors des débats, on les condamna sans les entendre, et on les mena à l’échafaud. — Dès lors la Terreur fut mise à l’ordre du jour, et la mort devint l’unique moyen de gouvernement. La loi du 2 prairial vida les prisons à l’aide d’exécutions permanentes et l’extermination se répandit sur toute la France.
Robespierre, Saint-Just et Couthon formèrent un véritable triumvirat qui dirigea les deux comités et la Convention. On décréta le culte de l’Être suprême et des fêtes décadaires à la Vérité, à la Justice, à la Pudeur, à la Frugalité, au Malheur, etc. La célébration du nouveau culte eut lieu le 20 prairial. Robespierre, nommé à l’unanimité président de la Convention, conduisit la cérémonie et harangua le peuple.
Le 22 prairial, Couthon proposa de ne plus accorder de défenseurs aux accusés et de décréter que les députés pourraient être arrêtés désormais sur l’ordre seul des comités. Malgré la résistance de la Montagne, la loi passa. Mais l’excès de la Terreur ne tarda pas à produire une réaction inévitable. Billaud-Varennes, Collot-d’Herbois et quelques autres membres du comité de salut public ; Vadier, Vouland, Amar, au comité de sûreté générale ; Tallien, Fréron, Bourdon, Legendre, à la Convention, accusaient sourdement Robespierre de tyrannie. Quelques-unes de ses propositions furent repoussées pour la première fois par ses collègues. Dès lors il cessa de se réunir à eux, ne parut plus à la Convention et se rendit régulièrement aux Jacobins où il attaqua les deux comités. Saint-Just, en mission à l’armée du Nord, revint en toute hâte à Paris et pressa Robespierre d’agir sans retard. Si la Convention ne se montrait pas docile, on appellerait le peuple aux armes contre la Montagne et le comité de salut public.
Le 8 thermidor, Robespierre accusa devant la Convention ceux qu’il voulait perdre. L’Assemblée, après beaucoup d’hésitation, décréta l’impression du discours ; mais alors les membres des deux comités, voyant qu’il n’y avait plus de temps à perdre, attaquèrent violemment leur accusateur. Vadier, Cambon, Billaud-Varennes, Fréron, firent rapporter le décret d’impression. Robespierre se retira aux Jacobins, et prépara la journée du lendemain. Il disposait de Fleuriot et de Payan à la Commune, de Dumas et de Coffinhal au tribunal révolutionnaire, de Henriot qui commandait la force armée et de tout le club des Jacobins. De leur côté, les Montagnards tentaient de se rallier la majorité de la Convention. Après beaucoup d’hésitation causée par la peur que leur inspirait Robespierre autant que par la haine qu’ils portaient à la Montagne, les membres du Marais et de la droite s’engagèrent à soutenir les Dantonistes.
Le 9 thermidor, à midi, la séance s’ouvrit. Saint-Just commença l’attaque et fut violemment interrompu. Billaud-Varennes déclara que les Jacobins voulaient égorger la Convention, et que celle-ci allait périr si elle se montrait faible. Puis il dénonça Robespierre et ses projets de dictature. Ce dernier voulut parler, mais les clameurs de l’Assemblée l’en empêchèrent. Tallien fit décréter l’arrestation de Henriot, puis celle des deux Robespierre, de Couthon, de Lebas et de Saint-Just. Fleuriot, Payan et Henriot étaient à la Commune. Dès qu’ils eurent appris l’arrestation, le tocsin fut sonné et on réunit les sections. Quelques gendarmes saisirent Henriot dans la rue Saint-Honoré, et le conduisirent au comité de sûreté générale. Vers six heures du soir, les municipaux délivrèrent Robespierre et ses amis, qu’on mena en triomphe à l’Hôtel de ville ; mais les sections, contre toutes les probabilités, se rallièrent à la Convention et marchèrent contre la Commune sous le commandement de Barras, de Bourdon de l’Oise, de Léonard Bourdon et de Fréron. À minuit et demi, l’Hôtel de ville fut envahi. Un gendarme, nommé Méda, fracassa la mâchoire de Robespierre d’un coup de pistolet. Lebas se tua ; les autres furent arrêtés. Le tribunal révolutionnaire les condamna, et le 10 thermidor, à cinq heures du soir, ils furent conduits à l’échafaud dans la même charrette. Robespierre était mourant ; Saint-Just, impassible et silencieux.
Quel que soit le jugement qu’on porte sur les actes et les intentions de ces deux hommes, il est évident que leur chute précipita celle de la République. Les divers partis momentanément coalisés contre eux se retrouvèrent face à face. Les comités perdirent leur suprématie et restèrent suspects au Marais, à la droite et à la Montagne dantoniste. Les Thermidoriens, c’est-à-dire l’immense majorité de la Convention, rappelèrent les soixante-treize députés qui avaient protesté contre le 31 mai, et les Girondins qui avaient échappé à la mort. On ferma le club des Jacobins et on désarma les faubourgs. La loi du 22 prairial fut abolie, les suspects furent mis en liberté. Enfin, le 11 fructidor, Lecointre de Versailles dénonça Billaud-Varennes, Collot-d’Herbois, Barrère, Vadier, Amar et Vouland ; mais l’Assemblée repoussa la dénonciation pour le moment. Cependant elle poursuivit tous ceux qu’ils avaient envoyés en mission dans les départements, Carrier, entre autres. Elle supprima le maximum, abolit le décret d’expulsion contre les prêtres et les nobles, et la terreur fut décrétée contre les anciens terroristes. Les marchands profitèrent de la suppression du maximum pour hausser démesurément le prix des denrées ; il n’y avait plus d’argent : les huit milliards d’assignats qu’on avait successivement émis ne représentaient plus rien, et le peuple qui mourait de faim s’en prenait à la Convention et regrettait le comité de salut public. Dans l’intervalle l’Assemblée mit en accusation les représentants déjà dénoncés par Lecointre et les condamna à la déportation. Enfin, le 1 prairial, la foule exaspérée envahit la Convention, coupa la tête du député Féraud et mit le reste en fuite, sauf les représentants Romme, Bourbotte, Duroy, Duquesnoy, Prieur de la Marne et Soubrany, qui formèrent une nouvelle commission exécutive ; mais les sections, conduites par Legendre et Auguis, reprirent possession de la salle des séances vers minuit. À cinq heures du matin, vingt-huit représentants étaient arrêtés et conduits hors Paris.
Six d’entre eux, Goujon, Bourbotte, Romme, Duroy, Duquesnoy et Soubrany, traduits devant une commission militaire, furent condamnés à mort. Ils se frapperent tous du même couteau. Romme, Goujon et Duquesnoy réussirent à se tuer ; les trois autres furent exécutés. À partir de cette époque, le parti démocratique et révolutionnaire cessa de compter dans la Convention.
On ne peut nier que l’action de ce parti, despotique et sanglante à l’intérieur, n’ait énergiquement contribué à la défense du territoire et à l’élan victorieux des armées de la République. C’est en exécutant le plan du comité de salut public que Pichegru battit le duc d’York à Courtrai, et que Jourdan défit le prince de Cobourg à Fleurus, repoussa les Autrichiens au delà du Rhin, s’empara de Cologne et prit Coblentz. Les représentants Saint-Just et Lebas décrétèrent à l’armée du Rhin la terreur et la victoire. Hoche, qui reçut le commandement en chef, força les lignes de Wissembourg, chassa de Haguenau Brunswick et Wurmser, et reprit Worms et Spire. De son côté, au midi, Dugommier chassa les Espagnols du sol français et pénétra en Catalogne. L’impulsion vigoureuse communiquée par le comité de salut public avait partout vaincu la coalition ; aussi les événements du 9 thermidor ne furent pas sympathiques aux armées. Aucune cependant ne protesta, et les opérations continuèrent. Pichegru envahit la Hollande. On abolit le stathoudérat et on proclama la République batave qui céda à la France la Flandre hollandaise, Maestricht et Venloo. La Prusse et l’Espagne signèrent la paix à Bâle, et les deux corps d’armée des Pyrénées réunis à l’armée des Alpes entrèrent en Italie par le Piémont.
Depuis la chute des derniers Montagnards les conspirations royalistes abondaient. Les émigrés et les prêtres, ne comptant plus sur l’étranger repoussé de toutes parts, s’affilièrent aux sections et organisèrent dans les rues ce qu’on nommait alors la chasse aux Jacobins. Dans les départements la réaction cléricale et royaliste fut horrible. On massacra en masse les républicains à Lyon, à Aix, à Marseille, à Tarascon, tandis que l’Angleterre et les émigrés tentaient l’expédition de Quiberon, et que le marquis de Puisaye organisait la chouannerie en Bretagne.
Quinze cents émigrés, auxquels se réunirent quinze cents chouans, débarquèrent dans la presqu’île de Quiberon où le général Hoche les anéantit presque complètement. On tenta alors une insurrection dans Paris et on en chercha le prétexte dans quelques dispositions de la nouvelle constitution décrétée le 22 août 1795.
L’élection était à deux degrés, c’est-à-dire que le corps électoral, élu lui-même par les assemblées primaires, nommait les deux conseils chargés d’exercer le pouvoir législatif, celui des Cinq-Cents, qui avait l’initiative et la discussion des lois, et celui des Anciens, qui pouvait les admettre ou les repousser. Le pouvoir exécutif était confié à un directoire de cinq membres présentés par le conseil des Cinq-Cents, élus par les Anciens, et renouvelable par cinquième tous les ans.
La Convention décréta en outre que deux tiers de ses membres seraient réélus. Ces décrets des 5 et 13 fructidor irritèrent les royalistes, qui espéraient avoir la majorité dans les deux conseils futurs. La section Lepelletier, dirigée par eux, prépara le mouvement insurrectionnel. Dans la nuit du 11 vendémiaire, on battit la générale ; le 12, la Convention nomma Barras commandant de la force armée, et celui-ci choisit pour second l’officier d’artillerie Bonaparte, un ami de Robespierre le jeune, et qui s’était distingué au siége de Toulon.
Le 13, la bataille s’engagea. Bonaparte écrasa les sections royalistes devant Saint-Roch et dans la rue Saint-Honoré, et tout rentra dans l’ordre. On fit les élections générales. Les cinq premiers directeurs furent : Larevellière-Lépeaux, Rewbell, Letourneur, Sieyès et Barras. Puis la Convention se sépara le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795).
Cette assemblée avait duré trois ans, de 92 à 95. Elle avait fait des choses si grandes et si terribles que le souvenir ne s’en perdra jamais. Elle avait défendu victorieusement la République contre ses ennemis intérieurs et contre l’Europe coalisée ; elle avait, au milieu de ses luttes intestines, organisé le pays, institué l’École polytechnique et l’École normale, et elle se retira croyant avoir définitivement fondé la République. Mais les partis hostiles subsistaient, et la France était destinée à devenir la proie d’un homme qui s’ignorait encore lui-même.
Cependant la réaction cléricale et royaliste avait jeté le plus grand désordre dans les départements. Le trésor était vide, le papier-monnaie absolument discrédité. Il y avait anarchie et famine. Le Directoire trouva, en outre, des arsenaux épuisés et des armées manquant de tout. Carnot remplaça Sieyès et s’occupa de la réorganisation militaire. Chacun se mit à l’œuvre pour ramener l’ordre, le travail et la confiance. On rétablit les expositions industrielles ; on fonda l’Institut national et les écoles primaires ; mais aussi, le gouvernement fut obligé d’émettre deux milliards quatre cent millions de mandats territoriaux qui ne tardèrent pas à perdre toute valeur.
Pichegru, qui commandait l’armée du Rhin, se mit à conspirer le renversement de la République, s’entendit avec le prince de Condé et laissa la frontière ouverte à l’ennemi. Les Anglais bloquaient les côtes, et l’armée d’Italie résistait sans succès à la marche des Autrichiens. Le Directoire remplaça Pichegru par Moreau, conserva Jourdan sur la Sambre et la Meuse et nomma Bonaparte au commandement de l’armée d’Italie. Hoche fut chargé de la Vendée et de la Bretagne. En peu de temps Charette et Stofflet furent battus, pris et fusillés, l’un à Nantes, l’autre à Angers. Georges Cadoudal, chassé du Morbihan, se réfugia en Angleterre, et l’insurrection de l’Ouest se termina en juin 1796.
La conspiration des Babouvistes avait eu lieu un mois auparavant. Gracchus Babeuf en était le chef avec les anciens conventionnels Vadier, Amar, Drouet, les ex-généraux Rossignol, Lami et autres. Ils voulaient rétablir une Convention composée des proscrits de thermidor et la constitution de 93.
Tous les conjurés furent arrêtés et renvoyés devant une haute cour à Vendôme. Leurs partisans se firent mitrailler par les troupes campées à Grenelle, et sur lesquelles ils comptaient. Les commissions militaires en condamnèrent trente et un à mort, trente à la déportation et vingt-cinq à la détention. À Vendôme, Babeuf et Darthé furent aussi condamnés à mort.
Pendant que leur procès s’instruisait, les royalistes conspirèrent de leur côté sans mieux réussir. On se contenta pour l’instant d’emprisonner leurs chefs, l’abbé Brothier, Lavilheurnois et Dunan.
Bonaparte était entré en Italie avec trente mille hommes. Il battit les Autrichiens à Montenotte et les Piémontais à Mondovi. Le roi de Sardaigne céda Nice et la Savoie à la France par le traité de mai 1796. Puis Bonaparte défit de nouveau les Autrichiens à Lodi et s’empara de la Lombardie. Quelques autres victoires décisives rendirent les Français maîtres de l’Italie, et l’Autriche conclut l’armistice de Léoben.
Le Milanais devint la République cisalpine, à laquelle furent réunis le Ferrarais, le Bolonais et la Romagne que le pape céda. L’État vénitien fut donné à l’Autriche comme compensation de ce qu’elle perdait. Celle-ci renonça aussi à la Belgique qui fut annexée à la France, et toute la coalition mit de nouveau bas les armes.
Les élections de l’an V (mai 1797) vinrent troubler l’accord qui unissait les conseils et le Directoire, en composant les Cinq-Cents et les Anciens d’une majorité de royalistes qui choisirent Pichegru pour président de la première assemblée et mirent Barbé-Marbois à la tête de l’autre. Dès lors Cinq-Cents et Anciens firent ouvertement la guerre à la Révolution. On voulut restituer au culte catholique ses anciennes prérogatives, reprendre les biens dits nationaux à ceux qui les avaient acquis et renverser le Directoire. Celui-ci prit des mesures de défense. L’armée de Sambre-et-Meuse, commandée par Hoche, se rapprocha de Paris, et finit par camper à Meudon et à Vincennes.
Le 18 fructidor, Augereau entra dans la ville avec douze mille hommes et cerna les Tuileries. On arrêta quarante et un membres des Cinq-Cents, parmi lesquels se trouvaient Pichegru, Boissy-d’Anglas, Bourdon (de l’Oise), Pastoret, Villaret-Joyeuse ; onze membres des Anciens, entre autres Barbé-Marbois, Portalis, Tronson Du Coudray ; deux membres du Directoire, Carnot et Barthélemy. L’abbé Brothier et Lavilheurnois, précédemment emprisonnés, furent impliqués dans l’affaire, ainsi que trente-cinq journalistes et quelques généraux. On cassa les élections de quarante-huit départements ; on rapporta les lois favorables aux prêtres et aux émigrés ; le plus grand nombre des condamnés fut déporté à Cayenne, et le parti royaliste et clérical se trouva encore une fois anéanti.
Le coup d’État du 18 fructidor, qui rendit le pouvoir aux républicains, amena le traité de Campo-Formio qui ratifia les préliminaires de Léoben. La France n’était plus en guerre qu’avec l’Angleterre.
Bonaparte, que ses victoires en Italie avaient déjà rendu très-populaire, revint à Paris, où le Directoire le reçut en triomphe, mais avec l’intention bien arrêtée d’éloigner le plus tôt possible un ambitieux qui disposait de l’armée et qu’on savait capable de tout oser. Sous prétexte d’une descente en Angleterre, on fit d’immenses préparatifs pour l’invasion de l’Égypte. Il s’agissait de passer dans l’Inde et d’y ruiner la puissance anglaise. L’aventure plut à Bonaparte, en attendant mieux. Il partit donc de Toulon, le 19 mai 1798, avec quatre cents navires chargés de troupes. Malte fut prise en passant et l’armée débarqua en Égypte.
Pendant ce temps, le Directoire déclara la guerre à la Suisse qui refusait d’expulser les émigrés, et on réunit Genève à la France. Le général Duphot ayant été tué à Rome, les États du pape devinrent une république. L’Angleterre forma une seconde coalition dont firent partie l’Autriche, la Russie et la Turquie. Cette première puissance fit assassiner les commissaires français qui négociaient à Rastadt, Bonnier, Roberjot et Jean de Bry, et la guerre recommença. On institua la conscription militaire, qui devint le service légal et mit fin aux levées en masse.
Championnet prit Naples et fonda la République parthénopéenne. Joubert s’empara de Turin ; mais bientôt les Austro-Russes, commandés par Souvarow, battirent Schérer sur l’Adige et Macdonald sur la Trébia ; et tandis que l’archiduc Charles refoulait Jourdan dans le Haut-Rhin, quarante mille Anglo-Russes débarquaient en Hollande. Les royalistes du Midi et de l’Ouest reprirent les armes, et le pays eût été envahi une seconde fois si Masséna et Brune n’eussent arrêté l’étranger. Le premier de ces généraux battit complètement Souvarow à Zurich, et le second chassa les Anglo-Russes de Hollande. De son côté, Championnet rétablit les affaires de l’armée d’Italie, dont le général en chef Joubert, avait été tué à Novi. Mais ces victoires n’apaisaient point les troubles intérieurs et les dissensions entre le Directoire et les deux conseils. À cette époque, Bonaparte revint subitement en France.
Peu de jours après son débarquement en Égypte il avait conquis tout le pays, anéanti les Mamelouks et envahi la Syrie. Ayant échoué au siége de Saint-Jean-d’Acre, il s’était replié sur l’Égypte et avait défait les Turcs sur les côtes d’Aboukir, là où, l’année précédente, Nelson avait détruit la flotte française ; mais son frère, Lucien Bonaparte, qui présidait les Cinq-Cents, le tenait au courant de ce qui se passait à Paris, et il jugea que le moment était venu de mettre ses desseins à exécution. Il abandonna donc son armée et débarqua à Fréjus le 9 octobre 1799 (17 vendémiaire an VIII).
Reçu avec enthousiasme par tous les partis dont chacun désirait se l’attacher, et par la masse du peuple ébloui de sa réputation militaire et de ses aventures orientales, il conspira, avec les généraux gagnés, avec Sieyès et quelques députés des Anciens, la chute du Directoire et la ruine du parti démocratique. Il fut décidé qu’on demanderait la translation du Corps législatif à Saint-Cloud et la nomination de Bonaparte au commandement de la force armée. Sur la proposition des trois conjurés Cornudet, Lebrun et Fargues, le conseil des Anciens décréta tout ce qu’ils demandaient. Sieyès et Roger, membres du Directoire, donnèrent leur démission comme il était convenu. Les trois autres, Barras, Moulin et Gohier furent abandonnés par la garde directoriale et se retirèrent.
Cela se passait le 18 brumaire (9 novembre 1799), mais ce ne fut que le lendemain 19 que le coup d’État eut lieu.
Le conseil des Cinq-Cents avait été transféré à Saint-Cloud. Tous les députés républicains proposèrent, dès l’ouverture de la séance, de renouveler le serment à la constitution de l’an III, ce qui fut fait à l’unanimité. À ce moment, Bonaparte entra dans l’Assemblée à la tête de ses grenadiers. Tout le conseil se leva en poussant le cri de : « À bas le dictateur ! hors la loi ! » Le général pâlit, recula et fut enlevé par ses soldats ; mais bientôt ceux-ci revinrent sous le commandement de Leclerc et chassèrent les représentants, la baïonnette au bout du fusil, par les portes et par les fenêtres.
Le coup d’État était accompli. Il n’y eut plus désormais qu’une volonté en France, celle de Bonaparte, bientôt premier consul, puis empereur. Pendant quinze ans, il régna despotiquement, fit périr trois millions de Français dans une suite de guerres insensées, amena deux invasions désastreuses et alla mourir prisonnier de l’Angleterre à l’île Sainte-Hélène.