II
CE QUE PEUVENT UN LITRE D'EAU-FORTE, UNE LIVRE DE LIMAILLE DE CUIVRE ROUGE ET UN LITRE D'ESSENCE MINÉRALE.
En ce temps-là, les hommes, aussi, plantaient et bâtissaient, allaient et venaient, épousaient des femmes et en donnaient en mariage; ils vendaient et achetaient,--et le Déluge est venu.
ÉVANGILES.
Voyons. Examinons.
Il ne s'agit pas, ici, de rénover la fable ressassée de l'autruche qui, fermant les yeux obstinément pour ne pas voir le danger, s'imagine, dit-on, que, grâce à cette ingénieuse mesure, le danger ne la voit pas non plus.
Voici, d'abord, en substance, le projet de complot qui a réuni le plus de suffrages:
«Trente (c'est le chiffre fixé) de ces douteux artisans sans métier précis, aptes à toutes besognes, sont secrètement nommés, après enquête et entre des milliers d'autres, par les chefs de l'Internationale, à Paris. Se connaissent-ils? Non. Savent-ils ce que l'on attend d'eux? Non, certes. À peine en auront-ils conscience dix minutes avant l'instant décisif. Par ainsi, nul risque, chez eux, après boire, de telle inquiétante allusion,--d'un mot trouble et menaçant, divulgué par une fille,--nulle traîtrise possible. Bref, ils ignorent, et on les a sous la main.
«Ils se trouvent même toujours à leur poste, sans le savoir; car les voici bientôt logés, aux frais de la caisse commune, en trente de ces hautes mansardes, distantes chacune,--comme par hasard,--d'environ soixante-dix à quatre-vingts mètres des principaux édifices, foyers administratifs de l'autorité légale: par exemple, la Préfecture de police, l'Élysée, les ministères de l'Intérieur, des Postes et Télégraphes, et de la Guerre; l'Usine centrale du gaz, les poudrières, la Banque de France, les palais du Sénat et du Corps-Législatif, la Poste, la Bourse, l'Hôtel de Ville, etc.»
(L'on verra, bientôt, de quel acte de subtile mais heureusement inexécutable scélératesse l'École militaire et les cinq grandes casernes de l'armée de Paris seraient menacées.)
«Durant les jours d'attente, ils est indirectement procuré à chacun de ces trente préférés un petit travail qui les occupe et leur crée, autour d'eux, un vague renom d'assez braves gens. Un lit, une commode, un placard, une table, deux chaises, un seau d'étain et quelques ustensiles, voilà leur installation.
«Le matin du dies illa, chacun d'eux, étant seul, reçoit en main l'avis suivant, lesté d'une pièce d'or, de la part des Grands-Amis:
«Frère, au reçu de cette lettre (sur laquelle sois muet pour tous, dans les hasards de toutes rencontres), prends ton panier à provisions, descends et va, comme d'habitude, acheter le nécessaire de tes deux repas. En revenant, tu te muniras, chez un épicier, d'un litre d'eau-forte du commerce «pour nettoyer» et, chez un autre, d'un litre de pétrole léger «pour ta lampe». Cela fait, rentre--et qu'un quart d'heure après tu aies déjeuné, sobrement. À telle heure de l'après-midi, tu reçois la visite de l'un des nôtres: il a demandé le nom de quelqu'un de tes voisins. Il connaît ta porte--et te remet une longue et très légère caisse de bois blanc, de forme ronde et enveloppée d'une serge.
«Elle contient:
«1º 120 petites billes creuses, en verre, rangées, par trentaines, en quatre carrés bien clos, dûment ouatés et cartonnés, en leurs 120 petites cases. Ces billes sont percées, toutes, comme au poinçon, d'une minuscule ouverture qui permet de les emplir d'un liquide, à l'aide de deux minces compte-gouttes qui les avoisinent.
«2º Un flacon de pâte forte,--sorte d'enduit de cire, de sable et de gomme, se séchant à l'instant dans l'eau,--pour les boucher, une fois remplies.
«3º Un sachet, contenant des copeaux et de la limaille de cuivre rouge.
«4º Un de ces petits tubes de verre, ayant forme d'un carré dont la quatrième ligne serait coupée.
«5º Deux grandes carafes et leurs larges bouchons de liège, forés, à leur centre, d'un trou mesuré juste pour enserrer, chacun, l'un des deux bouts du précédent tube de verre.
«6º Six cannes de verre trempé, creuses, à bouts l'un plein, l'autre ouvert, de 1m,25 de longueur: leur diamètre, excédant de 2 millimètres celui des billes, chacune de celles-ci pourrait y être glissée à l'aise. Ces cannes sont fixées, en des anneaux de cuir, contre une paroi de la caisse.--Tous les autres objets sont aussi fixés ou emballés de manière à ce qu'un heurt ne puisse les briser facilement, ni les choquer les uns contre les autres.
«Te voici bien seul chez toi. Tu t'enfermes; tu ôtes la clef et tu voiles le trou de la serrure. À présent, tu n'ouvriras plus qu'aux sept coups d'ongle de notre envoyé,--qui t'arrivera vers neuf heures et demie. Et passe tes chaussons de laine pour marcher sans bruit.»
· · ·
Ici, nous prenons sur nous d'interrompre.
Rien qu'à cet énoncé, l'on peut deviner qu'il doit être ici question d'une simple panclastite[2] à l'hypoazotide. Si, en effet, nous traduisons en langue exacte ce menaçant verbiage, il ne signifiera pas autre chose que ceci:
L'eau-forte «de chez l'épicier» n'est qu'une ironie: l'eau-forte s'appelant, en réalité, de l'acide nitrique--ou azotique.
[Note 2: Terme de pyrotechnie tout récemment forgé; de pan et de kladzô: «je brise tout».]
En se combinant, le cuivre et l'acide produisent des vapeurs qui, recueillies et à peu près solubles dans l'eau, transmuent cette eau en peroxyde d'azote, autrement dit en acide hypoazotique.
Or, la propriété de l'acide hypoazotique mis en relation, par un choc subit et inflammant, avec le pétrole léger ou telle autre essence de pétrole, est de se comporter comme les poudres brisantes les plus violentes, de se décomposer, en un mot, avec une détonation très forte;--et de projeter puissamment les obstacles qui s'opposent à l'expansion totale des énormes volumes de gaz qu'engendre son explosion.
L'on peut même ajouter que cette panclastite,--qui est, ce nous semble, quelque chose comme celle inventée par M. Turpin,--serait supérieure en puissance, et de beaucoup même, à la nitroglycérine pure.
En effet, voici la formule de décomposition de la nitroglycérine pure--au moment, enfin, de son explosion[3]:
C^{6}H^{2}(Az O^{5} HO)^{3} = 6CO^{2} + 2HO + 3HO + 3Az + 0 En poids, 227 = 132 + 18 + 27 + 42 + 8 = 227 En volumes, 12v + 4v + 6v + 6v + 1v = 29 vol. En chaleur, 6×6 + 8000 + 2×1×34.500 + 0 + 0 + M
[Note 3: M. Berthelot simplifie par: + 5HO;--mais la succession 2HO + 3HO devait être évidemment observée, ici, pour le bon ensemble du présent calcul.]
M désignant la chaleur latente de décomposition de la nitroglycérine, chaleur que nous estimerons égale à 60,000 calories par équivalent,--bien que ce chiffre nous paraisse trop fort,--v désignant l'unité de volume et représentant 5 litres 58 (volume ramené, bien entendu, à 0° et à la pression atmosphérique si le gramme est adopté pour unité de poids)[4],--100 parties de nitroglycérine pure donneront, par conséquent:
Volumes: 12,77 à 0° et 760mm de pression; Calories: 184,000, environ.
[Note 4: La puissance d'un explosif est, on veut bien se le rappeler, fonction de même sens que le volume de gaz et la quantité de chaleur qu'il dégage sous l'unité de poids.]
Or, théoriquement, une panclastite, produite par le peroxyde d'azote et un benzol (ou, à peu près, toute essence minérale), mais calculée de façon à brûler le carbone en oxyde, donnerait:
2C^{4}H^{8} + 11 AzO^{4} = 28 CO + 16HO + 11 Az En poids: 184 + 506 = 392 + 144 + 154 = 690 En volumes 56 + 32 + 22 = 110 En calories 28×6×5,600 + 16×1×34,500 + 00 = 1.492,800
100 parties de cette panclastite donneraient donc:
Volumes: 15,94, soit 26 0/0 en plus que la nitroglycérine Calories: 216,000, soit 17 0/0 en plus que la nitroglycérine
C'est donc bien cela que signifient les ironies de «chez l'épicier»:--pas autre chose. Eh bien, ne discutons pas. En admettant qu'avec les éléments dont il est question dans la menace, on puisse obtenir des expressions à peu près analogues, d'après de certains dosages, voyons comment toute cette verroterie pourra projeter, sans péril pour celui qui l'expédie, un explosif de cette nature[5].
[Note 5: Voir le remarquable article de M. Roca, dans le Génie civil, sur les lithoclastites.--Voir aussi le rapport officiel des quatre ingénieurs de la ville de Paris, nommés par la Préfecture de police, rapport imprimé, d'après lequel le Comité d'hygiène et de salubrité a cru devoir interdire, en France, l'usage des panclastites à l'hypoazotide, comme d'un transport ne présentant aucune garantie pour la sécurité publique.]