Scène IV
FOLLBRAGUET, HORTENSE
Hortense. — J’apporte mon livre à Monsieur.
Follbraguet. — C’est bien, donnez !
Il prend le livre et va s’asseoir à sa table.
Hortense. — Monsieur verra. Il est arrêté au 30 janvier, alors il y a le compte du 1 au 9.
Follbraguet, tout en parcourant le livre. — Bon, bon !
Hortense. — Plus, alors, mon mois, qui part du 16, ça fait un mois moins sept jours, plus mes huit jours auxquels j’ai droit, ça fait un mois et un jour, en tout soixante deux francs…
Follbraguet. — C’est effrayant, ce qu’il y a de choses inutiles là-dedans.
Hortense, pincée. — Dame ! c’est des dépenses pour Madame.
Follbraguet. — Oui, oh ! je sais bien…
Hortense. — Oh ! je sais bien que Monsieur sait bien !
Follbraguet. — Regardez-moi ça ! tulle, tulle, voilettes, tulle, tulle, tulle, voilettes, tulle, tulle. Mais qu’est-ce qu’elle peut faire de tout ce tulle ?
Hortense. — Des affutiaux !
Follbraguet. — Qu’est-ce qu’il y a là ?
Hortense, allant près de Follbraguet. — Pardon… (Lisant.) Eaudanum.
Follbraguet, un peu ironique. — Ah !
Hortense. — Je n’ai pas une très belle écriture.
Follbraguet. — Oh ! c’est pas ça !
Hortense. — Dans ma condition, n’est-ce pas ?…
Follbraguet. — Laudanum, oui, oui. Pourquoi en a-t-on acheté, il y en a ici.
Hortense. — C’est un soir que Monsieur était sorti. Madame avait un cataplasme à faire, alors, comme elle n’avait pas d’eaudanum, elle m’a envoyée chez le pharmacien.
Follbraguet. — Oui, enfin (Lisant.) Lavande 75 centimes ; amidon, 80 ; euh quoi ?… qu’est-ce que vous avez mis là ?
Hortense, jetant les yeux. — Son.
Follbraguet. — Ah !… ça s’écrit avec un S !
Hortense. — Ah ?… C’est possible.
Follbraguet. — En tout, ça fait quatre-vingt-six francs vingt plus soixante-deux, cent quarante-huit francs vingt. Écrivez : « Reçu pour solde de tout compte, cent quarante-huit francs vingt ; pour acquit » et votre signature.
Hortense. — Oh ! oh ! si Monsieur voulait écrire ça lui-même, avec tous ces mots étrangers… jamais je n’en sortirai.
Follbraguet. — Soit…
Il écrit.
Hortense. — Est-ce que Monsieur pourra me faire mon certificat ?
Follbraguet, tout en écrivant. Oh ! pas aujourd’hui, vous le ferez prendre demain (Achevant d’écrire.) cent quarante-huit francs vingt ! Neuf février 1915. Là, écrivez en dessous, pour acquit, et signez.
Hortense, prenant la plume. — Oui, Monsieur.
Follbraguet. — Non, non, « pour acquit », pas en trois mots, c’est pas une interrogation. (Épelant.) P-o-u-r, plus loin… a-c-q-u-i-t !…
Hortense. — J’ai oublié de mettre les traits d’oignon.
Follbraguet. — Ce n’est pas utile. Signez.
Hortense, elle signe. — Voilà.
Follbraguet, se levant. — Je vais vous chercher ce qui vous est dû.
Hortense. — J’espère que Monsieur ne me gardera pas rancune.
Follbraguet. — Oui… ah ! vous aviez bien besoin de m’amener toute cette histoire !
Hortense. — Je le regrette bien, mais si Madame ne m’avait pas dit…
Follbraguet. — Ne vous avait pas dit quoi ?
Hortense. — Que c’était ma chatte qui avait fait…
Follbraguet. — Ah ! votre chatte. Qu’est-ce que ça vous fait, votre chatte ? Vous n’allez pas avoir de l’amour-propre pour votre chatte ! Ce n’est ni votre mère, ni votre sœur. Vous n’allez pas nous en faire une affaire Dreyfus !
Hortense. — Qu’est-ce que Monsieur veut ! Ce n’est pas parce qu’on est domestique qu’on doit se laisser dire n’importe quoi !
Follbraguet. — La belle affaire ! mais non, c’est plus fort que vous ! Il faut toujours que vous répondiez.
Hortense. — Enfin, Monsieur sait pourtant bien comment est Madame. Elle a toujours un ton pour vous parler.
Follbraguet. — Je ne dis pas…
Hortense. — On dirait que Monsieur ne le sait pas par lui-même. Quand on voit la façon dont souvent elle traite Monsieur.
Follbraguet. — Oui, oh ! ben, moi…
Hortense. — Et cela devant nous, vrai, qu’on en est gêné.
Follbraguet. — Oui, oh ! je sais bien…
Hortense. — Nous en parlions encore dernièrement à l’office : Adrien était indigné.
Follbraguet. — Ah !
Hortense. — Il disait — parce qu’Adrien, c’est un homme qui ne dit rien comme ça, mais qui voit très juste — il disait : « Vraiment, j’admire Monsieur. Avec une femme comme Madame, je ne serais pas resté vingt-quatre heures. »
Follbraguet. — Qu’est-ce que vous voulez…
Hortense. — Cette façon, encore hier, à table, pendant le service, d’appeler Monsieur de tous les noms… de le traiter de chapon…
Follbraguet. — Et c’est faux !
Hortense. — Mais je n’en sais rien, Monsieur, je n’ai pas à le savoir.
Follbraguet. — Ah ! oui, mais c’est que…
Hortense. — Chapon ! est-ce que c’est des choses à dire devant les domestiques ?
Follbraguet. — Ça… !
Hortense. — Comment monsieur veut-il que les domestiques le respectent après ça : « chapon » !
Follbraguet. — Oui, ça va bien…
Hortense. — Ah ! si les maîtres savaient le tort qu’ils se font comme ça !… Est-ce que les domestiques s’en vont parler de leurs petites affaires devant leurs patrons ?… ah ! non ! pas si bêtes !
Follbraguet. — Oui. Ah ! c’est malheureux, tenez, que vous ne puissiez pas dire ça à ma femme.
Hortense. — C’est difficile !
Follbraguet. — Ce que je me suis tué à le lui répéter… Mais c’est plus fort qu’elle… Dès qu’il y a de la galerie, on dirait que ça l’aiguillonne… Si j’ai le malheur de lui dire une chose qui lui déplaît, je ne sais pas, que je n’aime pas sa robe ou qu’elle est mal coiffée. Ah ! là là, ce qu’elle peut m’en sortir sur moi, sur les miens : « Ah ! naturellement, tu aimerais mieux que j’aie l’air d’une grue, comme ta sœur ! »
Hortense. — Et Dieu sait que la sœur de Monsieur…
Follbraguet. — Enfin, vous étiez là, l’autre jour, quand elle m’a fait cette scène… (Sans transition.) Asseyez-vous donc !
Hortense. — Oui, Monsieur.
Follbraguet. — À propos de sa toilette… que je ne lui donnais jamais d’argent pour s’habiller, qu’elle n’avait rien à se mettre.
Hortense. — C’est insensé !
Follbraguet. — Enfin, vous en savez quelque chose. Vous savez tout ce que je paie, à tous moments, toutes les factures… et pourquoi ?… pour des futilités, des fanfreluches, comme dans votre livre.
Hortense. — Tulle, tulle, tulle, voilettes, tulle, tulle, tulle.
Follbraguet. — Oui.
Hortense. — Mais aussi, pourquoi Monsieur se laisse-t-il faire ?
Follbraguet. — Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?
Hortense. — Dire une bonne fois : « En voilà assez ! je te donne tant pour ta toilette, et pas un sou de plus ! »
Follbraguet. — C’est très joli, mais quand les notes arrivent, les choses sont achetées.
Hortense. — Eh bien ! on dit : « Je regrette, je ne paie pas. » À la seconde fois, Madame se le tiendra pour dit.
Follbraguet, rêveur. — Évidemment…
Hortense. — Monsieur est trop bon, alors il est mangé !
Follbraguet. — Qu’est-ce que vous voulez ? Pour avoir la paix, vaut encore mieux y mettre du sien…
Hortense. — Ah ! à ce compte-là !…
Follbraguet. — Eh bien ! c’est ce que vous auriez dû faire aussi… au lieu de vous entêter à discuter.
Hortense. — Évidemment, Monsieur a meilleur caractère que moi.
Follbraguet. — Madame, au fond, elle est soupe au lait, mais si on ne lui tient pas tête… Je suis persuadé que demain… elle vous verra là, à votre service… elle ne se rappellera même pas qu’elle vous a congédiée.
Hortense. — Oui, mais que Monsieur comprenne… servir dans ces conditions-là…
Follbraguet. — Non, écoutez ! écoutez ! là, vous avez tort ! C’est vous, en ce moment qui avez la mauvaise tête !
Hortense. — Sentir qu’on ne vous est reconnaissant de rien ! Enfin, un exemple, Monsieur ; quand je suis entrée au service de Madame, je demandais soixante-dix francs… Madame m’a dit : « Non, soixante et, si, au bout de six mois, je suis contente de vous, je vous augmenterai de dix francs. » Pour ne pas discuter, j’ai accepté.
Follbraguet. — Eh bien ?
Hortense. — Eh bien, il y a huit mois que je suis ici et Madame ne m’a pas augmentée.
Follbraguet. — C’est qu’elle a oublié.
Hortense. — Non, non ! je le lui ai rappelé, elle m’a répondu : « Bon, bon, nous avons le temps d’en parler ! »
Follbraguet. — Oh ! bien, si c’est pour une affaire de dix francs.
Hortense. — Oh ! je sais bien que ce n’est pas Monsieur qui me les refusera !
Follbraguet. — Évidemment. Dix francs, ce n’est pas une somme.
Hortense. — Merci, bien, Monsieur.
Follbraguet. — De quoi ?
Hortense. — Pour les dix francs.
Follbraguet. — Ah ! oui… enfin… Seulement, je vous en prie, observez-vous !… évitez-moi les scènes ; ça me met en colère, et j’aime mieux tout que ça !
Hortense. — Oui, Monsieur !
Follbraguet. — Je vais toujours vous chercher votre argent, puisque vous avez acquitté votre livre…
Hortense. — Si Monsieur veut… On frappe à la porte.
Follbraguet, au moment de sortir. — Entrez !