‹ Hortense a dit : « Je m’en fous ! »Chapitre 3 sur 11 · Scène III

Scène III

FOLLBRAGUET, MARCELLE, puis ADRIEN,
puis M DINGUE

Follbraguet, adossé au bureau. — Pourquoi brusques-tu cette fille parce qu’elle me dit un mot aimable ?

Marcelle. — Oui, oh ! naturellement ! tu te laisses prendre à ça, si tu ne vois pas que c’est encore une impertinence à mon égard… par déduction…

Follbraguet. — Oh ! tu vois toujours du machiavélisme dans tout !

Marcelle. — Et toi, tu es mou ! tu es mou ! ah ! quelle chiffe !

Follbraguet. — C’est entendu ! quand on est pas de ton avis, on est une chiffe. (Entendant frapper.) Entrez !

Adrien. — Monsieur n’oublie pas qu’il a toujours une personne qui attend au salon.

Follbraguet. — Eh bien ! qu’est-ce que vous voulez ? Madame ne veut pas me laisser tranquille un moment.

Marcelle. — Voilà qui est du tact ! Voilà qui est du tact !

Follbraguet. — Mais c’est vrai ! (À Adrien.) Faites entrer la personne.

Marcelle. — Quelle chiffe !

Elle sort à gauche.

Follbraguet. — Oui, oui, c’est convenu. (Voyant entrer M Dingue.) Entrez, madame !

M Dingue, à Adrien qui s’efface. — Pardon !

Adrien sort.

Follbraguet. — Vous ne venez pas sur rendez-vous ?

M Dingue. — Non, Docteur. C’est la première fois que je viens. Mon dentiste habituel est malheureusement décédé. Je n’ai d’ailleurs pas de chance avec les dentistes, c’est le troisième que je perds !

Follbraguet. — Ah !… ce n’est pas encourageant.

M Dingue. — Oh ! ça ne prouve rien ! d’ailleurs, nous verrons bien !

Follbraguet. — Merci, madame.

M Dingue. — Je sais que vous êtes le dentiste d’un de mes bons amis. C’est de lui que je me recommande, Monsieur Bienassis.

Follbraguet. — Certainement, je suis en procès avec lui.

M Dingue. — Ah ! il ne me l’avait pas dit.

Follbraguet. — Oh ! il me doit de l’argent, voilà tout !

M Dingue. — Oh ! alors, ça n’est pas grave ! l’argent ne fait pas le bonheur.

Follbraguet. — Oui, c’est même à se demander pourquoi les riches y tiennent tant !

M Dingue. — Ah ! ça ! mais, nous bavardons, je vous prends votre temps ! Voici, mon cher docteur, ce qui m’est arrivé. Oh ! un petit accident, en mangeant des lentilles, les domestiques sont si peu consciencieux dans leur travail. On avait laissé une petite pierre, je me suis cassé une dent.

Follbraguet. — Ah ! c’est dommage ! si vous voulez prendre la peine de vous asseoir.

M Dingue. — Très volontiers.

Elle s’assied sur le fauteuil opératoire.

Follbraguet, s’apprêtant à regarder. — Quelle est la dent cassée ?

Il monte le fauteuil.

M Dingue. — Je vais vous montrer ça. (Tirant un râtelier de son réticule.) Tenez, voici !

Follbraguet. — Aha !

M Dingue. — Bien entendu, tout ça entre nous !

Follbraguet. — Oh ! secret professionnel !

M Dingue — Elles sont jolies, n’est-ce pas ? (Geste approbatif de la tête chez Follbraguet.) C’est le dernier travail du pauvre défunt.

Follbraguet. — Ah, oui ! le dernier dentiste… avant moi

M Dingue. — Oui. Je lui avais demandé de l’extra, parce que je ne sais pas si vous êtes de mon avis, je trouve que le premier attrait d’une femme, c’est d’avoir de jolies dents.

Follbraguet. — Du moment qu’on peut y mettre le prix.

M Dingue. — N’est-ce pas ?

Follbraguet. — Ce n’est pas un dentiste qui vous dira le contraire.

Il baisse le fauteuil.

M Dingue. — Oh ! où vais-je ?

Follbraguet. — Ne vous inquiétez pas ! Vous êtes arrivée.

M Dingue. — C’est exquis !

Follbraguet. — Eh bien ! mon Dieu, madame, c’est une dent à remettre. Seulement ça demandera quelques jours. En êtes-vous pressée ?

M Dingue. — Oh ! j’ai mon numéro deux, celui de tous les jours, et en attendant…

Follbraguet. — Oui, celui-là, c’est les dents du dimanche.

M Dingue. — Oh ! non, j’ai horreur de m’endimancher, mais quand je vais en soirée ou dans un grand dîner… Je n’ai pas de soirée ni de grand dîner en perspective.

Follbraguet. — Parfait, alors ! (Ouvrant la porte sous tenture.) Monsieur Jean, s’il vous plaît.

Voix de M. Jean. — Voilà Monsieur, tout de suite.

Follbraguet, derrière son bureau ouvrant son agenda. — Si vous voulez me donner votre nom et votre adresse.

M Dingue. — Madame Dingue… Iza… Iza Dingue… 8, rue Bugeaud.

Follbraguet, achevant d’écrire. — M Iza Dingue… 8, rue Bugeaud… « Mniam, mniam, mniam » à réparer.

M Dingue. — Comment « Mniam, mniam, mniam » à réparer ?

Follbraguet. — Oui, c’est pour moi que je mets ça ; je me comprends. Vous ne tenez pas, n’est-ce pas, à ce que si quelqu’un ouvre mon livre par hasard, il trouve : « M Dingue, râtelier à réparer. »

M Dingue. — Ah ! non !…

Follbraguet. — Alors « mniam, mniam, mniam », je sais ce que ça veut dire, et les profanes ne comprennent pas.

M Dingue. — Ah ! c’est très ingénieux.

Follbraguet. — Oui, toujours dans ces cas-là !… Il n’y a pas que vous comme ça. (Feuilletant son agenda.) Tenez là… Madame Rethel Pajon. « Mniam, mniam »… une incisive à ajouter.

M Dingue. — M Armand Rethel-Pajon ?

Follbraguet. — Oui.

M Dingue. — Oh ! mais je la connais très bien. Comment, elle a un râtelier ?

Follbraguet, affolé. — Oui…hein ? non ! non !

M Dingue. — Comment, mais « mniam, mniam, mniam » ?

Follbraguet, vivement. — C’est une erreur, ce n’est pas elle.

M Dingue. — Oh ! n’ayez crainte, je serai discrète.

Follbraguet. — Oh ! je vous en prie, n’abusez pas d’une étourderie. D’ailleurs, discrétion pour discrétion… vous entendez bien.

M Dingue. — Oui, oui ! ah bien ! je n’aurais jamais cru, moi qui admirais toujours ses dents !…

Follbraguet, s’inclinant. — Vous êtes vraiment trop indulgente.

M Dingue. — Ah ! elles sont de vous ?

Follbraguet. — Elles sont de moi.

M Dingue. — Quel artiste !

M. Jean. — Vous me demandez, Monsieur Follbraguet ?

Follbraguet, tout en pressant sur le bouton électrique. — Oui, c’est pour madame, où les ai-je donc mises ?

M Dingue. — Quoi ?

Follbraguet. — Vos dents… (Il cherche dans ses poches.) Ah ! je les avais dans ma poche. (Présentant le râtelier à M. Jean.) Voici !

M. Jean, sans aucune malice. — Aha ?

M Dingue. — Quoi « aha » ?

Follbraguet. — Deuxième molaire supérieure gauche à remettre…

M. Jean. — Parfait !

Follbraguet. — Et quelque chose de soigné, n’est-ce pas ? C’est le dentier de gala.

M. Jean. — Bien, monsieur. Madame n’a pas un jour spécial pour son bridge ?

M Dingue. — Mon bridge ! quel bridge ?… je ne joue pas au bridge…

M. Jean. — Non, c’est pour le…

Follbraguet, à M Dingue. — Oui, cela s’appelle aussi un bridge.

M Dingue. — Ah ! je ne savais pas.

Follbraguet, le renvoyant. — C’est bien, monsieur Jean… Je prendrai jour avec Madame…

M. Jean sort en emportant le dentier.

Adrien, entrant. — Monsieur m’a sonné ?

Follbraguet, à Adrien qui paraît à la porte de gauche. — C’est pour accompagner Madame.

Adrien. — Bien Monsieur.

M Dingue. — Merci, Docteur.

Elle va prendre son manchon sur le bureau.

Follbraguet. — Encore du monde par là ?

Adrien. — Personne pour le moment, mais Hortense attend dans le vestibule pour parler à Monsieur.

Follbraguet, avec un geste d’humeur. — Ah !… (Après un temps.) C’est bien, quand Madame sera partie.

M Dingue. — Et alors, docteur quand l’aurai-je ?

Follbraguet. — Quoi donc, madame ?

M Dingue. — Mon « mniam, mniam, mniam »

Follbraguet, comprenant. — Ah !

Adrien, entre ses dents, ironiquement. — Tiens !

Follbraguet. — Oh ! il faut compter sept ou huit jours, je vous l’enverrai chez vous.

M Dingue. — C’est ça, docteur, au revoir.

Follbraguet. — Mes respects, Madame. (Sur le pas de la porte.) Entrez, vous !

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