Scène VI
HORTENSE, FOLLBRAGUET, puis MARCELLE
Follbraguet, dans un rictus. — Elle ne lâche pas ! (Hortense a un geste de femme depuis longtemps édifiée.) Tenez ma fille… nous disons cent quarante-huit francs vingt… Voici d’abord vingt centimes… et puis cent quarante-huit ; de 48 à 60… Avez-vous à me rendre sur 60 francs ?
Hortense. — Oui, Monsieur. (Tirant son porte-monnaie et en extrayant deux francs.) Voici deux francs, Monsieur.
Follbraguet. — Non, non ! de quarante-huit à soixante, ça fait douze francs.
Hortense. — Mais il y a les dix francs d’augmentation.
Follbraguet. — Ah ! les… oui… oui… en effet, les…
Hortense. — Merci, Monsieur.
Marcelle, faisant irruption et voyant Hortense qui, assise, se lève à son entrée. — Ah ?… eh bien, quoi ? vous faites salon, maintenant ?…
Follbraguet. — Hein ?… non !… J’étais en train de lui faire mes observations.
Marcelle. — Et tu la fais asseoir pour ça ?
Follbraguet. — Parce que, comme c’était un peu long… À tout prendre, tu sais, c’est une brave fille… et au fond de son cœur…
Marcelle. — C’est pas tout ça… l’as-tu réglée ?
Follbraguet, troublé. — Oui… oui, je l’ai réglée… Ça, je l’ai réglée… (À Hortense.) N’est-ce pas ?
Hortense. — Oui, Monsieur.
Marcelle. — Eh bien ! Qu’est-ce qu’elle attend pour s’en aller…
Follbraguet. — Ce qu’elle attend… oui, oui, évidemment : qu’est-ce qu’elle attend ? Justement, nous parlions… elle me disait grand bien de toi… que tu étais une dame très distinguée.
Marcelle. — Elle est bien bonne. Qui est-ce qui lui demande son opinion ?
Follbraguet. — Non, personne… c’est pas pour ça qu’elle me disait… Seulement, il faut reconnaître que tu as souvent le mot cassant.
Marcelle. — Quoi ?
Follbraguet. — Par exemple, avec moi… Évidemment, au fond, tu n’es pas méchante… Mais, comme elle me disait : Il y a des choses qu’on ne dit pas devant les domestiques.
Marcelle. — Hein ? Tu vas demander leur avis sur moi, aux domestiques ?
Follbraguet. — Non, non, c’est venu comme ça, dans la conversation… C’est… c’est comme, n’est-ce pas ? tu lui avais promis une augmentation de dix francs…, Alors comme tu lui avais promis…
Marcelle. — Eh bien ?
Follbraguet. — Eh bien, je lui ai dit que je les lui donnerais.
Marcelle, bondissant. — Hein ?
Follbraguet. — Je pense que tu m’approuves…
Marcelle. — Non ! c’est admirable ! Je te dis de la mettre à la porte, et tu l’augmentes de dix francs !
Follbraguet. — Écoute !…
Marcelle. — Non, non, ça suffit ! Puisque je ne suis plus maîtresse chez moi !… Puisque entre ma femme de chambre et moi, tu donnes raison à ma femme de chambre… ça va bien ; je sais ce qui me reste à faire.
Follbraguet. — Mais ne t’emballe donc pas tout de suite, mon Dieu ! Ah !
Marcelle. — Oh ! je ne m’emballe pas… Seulement, je prends le parti que ma dignité me commande, je quitte la maison.
Follbraguet. — Voyons, Marcelle…
Marcelle. — Non, non, c’est inutile ! Je m’en vais…
Follbraguet. — Ah ! Et puis, va-t’en, après tout, je ne te retiens pas…
Marcelle, remontant. — N’aie pas peur, tu n’auras pas à me le dire deux fois. Ah ! non, par exemple !
Follbraguet, à Hortense. — Quel caractère !
Hortense. — Monsieur est un saint !
Marcelle, redescendant. — Et même, je te laisse ma chambre… Tu pourras y installer Hortense, comme cela, tu seras plus près pour coucher avec ta bonne !
Follbraguet. — Quoi !
Hortense. — Qu’est-ce que Madame dit ?
Marcelle. — Au revoir !
Elle sort à gauche.
Follbraguet. — Elle est folle ! Elle est complètement folle !
Hortense. — Ah ! mais non ! Ah, mais non ! Je n’admets pas qu’on me parle comme ça.
Follbraguet. — Mais ne faites pas attention…
Hortense. — Ce n’est pas parce qu’on n’est qu’une femme de chambre qu’on a le droit de tout lui dire.
Follbraguet. — Oui !… Et voilà ma vie, ma fille, voilà ma vie…
Hortense. — C’est possible que ce soit la vie de Monsieur, mais ce ne sera pas la mienne ! Je m’en vais, monsieur ! Je m’en vais !
Follbraguet. — Quel enfer, mon Dieu ! quel enfer ! (On frappe à la porte.) Entrez !