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HYPÉRION OU L’ERMITE DE GRÈCE

par jean-chrétien-frédéric hœderlin

Il est bon d’avoir une bibliothèque à soi et de la passer en revue de temps en temps. Cela ramène à d’anciens amis qu’on avait eu le tort d’oublier pour des nouveaux-venus qui ne les valent pas. Or, dans la dernière inspection que j’ai faite de ma bibliothèque, je suis tombé sur deux modestes volumes qui avaient produit sur moi, il y a plus de vingt ans, une profonde impression. Je me mis à les relire, et je fus frappé, comme à la première lecture, du génie poétique et des nobles sentimens de leur auteur. Voilà, me suis-je dit du vieux qui vaut du nouveau, et j’allai en conséquence aux renseignemens sur Hœlderlin qui a fait ces deux volumes intitulés : Hypérion ou l’Ermite en Grèce. Je ne fus pas heureux dans mes recherches : Hœlderlin, Hypérion, sont des noms presque inconnus dans le monde littéraire. J’appris pourtant de Menzel, que Hœlderlin était le poète lyrique le plus distingué parmi ceux du tempérament bilieux, et de Meusel qu’il était entré aux petites maisons de Tubingue en 1806. C’était assez pour piquer ma curiosité ; mais j’eus beau m’adresser aux dictionnaires encyclopédiques et aux histoires littéraires qui coûtent tant d’argent, ils ne m’apprenaient rien sur mon héros. Je pris enfin le parti de consulter un ami de Tubingue, qui s’empressa de me communiquer le peu qu’il savait lui-même de la vie d’un homme aussi distingué que malheureux.

Jean-Chrétien-Frédéric Hœlderlin, un des plus beaux hommes de son temps, naquit le 29 Mars 1770 à Lauffen, petite ville sur le Neckar, où son père administrait les biens de l’église. Il entra au séminaire protestant de Tubingue en 1788, à cette époque remarquable où la philosophie de Kant sapait les fondements de l’édifice élevé par Wolf et Leibnitz. L’esprit ardent de Hœlderlin ne resta pas indifférent à cette lutte des idées et pendant son cours de philosophie il apprit à marcher sur les traces des novateurs. Mais bientôt il se fraya une route nouvelle, comme on peut s’en convaincre par la lecture d’Hypérion, et par celle de deux dissertations qui lui valurent en 1790 le grade de docteur en philosophie. Dans la première il compare les travaux et les jours d’Hésiode avec les proverbes de Salomon ; dans la seconde il donne une histoire des arts chez les Grecs. Personne n’a pu me dire où Hœlderlin, après avoir achevé sa théologie, passa son temps jusqu’en 1797, époque à la quelle il publia le premier volume d’Hypérion. Cet ouvrage, dont le second volume parut en 1799, fut accueilli avec enthousiasme ; sa prose poétique promettait à l’Allemagne un grand poète de plus. Des poésies fugitives, insérées dans la Thalie et l’Almanach des Muses de Schiller, ajoutèrent encore à la réputation de Hœlderlin. Cependant la terre natale ne lui plaisait plus, il cherchait une terre de liberté. Il quitta en conséquence l’Allemagne pour accepter une place de gouverneur à Bordeaux, quand la France était encore une république. C’est là qu’il traduisit, avec un rare talent, les Tragédies de Sophocle et qu’il puisa les germes d’une maladie mentale qui ne tarda pas à prendre un caractère tellement grave, qu’il fallut le ramener en Souabe et renoncer bientôt à l’espoir de le guérir. Les uns disent qu’il devint fou par orgueil, les autres, par amour, ou par suite d’une irritation cérébrale qu’il s’attira en voulant remplacer de mémoire les manuscrits qu’il avait perdus dans un voyage maritime. Il paraît que diverses causes ont concouru à priver de l’usage de sa raison un homme dont l’imagination ardente se sentait péniblement affectée par la réalité. ― Quoi qu’il en soit, Hœlderlin entra à l’hospice des aliénés de Tubingue en 1806. Comme au bout d’un an les médecins le déclarèrent incurable, il fut placé chez un menuisier de la même ville qu’il affectionne beaucoup et chez lequel il est encore, image vivante du néant de l’homme. Cependant son ame, toujours belle, se retrempe parfois au sein de la nature. On retrouve même des étincelles de son génie dans ce qu’il écrit, surtout dans les lettres à sa mère et à sa sœur, qu’il aime au-delà de toute expression.

Il est digne de remarque qu’en passant par Paris pour retourner en Allemagne, il parcourut cette ville avec son conducteur sans lever la tête et comme s’il était poursuivi par des fantômes ; qu’encore aujourd’hui il évite de parler de Paris et prétend ne l’avoir jamais vu, tandis qu’il aime à s’entretenir sur la cause des Grecs. Dès qu’il fut informé de leur insurrection, il se remit à lire les journaux et Hypérion dont il déclamait avec feu les passages les plus saillans. ― Mais il est temps de jeter un coup d’œil sur cet ouvrage qui, si je ne m’abuse, renferme la clef du triste état de son auteur : « Mon ame, dit Hypérion, mon ame a été arrachée à son élément comme le poisson qu’on jette sur le rivage ; elle se tourne en tout sens jusqu’à ce qu’elle soit desséchée par les rayons brûlans du jour.

« Hélas, si seulement il y avait pour moi une occupation quelconque dans ce monde ! une entreprise utile, une guerre sanglante, cela me ferait du bien !

« On dit qu’une louve allaita jadis des enfans jetés dans un désert loin du sein de leur mère. ― Ils ont été mille fois plus heureux que moi !… » Pauvre Hypérion !… Pauvre Hœlderlin !

Je crois en effet qu’Hypérion n’est autre que Hœlderlin lui-même. Les idées qu’il prête à son héros doivent avoir été les siennes et ces idées sont accablantes pour l’esprit qu’elles dominent exclusivement. Afin de les communiquer au monde, Hœlderlin avait besoin d’un homme placé dans des circonstances où elles pussent se développer naturellement. Il choisit en conséquence pour héros de son roman ― si toutefois il est permis de ranger son livre dans cette catégorie ― un jeune Grec de l’île de Tina, dont le nom, c’est Hypérion, indique le caractère. Ce jeune Grec, né avec une ame ardente et dévoré de l’amour du bien, ne rencontre que le froid égoïsme et la plus cruelle indifférence pour ses projets de ramener les hommes au sentiment de leur dignité, par le culte du principe vivifiant de la nature, qui est Dieu et qui se manifeste dans le beau. Il doit sa manière de voir à Adamas, qui cherche le bonheur au fond de l’Asie. Depuis le départ de ce vieillard, Hypérion se voit seul dans le monde. Cependant il se lie, à Smyrne, avec Alabanda qui le comprend, mais qu’il quitte à cause de ses relations avec une société secrète. Plus malheureux que jamais, il retourne dans sa patrie où le cœur de Diotima, la plus noble des femmes, l’enrichit de ses trésors sans lui faire oublier Adamas, Alabanda et le but de l’humanité. Il s’entretient avec Diotima, avec cet être angélique, de tout ce qui l’intéresse. Elle sent comme lui, elle lui découvre même ce qu’il veut et ce qu’il cherche. « Sais-tu, bien, lui dit-elle un jour, sais-tu bien ce qui te consume et te manque, ce que tu cherches comme l’Alphée cherche son Aréthuse, ce qui est le fond de ta tristesse ? C’est une chose passée depuis long-temps, on ne saurait dire au juste à quelle époque ; mais elle a existé, elle existe dans ton ame ! Tu cherches un temps meilleur, un monde plus parfait que celui où nous vivons. C’est ce monde que tu embrassais dans tes amis ; toi et tes amis vous êtes ce monde. » ― Tout à coup Hypérion reçoit une lettre d’Alabanda qui, séparé de ses anciens amis, va combattre pour la liberté des Grecs soulevés contre leurs oppresseurs. Hypérion le rejoint ; il espère régénérer son peuple et ramener le temps ancien qu’il considère comme le type de la perfection terrestre. Mais ses espérances sont trompées : les Grecs ne sont que des pillards, des assassins, des lâches indignes de la liberté. Hypérion, qui cherche en vain la mort dans la bataille navale de Tschesmé, qui perd Alabanda, dévoué au poignard de sa société secrète, et Diotima, précipitée au tombeau par la douleur ― est proscrit et chargé de la malédiction paternelle. Privé des objets de son action et chassé du sol de sa patrie, il cherche un asyle en Allemagne (mettez tel autre pays que vous voudrez), dont la manière d’être le révolte. Il n’y tient pas long-temps ; et retourne en Grèce pour mener une vie triste et solitaire. Cependant il a trouvé en Allemagne un ami qu’il estime assez pour lui écrire, et, à peu d’exceptions près ― la correspondance d’Hypérion et de Diotima ― tout le livre de Hœlderlin se compose de lettres adressées par Hypérion à Bellarmin, son ami d’Allemagne. On y trouve un style fleuri et brûlant, des idées sublimes, des sentimens délicats, et une philosophie qui, pour n’être pas celle de Kant, n’est certainement pas celle de Spinosa. Elle se résume en ce peu de mots : « Le beau est Dieu, et Dieu est le beau dans les arts, les sciences, la morale et la religion. Conséquemment le monde sera en Dieu et Dieu dans le monde, du moment où les hommes comprendront et cultiveront le beau. L’absence du beau n’est que ténèbres, désespoir et néant. » Si maintenant, comme je le suppose Hypérion est le pseudonyme de Hœlderlin, on comprendra la triste position de ce poète ; car, ne trouvant pas le beau comme il l’entendait, il ne pouvait lui rester que les ténèbres, le désespoir et le néant, c’est-à-dire, plus qu’il n’en faut pour perdre la raison.

Je termine cet article par quelques lettres tirées de l’ouvrage dont on vient de lire une analyse rapide. Ce ne sont pas les plus belles sous le rapport du mérite littéraire ; mais elles ont un intérêt que je laisse à deviner, et qui fera dire à plus d’un lecteur : Et moi aussi, ne suis-je donc pas Hypérion !…

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