HYPÉRION À DIOTIMA
La guerre s’allume. Les Turcs sont assiégés dans Coron et Modon, et nous remontons le Péloponèse avec nos montagnards.
J’ai banni la mélancolie ; mon esprit est moins indécis depuis que je mène une vie plus active et que je suis soumis à une certaine discipline.
Je me lève avec le soleil et réveille mes guerriers, couchés sous l’ombrage de la forêt. Ils ouvrent des yeux où brille un plaisir sauvage, et je réponds à leur salut. Rien n’est comparable au réveil d’une armée ! le tumulte des villes et des campagnes n’est que bourdonnement d’abeilles à côté de cette agitation continuelle.
Oui, l’homme fut jadis heureux comme le cerf des bois ; et maintenant encore nous regrettons les jours du monde primitif, où chacun parcourait la terre comme un Dieu, où nul ne connaissait ce sentiment étrange qui modifie sa nature ; où des murs immobiles n’empêchaient pas encore de respirer le souffle de l’ame de la nature.
Ô Diotima ! je ne saurais exprimer ce que j’éprouve au milieu de ce peuple insouciant qui surgit, pour ainsi dire, de la terre pour saluer l’aube matinale. Des troupes d’hommes entourent un grand feu qui réchauffe la mère avec son enfant engourdi, tandis que les chevaux annoncent le jour par leurs hennissemens, que la musique guerrière remplit la forêt, et que les armes éblouissantes retentissent au loin. ― Mais brisons là, on ne raconte pas la vie des camps.
Vois-tu ma guérilla qui se rallie autour de son chef ? Explique-moi donc pourquoi les plus vieux et les plus fiers ont de la déférence pour moi qui suis si jeune ? Les cœurs s’épanouissent ; chacun raconte ses plaisirs et ses peines ; parfois je succombe à l’excès de ma compassion. Alors je déroule un meilleur avenir, et l’espérance se peint dans tous les yeux ; la liberté vous tend les bras.
Tous pour chacun, et chacun pour tous. Ces mots produisent un effet magique sur mes guerriers, ils les respectent comme la parole du Très-Haut. Ô Diotima, l’homme sans culture, mu par l’espérance qui déride son front et dilate son cœur, m’intéresse plus que les cieux et la terre dans toute leur gloire, dans toute leur majesté.
Je fais manœuvrer mes soldats jusqu’à midi. La confiance les rend habiles et me donne le talent de les instruire. Tantôt s’avançant en colonnes serrées comme la phalange macédonienne, ils ne remuent que le bras ; tantôt plus prompts que l’éclair, ils s’agitent en tout sens, quittent leurs rangs, se séparent par bandes en simulant des mêlées où les périls sont plus certains, où la valeur personnelle décide du succès, où chacun ne reçoit des ordres que de lui-même. Soudain ils se rallient, et partout ils maudissent leurs tyrans, partout ils appellent l’heure du combat.
Plus tard nous échappons aux ardeurs du soleil, en nous retirant au fond de la forêt. C’est l’heure du conseil. Nous tentons d’y soulever le voile qui couvre l’avenir. Nous n’abandonnons rien au hasard, nous maîtrisons le sort. Nous créons des résistances à volonté, et nous supposons à nos adversaires des projets que nous saurons déjouer. Ou bien nous convenons d’attirer l’ennemi par un mouvement rétrograde. Soudain nous tombons sur lui, et il se rend sans coup férir. Quelquefois aussi nous lui inspirons une terreur subite ; c’est là ma panacée : mais les médecins expérimentés se défient de ces remèdes universels.
Que je suis heureux après une telle journée de me trouver seul avec Alabanda ; de parcourir, avec lui, à cheval, les collines dorées par les derniers rayons du soleil couchant, et les montagnes sur le sommet desquels le zéphir agite la crinière de nos coursiers et se mêle à nos entretiens, pendant que les yeux se tournent vers Sparte, le noble prix de nos efforts. Et quand, au retour, nous goûtons le frais en vidant la coupe, tandis que la lune éclaire notre rustique repas, et que les exploits de nos pères sortent, pour ainsi dire, du sol de la patrie, nous nous tendons la main, nous nous embrassons avec un sentiment difficile à exprimer.
Alors Alabanda parle de ceux qui s’indignent de la marche du siècle, des fausses routes qu’on prend depuis que l’homme a dévié du droit chemin, et moi, je songe à Adamas, à ses voyages, à son désir de pénétrer dans l’intérieur de l’Asie. Hélas ! bon vieillard, ce ne sont là que des palliatifs ! viens avec nous ! notre monde, c’est le tien ! Et le tien aussi Diotima, car il t’appartient. Ah ! puissions-nous le créer comme tu le sens, ange de paix et d’innocence !