I. · DIEU.
Nârâyaṇa ou Viṣṇu est le dieu principal du Sabhâ. Il dit un jour aux autres dieux : « Prenez naissance sur la terre, tuez-vous les uns les autres, et vous remonterez de rechef au ciel ».
Nous voyons, dans Homère, Jupiter autoriser aussi les Dieux, sinon à naître, du moins à descendre sur la terre, afin de prendre part aux combats que Grecs et Troyens se livrent sous les murs de Troie ; il ne leur permet pas cependant de s’entre-tuer, mais bien de s’entre-blesser ou même de se faire blesser par les hommes, par de simples mortels. C’est ainsi que Minerve terrasse Mars et Vénus, que Junon soufflette Diane, etc.. Précédemment, le poète raconte comment Diomède blessa Vénus dans la mêlée. Nârâyaṇa prêcha d’exemple. Il s’incarna lui-même dans la famille des Yadus et se mêla aux querelles des hommes. Ce fut Kṛṣṇa. Il devait périr de la main du chasseur Jaras qui, de loin, l’avait pris pour une gazelle.
Vaiçampâyana le dit « né du plaisir », et le déclare « invisible même aux savants ».
Dans le Bhâgavata, le même Kṛṣṇa est qualifié d’être insondable, de Dieu caché. Isaïe dit à Jahve : « Tu es Deus absconditus ».
Oui, c’est un Dieu caché que le Dieu qu’il faut croire,
a dit Racine, le fils.
« Hari est l’antique Ṛṣi, l’âme des Vedas, l’lnvisible, le Premier de tous les êtres, celui de qui procède tout et en qui tout rentrera, le Protecteur des choses passées, présentes et futures ; il s’appelle Keçava, le meurtrier de Keçi ; c’est le boulevard des Vṛṣṇis qui bannit toute crainte aux heures du péril et massacre les ennemis ».
Bhîṣma engageait Yudhiṣṭhira à rendre les honneurs de l’arghya aux personnes les plus dignes de l’assemblée ; il lui dit :
« Apprends, ô Yudhiṣṭhira, qu’un précepteur, le prêtre sacrificateur, un parent, un Snâtaka, un ami, un roi, sont les six qui méritent l’arghya ».
Yudhiṣṭhira lui demande alors à qui l’offrir le premier. Bhîṣma lui désigne, non pas Çiçupâla ni les autres rois qui se trouvaient là, mais Kṛṣṇa ce qui provoque les protestations indignées de Çiçupâla qui interpelle violemment Yudhiṣṭhira et Kṛṣṇa, l’un pour avoir offert l’arghya au second et celui-ci pour avoir accepté.
Kṛṣṇa n’est ni le prêtre du sacrifice, ni son guru, ni un roi, etc. Pourquoi donc lui faire cet honneur au détriment de personnages plus recommandables qui sont là ?
Après avoir terminé ses longues et amères récriminations, il sort de la salle, suivi des autres princes.
Bhîṣma qui approuve le choix de Yudhiṣṭhira fait l’éloge de Kṛṣṇa en qui il reconnaît Viṣṇu, le plus grand des Dieux.
« Kṛṣṇa est la Prakṛti, [l’Être] insaisissable, le Créateur, l’Éternel, qui est au-dessus de tout ce qui existe. L’intelligence,… l’air, la chaleur, l’eau, l’espace, la terre, les quatre sortes d’êtres sont établis en Kṛṣṇa. Le soleil, la lune, les constellations, etc. sont établis en Kṛṣṇa. De même que l’Agnihotra est le premier des sacrifices, la Gâyatrî, le premier des mètres, le roi, le premier des hommes, l’Océan, le premier des fleuves, la lune, la première des constellations, le soleil, la première des splendeurs, le Meru, le premier des monts, Garuda, le premier des volatiles,… ainsi, dans les mondes [des hommes] et des Dieux, le Bienheureux Keçava est le premier ».
L’éloge, ou si l’on veut la description de Viṣṇu-Kṛṣṇa, se poursuit longtemps encore, sans apporter aucune note caractéristique.
Çiçupâla s’obstinait à ne voir dans Kṛṣṇa qu’un homme comme un autre. Il paya son erreur de sa vie, Kṛṣṇa lui ayant coupé la tête de son disque, au fort d’une méchante querelle suscitée par ce prince.
Nârada considérait comme des morts-vivants ceux qui méconnaissent Kṛṣṇa.
« Ceux qui refusent d’honorer Kṛṣṇa doivent être regardés comme morts, bien que vivants, et l’on ne doit jamais parler d’eux ».
Il aurait dit volontiers avec le poète florentin :
Non ragionam di lor, ma guarda e passa.
Peut-être vaut-il mieux encore outrager positivement le dieu que de le passer sous silence et de ne point s’occuper de lui. C’est, du moins, ce qui semble ressortir de l’histoire de Çiçupâla, mentionné ci-dessus.
Ce prince était coutumier de ces insultes à l’adresse de Kṛṣṇa. Çrulaçravas, tante de celui-ci, l’adjura de pardonner cent fois au coupable, son fils. Kṛṣṇa y consentit ; or, Çiçupâla l’ayant insulté pour la cent-unième fois, il le tua, comme nous venons de le voir, mais il le sauva en même temps, par son châtiment même.
Le Bhâgavata en donne la raison. Il fait remarquer d’abord qu’au moment même où il le décapitait, du corps du roi des Cedis sortit une flamme qui vint se poser aux yeux de tous sur Bhagavat, son meurtrier, « comme un météore qui s’abat du ciel sur la terre ». Il poursuit : « Parce qu’il reportait sur Bhagavat sa pensée, animée d’une haine qui était allée toujours croissant, durant trois renaissances, il se confondit en lui, car une pensée obstinée détermine l’identification [du sujet pensant et de l’objet pensé].
Ailleurs Vyâsa, car on attribue au même poète inspiré le Bhâgavata et le Mahâbhârata, explique sa doctrine à l’aide d’une comparaison plus ingénieuse, peut-être, qu’exacte : « Le ver, dit-il, assiégé par la guêpe dans le trou du mur où il se blottit, sous l’empire de la crainte et de la haine, finit par se changer en guêpe ».
Après avoir insinué que l’on s’identifie plus sûrement à Dieu par la haine que par l’amour, le poète revient, à la fin, sur ce que cette doctrine a d’énorme. Il dit :
« Puisque les rois Çiçupâla, Paundra, Çâlva, etc., mus par des sentiments de haine, mais pour s’être représenté en pensée [Kṛṣṇa]… se sont identifiés à sa personne, que sera-ce de ceux qui l’aiment ? »
Vyâsa, dans le Mahâbhârata, parle bien de la flamme miraculeuse, la fierce energy, comme Pratap traduit tejo’gvyam qui sort du cadavre sanglant de Çiçupâla et de la rentrée de celui dans Kṛṣṇa (comme celle du Jivâtman dans le Paramâtman), mais il ne tire pas la morale du récit et ne fait point l’apologie de la haine.
Çiçupâla pourtant avait été plus qu’un insulteur de Kṛṣṇa-Viṣṇu, mais un ingrat. En effet, il était né monstre avec trois yeux et quatre bras. Kṛṣṇa par son seul contact l’avait débarrassé de ses membres superflus.
Ce fut à cette occasion que la mère de l’enfant adressa à son neveu cette prière : « Ô toi, la consolation des affligés, qui rassures ceux qui tremblent, etc. », l’adjurant de ne pas tuer son fils. On sait la réponse du dieu incarné et ce qui advint.
Kuntî, elle aussi, savait à quoi s’en tenir sur Kṛṣṇa : « On dit que tu es sans commencement, ni fin et que tu sauves ceux qui fixent leur pensée sur toi ».
Viṣṇu, ai-je dit, est le dieu principal du Parvan que j’étudie présentement, je pourrais déjà dire qu’il l’est de tout le poème. Toutefois, il n’est pas le seul.
On lit encore, dans le Sabhâ-P., un hymne en l’honneur d’Agni. Le poète le place dans la bouche de Sahadeva. En voici le début :
« Je me prosterne devant toi, ô toi dont la fumée indique toujours la trace !… Tu sers à tous de sacrificateur, toi, la bouche des Dieux, le sacrifice personnifié ! On t’appelle Pâvaka parce que tu sanctifies chaque chose ; Havya-Vâhana parce que tu sers de véhicule au beurre clarifié que l’on verse en ton sein. Les Vedas sont nés pour ton service ; de là ton nom de Jâtavédas. Chef des Dieux, tu es appelé Citrabhânu, Anala, Vibhâvasu, Hutâça, Jvalana, Çikhi, Vaiçvânara, Piṇgeça, Plavaṃga, Bhuritejas. C’est de toi que Kumâra tire son origine, tu es Saint ; on te nomme Rudragarva et Hiraṇyakṛt… Ô Agni, tu es la cause première des eaux, tu es d’une grande pureté… Laisse les rayons de vérité qui émanent de toi… me purifier !… Toi le grand purificateur de tous les péchés, qui es né de Vâyu, et qui es toujours présent dans toutes les créatures, purifie-moi par les rayons de ta vérité ! etc. ».
Pour achever ce qui me reste à dire sur la divinité, ou les Dieux, tels que nous les présente le Sabhâ, toujours en éliminant ce que l’Âdi nous a appris déjà, je note ces deux passages relatifs au dieu des Morts.
« Le visage de Bhîmasena devint effrayant comme celui de Yama, à la fin d’un kalpa » quand ce dieu s’apprête à tout détruire.
Et encore :
« Bhîmasena reviendra, brandissant sa massue, comme Yama son bâton ».
On peut rapprocher ce bâton de Yama de la baguette dont Mercure, le psychopompe, se sert, dans Homère, pour endormir les hommes.
Tels sont les quelques traits caractéristiques de la Divinité, d’après ce second Parvan ; ils sont peu nombreux, mais aussi ce Parvan est d’une étendue bien moins considérable que le premier, puisqu’il n’a que 81 adhyâyas au lieu de 236.