‹ Idées religieuses et sociales de l’Inde ancienneChapitre 8 sur 8 · IV. Destin.

IV. Destin.

Nous venons de le voir, nul ne peut échapper à sa destinée. Yudhiṣṭhira sait fort bien que le jeu lui est funeste ; et il joue, entraîné moins par sa passion que par la fatalité. Dhṛtarâṣṭra n’ignore pas qu’en persécutant ses neveux il attire la ruine sur sa maison, il ne laisse pas moins ses fils, Duryodhana surtout, poursuivre leurs cousins de leur haine et de leurs outrages. Ainsi le veut le Destin. « C’est écrit », comme dira plus tard le fatalisme musulman.

Vyâsa prédit à Yudhiṣṭhira qu’il allait avoir, en songe, une vision effrayante de l’avenir. Il ajoute :

« Ne t’inquiète pas de ce songe : le Temps est irrésistible ».

Le Temps ici comme partout est la destinée à laquelle nul n’échappe. À quoi servirait-il au Pâṇḍava de s’attrister à l’avance, puisqu’il ne peut rien contre ce que le sort lui réserve ?

Duryodhana, s’imaginant que la prospérité dont jouissaient Yudhiṣṭhira et ses frères n’aurait point de terme, avait résolu, on se le rappelle, de mourir plutôt que d’être plus longtemps témoin d’un bonheur dont il était jaloux et contre lequel il croyait ne rien pouvoir :

« Je reconnais que la destinée est toute puissante et que l’action de l’homme est sans effet, à l’aspect de l’étonnante fortune du fils de Kuntî. Tous les efforts que j’ai faits pour l’abattre n’ont servi qu’à le grandir, comme un lotus au milieu des eaux. J’en conclus que le Destin est tout et que vaine est l’action de l’homme ».

Çakuni à qui il tenait ce langage le rassura, en se faisant fort de renverser cette fortune des Pâṇḍavas que le Sort voulait passagère, ainsi que la suite devait le montrer.

Dhṛtarâṣṭra disait à Vidura :

« Si nous unissons nos efforts, ô Bhârata, toi, Droṇa, Bhîṣma et moi, rien de ce que la Destinée nous réserve de fâcheux n’arrivera ».

Ce qui ne l’empêche nullement d’ajouter, en lui enjoignant d’aller à Khâṇḍavaprastha chercher en toute hâte Yudhiṣṭhira pour la fatale partie de dés :

« Ne blâme pas ma résolution, Vidura ; écoute-bien. Je regarde le Sort comme l’arbitre suprême de ce qui arrive ».

C’était se contredire formellement, mais le vieux roi qui avait pour œil son intelligence, d’après Yaiçampâyana, ne laissait pas d’être parfois aussi aveugle d’esprit que de corps. Aussi Vidura, devant la résolution de son frère, jugea que tout était perdu.

Le pauvre vieux roi, retombant dans ses perplexités, hésita longtemps avant de consentir au défi que Duryodhana lui demandait l’autorisation de porter à Yudhiṣṭhira. De nouveau, il s’y résigna et commanda de tout préparer pour cela. Le narrateur fait cette observation :

« Le sage Dhṛtarâṣṭra, persuadé que le Destin était l’arbitre absolu, irrésistible, donna ses ordres à ses gens, à haute voix. Le roi consentit à ce que voulait son fils ; le Destin le privait de son intelligence ».

De son côté, Yudhiṣṭhira, nous l’avons vu, tout en sachant que cette partie de dés leur devait être funeste, à lui et aux siens, répondit néanmoins à la provocation de son adversaire, en disant :

« Le Destin nous prive de l’intelligence, comme un objet éblouissant de la vue. L’homme suit la volonté de l’Ordonnateur, comme l’animal tiré par le licol ».

Nîlakaṇṭha commente ainsi ce passage :

« On dira peut-être : puisque (les Pâṇḍavas) savaient qu’il y allait du salut de leur famille, pourquoi se rendirent-ils (au palais de Dhṛtarâṣṭra) ? La réponse, (Yudhiṣṭhira) la donne : C’est le Destin, dit-il. C’est-à-dire un Karman antérieur, etc. »

Ainsi donc, les fautes que, dans une précédente existence, ils avaient commises, Pâṇḍavas et Kurus devaient nécessairement les expier dans cette vie subséquente. C’est, par suite, l’homme qui fait sa propre destinée, puisque tout dépend de son Karman, de ses œuvres.

Lorsque Dhṛtarâṣṭra répondait à Vidura qui lui prédisait les conséquences désastreuses d’une querelle entre cousins :

« Si les Dieux nous sont favorables, il ne s’élèvera point de discorde entre mes fils (et mes neveux) ». Il ajoutait :

« Cette dissension n’a point de quoi m’effrayer, si le Destin n’est point contraire ». Il posait là un fameux point d’interrogation, puisqu’il s’agissait de savoir si, dans quelque existence antérieure, ils s’étaient, lui et les siens, conduits d’une façon toujours irréprochable. Or il avait oublié son Karman d’alors et n’en savait pas la nature. Il insistait : « C’est en vertu des décrets de l’Ordonnateur que ce monde tout entier s’agite et non (en vertu d’un mouvement) qui lui soit propre ».

Nîlakaṇṭhâ dit ici que l’Ordonnateur, c’est l’Âme, le principe actif, auteur de toutes choses. Celui à qui ce principe fait accomplir un bon Karman va dans les mondes supérieurs ; cet autre, au contraire, va dans les mondes inférieurs à qui il fait pratiquer un mauvais Karman. Tel est, d’après lui, l’enseignement révélé. Donc tout dépend de l’œuvre et l’œuvre dépend elle-même du premier moteur, de Dieu, quel que soit le nom dont on l’appelle.

Yudhiṣṭhira, lui aussi, et dans les mêmes termes déclarait que le monde agit, non de lui-même, mais sous l’impulsion du Dhâtar, de l’Ordonnateur et conformément à sa volonté.

Il se rendit donc à Hâstinapura, sur l’ordre de Dhṛtarâṣṭra, et aussi de Kâla, de la Destinée, remarque le poète. Il releva, nous l’avons vu, le défi de Çakuni, sous prétexte qu’il ne voulait pas reculer. Il ajouta :

« Le Sort est tout puissant, ô roi ; je suis à la discrétion de la Destinée ».

Il ne pouvait donc, pas plus qu’il ne voulait, refuser de jouer aux dés.

Vidura, toujours pour détourner Dhṛtarâṣṭra de vexer plus longtemps les Pâṇḍavas, lui vantait leur force extraordinaire :

« Qui donc pourrait lutter contre les fils de Pṛthâ réunis, ô Bhârata ? Pas même le chef des Maruts, escorté des Maruts ».

Or, si un Dieu se trouvait incapable de combattre avantageusement, avec sa troupe, Yudhiṣṭhira et ses frères, ces derniers n’étaient pas moins impuissants à conjurer leur Destinée.

Duryodhana, morigéné à son tour par son oncle Vidura qui me paraît décidément voué au rôle de Cassandre :

Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris
Ora, dei jussu non unquam credita Teucris,

lui répondait :

« Il n’y a qu’un guide, il n’y en a pas deux ; c’est celui qui surveille l’homme dès le sein maternel ; voilà mon maître ; je le suis comme l’eau suit le courant ».

Ce maître, ce guide, ce tuteur qui ne perd pas un instant son pupille de vue et qui le prend, dès l’origine, pour l’accompagner jusqu’à l’extrême limite de son existence, on le devine : c’est la Destinée.

Observons cependant que Duryodhana se débarrassait un peu lestement d’un censeur, importun sans doute, mais qu’il eût bien fait d’écouter. Il est vrai que Yudhiṣṭhira n’était guère plus raisonnable, lorsqu’il tenait ce langage :

« C’est l’Ordonnateur qui décrète pour les êtres le bien et le mal. On ne saurait s’y soustraire… Je jouerai donc… bien que je sache que les dés me seront funestes ; je ne puis faire autrement ».

Cette morale dont le fatalisme est l’essence n’a rien de bien sévère, puisqu’elle autorise, en réalité, tous les abus, tous les excès. Vaiçampâyana, tout sage qu’il fût, ne pensait pas qu’il pût y en avoir une autre :

« Yudhiṣṭhira et Çakuni s’assirent de nouveau pour reprendre leur partie de dés qui devait être funeste à tous les mondes ; ils y étaient forcés par la Destinée ».

Duḥçâsana, lorsqu’il vit les Pâṇḍavas partir pour l’exil, ne se sentit plus de joie, et dans son orgueil, il s’écria :

« Aujourd’hui, les Dieux sont venus à nous par (tous) les chemins, (aussi bien par ceux qui sont) unis (que) par les inégaux. Doués de qualités supérieures, nous l’emportons sur nos adversaires ».

Il s’imaginait, l’insensé, que ce triomphe était définitif et que la faveur des Dieux était pour toujours acquise à la cause des Kurus. Comme il lisait mal dans l’avenir ! Comme il ignorait sa destinée ! Bhîmasena était plus dans le vrai, lorsqu’il répondait à ce langage arrogant ;

« Je tuerai Duryodhana et Karṇa sera tué par Dhanam̃jaya, Çakuni, le joueur de dés, tombera sous les coups de Sahadeva. Je vais prononcer au milieu de l’assemblée une parole extrêmement grave que les Dieux accompliront, lorsque nous combattrons les uns contre les autres. Oui, le pervers Suyodhana, je l’assommerai d’un coup de massue dans la mêlée. Je lui broiera le crâne à terre, sous mon pied. Pour cet insolent personnage, ce félon Duḥçâsana, je boirai son sang comme le lion boit le sang de sa victime ».

L’avenir prouva que ce n’était point une vaine forfanterie, chez Bhîma. C’est qu’il avait pour lui le Destin, suivant la parole de Nakula, son frère :

« Les fils pervers de Dhṛtarâṣṭra qui courent à la mort, poussés par le Destin, je les enverrai, malgré leur puissance, dans le séjour de Yaivasvata ».

Comme le disait Sam̃jaya : celui que les Dieux veulent perdre, ils commencent par égarer sa raison. Dans cette situation, le mal lui devient le bien et le bien lui semble le mal. Tout lui est préjudiciable.

Telle fut l’histoire des Kurus, telle est celle de tout homme que poursuit la Destinée.

En résumé, les Hindous s’enferment dans ce cercle vicieux : « La Destinée est l’œuvre du Karman qui est l’œuvre de la Destinée ». Ils n’en sortent pas.

La prédestination chrétienne contient, il est vrai, un mystère aussi impénétrable que terrible ; du moins n’est-ce pas un non-sens.

Telle est, en général, la doctrine renfermée dans le Sabhâ-Parvan, si toutefois le mot n’est pas trop prétentieux. J’ai évité, autant que possible, les redites avec l’Âdi-Parvan ; je ne me flatte pas d’y avoir toujours réussi. Du moins, le lecteur, qui aura eu la patience de me suivre jusqu’au bout, aura-t-il pris davantage contact avec la pensée brahmanique, dans son développement, ses variations, sinon même ses contradictions, et aura-t-il pénétré plus avant le sentiment religieux qui fait l’essence de ces vieilles épopées, en dépit de leurs divagations, et qui est comme l’âme du génie hindou.

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