III. Péchés.
Le jour du sacre de Yudhiṣṭhira, les Ṛṣis, Nârada en tête, pénétrèrent dans l’intérieur de la vedi, de l’enceinte sacrée, et profitant d’un moment de loisir, ils se mirent à discuter ensemble, avec une grande vivacité, sans doute en vertu de l’axiome formulé par La Fontaine en ces termes :
La dispute est d’un grand secours :
Sans elle on dormirait toujours.
« C’est ceci, non, mais cela ; il n’en saurait être autrement » telles étaient les interpellations que s’adressaient les nombreux Deux-fois-nés en se querellant.
La Fontaine dit encore, dans cette même fable du Renard et du Chat :
Eux de recommencer la dispute à l’envi,
Sur le que si, que non…
Et comme il n’y a rien de nouveau sous le soleil, même lorsqu’il s’agit de gens qui se disputent, Vaiçampâyana, le narrateur, observe que :
« Les raisons faibles, ils les rendaient fortes, et les fortes ils les rendaient faibles, à l’aide d’arguments puisés dans les castras ».
Aujourd’hui encore, les textes les plus respectables ne servent-ils pas à étayer les systèmes les plus contradictoires, et ne les sollicite-t-on pas, plus ou moins doucement, à dire le oui ou le non, suivant la fantaisie de ceux qui les invoquent ?
Toutefois, c’était là, de la part de ces vénérables personnages, un passe-temps aussi légitime qu’agréable, et loin de les incriminer, l’auteur ajoute que l’enceinte sacrée ainsi remplie de Dieux, de Brahmanes et de grands Ṛṣis, occupés à se quereller, ressemblait à un ciel étoile !
Mais, s’il était permis à ces saintes gens de tenir dans ce sanctuaire les propos les plus profanes, les malheureux Çûdras et, en général, tous ceux qui étaient, sinon sans aveu, du moins sans vœux, n’avaient pas le droit d’en franchir le seuil, lors même qu’ils n’eussent eu d’autre dessein que de prier et d’offrir des sacrifices. Leur présence eût souillé la vedi, et la mort, puni leur sacrilège audace.
Cet exemple, choisi entre cent, nous prouve que la sainteté du Brahmanisme, au moins dans ces vieilles légendes, n’est guère faite que de formalisme. Les Deux-fois-nés étaient quasi impeccables, tandis que les autres se voyaient irrémédiablement voués au péché, quelle que fût la pureté de leurs intentions. Et si le poète raconte les méfaits des Kṣatriyas, pour ne parler que d’eux, c’est d’abord, afin d’établir un contraste entre leur naturel turbulent et le caractère pacifique des Brahmanes ; puis il s’arrange presque toujours de façon à les sauver de la réprobation, prix de leurs crimes. Tel Çiçupâla dont il est si souvent question dans ce Parvan, qui se pose en adversaire irréconciliable de Kṛṣṇa, que celui-ci tue et sauve en même temps. De même Pûtanâ dont Çiçupâla rappelait à Bhîṣma le meurtre par Keçava. Or, en sa qualité de Râkṣasî, Pûtanâ était un être surnaturel qu’il convenait à Bhagavat de sauver, tout en lui infligeant le châtiment dû à ses forfaits. Ce jour là, Çiçupâla, oubliant qu’autrefois, dans une existence précédente, lorsqu’il était le Râkṣasa Kumbhakarṇa, il avait été l’un des fidèles serviteurs de Viṣṇu, se complut à couvrir de sarcasmes Kṛṣṇa et ses amis, Bhîṣma tout spécialement, à qui il reprochait de n’avoir point d’enfant et, par dessus le marché, d’être un hypocrite. Il lui conta, en le lui appliquant, cet apologue :
« Autrefois, un vieux cygne vivait au bord de la mer. Vertueux dans ses paroles, mais non dans ses actes, il morigénait la gent volatile. — Pratiquez la justice, ne commettez point l’iniquité — tel était son langage constant. Les oiseaux l’écoutaient, ô Bhîṣma, en toute bonne foi ! Et courant le long des flots, ils lui apportaient sa nourriture, par amour pour la vertu, ainsi qu’on le raconte. Pendant que, pour lui procurer des vivres, ils plongeaient ainsi de côté et d’autre dans la mer, ils laissaient leurs œufs à sa garde. Mais le cygne perfide, abusant de leur imprudente (confiance), et ne s’occupant que de ses intérêts, dévorait leurs œufs. Comme ceux-ci diminuaient de jour en jour, l’un de ces oiseaux, doué d’un grand sens, soupçonna (la vérité) et s’assura du fait. Pénétré de la plus vive douleur, il dénonça aux autres le pervers. À leur tour ils le surprirent en flagrant délit. Ils tuèrent l’hypocrite. Puissent ces rois, dans leur indignation, te faire périr aussi, comme les oiseaux le cygne dont tu imites la fourberie » !
Çiçupâla joue ici sur le mot ham̃sa qui signifie à la fois Cygne, ou héron de mer, et sage, sans doute parce que le sage plane dans les sphères supérieures de la pensée, comme cet oiseau plane au haut des airs. Il reproche à Bhîṣma de feindre la sagesse la plus profonde, pour mieux couvrir ses desseins perfides. Il conclut en tirant lui-même la moralité de son apologue :
« Lorsque ton cœur est en proie (au désir, etc.), tu prêches (la vertu), ô volatile inique ; mais, en mangeant les œufs (des autres oiseaux), tu détruis l’effet de tes paroles ».
Déjà le prince des Cedis, en veine de moraliser, avait rappelé à son interlocuteur un autre apologue, celui du Bhûliñga. Il revient sur ce sujet, pour achever de le confondre, du moins il le croyait.
« Un oiseau, appelé Bhûliñga, vivait sur le versant opposé de l’Himavat. On l’entendait toujours tenir un langage que sa conduite démentait. Point d’imprudence, répétait-il sans cesse. Et lui-même, sans le savoir, était d’une témérité extrême. En effet, quand un lion prenait son repas, cet oiseau à petite cervelle allait lui arracher les bribes de viande qui lui restaient entre les dents. De la sorte sa vie était à la discrétion du lion ».
De même Bhîṣma commettait sans cesse les imprudences qu’il blâmait dans les autres. Çiçupâla ajoute :
« Tu n’existes certainement que par le bon plaisir des rois. Ta conduite est contraire à celle des autres ; non, personne ne te ressemble ».
Duryodhana était le cousin, mais non l’ami des Pâṇḍavas. Il racontait, un jour, à son père ce qui lui était arrivé dans leur palais merveilleux, construit par Maya. Étant entré dans une vaste salle, le parquet fait de cristal lui parut une pièce d’eau. Il releva ses vêtements pour le traverser, à la grande hilarité des Pâṇḍavas. Bientôt, il rencontra une pièce d’eau véritable qu’il prit, cette fois, pour un parquet de cristal. Il tomba et mouilla ses vêtements. Ses cousins, Bhîma surtout et Arjuna, sans parler de Draupadî, éclatèrent de rire. Un moment après, croyant trouver une issue pour sortir, il se heurta rudement contre la cloison, pendant que l’assistance, mise en gaîté par tous ces impairs, l’accablait de quolibets. Ainsi, les héros de nos vieilles épopées françaises avaient le rire gros et facile ; les Pâṇḍavas, comme eux, aimaient à gâber.
« Sahadeva riant me criait sans cesse : Par ici la porte, ô prince, va de ce côté. Alors Bhîmasena, me raillant à son tour, disait : Fils de Dhṛtarâṣṭra, ô roi, la porte est là ».
L’heureux sort des Pâṇḍavas remplissait Duryodhana de jalousie et de haine ; il en convenait lui-même devant Çakuni, son oncle :
« À la vue d’une prospérité aussi éclatante, chez Yudhiṣṭhira, je me sens rongé par une envie que je ne connaissais pas ».
L’existence lui en était devenue à charge, ainsi qu’il l’avouait encore au roi du Gandhâra.
« Je me précipiterai dans le feu, j’avalerai du poison, ou je me jetterai à l’eau, car je ne puis plus supporter la vie ».
D’ailleurs, il estimait que nul ne saurait se résigner à voir un ennemi prospérer, pas même une femme, pas même un eunuque.
Çakuni à qui l’infortuné faisait une telle confidence essaya de le réconforter. Cette fortune au sommet de laquelle étaient parvenus les Pâṇḍavas, il se chargeait de la renverser. Le moyen était bien simple :
« Le fils de Kuntî aime les dés, bien qu’il ne sache pas jouer. Or un roi provoqué aux dés ne peut pas refuser. Pour moi, je connais les dés ; je n’ai pas mon pareil sur la terre, non pas même dans les trois mondes ».
Duryodhana s’entendra dès lors avec son père, afin de proposer à Yudhiṣṭhira une partie de dés : Çakuni jouera à sa place, à lui Duryodhana, et il aura bientôt fait de gagner au Pâṇḍava son royaume et tout ce qu’il possède.
Sans tarder, Duryodhana confia ce plan au vieux roi, son père. Celui-ci qui avait un fonds de loyauté dont son fils ne devait jamais hériter, ne l’approuva point, bien que ce dernier employât tous les artifices du langage pour le convaincre des avantages qui en résulteraient pour lui et sa famille, et si Dhṛtarâṣṭra le laissa enfin libre d’agir, suivant son bon plaisir, ce ne fut pas sans lui prédire les affreux malheurs qu’il attirerait sur lui et les siens, loin de leur procurer la félicité, comme il venait de le lui affirmer impudemment.
Cependant Çakuni s’en alla défier aux dés Yudhiṣṭhira qui, paraît-il, n’aimait pas le jeu au point de s’aveugler sur son côté immoral.
« Les dés sont indignes des braves Kṣatriyas », disait-il. Ce qui ne l’empêcha point de relever le défi que lui portait le roi du Gandhâra, au nom de Duryodhana.
Tous les rois, Dhṛtarâṣṭra en tête, prirent place sur des sièges pour assister au fameux match. Yudhiṣṭhira, entouré de ses frères, mit, comme premier enjeu, les bijoux précieux issus autrefois du barattement de la mer de lait. De son côté, Duryodhana, son vrai partner, puisque Çakuni jouait à sa place et en son nom, engagea ses diamants, ses perles, tous ses trésors. Çakuni prit les dés, les retourna. « Gagné » dit-il.
Yudhiṣṭhira, tout en reprochant à Çakuni sa mauvaise foi, — il s’aperçut qu’if trichait, — continua de jouer et de perdre. Le poète énumère corn plaisamment les enjeux fantastiques de l’aine des Pâṇḍavas.
Cédant aux conseils de Vidura, Dhṛtarâṣṭra, interrompant le jeu, dit à Yudhiṣṭhira de s’en retourner à Khâṇḍavaprastha, avec ses frères et Draupadî, et d’y reprendre en paix le gouvernement de ses États.
Yudhiṣṭhira obéit. Déjà il s’éloignait avec son escorte, monté sur son char, lorsque Duryodhana, perfidement conseillé lui-même par Duḥçâsana, vint trouver le vieux monarque et s’appuyant sur ce principe, attribué par lui à Bṛhaspati, le purohita des Dieux, qu’« il faut se débarrasser d’ennemis perfides par tous les moyens », il le décida à rappeler Yudhiṣṭhira pour lui faire reprendre sa funeste partie de dés. Pourtant les Pâṇḍavas ne rentraient point dans la catégorie visée par Bṛhaspati, puisqu’ils s’étaient toujours montrés d’un caractère loyal et chevaleresque. En vain Gândhâri, la vertueuse épouse de Dhṛtarâṣṭra, s’efforça de le détourner de suivre l’avis de leur fils pervers et lui parla de la destruction de leur race comme imminente, son faible mari, bien qu’instruit de cette éventualité, lui répondit :
« Si la fin de notre race est arrivée, je ne saurais l’empêcher. Qu’il soit fait suivant les désirs (de nos fils) et que les Pâṇḍavas reviennent jouer aux dés avec eux ».
Yudhiṣṭhira, de nouveau provoqué par l’habile roi du Gandhâra, revint sur ses pas et lui dit :
« Comment un roi, tel que moi, sachant son devoir, reculerait-il devant une provocation ? Je jouerai (de nouveau) avec toi, ô Çakuni ».
Que lui restait-il, cependant, comme enjeu ? Il avait tout perdu jusqu’à sa liberté, celle de ses frères et celle même de Draupadî, ce qui avait donné lieu au très intéressant cas de conscience dont nous avons parlé précédemment. Çakuni qui s’était préalablement entendu avec Duryodhana et ses frères découvrit un nouvel enjeu ; ce fut, pour les perdants, un exil de douze années dans la forêt ; ils devraient passer la treizième année incognito dans un lieu habité. Yudhiṣṭhira accepta et… perdit.
Les Pâṇḍavas se retirèrent dans les bois et le Vana Parvan qui suit le Sabhâ Parvan raconte leur exil sylvestre. Nous les y suivrons plus tard, lorsque nous étudierons ce livre.
Cette fameuse partie de dés sur laquelle le poète nous a retenus si longtemps révèle l’une des plus violentes passions de ces anciens peuples de l’Orient : celle du jeu. La fourberie, l’astuce, le mensonge, etc. sont ses accessoires obligés. Yudhiṣṭhira disait à son rusé partner :
« Les Aryas n’empruntent pas le langage des Mlecchas, ni leur conduite perfide ».
Il jugeait les autres par lui-même, cet excellent fils de Pâṇḍu ; mais Çakuni devait lui prouver jusqu’à l’évidence que les Aryas ou Aryens n’abandonnaient pas aux autres peuples le monopole de la perfidie. Du moins voit-on percer dans cette phrase le mépris des Hindous pour l’étranger, défaut commun à toutes les nations.
Et pourtant le poète, il faut lui rendre cette justice, s’efforce d’inspirer la haine du mensonge. Il place dans la bouche du sage Kaçyapa tout un sermon sur ce sujet. Voici, entre autres, les paroles qu’il lui prête. Kaçyapa les adresse à un chef de Daityas, venu le consulter :
« Répondre par le mensonge à celui qui interroge légalement, ô Prahlâda, c’est avec la ruine (des mérites acquis par) les sacrifices et les ablutions saintes, perdre sept générations d’ancêtres et sept générations de descendants ».
Lorsque Vidura cherchait à convaincre son frère consanguin, Dhṛtarâṣṭra, de la funeste influence qu’exerçait sur lui son fils aîné, Duryodhana, qu’il qualifiait de chacal, et dont l’ambition démesurée devait causer la destruction de toute sa race, il lui rappela l’apologue du dénicheur d’abeilles :
« Écoute ce que disait Kavi. Le chercheur de miel, dans son avidité, ne songe pas au péril. Il continue de grimper jusqu’à ce qu’il tombe. (Duryodhana), dans sa passion pour les dés, imite la folie du chercheur de miel ; il ne réfléchit pas au danger qu’il y a de s’aliéner de puissants guerriers »
Le miel que déposent les abeilles au sommet des arbres, ou sur la cîme des rochers, est une proie dangereuse. Ainsi en est-il des Pâṇḍavas dont la valeur était redoutée de tous. Comme si Vidura craignait que cet apologue ne suffit pas, il en ajoute immédiatement un autre, destiné, lui aussi, dans sa pensée du moins, à détourner son frère de persécuter ses neveux, pour s’enrichir de leurs dépouilles. Nous l’avons cité plus haut :
« Dans une forêt habitaient des oiseaux qui dégorgeaient de l’or. Poussé par la cupidité, un roi les attira dans sa maison et les tua. De la sorte, aveuglé par sa passion, ce prince cupide ruina du même coup l’avenir et le présent ».
C’est la fable de la « Poule aux œufs d’or », contée avec infiniment moins de charme que ne devait le faire notre La Fontaine. Nous n’avons guère ici qu’un double canevas, à la façon du recueil de Planudes. Nîlakaṇṭha observe que par avenir et présent, l’on doit entendre la vie future et l’existence actuelle. Celui qui se laisse emporter par la cupidité, non seulement détruit le bonheur dont il pourrait jouir dans ce monde, mais il se ménage une triste destinée dans l’autre.
C’est ce que Vidura exprimait en ces termes :
« Le fils de Dhṛtarâṣṭra ne comprend pas que la fourberie est une porte formidable (ouverte sur) l’enfer ».
Parfois l’homme de bien lui-même, cédant à un mouvement irréfléchi, devient la victime de l’erreur, comme poussé par la destinée. Vaiçampâyana disait :
« Râma, (bien que sachant) qu’un animal réel ne peut être en or, se laissa égarer par sa passion ».
Il s’agit de l’épisode fameux du Râmâyaṇa et du démon Mârîca déguisé en une gazelle toute en or que Râma poursuivit follement, pendant que Râvaṇa, profitant de son éloignement, enlevait Sitâ, son épouse, et l’emportait dans Lañkâ.
Le narrateur du Mahâbhârata ajoute :
« Ordinairement, ceux qui sont voués au malheur perdent le sens ».
C’est absolument la pensée du proverbe latin attribué fréquemment à Horace, et composé par Boissonnade, d’après un passage d’Euripide, il est vrai : « Quos vult perdere Jupiter dementat ».
Yaiçampâyana citait l’exemple du sage Yudhiṣṭhira qui s’obstinait à jouer aux dés, bien qu’il sût que ce jeu lui dût être funeste et qu’il avait affaire, dans Çakuni, à un partner aussi déloyal qu’habile.
Le sort en était jeté et l’aîné des Pâṇḍavas, dans la conviction, sans doute, que cela lui était impossible, ne cherchait pas à s’y soustraire.
De même Droṇa disait aux Kurus avec l’accent de la douleur et de la résignation :
« Peut-il y avoir, dans ce monde, ô Kauravas, rien de plus terrible (pour moi) que cette parole : Dhṛṣṭadyumna est le meurtrier né de Droṇa ».
En conséquence, il les engageait à s’occuper de leurs intérêts, sans s’inquiéter des siens. Puisqu’il était condamné à périr sous les coups du frère de Draupadî, il subirait sa destinée ; c’était à eux d’aviser à leur propre salut. Mais Duryodhana ne voulut rien entendre ; et le poète de redire par la bouche de Samjaya la maxime fataliste que tout-à-l’heure il plaçait sur les lèvres de Yaiçampâyana :
« L’homme dont les Dieux veulent la perte, ils le privent de raison ».
Yasmai Devâḥ prayacchanti puruṣâya parâbhavam ;
Buddhim tasyâpakarṣanti…
Nous ne saurions mieux que par ce mot terminer le chapitre relatif au péché, tel que l’entend l’auteur du Sabhâ-Parvan.