Chapitre 16 Le potier de Tanagra
Le soleil ne montait pas encore dans le ciel, couleur de la fleur du lin, on n’apercevait pas même les rougeurs de l’aube, cette pudique immortelle, lorsque le potier Charmide ouvrit la porte de sa maison. Tout dormait dans la rue étroite ; le bruissement d’une fontaine, sur la place voisine, faisait seul vibrer les murailles sonores. Le jeune homme secoua la tête, et rentra : son impatience l’avait éveillé trop tôt.
Le sommeil l’avait fui pour cette nuit-là ; au lieu de regagner sa couche, il se dirigea vers la petite cour de sa demeure, et s’assit d’un air pensif sur le coin d’un banc de pierre, encombré de poteries. Tout en méditant, il prit distraitement ces produits de son art, et les examina, afin d’en mieux connaître les mérites et les défauts.
C’étaient des amphores au long col, aux flancs sveltes, au profil effilé, propres à contenir des vins précieux ; c’étaient des vases pour conserver les olives, d’une forme pareille au fruit lui-même ; c’étaient des gobelets aux bords arrondis, aux contours simples et nobles ; et si vulgaires que puissent paraître ces objets d’un usage journalier, le potier les aimait, car il les avait faits lui-même sur la roue agile, et ses doigts les avaient façonnés, ainsi que son esprit les avait conçus, dans l’amour des belles formes, qui satisfont à la fois la main et le regard.
Charmide caressa tour à tour ses plus belles amphores, qu’un feu savamment ménagé avait préservées de tout mal pendant la cuisson : il passait ses doigts sur leur col, il étendait la paume de sa main sur leur panse élargie, et son visage exprimait une douceur sereine, le contentement de l’artiste satisfait de son œuvre. L’art du potier était un art alors, et celui qui savait habilement gouverner sa roue était bien vu de ses concitoyens.
Avec un léger soupir, Charmide se leva, et, soulevant un cuveau renversé dans le coin le plus frais de la cour, il retira avec précaution, de dessous cet abri, un objet d’argile qu’il regarda longtemps avec une sorte de respect.
C’était une mince statuette, haute de quelques pouces, si semblable à la forme humaine, que Charmide lui-même doutait de sa réalité.
— Est-ce bien moi qui l’ai faite ? se demandait-il en regardant attentivement les traits purs et les membres souples de la figurine. Est-ce moi, mortel, ou bien quelque déesse a-t-elle terminé mon œuvre pendant mon sommeil ?
C’était l’image d’une femme aux formes élégantes ; drapée jusqu’au col dans les plis multiples d’un vêtement léger, la tête un peu inclinée en avant, un bras replié sur la poitrine, l’autre main rapprochée de son visage, elle souriait avec une grâce mêlée de modestie ; ses yeux semblaient chercher à lire dans les yeux de celui qui la regardait… Le jeune artiste la contempla longtemps et soupira encore. La femme que représentait la statuette n’avait jamais daigné lui sourire.
D’un doigt soigneux il redressa un pli froissé dans la draperie, il creusa légèrement la ligne qui séparait les cheveux épais rattachés par des bandelettes, puis il posa la figurine devant lui : l’œuvre était prête à subir l’épreuve de la dessiccation, en attendant celle du four. Inquiet, craignant de la voir disparaître en poussière, il se décida à la mouler.
Mais le temps le pressait ; le soleil déjà levé dorait la crête du mur derrière lui ; il se rendit dans la chambre où il dormait la nuit, prit sur une escabelle une figurine presque semblable à l’autre, moins parfaite cependant, mais cuite et légèrement coloriée aux joues, aux lèvres, aux yeux. C’était la plus chérie, car c’était le premier essai en ce genre de ses doigts encore hésitants.
— Il m’en coûte, lui dit-il, de me séparer de toi, qui depuis tant de jours veilles à mon chevet, comme une muse protectrice, – mais aujourd’hui je l’ai juré, Chrysis saura que je l’aime.
Il emporta la statuette, la mit auprès de l’autre et les compara un instant, avec la gravité de l’artiste qui juge son œuvre, puis il sortit de sa maison, laissant sa porte entrouverte, et se dirigea vers une petite rue voisine, qui descendait doucement dans la campagne.
Il s’arrêta devant une maisonnette de peu d’apparence, et voulut frapper à la porte ; elle céda sous sa main, et il entra dans une cour dallée. Le léger grincement des gonds fit retourner une vieille femme, occupée à trier des herbes sur un banc de marbre à peine dégrossi.
— Que veux-tu, Charmide ? dit-elle en reconnaissant le jeune homme.
— Je viens chercher la guirlande que j’ai commandée hier à ta fille, répondit-il.
— Elle est dans le jardin, qui cueille les fleurs et les plantes aromatiques ; tu es bien pressé, mon bel amoureux ! Le soleil se lève à peine !
Charmide détourna les yeux sans répondre et fit quelques pas sur les dalles. La cour s’ouvrait en face de lui sur un jardin d’une pente presque insensible, qui s’étendait jusqu’à l’Asopos ; le petit fleuve baignait la rive ombragée de lauriers-roses, et les fleurs des eaux s’épanouissaient en gerbes brillantes dans les criques vertes.
La fraîcheur du matin et celle du printemps donnaient un éclat incomparable aux touffes des lauriers, ainsi qu’à la verdure glauque des iris et des nénufars. Au bout du jardin, dans l’ombre d’un bouquet d’arbres, le jeune homme aperçut la forme élancée de Naïs.
Dans un pan relevé de sa tunique, elle ramassait une abondante moisson de plantes et de fleurs ; la rosée matinale avait mouillé les plis de sa robe, qui modelait ses jambes fines et nerveuses ; son bras nu s’élevait de temps en temps au-dessus de sa tête pour atteindre une haute branche, et l’artiste admira la grâce de ses mouvements agiles.
— Naïs ! cria-t-il à pleine voix.
Un écho lui répondit dans les lauriers ; la jeune fille tourna la tête, lui fit un signe et continua sa cueillette, en se rapprochant de la maison. Elle s’arrêtait çà et là, se baissait vers la terre, ou étendait le bras vers les arbustes, et ses beaux talons roses relevaient légèrement sa tunique mouillée.
Elle arriva près du jeune homme.
— Je te fais attendre, lui dit-elle avec douceur. Je te demande pardon : je me suis pourtant levée avant le jour, et, pendant une heure, j’ai marché dans la rosée, mais j’avais mal calculé, la guirlande était trop courte ; vois, j’ai dû retourner au bord du ruisseau.
Elle parlait d’une voix douce et suppliante, semblant demander grâce de son retard.
Le jeune homme reprit sans y prendre garde :
— Dépêche-toi, les rues seront pleines de monde, il sera trop tard.
— C’est pour une femme que tu aimes ? demanda la vieille d’un air moqueur.
— À ce qu’il paraît, répondit Charmide d’un ton bourru.
Naïs tressait dextrement les herbes et les fleurs, la guirlande déjà longue s’allongeait vite sous ses doigts ; le jeune potier la regarda un instant, puis soudain :
— Je n’ai pas le temps d’attendre, dit-il ; quand elle sera prête, tu me l’apporteras.
— Soit, dit la jeune fille sans lever les yeux.
Une légère rougeur colora son visage qu’elle pencha sur la guirlande ; mais Charmide était déjà sorti.
Il rangeait machinalement les objets autour de lui, se préparant au travail de la journée, quand la porte de sa maison s’ouvrit lentement, poussée par une main timide, et Naïs resta sur le seuil, attendant un mot d’encouragement. Il se retourna et resta immobile, saisi d’admiration.
Dans l’ombre favorable du portique, la figure de la jeune fille apparaissait comme la statue d’une nymphe, ou de Flore elle-même. Ne pouvant porter sur ses bras encore enfantins la guirlande trop lourde et trop longue, elle l’avait passée deux fois autour de son cou mince ; la masse de fleurs tombait ainsi jusqu’au-dessous de la ceinture ; les deux bouts, ramenés en avant jusqu’à ses genoux, forçaient les épaules à plier, les bras à descendre ; la tête penchée, les yeux bleus perdus dans l’ombre de ses cheveux blonds et frisés, elle avait l’air d’une jeune victime parée pour le sacrifice.
— Entre donc, dit enfin Charmide, arraché à sa contemplation d’artiste par sa préoccupation d’amoureux.
— Je ne puis plus marcher, dit-elle, c’est si lourd !
Il s’approcha pour la débarrasser, puis, gouverné par son égoïste pensée :
— Traverse la rue, dit-il, je porterai les deux bouts de la chaîne, et tu m’aideras à la poser sur la porte.
Elle obéit, et franchit le seuil sans réplique. Naïs était accoutumée à de pareilles demandes, depuis que sa mère l’envoyait à sa place porter les couronnes qu’elles tissaient toutes deux avec les fleurs de leur jardin, pour subvenir à leurs besoins. Les marchandes d’herbes ne doivent pas refuser les commandes des amoureux, source intarissable de prospérités, pour qui sait en tirer profit.
Mais Naïs ne semblait pas apporter ici l’enjouement qu’elle montrait ailleurs. Elle s’arrêta devant la maison qui faisait vis-à-vis à celle du potier, et dont la porte ornée de sculptures indiquait un certain luxe. La jeune fille supporta le fardeau de la guirlande jusqu’à ce que Charmide l’eût fixée aux deux pitons de fer posés en haut de la porte et destinés à cet usage ; puis, elle resta immobile, pendant qu’il allait chercher sa figurine qu’il plaça sur le seuil, au milieu d’une brassée de feuillages odoriférants.
— C’est fini, dit Charmide en reculant pour contempler l’effet de son offrande.
— Adieu, répondit, sans le regarder, Naïs d’une voix douce.
— Et ton salaire, tu ne viens pas le chercher ? fit le jeune homme en se dirigeant vers elle avec quelque menue monnaie qu’il lui présenta. Elle refusa du geste en le suivant dans sa demeure.
— Non, pas cela, dit-elle en même temps. Je t’ai donné mon travail, donne-moi quelque produit du tien.
— Bien volontiers, répliqua le potier. Que veux-tu ? Une amphore ? celle-ci, avec des figures noires sur un fond couleur de l’aurore ? ou bien un vase, pour mettre les olives pendant la saison d’hiver ? ou bien…
— Non, je veux une de ces figures d’enfants, que tu fais pour amuser les petits…
— Un jouet ? Je le veux bien, Naïs, mais n’as-tu pas passé l’âge des hochets ?
— J’aime ces figures, dit la jeune fille, tu les fais bien ; si petites qu’elles soient, elles ont l’apparence de la vie…
Elle étendit la main pour prendre une poupée de terre cuite qui souriait comme un enfant au sein de sa mère, et elle la regardait avec complaisance, lorsque ses yeux distinguèrent dans l’ombre du portique la figure d’argile, terminée le matin même.
— Tu en as fait deux ! dit-elle. Oh ! donne-moi celle-là !
Charmide se mit entre elle et sa création.
— Non, dit-il, je regrette de te refuser quelque chose ; mais je ne puis te donner cela…
Naïs rougit et recula d’un pas.
— Je comprends, dit-elle, j’ai eu tort… mais, Charmide, tu te prépares bien des chagrins…
— Pourquoi ?
— Ce n’est pas à moi de te le dire ; cependant tu sais que Chrysis est plus sensible à l’or qu’à la tendresse…
Charmide fronça le sourcil.
— Elle peut aussi se laisser toucher par l’artiste qui sait reproduire l’image de sa beauté.
— Cela se peut, répéta docilement Naïs en courbant son col flexible. Elle se dirigea vers la porte, la tête baissée, ses yeux bleus pleins de larmes.
— Et l’argent, tu l’oublies ? fit Charmide. Mon ouvrage a payé le tien, mais les fleurs ont quelque prix…
— C’est Flore qui les donne, dit Naïs en écartant doucement sa main. Si tu penses lui devoir quelque chose, offre-lui une libation.
Elle sortit ; et le jeune homme, resté seul, trouva sa cour plus sombre.
— C’est le blanc vêtement de cette fillette, pensa-t-il, qui mettait tant de lumière sous le portique.
Il se mit à sa roue, car il avait renvoyé son apprenti pour ce jour-là, et, tout en pétrissant l’argile sous ses doigts, tout en modérant son travail par les mouvements mesurés de son pied, il pensait à la belle fille dont il venait d’orner la porte. Chrysis vivait des dons de l’amour, cela est certain, et Charmide, sans être pauvre, n’était pas de ceux qui pouvaient lui faire de riches offrandes. Il le savait ; cependant le jeune homme se laissait aller à croire que ses vœux ne sauraient être repoussés. N’a-t-on jamais vu une femme, fût-elle marchande d’amour, s’éprendre d’un beau garçon qui l’aime, et lui donner pour rien ce qu’elle vend à d’autres, moins fortunés ? Charmide était beau, et il estimait sa beauté digne d’attirer sur lui les regards d’une femme libre d’aimer qui lui plaît.
D’ailleurs, s’il ne possédait pas de fortune, il était maître en son art ; les vases sortis de ses mains étaient fort goûtés de ses concitoyens, qui aimèrent toujours le rythme harmonieux des belles formes et la sérénité souriante des belles lignes. S’il n’était pas encore considéré comme un grand artiste, il pouvait l’être du jour au lendemain. Que Chrysis l’aimât, seulement, et dans la joie de son désir satisfait, dans l’épanouissement de son orgueil d’amant, il pouvait faire une œuvre qui passerait à la postérité…
« Que reste-t-il de nous quand nous sommes morts, sinon le souvenir de nos belles œuvres et de nos grandes actions ? »
Charmide ne se sentait pas poussé vers les actions qui laissent une trace dans l’histoire ; mais il était sûr de produire un jour une œuvre immortelle.
Il pensait à toutes ces choses et travaillait avec une ardeur croissante, pour tromper l’impatience de connaître son sort. Enfin, il n’y put tenir ; il se leva brusquement, trempa ses mains souillées dans un vase plein d’eau pure, et vint se poster sur le seuil de sa porte, pour savoir quel accueil Chrysis avait fait à ses dons.
La guirlande, effeuillée, gisait dans la rue ; la brassée de feuillages qui jonchait le seuil, balayée de ci, de là, s’éparpillait de tous côtés, et, dernier outrage plus cruel, la statuette, repoussée d’un pied brutal, brisée en plusieurs morceaux, gisait devant la porte même de Charmide.
Avec un geste fiévreux, il ramassa son œuvre et en chercha partout les plus petites parcelles ; son sang bouillonnait de colère ; en ce moment, l’artiste souffrait plus que l’amant. Il rentra chez lui, déposa les débris de la figurine sur son établi, puis il retourna dans la rue, indigné, prêt à enfoncer la porte inhospitalière de Chrysis… Il allait frapper d’une main violente quand cette porte s’ouvrit, et l’esclave de la belle coquette se montra sur le seuil.
— Ta maîtresse ? demanda Charmide, enflammé de colère.
Daphné lui rit au nez.
— Elle est au bain. Tu avais mis devant sa porte un tas de choses qui l’encombraient ; elle a failli tomber dessus en sortant. Elle était de belle humeur, va ! Si tu l’avais vue !
Le rire insolent de l’esclave calma l’irritation du potier.
— Je ne suis pas venu pour te prêter à rire, dit-il d’un air grave. J’avais offert ce don à ta maîtresse, parce que ma statuette lui ressemblait ; d’ordinaire une belle femme est contente d’avoir son image ; mais Chrysis n’aime que l’or.
— Eh bien ! s’écria Daphné en levant au ciel ses mains rougeaudes, que veux-tu donc qu’elle aime ? Est-ce que l’or ne donne pas tout ? Toi-même, si tu avais de l’or, elle t’aimerait !
— Tu le crois ? fit Charmide interdit.
— J’en suis certaine. Nous aimons les gens riches, nous autres, ajouta-t-elle avec importance ; ils sont pleins d’agréments de toute espèce, ils sont parfumés, leurs vêtements sont d’une étoffe précieuse, et leurs conversations se terminent toujours par quelque joli présent.
— Alors je n’ai aucune chance d’être aimé ? demanda le jeune homme en contenant sa colère.
— Aucune, mon bel ami, tant que tu n’auras pas une bourse à la main, et tâche que la bourse soit pleine de pièces sonnantes.
Elle lui jeta un dernier rire de mépris, et rentra dans la maison.
Charmide demeura un instant indécis. Après tout, cette esclave insolente, qui le raillait, ne connaissait peut-être pas le cœur de sa maîtresse ; qui sait si lui-même, en plaidant sa cause avec l’enthousiasme d’un ardent désir, ne pourrait séduire Chrysis ? Il se résolut à l’attendre, et laissa sa porte ouverte, afin de distinguer le plus léger bruit dans la rue.
Il n’attendit pas longtemps : un pas pesant retentit sur les dalles, une voix d’homme proféra quelque lourde plaisanterie, un éclat de rire jeune et railleur lui répondit… Charmide fronça le sourcil.
Il connaissait aussi ce rire ; mais il avait espéré supplanter le riche marchand de laine, il avait rêvé d’adoucir pour lui la méchante ironie de ces lèvres rouges et brillantes comme la fleur du cactus ; s’était-il trompé ? Il voulut en avoir le cœur net, et, courant à la porte, il arriva sur le seuil au moment où Daphné se montrait en face, ouvrant au riche amant la maison de sa belle.
Giton entra en maître. Chrysis allait le suivre. Le potier l’appela par son nom ; elle s’arrêta, la tête penchée en avant, comme un oiseau prêt à prendre l’essor.
— Que veux-tu ? dit-elle.
Charmide n’était qu’un artisan, mais il était beau, on pouvait s’arrêter pour l’entendre.
— Je veux que tu m’aimes, répondit le jeune homme avec une hardiesse qu’il ne se connaissait pas. Je ne suis pas riche, et je ne puis te mettre au cou ni aux bras les lourds ornements d’or dont te surcharge le ridicule personnage qui vient d’entrer chez toi ; mais je suis un maître dans mon art, et je puis faire passer tes traits à la postérité, si tu veux…
Chrysis, qui l’avait d’abord écouté avec indifférence, le regarda d’un air étonné, et, renversant en arrière sa jolie tête sans cervelle, se mit à rire à gorge déployée.
— La postérité ! dit-elle au milieu de ses rires, la postérité ! Ceux qui viendront quand nous serons morts ! La belle affaire ! Et qui s’inquiète de ceux-là qui ne sont pas nés ? La chaleur du jour t’a troublé le cerveau, Charmide, ou bien, parmi les fleurs que tu as suspendues ce matin à ma porte, peut-être s’en trouvait-il quelqu’une qui t’a fait perdre l’esprit ; cette fleur sombre, sans doute, qui rend triste et prive de la mémoire… Ne m’approche pas, ô beau jeune homme, car la folie parfois est contagieuse !….
Elle riait et montrait ses belles dents ; la fleur de ses vingt ans brillait sur ses joues ambrées, et tout son être n’était que souple abandon. Charmide étendit les bras ; elle le repoussa, devenant soudain sérieuse. Ses traits se contractèrent, et son regard parut au jeune artisan aussi dur que l’éclat du fer.
— Arrière, dit-elle, ne me touche pas, ma personne est sacrée, c’est mon bien, tout comme tes amphores sont le tien. Tu es un sot, Charmide ; avec quelques drachmes, et tu les possèdes, tu pouvais passer plusieurs jours à mes côtés ; au lieu de te conduire en homme sensé, tu m’as débité des folies, et avec tes offrandes ridicules, tu as failli ce matin indisposer contre moi Giton, qui est en ce moment le maître dans mon logis. Tu prétends m’aimer, et tu m’exposes à perdre les bienfaits de cet homme généreux.
— Ce n’est pas pour de l’argent que je voulais ton amour, dit Charmide d’un air sombre.
Il avait reculé et se tenait sur le seuil de sa porte :
— Tu es belle, ô Chrysis la bien nommée ; je voulais mouler ton corps souple, comme font les sculpteurs, et conserver à ceux qui viendront après moi le souvenir de ta beauté passagère. Tu refuses ? C’est bien. Moi, j’aurais eu honte de te proposer de l’or, quand j’avais quelque chose de plus noble à t’offrir. J’avais rêvé de consacrer ta mémoire, ô femme mortelle ! Mais puisque tu préfères l’or…
— L’or, c’est tout, puisqu’il donne tout, s’écria la belle fille en reprenant son air railleur : elle parlait comme avait fait sa servante. Mon corps souple est beau tant qu’il est jeune ; mais je n’ai nul désir de vieillir, pour devenir semblable aux Parques, ni de me revoir, quand je serai vieille, telle que je suis maintenant, dans l’éclat de ma beauté. Cesse tes rêveries, Charmide, – et, vois, je m’intéresse à toi, car tu es beau comme Apollon ; – apporte une bourse pleine ce soir, et je renverrai Giton pour toi.
Charmide fit un geste de dédain.
— Je ne veux de toi à aucun prix, dit-il, toi qui préfères l’or à tout ce qui vaut qu’on vive. Tu survivras à ton corps, Chrysis, mais pour n’avoir pas voulu m’aimer, tu seras punie aux yeux de tes concitoyens ; chacun saura que tu n’aimes que l’or…
— Eh ! potier, il n’y a pas de mal à cela ! fit la belle insolente en refermant la porte avec colère.
Charmide ne resta pas longtemps à regarder la muraille devant lui ; il rentra dans sa cour, et, prenant la statuette qu’il voulait mouler le matin, il en écrasa les deux bras dans ses mains tremblantes de colère. Sous ses doigts une autre poignée de glaise prit une forme nouvelle ; un bras se replia sous la poitrine avec un geste d’appel, provocant et hardi ; l’autre main agita une bourse rebondie, le vêtement s’ouvrit et laissa voir le sein nu, l’expression du visage perdit sa modestie, pour devenir audacieuse…
— La voilà telle qu’elle est, dit tout haut Charmide, la voilà, la courtisane qui n’aime que l’or, et qui, pour de l’or, accepte le plus ridicule et le plus laid de ceux qui possèdent des vaisseaux ou des fermes d’un bon rapport. Elle vivra, cette Chrysis effrontée, elle vivra quand nous aurons tous franchi le Styx, et ceux qui viendront après nous se diront : Voilà comment étaient faites les courtisanes de Tanagra !…
Il se mit à mouler dextrement les différentes parties de la figurine, et l’après-midi s’écoula dans cette occupation. Plusieurs vinrent acheter des amphores et des gobelets, mais il eut soin à chaque fois de jeter un linge sur le travail afin de le cacher aux yeux indiscrets.
Le soir était proche, et il n’avait rien mangé, tant il s’acharnait à son œuvre. Les rayons du soleil sur son déclin coloraient en rose cerise la muraille de sa maison, lorsque devant lui il vit Naïs qui tenait une écuelle fumante.
— Que veux-tu ? lui dit-il en essayant de cacher son ouvrage.
Mais cette fois la figurine reconstruite, debout, ne put retenir le linge qui glissa à terre.
— Ma mère t’envoie un plat fait des herbes de notre jardin. Tu n’es pas sorti de tout le jour, tu dois avoir faim.
— Qui t’a dit que je n’étais pas sorti ? commença Charmide.
Il s’arrêta : Naïs rougissante avait baissé la tête, et jouait distraitement avec l’ébauchoir resté sur la table.
— Je l’ai vu, dit-elle, car elle ne savait pas mentir. Je voulais connaître le résultat de ton offrande à Chrysis… Excuse ma curiosité, Charmide, c’est l’intérêt que ma mère te porte, pour t’avoir vu tout enfant, et moi-même…
Elle se tut, craignant de devoir proférer un mensonge.
— Le résultat ? Le voilà, fit Charmide en lui montrant la statuette.
À présent que sa colère était assouvie, il avait grand-faim, et il s’assit pour manger.
— C’est Chrysis, dit la fillette ; elle est bien belle, mais tu l’as faite bien hardie !
— Elle n’aime que l’or, elle me l’a dit tantôt : aussi tu vois, je lui en ai mis plein la main !
Naïs sourit faiblement et regarda l’écuelle.
— Est-il bon, notre plat aux herbes ? dit-elle ; c’est moi qui ai cueilli le fenouil pour le faire.
— Excellent ; tu remercieras ta mère d’avoir pensé à moi.
— Ce n’est pas ma mère, dit Naïs en détournant les yeux. Ô Charmide, tu n’offriras plus de guirlandes à Chrysis ?
— Non, certes ! Elle n’en fait pas assez de cas. Pourquoi ?
— Pour rien… je n’ai pas eu de plaisir à faire celle de ce matin, moi qui aime par-dessus tout à tresser les fleurs… C’était peut-être un mauvais présage…
Naïs s’était détournée à demi, un dernier rayon de lumière lui faisait un nimbe de ses cheveux d’or ; Charmide ébloui la regarda.
— Ô vierge, lui dit-il, sais-tu que tu es belle, plus belle que Chrysis, aussi belle qu’Hélène, blonde comme toi, et pour laquelle tant d’hommes vaillants sont morts ?
— Je ne sais, murmura Naïs, et qu’importe ? Nul ne mourra pour moi !
— Mieux vaudrait pour toi vivre ! dit le jeune homme.
Il posa l’écuelle et se leva.
— Quelle chose incompréhensible ! dit-il. Tu es moins grande que Chrysis, et cependant mille fois plus charmante ; elle a les traits plus beaux, toi tu es encore presque une enfant : – d’où vient ta grâce, et la clarté pure de tes yeux bleus ?… Ô Naïs, ai-je pu vivre jusqu’à ce jour et ne pas voir combien tu étais belle !
Le rayon d’or s’était retiré, les étoiles paraissaient au ciel déjà sombre ; Naïs prit l’écuelle d’une main qui tremblait un peu.
— Bonsoir, dit-elle, Charmide ; que les dieux protègent ton sommeil !
Il avait envie de la retenir, tant il croyait avoir de choses à lui dire ; mais, avec un geste d’adieu, elle passa devant lui, disparut dans la rue, – et comme le matin, plus que le matin, tout redevint sombre dans la cour du potier.
La semaine suivante, un jour de marché, la rue étroite où demeurait Charmide se trouva en rumeur : Daphné, curieuse, ouvrit la porte pour savoir ce qui provoquait tant de rires dans ce lieu, ordinairement désert. Devant la maison du jeune homme, sur un banc de bois, au milieu de la vaisselle de tout genre qu’il étalait pour plaire aux gens de la campagne qui apportaient à la ville les fruits de leurs jardins, au milieu des plats, des gobelets et des amphores, se dressait la statuette semblable à Chrysis ; un passant l’avait reconnue ; un autre, attiré par ses rires, s’était arrêté devant l’œuvre fragile, et bientôt les plaisants du marché avaient déserté la fontaine pour établir devant la maison du potier le siège des propos du jour.
— Ah ! Daphné, dit un d’entre eux, se retournant au bruit de la porte sur ses gonds, ta maîtresse ne sera pas contente, quand elle verra comment Charmide la traite.
La servante se retira brusquement, n’osant tenir tête à une douzaine d’hommes échauffés par le rire, cher aux Grecs.
— Charmide, cria un autre, viens donc nous dire pourquoi tu as fait Chrysis avec cette bourse et cet œil effronté.
Le potier parut sur le seuil de sa demeure, calme en apparence, mais enfiévré par le divin plaisir de cette vengeance exquise.
— Elle m’a trouvé trop pauvre pour m’aimer, quand je lui proposais de la faire aussi belle que cette vierge !
D’un geste rapide, il présenta aux curieux l’image chastement voilée de Naïs, si noble dans son maintien, si modeste dans les moindres plis de son vêtement, que le plus débauché n’eût osé soulever ses voiles par la pensée.
— Chrysis est belle, mais elle n’a point d’esprit, dit un amant jadis trompé par elle ; garde pour toi ta statuette voilée, et vends-moi le portrait de Chrysis.
— Non, à moi, à moi ! crièrent dix voix, pendant que dix mains se tendaient vers la figurine.
— J’en ai pour tous, mes amis, dit Charmide avec la placidité d’un triomphe longtemps attendu. Chrysis est à tous ; il est juste que tous puissent avoir son image, pourvu qu’ils aient de l’argent, puisqu’elle n’aime que cela !
Il fit un signe, et l’apprenti qui tournait sa roue apporta une corbeille pleine de Chrysis en terre cuite.
— Et moi, fit une voix grêle, derrière les acheteurs, ne me représenteras-tu point aussi avec de l’argile, afin que les gens des autres pays sachent comment est fait le plus beau marchand de fruits de Tanagra ?
Tous, se retournant, éclatèrent de rire à la vue d’un esclave difforme, qui, vêtu d’un simple haillon, criait des figues et des raisins à gorge déployée dans les rues de la ville ; sa laideur lui avait valu plus d’un quolibet, mais il savait répondre, et ses reparties l’avaient rendu fameux.
— Certes ! je te représenterai tel que te voilà, un fruit dans la main, et la bouche tellement ouverte qu’on croira voir ton cri s’échapper de ton étroite poitrine.
— Je passerai donc à la postérité ! dit l’esclave d’un air fier en redressant, au milieu des éclats de rire, son torse déjeté sous le poids de son éventaire.
Ils glosèrent encore quelques instants, puis on se dispersa pour répandre par la ville le bruit de l’ingénieuse vengeance que le potier avait su tirer de la cupide belle.
Quand la rue se fut calmée, quand le bruit des voix sur la place voisine apprit aux voisins que tout était rentré dans l’ordre, Chrysis, honteuse et voilée, se glissa furtivement dans la maison de Charmide.
— Tu as été cruel, jeune homme, dit-elle…
Il l’interrompit :
— Et toi, tu ne l’étais point, quand tu répondais à mes prières par ton éternel refrain : De l’or ! Va, Chrysis, j’ai réfléchi, depuis : tu n’es ni meilleure ni pire que tes semblables, et ce n’est point à vous, filles amoureuses de tous les plaisirs, qu’il faut demander des sentiments délicats…
— Tu ne m’aimes plus, alors ? dit-elle attristée. Moi qui venais t’offrir…
— Ce que tu m’as refusé quand je l’implorais ? Tu as peur de moi maintenant, et c’est pour m’apaiser que tu viens… Non, Chrysis, je ne me vends point, moi ; et quant à toi, ne t’afflige pas ; grâce aux images de ton corps que j’ai répandues par la ville, ta renommée ne peut que croître, tes amants n’en seront que plus nombreux et plus empressés.
— Mais on rit de moi…
— Un peu de honte est bientôt bue, et pense à tout l’or que cela va te rapporter !
Il lui tourna le dos, et elle regagna sa demeure, fort honteuse, mais sans colère, car elle ne l’aimait pas.
Le soir venu, le potier se dirigea vers le grand jardin où, pour la guirlande de Chrysis, Naïs avait cueilli les herbes qui font aimer. La vieille femme l’aperçut et quitta la plate-bande qu’elle sarclait, après la chaleur du jour.
— Écoute, Charmide, lui dit-elle, je t’aime pour t’avoir connu tout petit. Mais j’aime ma fille plus que toi, et tu viens trop souvent depuis quelque temps… Ma fille n’a guère que sa bonne renommée…
— Ma mère, dit Charmide, si je viens souvent, c’est que je voudrais la prendre pour femme, et je crains de lui déplaire…
— Lui déplaire ? fit la vieille avec un air narquois. Dis, petite fille, viens ici, et écoute ce jeune homme qui demande s’il te déplaît.
La modestie, attribut des vierges, fermait les lèvres de Naïs, et l’ombre qui descendait du ciel cachait sa rougeur ; mais elle dit d’une voix faible :
— Pourquoi me déplairait-il ? Il n’est ni méchant ni mal fait !
— Naïs, dit Charmide, veux-tu venir dans mon gynécée ? Je ferai de toi des statues que les femmes chastes garderont à leur foyer, comme protectrices des bonnes mœurs.
La petite marchande d’herbes mit sa main dans celle du potier, et, dans l’obscurité croissante, ils échangèrent le serment des fiançailles.
Les siècles se sont succédé, Chrysis vit toujours ; ainsi que le lui avait prédit Charmide, sa renommée a dépassé les âges.
Paris, 3 mai 1880.
q
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.